Buste de Cléopàtre à droite; devant, ln (année
i^. Neptune dans un quadrige de chevaux marins allant à gauclie; devant, mi (abréviation du nom de
Béryte), derrière, ^ ka (an 21.). .
LE (an 6). . -^^
Voici encore une pièce unique, qui paraît avoir une importance majeure pour l'iiistoire de la Pliénicie; elle donne, il semble, d'une manière irréfutable la date de la renaissance de la ville de Bérjte.
Quantité d'auteurs ont discuté, et souvent très-longuement, sur l'ère de cette ville, dont on connaît tant et de si intéressantes monnaies surtout pendant l'époque impériale. Vailhxnt croyait , d'après Polybe, pouvoir placer cette ère en l'année 115 de celle des Séleucides (l'année 557 de Rome, 197 av. J.-C.). Pellerin (1) combat l'opinion de son prédécesseur en disant que si l'ère de Béryte a pour point de départ la date de la conquête de laPhénicie par Antiochus III, beaucoup d'autres villes de cette contrée devraient également prendre cette époque pour point de départ de leur ère. Eckhel prend encore le parti de Pellerin ; il paraît regarder comme incertaine l'ère de cette ville, il dit (2) : « A quo principio hi anni procédant, definiri ex nummis hactenus notis non potest.
(1) Recueil de médailles. Tom. 2, page 215.
(2) Doctrina, Niim. vet., vol. III, page 355.
i:léopatre vm, philopator 129
Mionnet, si soigneux d'hal^itude, vient aussi donner des dates impossibles (1). On ne peut voir dans la première qu'une grosse faute d'impression; car l'année 556 de l'ère des Séleucides nous conduit à une époque très-avancée de l'empire romain, et à cette époque, la ville de Bérjte était transformée en colonie romaine depuis plus de deux siècles. Le même auteur commet uue faute encore très-grave, en disant dans la note de la page 239 du volume cité, et cela en mentionnant la pièce de Béryte portant des dates en caractères grecs : « L'an 53 de l'ère de » la conquête de la Phénicie par Antiochus le Grand, corres- » pond à l'année 114 de l'ère des Séleucides : les dates qui pré- » cèdent appartiennent à la même ère à ce qu'il parait. » On verra plus loin combien ces assertions sont erronées. L'ouvrage qui, à notre connaissance, a été le plus étudié sur l'ère de la ville de Béryteest, sans contredit, celuide feu Allier de Hauteroche (2). Ce savant fixe la date de cette ère d'après une tessôre, sujet principal de son travail, à l'année 198 ou 197 avant J.-C. ; les dates qu'il lit sur sa tessère étant AZP (an ICI), et MZ, (an 47).
Si la tessère mentionnée, portant ces deux dates, est réellement de Bérjte, il faudrait reconnaître que cette cité aurait eu deux ères différentes, puisque Strahon mentionne (3) que la ville de Bérjte fut détruite de fond en comble par Trvphon, pour avoir osé prendre parti pour Antiochus VI son pupille, dont il venait d'usurper le trône, en empoisonnant ce jeune roi ; il est vraiment extraordinaire que les savants que nous venons de citer aient tous bâti d'aussi fragiles échafaudages, surtout en connaissant ce fait historique irrécusable. En efl'et, les dates 197 ou 198 avant J.-C, invoquées par ces numismatistes, sont mathématiquement impossibles; tous s'accordent à une année près comme point de départ. Or, en l'année 198 avant J.-C, la ville de Béryte devait être en pleine prospérité, puis-
(1) Supplément, tome VIII, page 238.
(2) Essai siir l'explication d'une tessère antique portant deux dates , et conjectures sur l'ère de la ville de Bèryte en Phénicie Paris, Didot. 1820 in- 4"
(3) Strabo, lib. XVI.
130 ri.Éop\TnK vit, piiilopator
qu'elle ne fut rasée que 56 ans plus tard, par les ordres de Tryphon ((312 de Rome 1 12 avant J.-C). Cette date est indiscutable et il est positif qu'elle met tous les travaux cités plus haut à néant.
Venons maintenant à notre médaille, qui, il nous semble, donne enfin le mot de l'énigme, en fixant à une année près la date exacte de la restauration de cette importante ville.
Comme nous l'avons mentionné dans la note placée après le n'> 448, rnonnaie également de la même princesse, l'année 21 du règne de CléopAtre, qui est aussi la 6" de son nouveau règne, correspond à l'année de Rome 723 (31 avant J.-C.) 281 de l'ère des Séleucides. Or. notre monnaie portant justement d'un cùté ces deux dates ; et de l'autre ln, l'année 50, étant incontestablement la date de l'ère de la ville où la monnaie a été frappée , ces 50 années retranchées de l'année 723 de Rome ou 31 (avant J.-C.)', nous reportent à l'année de Rome 073 ou 072 (80 ou 81 avant J.-C). Donc, répétons-le, do l'une de ces deux années seulement doit partir l'ère do la reconstruction de la ville de Bérj-te.
Si le moindre doute pouvait encore exister après les trois dates de cotte monnaie, les autres pièces connues de cette ville, à légendes grecques, viendraient, il semble, enlever toute incertitude. On connaît en effet des monnaies autonomes des années 19 (1), 20 (2), 31? (3), 53 (1), Pellerin (ô) cite encore une monnaie portant la date de l'année 101 , mais il y a longtemps que les numismatistes ont fait justice do cette attribution erronée.
En résumé, nous ne connaissons comme pièces autonomes que celles des années que nous venons de citer, et la pièce unique de
(1) Mionnet, V, page, 336, n. 10.
(2) Liebe, Gothn Nxim., page 168, et Mioiinet, VIII , suppl.. page 239 n. 4.
(3) Mionnet, Y. page 335, n. 7, et Supp. YUI, page 239, n. 5
(4) Liebe, Mus Caesar. Pellerin, II, pi. LXXXI, n. 10. Mionnet, V, page 336, n. 14, et 16. Supp. VIII, page 239,n. 6 et 7.
(5) MiHanges, tom. 2, pi. LXXXI, n. 9, et Miounat, Supp. VIII. page 239, n. 8, d'après le même auteur.
CLÉOPATRE VII, PHILOP\T0R 131
l'année 50 qui fait le sujet de ce commentaire ; or, en cette année 50, Cléopûtre devait être reine de la contrée où la pièce avait été frappée depuis déji'i cinq années, et elle se maintint au pouvoir pendant encore un an au moins. On pourrait donc retrouver des monnaies de Tannée 22 de son avènement au trùne d'Egypte , et 7 de son nouveau régne, portant la date de la 51" comme année de l'ère ; mais après cette époque, Cléopâtre étant morte, les monnaies durent redevenir autonomes. Or, ces témoignages concordent exactement pour établir que toutes ces pièces reportent l'ère de Bérjte ?i l'an SI ou 80 (avant ,I.-C.). Cette coïncidence d'espèces royales et autonomes, embrassent une époque très-re.streinte, 23 années; on pourrait cependant trouver encore des monnaies autonomes ou impériales d'Auguste datées des années 51 ^ 67, mais pas au-del;\, cette dernière année correspondant à l'an de Rome 740 (14 avant J.-C), époque à laquelle Bérj-te fut réduite en colonie romaine par Auguste (1), qui y envoya M. Agrippa avec deux légions.
Nous eussions été heureux de trouver dans les anciens historiens ou les géographes , un fait d'une importance assez majeure , arrivé en Phénicie vers l'année de Rome 072 : cela nous ertt évité une aussi longue dissertation; mais rien, absolument rien, pas le moindre fait qui puisse expliquer la cause de la reconstruction de cette ville, qui, suivant l'usage des vainqueurs barbares, avait dû subir une complète destruction, et dont les habitants avaient dû être tous massacrés ou dispersés.
L'histoire est bien dépourvue de faits précis. Dans cette triste Phénicie, à l'époque qui nous occupe, l'empire des Séleucides n'existait plus que de nom ; ses derniers vestiges devaient disparaître 16 années plus tard , tous ses peuples étaient destinés A partager le sort commun réservé au trop célèbre
(1) Eusèbe, in C/iron., mentionne que Béryte fut colonis<?e sous Auguste, la troisième année de la CXCl" olympiade, qui répond à l'an 740 de Rome (14 avant J.-C).
132 cLiiurATRi: vu, piiii.opator
démembrement de ce prand- empire d'Alexandre, et tomber, après deux cent cinquante années de gloire, de splendeurs et de vicissitudes, dans labîme que les despotes de la république romaine creusaient constamment sous leurs pas.
La vieille Rome, elle aussi, expirait; mais son oligarchie renfermait encore assez de force pour infuser quelque vitalité à ce vieux monde engourdi par le matérialisme des sens, la débilité de l'esprit ; et des lois sévères tentèrent de galvaniser cette civilisation sénile.
Un historien géographe assez célèbre du siècle dernier, E. de Mentelle, dit, dans son dictionnaire de géographie ancienne (1), tome I, page 310, en parlant de la ville de Bérjte : » Les Romains, après la conquête de la Sjrie, la rebâtirent, » mais dans le voisinage du lieu où elle avait été, etc., etc. » Cette assertion n'étant appuyée d'aucune preuve, il est difficile de l'admettre ainsi sans contrôle; d'autant plus que, d'après notre médaille, l'ère de la renaissance de la ville qui nous occupe date juste de 16 années avant la conquête définitive de toute la Syrie par les Romains.
Il parait donc démontré que, entre les années 612 de Rome (1 (2 av. J. C), époque de la destruction de Béryte par les ordres de Tryphon, et l'année 740 (14 av. J. C), date de la colonisation de cette ville par Auguste, aucun fait majeur n'est signalé pendant cette longue période de 128 années; l'histoire ne mentionne même pas le nom de cette importante cité.
La médaille publiée ici paraît avoir encore un intérêt qui vaut la peine d'être indiqué ; non-seulement elle fixe l'ère de la ville , mais elle lève aussi toute conjecture sur l'époque où cette cité fut transformée en colonie romaine ; elle prouve que jusqu'en l'an de Rome 726 (28 av. J.-C), les légendes des monnaies étaient grecques, et que toutes portaient la date de l'ère de la ville. Or, cette preuve met à néant l'opinion de Vaillant, qui pensait que cette ville était déjà transformée en ccjonie romaine sous Jules César ; cela à cause d'une médaille
(1) 3 vol. ia-4" et 120 cartes et plans. Paris, Panckouke, 1787
CLliOPATRE VII, ET MARC ANTOOE 133
sur laquelle il lisait col. ivl, ber. Pline lui-même semble attribuer à ce grand capitaine l'honneur de cette colonisation ; il dit en effet (1) : Berytus colonia, quœ felix Jiilia aj)pellatur; mais selon Strabon (2), Eusèbe (3) et le marbre d'Ancjre (4) , c'est réellement sous Auguste que cette ville fut colonisée, et notre médaille confirme en tous points cette version. La monnaie portant le portrait de CléopAtre avec trois dates en lettres grecques démontre que, à cette époque, la ville n'était nullement colonisée, car les lettres seraient latines tant du côté de la tête que de celui du revers : les monnaies autonomes de l'année 53, également à légendes grecques, viennent, répétons-le encore, corroborer ce l'ait.