‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 31 sur 39 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

La disette de 1816 à 1817. — Oberlin an milieu de la famine da Ban-de-la-Roche.

Dans les premières années de la Restauration , une autre épreuve aussi cruelle que l'invasion des armées ennemies attendait Oberlin. Les pluies diluviennes de l'été de 1816 avaient empêché, dans une grande partie de l'Europe, la bonne venue des céréales, le blé n'avait point mûri; de vendanges, même dans les contrées favorisées, il ne pouvait en être question; les fruits des arbres étaient tombés par terre , aqueux et sans saveur. La disette d'abord , puis la famine envahit l'Alsace, plaine et montagne. Dans toutes les contrées d'alentour régnait la même détresse; à Strasbourg,

i. M. de Berkbeim était le gendre de M"« de Krûdener, ramie de Tempereur Alexandre.

Oîi vit pour la première fois des bandes innombrables d'émigrants allemands, traverser la ville et chercher en Amérique un asile contre la misère, la faim et une mort lente et cruelle. Au coin des rues , on trouvait des enfants implorant , par des pleurs déchirants, la pitié du public; dans l'intérieur des maisons pauvres, la maladie décimait les familles , faute de nourriture suffisante. Même dans les classes supérieures , on sentait les étreintes de ce mal universel; la main de Dieu pesait sur le pays, épuisé par les années de guerre qui avaient précédé le fléau de la disette. S'il en était ainsi dans une ville telle que Strasbourg, qui disposait au moins d'épargnes antérieurement faites, et qui pouvait, avec ses ressources municipales, pourvoir aux besoins les plus urgents, jugez de ce que devint une vallée pauvre, où dans les meilleures années on avait tout juste le nécessaire, et dont le luxe de table consistait, toujours et partout, en pommes de terre, en lait et en beurre. Dans cette épouvantable crise, Oberlin et Legrand se multiplièrent; ils luttèrent contre le mal local aussi longtemps que leurs ressources personnelles et les efforts charitables des familles aisées de la vallée de la Bruche le leur permirent; mais le moment arriva, vers lé printemps de 1817,

où tout était épuisé, où le courage du pasteur de Waldbach lui-même vint, non pas à défaillir, mais à faiblir. Comme le roi David, dans ses plus mauvais jours, il criait à Dieu, du fond de ses entrailles, et demandait à ne plus voir périr les siens ; dans les cabanes les plus pauvres on avait déjà recours à de tristes et dangereux expédients, aux herbes sauvages que l'on faisait bouillir pour tromper la faim. Oberlin savait que Strasbourg et les villes et villages de la plaine étaient en proie à de graves souffrances, à de véritables privations; pour ne point importuner ses amis, il s'était tû jusqu'au dernier moment ; il avait espéré , oui , il avait compté qu'un miracle s'opérerait, et que Dieu mettrait un terme à la cruelle punition qu'il infligeait à son peuple. -- Enfin, lorsque le fantôme de la mort, frère et allié du fantôme de la faim, se dressa devant lui avec tous ses épouvantements, lorsque les anges consolateurs , qui jusqu'ici l'avaient fréquenté et consolé dans le silence des nuits, semblaient avoir plié leurs ailes et voilé leurs doux regards, alors, oui, alors il s'épouvanta lui-même un moment, et se dit: « Mon Dieu, il faut bien que j'aie péché outre mesure pour que dans^ mes vieux jours tu m'aies réservé à voir cette misère des miens. Punis-moi pour eux, ô mon Pèrel

mais sauve-les, sauve le reste de ton peuple fidèle et repentant ! i>

Et alors il écrivit à Strasbourg; il fit à quelques-uns de ses amis dans le corps enseignant, dans le saint ministère et dans le haut commerce, le tableau de l'horrible affliction qui tourmentait son âme, de l'angoissante maladie qui torturait sa paroisse ; il leur dit avec l'expression désespérante du père de famille qui voit mourir ses enfants: «Si vous ne venez à notre secours, sans tarder, nous succombons, nous sommes perdus. Si vous le pouvez, venez à notre aide; si vous ne le pouvez pas, priez pour nous, et que Dieu nous donne une mort paisible au cœur de cet épuisement. »

Cet appel fut entendu. A Strasbourg , la véracité, la modération d'Oberlin étaient connues; on savait, à n'en pas douter, qu'il ne ferait jamais usage de rhétorique, et moins que jamais dans un moment aussi sérieux; on savait que lorsque lui, le pasteur bientôt octogénaire, s'écriait: «Nous mourons ! » on mourait.

Alors, on vit dans les paroisses de Strasbourg un élan général. Du haut des chaires , des voix éloquentes — ah! toutes l'étaient dans un moment pareil — des voix angoissées disaient : «Frères,

sauvez, sauvez les pauvres habitants des Vosges! donnez! oui, retranchez sur votre pitance de chaque jour. Dieu, soyez-en sûrs. Dieu vous le rendra au décuple; il ne vous laissera point dans la détresse; il vous secourra à votre tour. Souvenez-vous de la main protectrice qu'il a étendue sur vous pendant ces dernières années; il n'a point souffert que votre ville devînt la proie des flammes, ou le butin de l'ennemi. Le Dieu des armées a posé la légion des anges sur vos remparts, et son bouclier invisible vous a couverts. Rendez-lui grâces, en vous montrant secourables , et bons et humains. Vous le serez! Frères, sauvez, sauvez les malheureux habitants de Vosges ! »

Alors de tous les points de la ville et des environs les dons affluèrent ; on renvoyait le tubercule nourricier dans la vallée qui l'avait produit; des provisions de pain, de riz, de lentilles, de café, des provisions de vêtements furent en toute hâte voiturées à Fouday et à W^aldbach: on y ajouta du numéraire , et les pauvres , qui n'avaient pu retrancher sur leur unique repas qu'ils tenaient de la charité de leurs concitoyens , les pauvres envoyaient leurs meilleures prières , car dans ces calamités publiques tous ceux qui ne se détériorent point et ne deviennent pas féroces, tous ap-

prennent à prier. — Et ces fourgons , chargés de vivres, accompagnés des supplications et des vœux de toute une population, arrivèrent à temps pour arrêter le débordement du désespoir dans la vallée d'Oberlin; il put se faire le dispensateur intelligent de ces richesses inespérées, le modérateur de ces retours d'allégresse. — Point de gaspillage ! point d'injustice! point de répartition partiale!... l'omniscience semblait présider à cette distribution. Et quoi d'étonnant! Oberlin avait appliqué tout juste un demi-siècle à étudier sa paroisse, à en connaître une à une toutes les âmes, qui atteignaient maintenant au chiffre de trois mille; Oberlin nommait chacun des siens par son nom, comme César les soldats de son armée ; dans sa mémoire fidèle et dans son cœur aimant, tous avaient leur place ; il connaissait la nature et les besoins de chacun , et maintenant qu'il leur mesurait leur pâture , il ne souffrait pas qu'une miette de ce pain, hvré par une louable charité, tombât par terre ou que le fort se fît une part aux dépens du faible. Avec son intelligente prévoyance, qui tenait de l'inspiration , il sut si bien ménager les ressources inespérées qui lui étaient arrivées, que Ton put atteindre les jours meilleurs de l'été et d'une récolte prospère.

Mais comme s'il ne devait plus respirer en paix, un autre coup vint le frapper presqu au lendemain de cette année de disette. Son fils Henri-Godefroi souffrait depuis longtemps de la poitrine; une généreuse imprudence, commise pendant un incendie où il s'était exposé , en travaillant jusqu'à l'épuisement de ses forces physiques et morales , avait, dans le courant de l'été de 1817, hâté le progrès de la maladie, dont les premiers germes dataient sans doute de son séjour dans le Nord. Le mal empira sensiblement à l'entrée de Thiver, et Henri Oberlin rendit son âme à Dieu au mois de novembre de cette même année.

Si les malheurs publics avaient ébranlé la fermeté d'Oberlin, cette perte, qui le frappa dans la plus chère de ses affections de famille, dans un aide laborieux, intelligent, infatigable, cette perte le trouva debout; il ne proféra pas une plainte; il savait si bien que ce fils chéri avait rejoint sa mère, il était si plein des promesses du Sauveur, dont il venait d'éprouver, pendant la crise dernière, la main secourable; il était si sûr d'un prochain revoir, que cette fois, il entonna un chant de grâces. Oui, de cœur et d'âme, il remercia Dieu d'avoir délivré le malheureux Henri de ses longues souffrances; le livre

de cantiques à la main, il se tint, tête découverte, à côté de la fosse qui allait recevoir cette dépouille mortelle; il fit, lui-même, d'une voix ferme, la prière sur le cercueil, et jeta la première pelletée de terre au fond du tombeau. J'ai entendu blâmer et interpréter comme une dureté de cœur cette confiance , cette fermeté chrétienne. Que la critique vienne d'un esprit qui ne partage pas les convictions évangéliques et qui n'est point fortifié par la foi, je le comprends; mais je ne saurais admettre la discussion de la part de ceux qui prétendent faire partie de la même communion de fidèles, lorsque leur cœur est moins ferme, et que leur esprit trop jeune nourrit encore des illusions sur le néant de la vie.

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