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MONNAIES D'IMITATION ARABE FRAPPEES PAR LES FRANCS DE PALESTINE

P. 130. — Depuis la publication du travail de M. Lavoix et l'apparition de mon ouvrage, l'attention a été appelée sur les monnaies de l'atelier de Saint-Jean-d'Acre, à légendes chrétiennes écrites en arabe. Plusieurs amateurs m'ont écrit qu'ils possédaient des exemplaires de ces pièces si curieuses. Je citerai : M. Dannenberg, de Berlin, qui possédait une drachme acquise, je le crois, par le Cabinet des Médailles de cette ville : M. de l'Écluse, qui possède deux drachmes et une demi-drachme provenant de la collection Prokesch-Ostcn ; M. Hartmann, drogman du consulat d'Allemagne à Beyrouth, qui est le propriétaire d'une drachme; M. le marquis de Vogué, qui a acquis une demi-drachme; M. Chevarrier, ancien consul de France à Jalîa, qui avait envoyé à M. de Saulcy l'empreinte d'une drachme et d'une demi-drachme. Enfin, j'ai acquis moi-même d'un brocanteur de Jérusalem venu à Paris une drachme en assez mauvais état de conservation. Mais, parmi tous ces exemplaires nouveaux, je n'ai retrouvé aucune variété importante; ce sont toujours les mêmes légendes avec de légères variantes et des dates différentes. Comme toujours, les demi-drachmes demeurent de beaucoup les plus rares.

Id. ■ — ■ Depuis la publication de mon livre, deux mémoires ont paru, d'inégale importance, mais fort curieux tous deux, traitant de la question, si obscure encore, des monnaies d'imitation arabe frappées par les Francs de Terre-Sainte. Le plus marquant de ces travaux est de la plume de M. Blancard ; il est intitulé : Le besant d'or sarrazinas pendant les croisades ; le second, qui est de M. le professeur Heyd, si connu par ses belles études sur le commerce en Orient au moyen âge, a paru dans la Numismatiscbe Zeitschrifl de Vienne de 1879, sous le titre : Ueber die angeblichen Mïmzpragungen der Venetianer in Accon, Tyrus and Tripolis (extrait d'une lettre à M. le professeur Karabacek).

M. Blancard s'est livré à une étude aussi complète que possible du besant chrétien imité du besant sarrasin; le premier, il a véritablement fait l'histoire de cette monnaie; son mémoire mériterait d'être ici reproduit en entier; comme cela ne se peut, je dois me borner à renvoyer à cette étude si bien faite le lecteur désireux de connaître à fond la question, et je donnerai seulement les principales conclusions du savant numismatiste marseillais avec l'indication des points nouveaux les plus importants traités par lui.

Vient d'abord un curieux aperçu de l'histoire générale du besant d'or sarrazinas à l'époque des croisades. Puis M. Blancard s'attache à donner avant tout la définition exacte de ce mot sarrazinas, ancienne forme provençale d'un terme de création peu antérieur : sarracenatus, dont la forme française de la même époque fut sarrazeneis. Tous ces termes et d'autres encore : sarracenicus, sarracenalis , sarracenus, sarrazinals, sarrazinois, sarrazinas, avaient le même sens d'arabe, et le terme sarracenatus pas plus que les autres ne peut signifier ni d'imitation arabe (comme l'avait pensé M. Lavoix), puisqu'il ne qualifiait pas seulement le besant de ce genre, mais aussi celui d'Alexandrie qui était original, ni musulman, puisqu'il qualifiait également le besant chrétien d'Acre. Si ce terme de sarracenatus a prévalu sur les autres, c'est simplement qu'il possédait l'un des suffixes usuels et caractéristiques du qualificatif monétaire, le suffixe atus.

M. Blancard distingue ensuite deux groupes fondamentaux de sarrazinas chrétiens, ceux de Tyr et d'Acre, et ceux de Tripoli ou sarrazinas tripolitains, soit tripolaz^ pour employer le terme vulgaire en usage au xine siècle dans la principauté tripolitaine, peuplée de Languedociens et de Provençaux. Les besants d'Antioche, frappés par les mêmes princes que les tripolaz, ne doivent pas en être distingués et n'en diffèrent que par quelques légères variations de types.

M. Blancard s'occupe ensuite de déterminer le plus exactement possible les époques d'activité des ateliers chrétiens ayant frappé des besants. Le monnayage arabe paraît avoir été interrompu, après la conquête franque, dans tous les ateliers monétaires des villes conquises, sauf peut-être en celui de Tripoli, et certainement en celui de Tyr. On sait que c'est dans cette ville, aussitôt après sa conquête par les Francs, que fut faite la première émission de sarrazinas chrétiens, et qu'elle dura trois années, de 1 124 à 11 27. Nous ne savons rien d'autre sur l'activité de cet atelier, sauf qu'il fut très probablement fermé pendant une grande partie du xm' siècle, et que peut-être il l'était déjà dès la fin du xn% lorsqu'à cette époque s'ouvrit celui d'Acre. Quant à ce dernier qui existait déjà en 1201, il n'a pas cessé de fonctionner pendant le xm' siècle et probablement jusqu'à la prise d'Acre par les Infidèles en 1291. En 1 25 1 eut lieu sur le besant d'Acre la fameuse substitution des légendes de sens chrétien aux pures légendes d'imitation musulmane.

Quant à Tripoli, la fabrication des besants par les chrétiens parait avoir continué aussitôt après la conquête et durant quelques années encore; ce premier monnayage produisit des sarrazinas analogues à ceux de Tyr ou d'Acre, mais non de véritables tripolaz, dont la fabrication ne commença qu'avec le xme siècle sous Bohémond IV, et ne dut se terminer qu'à la prise de la ville en 1280. L'atelier d'An tioche dut passer à peu de chose près par les mêmes péripéties que celui de Tripoli.

Etudiant l'origine et la nature des types ainsi que la manière dont les besants chrétiens ont procédé du besant sarrasin, M. Blancard établit trois types de sarrazinas musulmans depuis l'avènement des Fatemides jusqu'à la chute des Ayoubides (900-1254).

De ces trois types, le premier, dont les besants du sultan ayoubideMalek-el-Kamel sont un exemple, et qui devint en .\ù'S de l'hégire celui du kalife Mostanser Billah (i), a donné naissance, après une interruption de monnayage qui paraît avoir eu la durée d'une grande partie du xnc siècle, aux tripolaz de Tripoli et d'Antioche au xu° siècle, imitation volontairement grossière de l'une des contrefaçons les plus dégénérées du sarrazinas musulman de Mostanser.

Le deuxième type, qui est celui des sarrazinas d'El-Amer (2), fut copié dans l'atelier chrétien de Tyr, puis recueilli par celui d'Acre, où, au moment de la substitution des légendes chrétiennes aux pures légendes d'imitation, en \ib\. on remplaça au centre du revers l'indication du titre de la monnaie

'0 Type à deux légendes, dont une circulaire et marginale, et l'autre intérieure à 'S, 4, 5 et même 6 lignes droites, avec deux cordons plus ou moins espacés entre les deux légendes.

ii) Tvpe à trois légendes concentriques, séparées par des cordons et circonscrivant un petit cercle généralement orné d'une perle centrale.

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par une croix de la dimension du champ ; une petite croix fut, en outre, mise en tète de chaque légende circulaire.

M. Blancard, étudiant en détail le tripolaz, énumère les éléments, « à première vue étranges, mais certainement cherchés et voulus », dont l'assemblage constitua le type de cette monnaie frappée dans les conditions d'imitation que je viens d'indiquer. Le savant numismatiste penche pour l'opinion qui tend à reconnaître dans les lettres B et T, les initiales des noms de Bohémond et de Tripoli. Il énumère trois variétés de besants tripolaz dont il donne d'excellents dessins; la seconde se distingue de la première par l'adjonction d'un petit croissant; la troisième, postérieure aux censures de la bulle d'Innocent IV en i25i, porte une petite croix gravée au centre du droit.

Quant au sarrazinas d'Antioche de même type que le tripolaz, M. Blancard croit le reconnaître dans une pièce de même format, de même apparence, mais à laquelle manquent les lettres B et T, et par conséquent la marque de fabrique tripolitaine. Il existe également diverses variétés de ce type.

M. Blancard, grâce aux nombreux et précieux renseignements qu'il a été à même de puiser dans la riche collection de monnaies de son ami et collaborateur, M. Sauvaire, a pu également traiter à fond la question du poids du sarrazinas tant arabe que chrétien. Voici les conclusions auxquelles il est arrivé : le poids moyen du dinar fatemide d'Egypte est de 4 gr. 10; celui du dinar fatemide de Syrie, de 3 gr. q3 ; celui du dinar ayoubide, plus élevé, est d'environ 4 gr. 54. Quant à la moyenne de poids effectif du sarrazinas chrétien de toutes catégories, elle n'est que de 3 gr. 43 à 3 gr. 49; elle est donc notablement inférieure à celle du sarrazinas musulman.

Étudiant enfin le titre des divers sarrazinas, M. Blancard prouve que celui du besant d'Acre et du tripolaz était également très inférieur à celui du besant d'Alexandrie, et que l'on peut approximativement établir :

i° La valeur intrinsèque du sarrazinas d'Alexandrie à 14 francs;

20 Celle du sarrazinas d'Acre de S fr. 43 c. à S fr. 90 c, soit i/3 à 2/5 de moins que le précédent :

3" Celle du tripolaz à 7 francs (alliage compris], soit i/5 à 1/7 de moins que le précédent.

Le mémoire de M. Heyd traite d'une question d'ordre plus spécial, mais qui offre également un vif intérêt, je veux parler du rôle attribué aux Vénitiens dans la frappe des monnaies d'imitation musulmane dans les ateliers chrétiens de Syrie. Tout d'abord, au dire de M. Heyd, il n'est nullement prouvé que l'atelier monétaire de Tyr, dont parle le baile Marsilius Gcor^ius dans la pièce citée par moi à la p. 1 38 de mon ouvrage, ait été la zeeca vénitienne. Il est simplement dit dans ce document qu'a» temps du marquis de Montferrat on frappait monnaie dans cet édifice; mais ledit édifice était-il bien alors aux mains des Vénitiens ou bien plutôt ne leur avait-il point été déjà enlevé précisément par Conrad de Montferrat qui le donna plus tard, toujours d'après le même document, à Ansaldo Bonvisini?

Passant à ce qui concerne plus particulièrement l'atelier d'Acre, M. Heyd s'attache à prouver, avec plein succès suivant moi, que les passages des chartes des rois d'Arménie faisant allusion à des besants et autres monnaies frappés par les Vénitiens dans cette ville ont été mal interprétés. Ces passages ne constituent, en effet, que de simples allusions à une coutume universellement adoptée par tous les négociants étrangers au moyen âge, qui consistait à apporter à l'atelier monétaire de la ville où ils se trouvaient, leur or ou leur argent en barres ou en lingots pour en faire frapper la quantité de la monnaie du pays dont ils avaient besoin. Pour cette opération, le marchand étranger payait naturellement un droit, et c'est à ce droit seul que font allusion les chartes des rois d'Arménie. Que disentelles, en effet : « Excepto quod omnes Venetici qui adduxerint aurum et argentum, et bisancios scu vionetas inde fecerint vel operati fucriut in terra mea, hij teneanlur persolvcre dricturam, sicut pcrsolvunt hij qui bisancios seu mondas operantur in Acconensibus parlibus ; quodsi bisancios scu monctas non operati fuerint, nullatenus persolvcre dricturam teneanlur ». Où voyez-vous dans ces lignes, dit M. Heyd, une allusion à ce fait que les

ADDITIONS ET RECTIFICATIONS u

Vénitiens fussent fermiers de l'atelier monétaire d'Acre? Il est simplement dit qu'au cas où les Vénitiens apporteront de l'or ou de l'argent et en feront faire des besants ou de la monnaie, ils paieront un droit; que, par contre, ils n'en paieront aucun si les lingots ne sont pas transformés en monnaie. Ce n'est donc pas le lingot qui paie droit d'entrée; c'est sa transformation en besants qui est seule taxée. De ces documents mal interprétés, il subsiste évidemment un fait, à savoir une affirmation contemporaine qu'à cette époque on frappait des besants, des sarrazinas, dans les ateliers chrétiens d'Acre, de Tripoli, etc. ; mais on ne peut plus en tirer cette autre affirmation que les Vénitiens aient été les fermiers monétaires des rois et princes chrétiens de Syrie. Ils allaient à la monnaie royale ou seigneuriale, à Acre ou à Tripoli, comme tous les autres marchands étrangers, pour y faire monnayer leurs lingots ou barres en sarrazinas dont ils avaient besoin pour régler leurs opérations commerciales. M. Heyd cite plusieurs documents ainsi que divers passages de Pegolotti qui nous donnent des exemples des mêmes faits et prouvent que le savant professeur est absolument dans le vrai.

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