CHAPITRE XXV
Daniel Legrand. — Relations d'Oberlin avec l'emperenr Alexandre de Rnssie.
Vers la même époque (1813), un citoyen de Bâle, Daniel Legrand, introduisit au Ban-de-la- Roche l'industrie des rubans de soie. — Ce fut, à point nommé, un secours inespéré, immense pour cette contrée, dont la population allait en augmentant, sans que les ressources agricoles pussent suivre la même progression. Mais l'établissement de M. Legrand et de ses fils à Fouday ne fut pas le seul avantage qu'Oberlin et ses paroissiens retirèrent de la présence de cette famille patriarcale. Oberlin conquit, dans la personne de ce citoyen suisse, un ami fidèle, à toute épreuve, pour le reste de ses jours. Il pouvait se féliciter de cette nouvelle acquisition d'un associé, d'un collaborateur dans le champ du Seigneur ; il pouvait s'en féliciter autant peut-être que de l'adoption de Louise Scheppler. Il n'est pas une mesure de bien public, pas un acte de bienfaisance, qu'Oberlin ait accompli et réalisé pendant les douze dernières années de sa vie sans le concours de cet ami de fraîche date; mais de plus, Daniel Legrand
fut, pour ainsi dire, le légataire naturel du pasteur; encore après sa mort il continua fidèlement son œuvre et maintint au Ban-de-la-Roche les traditions de foi, de charité, de morale, de travail, telles qu'Oberlin les avait établies. La vraie bénédiction qu'un homme de bien, qu'un saint homme laisse après lui, c'est précisément la transmission, l'entretien du flambeau allumé par lui. Lorsque dans l'Église catholique on fait des fondations pour une messe, en souvenir d'un défunt chéri, ou pour l'entretien d'un luminaire suspendu au-dessus d'un autel , il y a dans cette touchante institution quelque chose de symbolique et de significatif; évidemment les fondateurs veulent perpétuer le «ouvenir d'un être qu'ils ont aimé, respecté, et adopté comme modèle ; ils veulent rester en communion de foi et de pensée avec l'âme de celui •qui n'est plus. Dans l'Église évangélique, ce signe -visible n'a pas été jugé nécessaire ou indispensable ; la prière renoue la chaîne du passé. Daniel Legrand devait, un jour, rester en communauté de prières avec ce frère en Jésus-Christ, et maintenir, haut et ferme, l'étendard de FÉvangile qu'Oberlin avait constamment salué comme son «nique bannière.
En attendant qu'il allât se coucher dans son
dernier asile, Oberlin travaillait tous les jours avec son ami de Fouday, dans le champ resserré, mais fécond, auquel il avait borné son activité. Les écoles, les sociétés bibliques , les sociétés de charité, les églises, les champs et les forêts, étaient journellement le sujet de leurs conversations; c'est sur ce terrain qu'ils se donnaient la main et qu'ils échangeaient leurs idées; et Legrand ajoutait au fonds commun de cette incessante application le produit de l'industrie nouvelle dont il venait de doter la vallée. Sur ce point, il avait un genre de supériorité sur son ami ; il apportait une longue expérience dans le maniement des affaires; à la prévoyance de l'homme pratique, il alliait les chaleureuses convictions de l'homme de charité.
Cette association spirituelle et matérielle d'Ober- Un et de Legrand s'opérait dans un moment où leurs forces réunies suffisaient à peine pour faire face à des difficultés, à des dangers croissants. Les deux invasions des alliés (1814 et 1815) touchaient aussi au Ban-de-la-Roche. A la fin des Cent Jours, après Waterloo, des troupes de partisans, sous le colonel Wolf, s'étaient encore défendues dans les défilés des Vosges ; et il fallut toute la prudence consonmiée d'Oberlin pour prévenir
les représailles des troupes ennemies. Quant au presbytère de Waldbach, il obtint une sauvegarde spéciale ; Oberlin et sa philanthropique carrière étaient parfaitement connus, appréciés de Terapereur Alexandre, qui cachait sous des dehors frivoles un cœur ouvert aux émotions religieuses, et qui savait estimer à leur juste valeur les pasleurs vraiment évangéliques. — Quelques années plus tard (1819 à 1850), le baron de Berkheim, qui avait été pensionnaire et élève d'Oberlin, servit de porte-voix entre son vieil instituteur et le souverain russe, dont il était le chambellan; il porta le tendre et respectueux salut d'Oberlin à l'autocrate, qui à son tour embrassa le messager, en lui prescrivant de rendre au civilisateur du Ban-de-la-Roche l'expression de son estime et de son admiration filiale.
Je ne sais si mes lecteurs partageront avec moi le charme d'un pareil épanchement mutuel entre l'un des puissants de la terre, entre le chef d un empire étendu sur trois parties du monde — et le directeur spirituel de cinq villages, à peine indiqués sur les cartes spéciales d'un département français; je ne sais si on remarquera, comme moi, cette opération merveilleuse d'une foi commune qui comble, entre deux êtres si distants
l'un de l'autre, l'abîme qui les sépare? il me semble que pour M. de Berkheim* la mission la plus agréable de sa carrière a dû être cette simple transmission d'un salut, émané d'un serviteur de l'Évangile, et aboutissant à un trône dont les degrés touchent à la fois aux glaces polaires et aux oliviers de la Crimée.