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CHAPITRE PREMIER

A qui parcourt les rues tortueuses de Nuremberg et comprend le langage muet de leurs vieilles maisons aux murailles grisâtres, aux toits élevés de tuiles rouges ; à qui considère, spectacle imposant, la Burg puissante qui, sur la hauteur, étend sa suite de tours et de constructions fortifiées d'où une ceinture de murailles descend enserrer la ville; à qui, ensuite, s'arrête aux détails de ce pittoresque ensemble, visite les églises, les chapelles, l'hôtel de ville, les places et marchés avec leurs fontaines, l'impression vient de tourner les pages d'une de ces anciennes

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chroniques au papier résistant, à la typographie robuste, où les caractères, d'un dessin énergique et d'un noir intense rompu çà et là par le rouge vif des initiales, encadrent des xylographies taillées d'une main nerveuse. Un goût profondément sain, pur de tout artifice, a présidé à cette ordonnance : une sensation de force s'en dégage, pénétrante.

Pourtant, il n'y a pas plus de cent ans que, même en Allemagne, cette beauté caractéristique de Nuremberg est comprise. Le xviir siècle n'en eut pas la moindre idée. En voici deux exemples significatifs. Mozart, passant en 1790 à Nuremberg, note seulement, sur son carnet de voyage, que la ville est laide et qu'il y a déjeuné. Un curé saxon, à la même époque, ne mentionne que « ruelles obscures, maisons peintes sans goiàt, édifices disposés d'une manière absurde, masses de pierres entassées de façon horrible ». et, après avoir fait ressortir l'audace et l'étrangeté des constructions gothiques, il ajoute cette réflexion : « Nulle part je n'éprouvai une impression agréable ». De tels jugements, qui nous semblent extraordinaires, ne doivent pas nous étonner, si nous songeons qu'alors on voyait tout avec des 3eux qui regardaient l'art antique comme la règle et estimaient sans valeur tout ce qui, comme le \ieux Nuremberg, contredisait ses lois. En 1772, il est vrai, le jeune Gœthe, ayant devant la cathédrale de Strasbourg le sentiment de la grandeur et de la puissance de l'art du iMoyen âge, mettait en g'arde contre la copie des formes architecturales de l'antiquité, et, considérant l'art maniéré des peintres de son époque, tous engoués des écoles étrangères, s'écriait : « O viril Albert Diirer, risée de nos jeunes artistes, combien ta rude figure m'est plus S3'mpaihique ! » iVlais de tels jugements étaient une exception, même chez Gœthe : l'enthousiaste admirateur de maître Erwin eut plus tard des louanges non moins chaleureuses pour le classique Palladio et, passant à Ratisbonne en se rendant à Rome, il ne trouvait pour la majestueuse beauté de la cathédrale aucun mot d'admiration.

Lorsque, enfin, le sens revint à l'Allemagne de la beauté caractéristique de son art, Nuremberg — ce type idéal de la ville allemande — ne put manquer d'éveiller l'attention. Presque totalement dénué des attraits de la nature, situé dans une plaine sablonneuse, au bord d'une rivière insignifiante, il tire toute sa beauté caractéristique du travail et de l'art industrieux de ceux qui l'habitent, et par là, plus qu'aucune autre cité, il témoignait éloquemment de ce qu'avait été le passé de l'Allemagne. On sentait que le génie de la race avait élu ce lieu pour demeure, et il paraissait tout naturel que Diirer, le plus grand des maîtres allemands et le plus allemand de tous, fût né à Nuremberg.

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D'autres villes allemandes, il est vrai, sont entourées d'une auréole d'art. Mais dans aucune d'elles on ne se sent, comme à Nuremberg, aussi directement impressionné par l'art germanique.

Chose remarquable: les siècles successifs ont contribué à façonner

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La Burg : Tour des Païens.

Nuremberg, chacun à sa manière, chacun apportant ses formes caractéristiques; mais celles-ci se sont ajoutées les unes aux autres si harmonieusement, un sentiment si fervent et si puissant a présidé à toutes ces créations, que l'ensemble donne l'impression d'une unité parfaite. Les générations ont changé, et, avec elles, le goût et les ressources artistiques, mais l'esprit qui a présidé à la construction de Nuremberg a veillé à ne pas laisser détruire son caractère artistique, — jusqu'à ce que

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le xix'' siècle vint, qui rompit ointe belle harmonie. Le manque de st\ le. qui est la marque distinetive de notre civilisation, est doublement sensible et regrettable dans une ville qui doit son extraordinaire phj^sionomie au sens du style qu'eut constamment le jiassé et dont elle a conservé jusqu'aujourdliui un si magnifique témoignage.

Nuremberg n'est pas du nombre des plus anciennes villes d'Allemagne. Quoi qu'en disent les légendes, ni les Romains ni Charlemagne n'en jetèrent les fondements. Pendant longtemjis la li>ur .^larguerite de la Burg, connue généralement sous le nom de Ileidenturm ou tour des Pa'iens, qui date de l'époque romane et dont les deux étages renferment les absides des deux chajielles superposées du château, passa pour un sanctuaire consacré à Diane et à Hercule : au xn'IIT siècle encore on 3^ cro3'ait fermement et l'on voulait voir dans les deux statues dégradées de Henri II et de l'impératrice Cunégonde. sur la face orientale de la tour, des figures d'Hercule et de son fils Xoricus. et dans les lions accroupis qui les surmontent des chiens de la meute de Diane. En même temps le nom Xo/-/Lits f<jurnissait pour le mot Xiirciiibcrg une étymologie commode, que malheureusement les commentaires les plus judicieux n'ont pas réussi jusqu'à présent à confirmer. Le rôle de témoin de l'origine romaine de Nuremberg passa, au XIX" siècle, de la tour des Païens à la tour dite Pentagonale, désignée déjà au moyen âge sous le nom de « ^^ieux Nuremberg », et où l'on pensa voir un poste romain d'observation. Mais l'histoire n'enregistre nulle part que les Romains soient venus en ces régions, et, loin que ce soit Néron qui ait donné son nom à la ville, c'est au contraire le nom de Nuremberg qui a fait imaginer un passage en ces lieux de Néron et de ses légions. Cette tour n'offre rien qui autorise à la dater de façon certaine. Elle n'a pas, comme la tour des Païens, une frise à arcade, qui permette de la faire remonter à l'époque romane : elle montre seulement des rangs de bossages superposés, coupés de fenêtres étroitement fendues. La partie supérieure, détruite à la fin du mo3-en âge. a été reconstruite en briques ; de même la construction couronnée de créneaux, qui l'environne à sa partie inférieure, est une adjonction postérieure. Une particularité curieuse est l'espèce de contrefort triangulaire appliqué sur la face orientale, adjonction qui a fait donner à cette tour primitivement carrée le nom de Pentagonale : mais cela non plus ne fournit aucune base certaine pour proposer une date. Tout ce qu'on peut penser, c'est que cette tour appartient au siècle où Nuremberg passa des ténèbres de la légende dans la lumière de l'histoire.

C'est en 1050 que le nom de la ville est cité pour la première fois, à l'occasion d'un conseil tenu par l'empereur Henri III et les princes de- Bavière au sujet d'une invasion des Hongrois. La légende nomme comme fondateur de la Burg l'empereur Conrad I". N'y aurait-il pas là une confusion avec Conrad II, qui, lors d'un séjour à Mogeldorf, songea à bâtir sur ce rocher, émergeant de vastes et productives forêts, un château fortifié ?

La Burg vue du Vestnertorgraben.

On ne peut le dire sûrement, car les documents font défaut, et la Burg elle-même ne fournit aucune réponse : elle a été si modifiée au cours des siècles que de sa figure primitive il ne reste plus rien.

Oui considère pour la première fois cet ensemble de la Burg et, sans s'inquiéter des questions d'histoire et de critique, s'abandonne uniquement à l'impression artistique, sera volontiers tenté de croire qu il a devant lui une création d'ensemble dune unité parfaite, dont toutes les parties ont été soigneusement calculées et coordonnées. En réalité, c est le contraire qui est vrai, et cette impression saisissante produite sur le

spectateur vient de ce qu'ici chaque partie est née librement, sans contrainte, des nécessités naturelles, sans aucune considération esthétique accessoire. Tandis que tant de constructions de notre époque manquent d'unité artistique, quoiqu'elles soient l'œuvre longuement réfléchie d'un seul homme, la Burg de NurembQrg. façonnée successivement par plusieurs siècles, offre une impression toute contraire, preuve frappante que la beauté ne réside pas tant dans l'unité de style historique (juc dans l'observation des lois immuables (jui sont à la base de toute création artistique et qui ont la même valeur pour nous que pour les maîtres de 1 antiq[uité et de l'époque gothique, bien t^ue notre mode d'expression soit nécessairement différent. Là seulement où ces lois sont observées, où une œuvre, née logiquement des conditions naturelles, est exécutée avec un sentiment juste et sain de la forme, sans pastiches sentimentaux, nous avons le spectacle que nous offrent, quoique datant d'époques différentes, les diverses parties de la Burg, d'une construction harmonieuse et — ce qui est la marque infaillible d'un édifice conçu suivant les vrais principes — formant un tout parfait avec le paysage environnant. A ce point de vue, la Burg de Nuremberg est une œuvre-type sans pareille. Comme chaque partie a été formée et développée suivant des lois organiques, l'ensemble forme comme une création naturelle de laquelle naissent et dépendent toutes les parties. — Incomparable est l'harmonie formée ici par le rocher rougeàtre. les murailles grises, la fraîche verdure des arbres et des buissons débordant des fossés et étendant leurs épaisses frondaisons sur les robustes et massives constructions, enfin le rouge brun des toits de tuiles. Ce n'est pas à la destruction ou aux effets de 1 âge que la Burg de Nuremberg doit son caractère pittoresque. Elle n'est pas une ruine romantique comme les vieux châteaux du Rhin et de la Saale : la beauté du tableau qu'elle offre est la conséquence toute logique, non cherchée, de sa formation naturelle et de son manque de prétention esthétique.

Quatre groupes de constructions sont à distinguer sur ce long plateau rocheux, étendu de l'est à l'ouest. Tout à fait à l'est, se dresse la tour carrée, flanquée de quatre échauguettes, du Luginsland (« qui guette au loin dans la campagne »), bâtie par les Nurembergeois en 1377. Contre elle s'appuie le grenier à blé, avec son haut toit en pente, percé de nombreuses lucarnes, construit en 1494-1495 par l'habile architecte nurembergeois Hans Beheim le Vieux, et qui, servant d'écuries lors des visites des souverains, a reçu, par suite, le nom d'Kcuries impériales. Une porte ogivale ornée de moulures entre-croisées à son sommet, et à l'étage supé-

rij'urles fenêtres relativement petites, cintrées et accouplées, qu'encadrent des moulures rondes entrelacées, rompent l'uniformité de sa façade, que décore un écusson gracieusement ajouré de sculptures, dû sans doute à Adam Krafft, et portant les armes de Nuremhcrt;-.

On raconte que les Nurembergeois construisirent le I.uginsland pour pouv(jir sur\'eiller continuellement dans son château leur burgrave, avec lequel la plu])art du temps ils étaient brouillés. Cette forteresse du représentant tl(* remjjereur. la plus ancienne partie de la Burg, n'occupait pas, comme on l'a cru autrefois, l'emplacement du bâtiment actuel des Ecuries,

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