CHAPITRE XXXm
Goap d'œil rétrospectif sur la carrière d'Oberlin. — Conclosions.
Si j'avais été appelé à parler près du cercueil d'Oberhn, je me serais, certes, senti écrasé par le fardeau d'une pareille responsabilité ; j'aurais balbutié d'incohérentes paroles, et je n'aurais pas
atteint le niveau des serviteurs de TÉvangile, qui se sont résignés à dire sur le confrère -modèle qu'ils perdaient ce que chaque membre de l'assistance chrétienne portait sur les lèvres et dans le cœur. — Mais aujourd'hui , à près de quarante ans de distance de cette journée, lorsque le sanglot de tout un canton ne retentit plus autour des orateurs troublés et émus , lorsque près de deux générations d'hommes ont déjà surgi et que les rangs des fidèles qui ont encore entrevu Oberlin commencent à s'éclaircir, aujourd'hui l'on peut jeter un regard moins obscurci par les larmes sur cette noble carrière, si humble en apparence, et pourtant si éclatante ; si peu illuminée des rayons d'une gloire mondaine, mais chantée, mais célébrée sans doute dans le chœur des anges. — Certainement, on peut, sans être taxé d'exagération louangeuse ou de blâme téméraire, jeter un regard impartial, rétrospectif sur l'existence de Frédéric Oberlin; ne pas l'élever au rang des saints, ne pas le faire descendre au rang des hommes de bien ordinaires, qui remplissent, selon la lumière de leur conscience et dans la mesure de leurs forces, les devoirs de chaque jour. Non! Oberlin n'était pas un saint; lui-même confessait avec humilité ses manquements, ses imperfections,
ses défaillances. Oberlin n'était pas un grand homme, dans le sens que le vulgaire attache à cette expression , quoiqu'il soit permis de penser que si le simple pasteur avait été placé sur un pilus vaste théâtre, ses facultés se seraient étendues avec son horizon, et que ses forces auraient grandi avec ses devoirs. Il n'aurait peut-être pas atteint l'âge de 86 ans ; mais son activité , condensée dans un moindre nombre d'années, aurait été d'autant plus intense , et son influence plus retentissante. Non ! Oberlin n'était pas un homme dont le jugement se trouvait toujours et partout au niveau de son cœur expansif et de sa volonté de fer et de feu. En cherchant à sonder les profondeurs de l'abîme qui nous sépare d'un autre monde, à deviner cette apocalypse de l'avenir, il s'est trompé de voie, je le crains bien; et en se réveillant dans les splendeurs de la Cour divine, il aura lui-même jeté un regard de pitié sur les tâtonnements de l'homme aveugle, qui voulait devancer les temps, et, quoique enfermé dans la matière, dévorer l'espace infini.
Oberlin n'était point un confesseur dans le sens des premiers chrétiens. Il n'a pas eu l'occasion de monter sur un bûcher ni sur un gril ; et aussi longtemps que les faits ne sont pas venus confir-
mer les intentions les plus droites et les plus Termes, la postérité. qui juge les actes autant et plutôt que la pensée, la postérité assigne un rang inférieur à qui n'a pu prouver , à la lumière du soleil, la toute -puissance du zèle dont il était animé.
Ne faisons pas Oberlin plus grand qu'il n'était en réalité ; sa part est assez belle. — Quelle récompense que cet hommage rendu par une population de tous les cultes à un ministre de paix, personnification vivante de la bienfaisance, de la mansuétude, de la pureté évangélique; à ce pasteur, qui disait à son troupeau: «Venez à moi , je vais vous enseigner à louer votre Père qui est aux cieux , et qui vous donne votre pain quotidien?!...)) Quelle admirable fin, je dirai presque quelle apothéose, que celle de ce pionnier de l'Évangile et du travail manuel, qui avait décuplé les produits de la terre, à l'aide de la science vulgarisée, et manié la bêche et la pioche de la même main, qui baptisait les petits enfants, bénissait les couples des jeunes époux et serrait la main des mourants! — Quelle carrière que celle de cet homme, l'égal des plus intelligents, et penseur avec les penseurs, de cet homme ami de Lavater, d'Owen, de Lezay-Marnésia , frère
de Jérémie Oberlin, qui se fait petit avec les petits, pleure avec les affligés, et regarde comme sa plus belle conquête, d'avoir attaché à sa maison, à sa famille, à sa paroisse l'àme d'une simple paysanne.
Courbée sur son bâton de vieillesse, Louise Scheppler s'approchait plus d une fois encore de la tombe de son père d'adoption, et s'y agenouillait, non pour adorer la cendre qui reposait sous cette dalle, mais pour remercier le Dieu vivant qui lui avait fait connaître , par son ministre , la parole du salut. L'affection pieuse de cette vieille sœur de charité était bien le symbole de l'amour chrétien dans toute sa native et angélique pureté ; c'était bien là le type de l'amitié fraternelle, qui devrait, qui pourrait unir tous les hommes, mais qui semble réservée à d'autres mondes, pour que nous ne restions pas trop attachés à notre étroite planète.
Lorsque par une belle soirée vous vous approchez du val de Bruche, là où il débouche vers la plaine , vous apercevez à l'ouest les deux cônes du Donon, bien connu dans le monde de l'archéologie par les restes druidiques autrefois cachés sur ces hauteurs. A droite, sur la colline du Heiligenberg, des débris de poterie romaine vous
rappellent les urnes de la Campanie et de l'Étrurie. - Puis, sur plusieurs points de la vallée, les ruines des châteaux féodaux frappent votre vue. Non loin de Rothau, le château de Schirmeck vous barre le passage. Enfin , dans plus d'un village, le long de votre route, les casernes du travail, de l'industrie moderne s'élèvent, et si la nuit vous surprend avant d'atteindre le Ban-de-la- Roche , but de votre tournée , les vitrages de ces vastes bâtiments resplendissent comme des palais illuminés. — Vous venez de traverser quatre couches de civilisations diverses avant d'arriver à la tombe de l'homme pacifique, couché dans le cimetière de Fouday.
Nous ne sommes point, tant s'en faut, entrés, de nos jours, dans une ère de paix et de paradis, telle que la rêvent les utopistes. Ces palais que vous voyez brillants à travers la nuit sombre recèlent encore bien des souffrances et des labeurs ; car le travail et la souffrance, sous des formes diverses, seront toujours notre lot. Mais quelle distance parcourue dans dix-neuf siècles , quelle incommensurable distance de la civilisation des Druides à celle de l'industrie moderne! Sur les hauteurs boisées du Donon s'accomplissaient de sanglants sacrifices ; des victimes humaines y
tombaient en holocauste à une divinité cruelle. — Le soldat romain placé en vigie sur les hauteurs qui dominent la Bruche, se trouvait en lutte avec les sauvages et indomptables barbares de la Germanie ultrarhénane ; vainqueur, il traînait les vaincus comme un vil bétail derrière son char, et vendait les cheveux blonds et les bras nerveux de l'esclave blanc au plus offrant des citoyens romains; vaincu, il subissait la loi du talion, dans la forêt hercynienne. — Les brigands féodaux qui s'abritaient impunément dans les castels, maintenant ruinés, y transportaient, pareils à des vautours, le butin vivant ou inanimé de la plaine. — Les soldats de l'industrie du dix-neuvième siècle travaillent; mais ils font des contrats Hbres avec ceux qui les salarient, et, s'ils sont économes et intelligents, ils deviennent chefs d'ateliers et salarient à leur tour ceux qui s'enrôlent sous leur bannière. Et la parole du ministre de l'Évangile qui leur prêche la vertu et la soumission à la règle, et qui leur dit : « Vous êtes égaux devant le Seigneur, » n'est ni un mensonge, ni un vain leurre, car l'égalité devant Dieu s'applique aussi de nos jours à l'égalité devant la loi.
Oberlin est l'un de ces prédicateurs évangéliques modernes, qui ont le plus hâté cette égalité vers
laquelle nous aspirons. En prêchant de parole el d'exemple, et avec Tautorité dune inspiration divine, raccomplissement de tous les devoirs, le respect de tous les droits , le secours prodigué à toutes les infortunes , même à celles qui seraient méritées , Oberlin a été véritablement un apôtre dans le sens primitif du mot. Il a compris el accompli la mission d'ennoblir le pauvre, en relevant son front courbé vers le sol, il a rappelé aux riches , aux heureux leurs devoirs envers les faibles et les nécessiteux.
Pour accomplir sa tâche, il n'a usé d'autre glaive que de celui de la parole.