‹ Obermann (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Genève, 8 juillet, première année.

* Il ne s'est passé que vingt jours depuis que je vous ai écrit de Lyon. Je n'annonçais aucun projet nouveau, je nen avais pas; et maintenant j*ai tout quitté, me voici sur une terre étrangère.

Je crains que ma lettre ne vous trouve point à Chessel*, et que vous ne puissiez pas me répondre aussi vite que je le désirerais. J*ai besoin de savoir ce que vous pensez, ou du moins ce que vous penserez lorsque vous aurez lu. Vous savez s'il me serait indifférent d'avoir des torts avec vous ; cependant je crains que vous ne m'en trouviez, et je ne suis pas bien assuré moi-même de n'en point avoir. h n'ai pas même pris le temps de vous consulter. Je leusse bien désiré dans un moment aussi décisif : encore aujourd'hui, je ne sais comment juger une résolution qui détruit tout ce qu'on avait arrangé, qui me transporte brusquement dans une situation nouvelle, qui me destine à des choses que je n'avais pas prévues, et dont je ne

* Campagne de celui à qui les lettres sont adressées.

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saurais même pressentir l'enchaînement et les conséquences.

Il faut vous dire plus. L'exécution fut, il est vrai, aussi précipitée que la décision ; mais ce n*est pas le temps seul qui m'a manqué pour vous en écrire; Quand même je l'aurais eu, je crois que vous l'eussiez ignoré de même. J'aurais craint votre prudence: j'ai cru sentir cette fois la nécessité de n'en avoir pas. Une prudence étroite et pusillanime dans ceux de qui le sort m'a fait dépendre, a perdu mes premières années, et je crois bien qu'elle m'a nui pour toujours. La sagesse veut marcher entre la défiance et la témérité; le sentier est difficile : il faut la suivre dans les choses qu'elle voit; mais dans les choses inconnues nous n'avons que l'instinct. S'il est plus dangereux que la prudence, il fait aussi de plus grandes choses : il nous perd ou nous sauve; sa témérité devient quelquefois notre seul asile, et c'est peut-être à lui de réparer les maux que la prudence a pu faire.

11 fallait laisser le joug s'appesantir sans retour, ou le secouer inconsidérément : l'alternative me parut inévitable. Si vous en jugez de même, dites-le-moi pour me rassurer. Vous savez assez quelle misérable chaîne on allait river. On voulait que je fisse ce qu'il m'était impossible de faire bien; que j'eusse un état pour son produit, que j'employasse les facultés de mon être à ce qui choque essentiellement sa nature. Aurais-je dû me plier à une condescendance momentanée; tromper un parent en lui persuadant que j'entreprenais pour l'avenir ce que je n'aurais conunencé qu'avec le désir de le cesser ; et vivre ainsi dans un état violent, dans 'une répugnance perpétuelle?. Qu'il reconnaisse l'impuissance où j'étais de le satisfaire, qu*il m'excuse. 11 finira par sentir que les conditions si diverses et si opposées, où les caractères les plus contraires trouvent ce qui leur est propre, ne

peuvent convenir indifféremment à tous les caractères; que ce n'est pas assez qu'un état, qui a pour objet des intérêts et des démêlés contentieux, soit regardé comme honnête, parce qu'on y acquiert, sans voler, trente ou quarante mille livres de rente ; et qu'enfin je n'ai pu r6«noncer à être homme, pour êtrehonome d'affaires.

Je ne cherche point à vous persuader, je vous rappelle lesfaitss jugez. Un ami doit juger sans trop d'mdulgence; vous l'avez dit.

Si vous aviez été à Lyon, je ne me serais pas décidé sans vous consulter ; il eût fellu me cacher de vous, au lieu que j'ai eu seulement à me taire. Gomme on cherche dans le hasard môme des raisons qui autorisent aux choses que Ton croit nécessaires, j'ai trouvé votre absence favorable. Je n'aurais jamais pu agir contre votre opinion ; mais je n'a^pas été fâché de le faire sans votre avis, tant je sen* tais tout ce que pouvait alléguer la raison contre la loi que m'imposait une sorte de nécessité, contre le sentiment qui m'entratnait. J'ai plus écouté cette impulsion secrète, mais impérieuse, que ces froids motifs de balancer et de suspendre, qui, sous le nom de prudence tenaient peut-être beaucoup à mon habitude paresseuse, et à quelque faiblesse dans l'exécution. Je suis parti, je m'en félicite; mais quel homme peut jamais savois s'il a ^sit sagement, ou non, pour les conséquences éloignées <ieB choses?

Je vous ai dit pourquoi je n'ai pas fait ce qu*on voulait; tt feut vous dire pourquoi je n'ai pas fait autre chose, l'eïaminais si je rejetterais absolument le parti que l'on voulait me faire prendre; cela m'a conduit à examiner quel autre je prendrais et à quelle détermination je m'arrêterais.

1 fallait choisir, il fallait commencer, pour la vie peut- ^tï*e, ce que tant de gens, qui n'ont en eux aucune autre

chose, appellent un état. Je n'en trouvai point qui ne fût étranger à ma nature, ou contraire à ma pensée. J'interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m'entourait; je demandai aux hommes s'ils sentaient comme moi ; je demandai aux choses si elles étaient seloii mes penchants, et je vis qu'il n'y avait d'accord ni entre moi et la société, ni entre mes besoins et les choses qu'elle a faites. Je m'arrêtai avec effroi, sentant que j'allais livrer ma vie à des ennuis intolérables, à des dégoûts sans terme comme sans objet. J'offris successivement à mon cœur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu'ils embrassent Je voulus même embellir, par le prestige de l'imagination, ces objets multipliés qu'ils proposent à leurs passions, et la fin chimérique â laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi Ija terre est-elle ainsi désenchantée à mes yeux? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide.

Dans ce jour, le premier où je sentis le néant qui m'environne, dans ce jour qui a changé ma vie, si les pages de ma destinée se fussent trouvées entre mes mains pour être déroulées ou fermées à jamais, avec quelle indifférence j'eusse abandonné la vaine succession de ces heures si longues et si fugitives, que tant d'amertumes flétrissent, et que nulle véritable joie ne consolera! Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune : les longs ennuis de mes premiers ans ont apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne m'en imposent pas : mes yeux demi-fermé6 ne sont jamais éblouis; trop 'fixes, ils ne sont point surpris.

Ce jour d'irrésolution fut du moins un jour de lumière : il me fit reconnaître en moi ce que je n'y voyais pas distinctement. Dans la plus grande anxiété où j'eusse jamais été, j'ai joui pour la première fois de la conscience

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de mon être. Poursuivi jusque dans le triste repos de mon apathie habituelle, forcé d*être quelque chose, je fus enfin moi-même; et dans ces agitations jusqu'alors inconnues, je trouvai une énergie, d*abord contrainte et pénible, mais dont la plénitude fut une sorte de repos que je n'avais pas encore éprouvé. Cette situation douce et inattendue amena la réflexion qui me détermina. Je crus voir la raison de ce qu'on observe tous les jours, que les différences positives du sort ne sont pas les causes principales du bonheur ou du malheur des hommes.

Je me dis : La vie réelle de Thomme est en lui-même, celle qu'il reçoit du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée. Les choses agissent sur lui bien plus encore selon la-situation pu elles le trouvent que selon leur propre nature. Dans le cours d'une vie entière, perpétuellement modifié par elles, il peut devenir leur ouvrage. Mais dans cette succession toujours mobile, lui seul subsiste quoique altéré, tandis que les objets extérieurs relatifs à lui changent entièrement ; il en résulte que chacune de leurs impressions sur lui dépend bien plus, pour son bonheur ou son malheur, de l'état où elle le trouve que de la sensation qu'elle lui apporte et du changement présent qu'elle fait en lui. Ainsi dans chaque moment particulier de sa vie, ce qui importe surtout à l'homme, c'est | d'être ce qu'il doit être. Les dispositions favorables des choses viendront ensuite, c'est une utilité du second ordre pour chacun des moments présents. Mais la suite de ces impulsions devenant, par leur ensemble, le vrai principe des mobiles intérieurs de l'homme, si chacune de ces impressions est à peu près indifTérente, leur totalité fait pourtant notre destinée. Tout nous importerait-il également dans ce cercle de rapports et de résultats mutuels? L'homme dont la liberté absolue est si incertaine, et la Uberté apparente si limitée, serait-il contraint à un

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choix perpétuel qui demanderait une volonté constante, toujours libre et puissante! Tandis qu'il ne peut diriger que si peu d'événements, et qu'il ne saurait régler la plupart de ses affections, lui importe-t^il, pour la paix de sa vie, de tout prévoir, de tout conduire, de tout déterminer dans une sollicitude qui, même avec des Buccès non interrompus ferait encore le tournient decette même vie? S'il paraît également nécessaire de maîtriser ces deux mobiles dont l'action est toujours réciproque ; si pour* tant cet ouvrage est au-dessus des forces de l'homme, et si l'effort même qui tendrait à le produire est précisément opposé au repos qu'on en attend, comment obtenir à peu prés ce résultat en renonçant au moyen impraticable qui parait d'abord le pouvoir seul produire? La réponse à cette question serait le grand œuvre de la sagesse humaine, et le principal objet que l'on puisse proposer à cette loi intérieure qui nous fait chercher la félicité. Je crus trouver à ce problème une solution analogue à mes besoins prébwts : peut-être contribuérent-iLi à me la faire adopter.

Je pensai que le premier état des choses était surtout important dans cette oscillation toujours réagissante, et qui par conséquent dérive toujours plus ou moins de ce premier état. Je me dia : Soyons d'abord ce que nous devons être ; plaçons-nous où il convient à notre nature, puis livrons-nous au cours des dioses, en nous efforçant seulement de nous maintenir semblables à nous-mêmes. Ainsi, quoi qu'il arrive, et sans sollicitudes étrangères, nous disposerons des choses, non pas en les changeant elles-mêmes, ce qui nous importe peu, mais en maîtrisant les impressions qu elles feront sur nous, ce qui seul nous importe, ce qui est le phis fecile, ce qui maintient davantage notre être en le circonscrivant et en reportant sur lui-même l'effort conservateur. Quelque effet que

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produisent sur nous les choses par leur influence absolue que nous ne pourrons changer, du moins nous conserverons toujours beaucoup du premier mouyement imprimé, et nous approcherons, par ce moyen, plus que nous ne saurions Tespérer par aucun autre de l'heureuse persévérance du sage.

Dès que l'homme réfléchit, dès qu'il n'est plus entraîné par le premier désir et par les lois inaperçues de l'instinct, toute équité, toute moraUté devient en un sens une affaire de calcul, et la prudence est dans l'estimation du plus ou du moins. Je crus voir dans ma conclusion un résultat aussi clair que celui d'une opération sur les nombres. Gomme je vous fais l'histoire de mes intentions, et non celle de mon esprit, et que je veux bien moins justifier ma décision que voua dire comment je me suis décidé, je ne chercherai pas à vous rendre un meilleur compte de mon calcul.

Conformément à cette manière de voir, je quitte les soins éloignés et multipliés de l'avenir, qui sont toujours si fatigants et souvent si vains; je m'attache seulement & disposer, une fois pour la vie, et moi et les choses. Je ne me dissimule point combien cet ouvrage doit sans doute rester imparfait, et combien je serai entravé par les événements; mais je ferai du moins ce que je trouverai en mon pouvoir.

J'ai cru nécessaire de changer les choses avant de me changer moi-même. Ce premier but pouvait ôtre beaucoup plus promptement atteint que le second; et ce n'eût pas été dans mon anoienne maiiière de vivre que j'eusse pu m'oocuper sérieusement de moi. L'alternative du moment difficile où je me trouvais me força de songer d'abord aux changements extérieurs. C'est dans l'indépendance des choses, comme dans le silence des passions, que l'on peut s'étudier. Je vais choisir une retraite dans

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ces monts tranquilles dont la vue a frappe mon enfance elle-même^. J'ignore où je m'ayrèterai, mais écrivez-moi à Lausanne.

Lausanne, 9 jniUet, I.

J'arrivai de nuit à Genève : j'y logeai dans une assez triste auberge, où mes fenêtres donnaient sur une cour; je n'en fus point fâché. Entrant dans une aussi belle contrée, je me ménageais volontiers l'espèce de surprise d'un spectacle nouveau ; je la réservais pour la plus belle heure du jour ; je la voulais avoir dans sa plénitude, et sans affaiblir l'impression en l'éprouvant par degrés.

En sortant de Genève, je me mis en route, seul, libre, sans but déterminé, sans autre guide qu'une carte assez bonne, que je porte sur moi.

^ J'entrais .dans l'indépendance. J'allais vivre dans le iseul pays peut-être de l'Europe où, dans un climat assez favorable, on trouve encore les sévères beautés des sites naturels. Devenu calme par l'effet même de Ténergie que les circonstances de mon départ avaient éveillée en moi, content de posséder mon être pour la première fois de mes jours si vains, cherchant des jouissances simples et grandes avec Tavidité d'un cœur jeune, et cette sensibilité, fruit amer et précieux de mes longs ennuis, j'étais ardent et paisible. Je fus heureux sous le beau ciel de Genève (6), lorsque le soleil, paraissant au-dessus des hautes neiges, éclaira à mes yeux cette terre admirable. C'est près de Goppet que je vis l'aurore, non pas inutilement belle comme je l'avais vue tant de fois, mais d'une

1 Près de Lyon, les sommets des Alpes se voient distinctement à l'horizon.

beauté sublime et assez grande pour ramener le voile des illusions sur mes yeux décourages.

i Vous n'avez point vu cette terre à laquelle Tavemîer ne trouvait comparable qu'un seul lieu dans l'Orient. Vous ne vous en ferez pas une idée juste ; les grands effets de la nature ne s'imaginent point tels qu'ils sont. Si j'avais moins senti la grandeur et l'harmonie de l'ensemble, si la pureté de l'air n'y ajoutait pas une expression que les mots ne sauraient rendre, si j'étais un autre, j'essayerais de vous peindre ces monts neigeux et embrasés, ces vallées vaporeuses; les noirs escarpements de la côte de Savoie ; les collines de la Vaux et du Jorat ^ peut-être trop riantes, mais surmontées par les Alpes de Gruyère et d'Ormont ; et les vastes eaux du Léman, et le mouvement de ses vagues, et sa paix mesurée. Peut-être mon état in* térieur ajouta-t-il au prestige de ces lieux; peut-être nul honmie n'a-t-il éprouvé à leur aspect tout ce que j*ai senti*.

C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives : celles-ci laissent apercevoir leurs bornes; mais celles que promettent ce sentiment d'une puissance illimitée sont immenses comme elle, et semblent nous indiquer le monde inconnu que nous cherchons toujours. Je. n'oserais décider que l'homme dont l'habitude des douleurs a navré le cœur n'ait point reçu

* Ou petit Jura (G).

« Je n'ai pas été surpris de trouver dans ces lettres plusieurs passages un peu romanesques. Les cœurs mûris avant l'âge joignent aux sentiments d'un autre temps quelque chose de cette force exagérée et illusoire qui caractérise la première saison de la vie. Celui qui a reçu les facultés de l'homme est ou a été ce qu'on appelle romanesque ; mais chacun l'est à sa manière. Les passions, les vertus, les faiblesses, sont à peu près communes à tous, mais elles ne sont pas semblables dans tous.

SO OBBRMANlf.

de ses misères mêmes mie aptitude à des plaisirs incoim«s des heureux, et ayant sur les leurs l'ayantage d*une plus grande indépandance et d'une durée qui soutient la vieillesse elle-même. Pour moi, j*aî éprouvé, dans ee moment auqud il n'a manqué qu'un autre cœur qui sentit avec le mien, comment ime heure de vie peut valoir une année d'existence, combien tout est relatif dans naus et hors de nous, et comment nos misëres viennent surtout de notre déplacement dans l'ordre des choses.

La grande route de Genève à Lausanne est partout agréable; elle suit généralement les mes du lac, et aie me conduisait vers les montagnes : je ne pensai peint à la quitter. Je ne m'arrêtai qu'auprès de Lausamie, sur une pente d'où l'on n'apercevait pas la ville, et où j'attendis la fin du jour.

Les soirées sont désagréables dans les auberges, excepté lorsque le feu et la nuit aident à attendre le souper. Dans les longs jours on ne peut éviter cette heure d'eonui qu'en évitant aussi de voyager pendant la chaleur : c'est précisément ce que je ne fais point. Depuis mes courses au Forez, j'ai pris l'usage d'aller à pied si k campagne est intéressante ; et quand je marche, une sorte d'impatience ne me permet de m'arrêter que lorsque je suis presque arrivé. Les voitures sont nécessaires pour se dè> barrasserpromptementde la poussière des grandes routes et des ornières boueuses des plaines ; mais, lorsqu'on est sans affaires et dans une vraie campagne, je ne vois pas de motif pour courir la poste, et je trouve qu'on est trop dépendant si l'on va avec ses chevaux. J'avoue qu'en arrivant à pied l'on est moins bien reçu d'abord dans les auberges; mais il né faut que quelques minutes à. un aubergiste qui sait son métier pour s'apercevon- que, s'il y a de la poussière sur les souliers, il n'y a pas de paquet sur l'épaule, et qu'ainsi l'on peut être en état de

le faire gagner assez pour, qu'il ôte son chapeau d'une certaine manière. Vous verrez bientôt les servantes vous dire tout oentine à un autre : Monsieur a-t-il déjà donné ses ordres?

J'étais sous les pins du Jorat : la soirée était belle, les bois silencieux, l'air calme, le couchant vaporeux, mais sans nuages. Tout paraissait jGxe, éclairé» immobile; et dans un moment où je levai les yeux après les avoir tenus longtemps arrêtés sur 1« mousse qui me portait, j*eus une illusion imposante que mon état de rêverie prolongea. La pente rapide qin s'étendait jusqu'au lac se trouvait cachée pour moi sur le tertre où j'étais assis; et la surface du lac trés-inclinée semblait élever dans les airs sa rive opposée. Des vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoie confondues avec elles et revêtues des mêmes teintes. La * lumière du couchant et le vague de l'air dans les profondeurs du Valais élevèrent ces montagnes et les séparèrent de la terre, en rendant leurs extrémités indiscernables ; et leur colosse sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, éclairé et eonmie invisible, ne me parut qu'un amas de nuées orageuses suspendues dans l'espace : il n'était plus d'autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, dans l'immensité.

Ce moment-là fut digne de la première journée d'une vie nouvelle : j'en éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma main : les souvenir!^ et le plaisir de vous les dire ne sauraient l'éloigner ; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce que j'ai mieux senti.

Près de Nyon j'ai vu le mont Blanc assez à découvert, et depuis ses bases apparentes^ mais l'heure n'était point favorable, il était mal éclairé.

LETTRE IIL

GnUy, 11 juillet, L

Je ne veux point parcourir la Suisse en voyageur, ou en curieux. Je cherche à être là, parce qu'il me semble que je serais mal ailleurs : c'est le seul pays voisin du mien qui contienne généralement de ces choses que je désire. ; J'ignore encore de quel côté je me dirigerai : je ne connais ici personne ; et n'y ayant aucune sorte de relation, je ne puis choisir que d'après des raisons prises de la nature des lieux. Le climat est difficile en Suisse, dans les situations que je préférerais. 11 me faut un séjour fixe pour l'hiver; c'est ce que je voudrais d'abord décider: mais l'hiver est long dans les contrées élevées.

A Lausanne on me disait : C'est ici la plus belle partie de la Suisse, celle que tous les étrangers aiment. Vous avez vu Genève et les bords du lac; il vous reste à voir Iverdun, Neuchâtel et Berne ; on va encore au Locle, qui est célèbre par son industrie. Pour le reste de la Suisse, c'est un pays bien sauvage : on reviendra de la manie anglaise d'aller se fatiguer et s'exposer pour voir de la glace et dessiner des cascades. Vous vous fixerez ici i^le pays de Vaud* est le seul qui convienne à un étranger ; et même dans le pays de Vaud il n'y a que Lausanne, surtout pour un Français.

Je les ai assurés que je ne choisirais pas Lausanne, et ils ont cru que je me trompais. Le pays de Vaud a de grandes beautés; mais je suis persuadé d'avance que sa

* Le mot Vaud ne veut point dire ici vallée, mais il vient du celtique dont on a fait Welches : les Suisses de la partie allemande appellent le pays de Vaud WeUchland. Les Germains désignaient les Gaulois par le mot Wale ; d'où viennent les noms de la principauté de GalleSy du pays de Vaud, de ce qu'on appelle dans la Belgique pays Walorij de la Gascogne, etc.

LETTRE ni. 33

partie principale est une de celles de la Suisse que j'aimerai le moins. La terre et les hommes y sont, à peu de chose près, comme ailleurs :* je cherche d'autres mœurs et une autre nature ^. Si je savais l'allemand, je crois que j'irais du côté de Lucerne, mais Ton n'entend le français que dans un tiers de la Suisse, et ce tiers en est précisément la partie la plus riante et la moins éloignée des habitudes françaises, ce qui me met dans une grande incertitude, fai presque résolu de voir les bords de Neuchàtel et le bas Valais? après quoi j'irai prés de Schwitz, ou dans l'Dnderwalden, malgré l'inconvénient très-grand d'une langue qui m'est tout à fait étrangère.

J'ai remarqué un petit lac que les cartes nomment de 6ré, ou deBray, situé à une' certaine élévation dans les terres, au-dessus de CuUy : j'étais venu dans cette ville pour en aller visiter les rives presque inconnues et éloignées des grandes routes. J'y ai renoncé ; je crains que le pays ne soit trop ordinaire, et que la manière de vivre des gens de la campagne, si près de Lausanne, ne me convienne encore moins.

Je voulais traverser le lac*; et j'avais hier retenu un bateau pour me rendre sur la côte de Savoie. Il a fallu renoncer à ce dessein : le temps a été mauvais tout le jour, et le lac est encore fort agité. L'orage est passé, la soirée est belle. Mes fenêtres donnent sur le lac; l'écume blanche des vagues est jetée quelquefois jusque dans ma chambre, elle a même mouillé le toit. Le vent souffle du sud-ouest, en sorte que c'est précisément ici que les vagues ont plus de force et d'éléyation. Je vous assure que ce mouvement et ces sons mesurés donnent à l'âme une

* n est à croire que maintenant Obermann s'arrêterait volontiers dans le canton de Vaud, et pourrait le considérer comme une douce patrie.

* De Genève ou Léman, et non pas lac Léman.

34 UBERMANN.

forte impulsion. Si j'tiyaîs à sortir de la irie ordÎBaire, si j'avais à vivre, et que pourtant je me sentisse découragé, je voudrais être un quart d'heure seid devant un lac agité : je crois qu'il ne serait pas de grandes choses ^i ne me fussent naturelles.

J'attends aveo quelque impatience la réponse que je vous ai demandée; et quoiqu'elle ne puisse en effet arriver encore, je pense à tout moment à envoyer à Lausanne pour voir si on ne néglige pas de me la lairêi parvenir. Sans doute elle me dira bien positivement ee que vous pensez, ce que vous présumez de l'avenir ; et si j'ai eu tort, étant moi, de faire ce qui chez beaucoup d'autres eût été une conduite pleine de légèreté. Je vous consiUtais sur des riens, et j'ai pris sans vous la résolution la plus importante. Vous ne refuserez pas pourtant de me dire votre opinion : il faut qu'elle me réprime ou me rassure. Vous avez déjà oublié que je me suis arrangé en ceci comme si je voulaiç vous en faire un secret : les torts d'un ami peuvent entrer dans notre pensée, mais non dans nos sentiments. Je vous félicite d'avoir à me pardoiiner des faiblesses : sans cela je n'aurais pas tant de plaisir à m'appuyer sur vous; ma propre force ne me donnerait pas la sécurité que me donne la vôtre.

Je vous écris comme je vous parlerais, éomme on s€ parle à soi-même. Quelquefois on n'a rien à se dire l'un à l'autre, on a pourtant besoin de se parler; c'est souvent alors que l'on jase le plus à son aise. Je ne connais de promenade qui donne un vrai plaisir que celle que Ton fait sans but, lorsque Ton va uniquement pour aller, et que l'on cherche sans vouloir aucune chose; lorsque le temps est tranquille, et peu couvert, que l'on n'a point d'affaires, que l'on ne veut pas savoir l'heure, et que l'on se met à pénétrer au hasard dans les fondrières et les bois d'un pays incomm ; lorsqu'on parle des champign^^ns, des

LETTRE m 35

biches, des feuilles rousses qui commencent à tomber ; lorsque je vous dis : Voilà une place qui ressemble bien à celle où mou pore s'arrêta, il y a dix ans, pour jouer au petit palet avec moi, et où il laissa son couteau de chasse, que le lendemain on ne put jamais retrouyer; lorsque TOUS me dites : L'endroit où nous nenons de traverser le ruisseau eût bien pluau-mien. Dans les derniers temps de sa yie, il se faisait conduire i une grande lieue de la ville dans un bois bien épais, où il y avait quelques rochers et de Teai); alors il descendait de la calèche, et il allait, quelquefois seul, quelquefois avec moi, s'asseoir sur un grès : nous lisions les Viês des Pères du désert. Il me disait i Si dons ma jeunesse j'étais entré dans un monastère, comme Dieu m'y appelait, je n'aurais pas eu tous les chagrins que j'ai eus dans le monde, je ne serais pas aujourd'hui si infirme et si cassé; mais je n'aurais point de

fils, et, en mourant, je ne laisserais rien sur la terre

Et maintenant il n'est plus f Ils ne sont plus !

U y a des hommes qui croient se promener, à la campagne , lorsqu'ils marchent en Ugne dans une allée sablée. Ils ont dîné; ils vont jusqu'à la statue, et ils reviennent au trictrac. Hais quand nous nous perdions dans les bois du Forez, nous allions librement et au hasard. Il y avait quelque diose de solennel à ces souvenirs d'un temps déjà reculé, qui semblaient venir à nous dans l'épaisseur et la majesté des bois. Comme lame s'agrandit lorsqu'elle rencontre des choses belles, et qu'elle ne les a pas pré** vues! Je n'aime point que ce qui lui appartient soit préparé et réglé { laissons l'esprit chercher avec ordre, et symétriser ce qu'il travaille. Pour le cœur, il ne travaille pas ; et si vous lui demandes de produire, il ne produira rien : la culture le rend stérile» Vous vous rappelez des lettres que R.. . écrivait à L.». qu'il appelait son ami. Il y avait bien de l'esprit dans ces lettres, mais aucun aban«*

3G OBERHÂNN.

don. Chacune contenait quelque chose de distinct, et roulait sur un sujet particuher ; chaque paragraphe avait son objet et sa pensée. Tout cela était arrangé comme pour l'impression^ comme des chapitres d'un livre didactique. Nous ne ferons point comme cela, je pense : aurions-nous besoin d'esprit? Quand des amis se parlent, c'est pour se dire tout ce qui leur vient en tète. Il y a une chose que je vous demande; c'est que vos lettres soient longues, que vous soyez longtemps à m'écrire, que je sois longtemps à vous lire : souvent je vous donnerai l'exemple. Quant au contenu, je ne m*en inquiète point : nécessairement nous ne dirons que ce que nous pensons, ce que nous sentons; et n'est-ce pas cela qu'il faut que nous disions? Quand on veut jaser, s'avise-t-on de dire : Parlons sur telle chose, faisons des divisions, et commençons par celle-ci?

On apportait le souper lorsque je me suis mis à écrire, et voilà que l'on vient de me dire : Hais le poisson est tout froid, il ne sera plus bon* au moins. Adieu donc. Ce sont des truites du Rhône. Us me les vantent, comme s'ils ne voyaient pas que je mangerai seul.

' Thiel, 19 juiUet, I.

J'ai passé à Iverdun ; j'ai vu Neuchâtel, Bienne et les environs. Je m'arrête quelques jours àThiel, sur les frontières de Neuchâtel et de Berne. J'avais pris à Lausanne une de ces berlines de remise très-communes en Suisse. Je ne craignais pas l'ennui de la voiture; j'étais trop occupé de ma position, de mes espérances si vagues, de

J l'avenir incertain, du présent déjà inutile, et de l'intolé-

} rable vide que je trouve partout.

Je vous envoie quelques mots écrits des divers lieux de mon passage.

D'I Verdun.

J ai joui un moment de me sentir libre et dans des lieux plus beaux : j'ai cru y trouver une vie meilleure ; mais je vous avouerai que je ne suis pas content. A Moudon, au centre du pays de Vaud, je me demandais : Vivrais-je heureux dans ces lieux si vantés et si désirés? mais un profond ennui m'a fait partir aussitôt. J'ai cherché ensuite à m'en imposer à moi-même, en attribuant principalement cette impression à l'effet d'une tristesse locale. Le sol de Moudon est boisé et pittoresque, mais il n'y a point de lac. Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver sur ces rives ce bien-être mêlé de / tristesse que je préfère à la joie. La vallée est belle, et ' la ville est l'une des plus jolies de la Suisse. Malgré le pays, malgré le lac, malgré la beauté du jour, j'ai trouvé Iverdun plus triste que Moudon. Quels lieux me faudra-t-il donc?

De Neuchfttel.

J'ai quitté ce matin Iverdun, jolie ville, agréable à d'autres yeux, et triste ^x miens. Je ne sais pas bien encore ce qui peut la rendre telle pour moi; mais je ne me suis point trouvé le même aujourd'hui. S'il fallait différer le choix d'un séjour tel que je le cherche, je me résoudrais plus volontiers à attendre un an près de Neuchâtel qu un mois près d'Iverdun.

De Saint-Blaise.

Je reviens d'une course dans le Val de Travers. C'est là que j'ai commencé à sentir dans quel pays je suis. Les bords du lac de Genève sont admirables sans doute, cependant il me semble que l'on pourrait trouver ailleurs les mêmes beautés, car, pour les hommes, on voit d'abord qu'ils y sont comme dans les plaines, eux et ce qui les

» ODERVAliK.

concerne*. Mais ce vallon, creusé dans le Jura, porte un caractère grand et simple ; il est sauvage et animé, il est à la fois paisible et romantique; et quoiqu'il n'ait point de lac, il m'a plus frappé que les bords de Neuchâtel, et même de Genève. La terre parait Ici moins assujettie à rhomme^ etl'bomme moins abandonné à des convenances misérables. L'œil n'y est pas importuné sans cesse par des terres labourées, des vignes et des maisons de plaisance, trompeuses richesses de tant de pays malheureux. Nais de gros villages, mais des maisons de pierre, mais de la recherche, de la vanité, des titres, de l'esprit, de la causticité! Où m'emportaient de vains rêves? A chaque pas que Ton fait ici, Tillusion revient et s'éloigne ; à chaque pas on espère, on se décourage; on est perpétuellement changé sur cette terre si différente et des autres et d'ellemême. Je vais dans les Alpes.

De Thiel.

J'allais à Vevay par Morat, et je ne croyais pas m'arrêter ici ; mais hier j'ai été frappé, à mon réveil, du plus beau spectacle que Taurore puisse {u^oduire dans une contrée dont la beauté particulière est pourtant plus riante qu'imposante. Cela m'a entraîné à passer ici quelques jours.

Ma fenêtre était restée ouverte la nuit, selon mon nsstge. Voi's quatre heures, je fus éveillé par Téclat du jour et par Todeur des foins que Ion avait coupés pendant la fraîcheur, à la lumière de la lune. Je m'attendais à une vue ordinaire; mais j'eus un instant d'étoimement. Les pluies du solstice avaient conservé i abondance des eaux accrues précédemment par la fonte des neiges du Jura. L'espace

* Opci ne serait pas juste, si on ren tendait de la rive septenhiolialo UhiI entière.

entre le lac et la Thièle était inondé presque entièrement ; les parties les plus élevées formaient des pâturages isolés au milieu de ces plaines d'eau sillonnées par le vent frais du matin. On apercevait les vagues du lac que le vent poussait au loin sur la rive demi -submergée. Des chèvres, des vaches^ et leur conducteur, qui tirait de son cornet des sons agrestes, passaient en ce moment sur une langue de terre restée à sec entre la plaine inondée et la Thièle. Des pierres placées aux endroits les plus difficiles soutenaient ou continuaient cette sorte de chaussée naturelle : on ne distinguait point le pâturage que ces dociles animaux devaient atteindre ; et à voir leur démarche lente et malassurée,on eût dit qu'ils allaients'avancer et se perdre dans le lac. Les hauteurs d'Anet et les bois épais du Julemont sortaient du sein des eaux comme une île encore sauvage et inhabitée. La chaîne montueuse du Yuilly bor* dait le lac à Thorizon. Vers le sud, retendue s'en prolongeait derrière les coteaux de Montmirail; et par delà tous ces objets, soixante lieues de glaces séculaires imposaient à toute la contrée la majesté inimitable de ces traits hardis de la nature qui font les lieux sublimes.

Je dînai avec le receveur du péage. Sa manière ne me déplut pas. C'est un homme plus occupé de fumer et de boire que de haïr, de projeter, de s'affliger. 11 me semble que j'aimerais assez dans les autres ces habitudes, que je ne prendrai point. Elles font échapper à l'ennui; elles remplissent les heures, sans que l'on ait l'inquiétude de les remplir; elles dispensent un homme de beaucoup de choses plus mauvaises, et mettent du moins à la place de ce calme du bonheur qu'on ne voit sur aucun'front, celui d'une distraction suffisante qui concilie tout et ne nuit qu'aux acquisitions de l'esprit.

Le soir je pris la clef pour rentrer pendant la nuit, et n'être point assujetti à l'heure. La lune n'était pas levée,

je me promenais le long des eaux vertes de laThiële. Hais, me sentant disposé à rêver longtemps, et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer tout entière au dehors, je pris la route de Saint-Biaise. Je la quittai à un-petit vUlage nommé Marin, qui a le lac au sud ; je descendis une pente escarpée, et je me plaçai sur le sable où venaient expirer les vagues. L'air était calme, on n'apercevait aucune voile sur le lac. Tous reposaient, les uns dans l'oubli des travaux, d'autres dans celui des douleurs. La lune parut : je restai longtemps. Vers le matin, elle répandait sur les terres et sur les eaux l'ineffable mélancolie de ses dernières lueurs. La nature parait bien grande lorsque, dans un long recueillement, on entend le roulement des ondes sur la rive solitaire, dans le calme d'une nuit encore ardente et; éclairée par la lune X[ui finit.

Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines années ; vaste conscience d'une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon; tout ce qu'un cœur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J'ai fait un pas sim'stre vers l'âge d'affaiblissement; j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme simple'doht le cœur est toujours jeune !

Là, dans la paix de la nuit, j'interrogeai ma destinée incertaine, mon cœur agité, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses, semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes désirs. Qui suis-je donc? me disais-je. Quel triste mélange d'affection universelle et d'indifférence pour tous les objets de la vie positive! L'imagination me porte-t-elle à chercher, dans un ordre bizarre, des objets préférés par cela seul que leur existence chimérique, pouvant se modifier arbitrairement, se revêt

à mes y^eux de formes spécieuses et d'une beauté pure et sans mélange plus fantastique encore?

Ainsi, voyant dans les choses des rapports qui n*y sont guère, et cherchant toujours ce que je n'obtiendrai jamais, étranger dans la nature réelle, ridicule au milieu des hommes, je n'aurai que des affections vaines; et, soit que je vive selon m^oi-même, soit que je vive selon les hommes, je n'aurai dans l'oppression extérieure, ou dans ma propre contramte, que Téternel tourment d'une vie toujours ré-( primée et toujours misérable. Mais les écarts d'une imagination ardente et immodérée sont sans constance comme sans règle : jouet de ses passions mobiles et de leur ardeur aveugle et indomptée, un tel honune n'aura ni continuité dans ses goûts ni paix dans son cœur.

Que puis-je avoir de commun avec lui? Tous mes goûts sont uniformes, tout ce que j'aime est facile et naturel : je ne veux que des habitudes simples, des amis paisibles, une vie toujours la même. Comment mes vœux seraientils désordonnés? je n'y vois que le besoin, que le sentiment de l'harmonie et des convenances. Comment mes affections seraient-elles odieuses aux hommes? je n'aime que ce que les meilleurs d'entre eux ont aimé ; je ne cherche rien aux dépens d'aucun d'eux ; je cherche ce que chacun peut avoir, ce qui est nécessaire aux besoins de tous, ce qui finirait leurs misères, ce qui rapproche, unit, console : je ne veux que la vie des peuples bons, ma paix dans la paix de tous.

Je n'aimey-il est. vraij que la nature; mais c'est pour celaqu^en ih'aimant moi-même je ne m'aime point exclu- " sivement, et que les autres hommes sont encore, dans la nature, ce que j'en aime davantage. Un sentiment impérieux m'attache à toutes les impressions aimantes ; mon cœur plein de lui-même, de l'humanité, et de l'accord primitif des êtres, n'a jamais connu de passions person-

nelles ou irascibles. Je m'aime moi4nènie, mais c'est dans la nature, c'est dans Tordre qu'elle veut, c'est en société avec l'homme qu'elle veut, c'est en société avec l'homme qu'elle fit, et d'accord avec l'univ^jrsalité des choses. A la vérité, jusqu'à présent du moins, rien de ce qui existe n'a pleinement mon affection, et un vide inex* primable est la constante habitude de mon âme altérée. Mais tout ce que j'aime pourrait exister, la terre entière pourrait être selon mon cœur, sans que rien ne fût changé dans la nature ou dans l'homme luinoiâme, excepté les accidents éphémères de l'œuvre sociale. .

Non, l'homme singulier n'est pas ainsi. Sa folie a des causes factices. Il ne se trouve point de suite ou d'ensemble dans ses affections ; et comme il n'y a d'erreur et de bizarreiies que dans les innovations humaines, tous les objets de sa démence sont pris dans Tordre des choses qui excite les passions immodérées des hommes, et Tindus-* ti^ieuse fermentation de leurs esprits toujours agités en sens contraires.

Pour moi, j'aime les choses existantes; je les aime comme elles sont. Je ne désire. Je ne cherche, je n'imagine rien hors de la nature. Loin que ma pensée âîvague et se porte sur des objets difficiles ou bizarres, éloignés ou extraordinaires, et qu'indifférent pour ce qui s'offre à moi, pour ce que la nature produit habituellement, j'aspire à ce qui m'est refusé, à des choses étrangères et rares, à des circonstances invraisemblables et à une destinée romanesque, je ne veux, au contraire, je ne demande à la nature et aux hommes, je ne demande pour ma vie entière que ce que la nature contient nécessairement, ce que les hommes doivent tous posséder, ce qui peut seul occuper nos jours et remplir nos cœurs, ce qui fait la vie.

Comme il ne me faut point des choses difficiles ou privilégiées, il ne me (aut pas non plus des choses nouvelles,

changeantes, multipliées. Ce qui m'a plu me plaira toujours; ce qui a suffi à mes besoins leur suffira dans tous les temps. Le jour semblable au jour qui fut heureux est l encore un jour heureux pour moi ; et comme les besoins positifs de ma nature sont toujours à peu près les mèmeS) ne cherchant que ce qu'ils exigent, je désire t^jours à peu près les mêmes choses. Si je suis satisfait aujour» dhuî, je le serai demain, je le serai toute Tannée, je le serai toute ma vie ; et si mon sort est toujours lé même, mes yœux toujours simples seront toujours remplis.

L'amour du pouvoir ou des richesses est presque aussi étranger à ma nature que Tenvie, la vengeance ou les haines. Rien ne doit aliéner de mol les autres hommes; je ne suis le rival d'aucun d'eux ; je ne puis pas plus les envier que les haïr; je refuserais ce quiies passionne, je refuserais de triompher d'eux, et je ne veux pas môme les surpasser en vertu. Je me repose dans ma^^onté miturgUe. Heureux qu'il ne me faille point d'efforts pour ne pas faire le mal, je ne me tourmenterai point sans nécessité ; et, pourvu que je sois homme de bien, je ne prétendraij>as être vertueux. Ce mérite est très-grand, mais j'ai le bonheur qu'il né me soit pas indispensable, et je le leur abandonne : c'est détruire la seule rivalité qui pût subsister entre nous. Leurs vertus sont ambitieuses comme leurs passions; ils les étalent fastueusement; et ce qu'ils y cherchent surtout, c'est la primauté. Je ne suis point leur concurrent; je ne le serai pas même en cela. Que perdrai-je à leur abandonner cette supériorité? Dans ce qu'ils appellent vertus, les unes, seules utiles, sont naturellement dans FhiJînme constitué comme je me trouve l'être, et comme je penserais volontiers que tout homme l'est primitivement; les autres, compliquées, difficiles, imposantes et superbes, ne dérivent point immédiatement de la nature de l'homme : c'est pour cela que je les trouve

OU fausses ou vaines, et que je suis peu curieux d'en obtenir le mérite, au moins incertain. Je n'ai pas besoin

i d'efforts pour atteindre à ce qui est dans ma nature, et

\ je n'en veux point faire pour parvenir à ce qui lui est contraire. Ha raison le repousse et me dit que, dans moi du moins, ces vertus fastueuses seraient des altérations et un commencement de déviation.

Le seul effort que l'amour du bien exige de moi, c'est

, une vigilance soutenue, qui ne permette jamais aux maximes de notre fausse morale de s'introduire dans une âme

> trop droite pour les parer de beaux dehors et trop simple pour les contenir. Telle est la vertu que je me dois à moimême et le devoir que je m'impose. Je sens irrésistible» ment que mes penchants sont naturels : il ne me reste qu'à m'observer bien moi-même pour écarter de cette direction générale toute impulsion particulière qui pourrait s'y mêler, pour me conserver toujours simple et toujours droit au milieu des perpétuelles altérations et des bouleversements que peuvent me préparer l'oppression d'un sort précaire et les subversions de tant de choses mobiles. J^ dp^ rester, quoi qu'il arrive, toujours le même et toujours moi, non pas précisément tel que je suis dans des habitudes contraires à mes besoins, mais tel que je me sens, tel que je veux être, tel que je suis dans cette vie intérieure, seul asile de mes tristes affections.

Je m'interrogerai, je m'observerai, je sonderai ce cœur naturellement vrai et aimant, mais que tant de dégoûts peuvent avoir déjà rebuté. Je déterminerai ce que je suis, je veux dire ce que je dois être; et cet état une fois bien

, connu, je m'efforcerai de le conserver toute ma vie, convaincu que rien de ce qui m'est naturel n'est dangereux ni condamnable, persuadé que l'on n'est jamais bien que quand on est selon sa nature, et décidé à ne jamais ré-

primer en moi que ce qui tendrait à altérer ma forme originelle.

J'ai connu Tenthousiasme des vertus difficiles ; dans ma superbe erreur, je pensais remplacer tous les mobiles de la vie sociale par ce mobile aussi illusoire*. Ma fermeté sloïque bravait le malheur comme les passions; et je me tenais assuré d'être le plus heureux des hommes, si j'en ' étais le plus vertueux. L'illusion a duré près d'un mois dans sa force ; un seul incident l'a dissipée. C'est alors que toute l'amertume d'une vie décolorée et fugitive vint remplir mon âme dans l'abandon du dernier prestige qui l'abusât. Depuis ce moment, je ne prétends plus employer ma vie, je cherche seulement à la remplir ; je ne veux plus en jouir, mais seulement la tolérer; je n'exige point qu'elle soit vertueuse, mais qu'elle ne soit jamais coupable.

Et cela même, où l'espérer, où l'obtenir? Où trouver des jours commodes, simples, occupés, uniformes? Où fuir le malheur? Je ne veux que cela. Mais quelle destinée que celle où les douleurs restent, où les plaisirs ne sont plus ! Peut-être quelques jours paisibles me seront-ils donnés; mais plus de charme, plus d'ivresse, jamais un moment de pure joie ; jamais ! et je n'ai pas vingt et un ans! et je suis né sensible, ardent ! et je n'ai jamais joui! et après la mort... Rien non plus dans la vie ; rien dans

* Appliquer à la sagesse cette idée que tout est vanité, n'est-ce pas, pourra-t-on dire, la pousser jusqu'à l'exagération?

On entend par sagesse cette doctrine des sages qui est magnanime et pourtant vaine, au moins dans un sens. Quant au moyen raisonné de passer ses jours en recevant et en produisant .le plus de bien possible, on ne peut en effet l'accuser de vanité. La vraie sagesse a pour objet l'emploi de la vie, l'amélioration de notre existence; et cette existence étant tout, quelque peu durable, quelque peu importante même qu'on la puisse supposer, il est évident que ce n'est point dans cette sagesse-là qu'Obermann trouve de l'erreur et de la vanité.

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la nature.. . Je ne pleurai point ; je n'ai plus de larmes. Je sentis que je me refroidissais ; je me levai, je marchai, et le mouvement me fut utile.

Insensiblement je revins à ïua première recherche. Comment me fixer? le puis-je? et quel lieu choisirai-je? Comment, parmi les hommes, vivre autrement qu'eux; ou comment vivre loin d'eux sur cette terre dont ils iatiguent les ^derniers recoins? Ce n'est qu'avec de l'argent que l'on peut obtenir même ce que l'argent ne paye pas, et que l'on peut éviter ce qu'il procure. La fortune que je pouvais attendre se détruit. Le peu que je possède maintenant devient incertain. Mon absence achèvera peut-être de tout perdre; et je ne suis point d'un caractère à me faire un sort nouveau. Je crois qu'il faut en cela laisser aller les choses. Ma situation tient à des circonstances dont les résultats sont encore éloignés. Il n'est pas certain que, même en sacrifiant les années présentes, je trouvasse les moyens de disposer à mon gré l'avenir. J'attendrai ; je ne veux pas écouter une prudence inutile, qui me livrerait de nouveau à des ennuis devenus intolérables. Mais 9 m'est impossible maintenant de m'arranger pour toujours, et de prendre une position fixe et une manière de vivre qui ne change plus. 11 faut bien différer, et longtemps peut-être : ainsi se passe la vie 1 U faut livrer des années encore aux caprices du sort, à l'enchaînement des circonstances, à de prétendues convenances. Je vais vivre comme au hasard, et sans plan déterminé, en attendant le moment où je pourrai suivre le seul qui me convienne. Heureux si, dans le temps que j'abandonne, je parviens à préparer" un temps meilleur ; si je puis choisir, pour ma vie future, les lieux, la manière, les habitudes, régler mes affections, me réprimer, et retenir dans l'isolement et dans les bornes d'une nécessité accidentelle ce cœur avide et simple, à qui rien ne sera donné ; si je puis lui appren-

dre à s'alimenter lui-même dans son dénûment, â reposer dans le vide, à rester calme dans ce silence odieux, à subsister dans une nature muette.

Vous qui me connaissez, qui m'entendez, mais qui, plus heureux et plus sage, cédez sans impatience aux habitudes de la vie, vous savez quels sont en moi, dans Téloignement où nous sommes destinés à vivre, les besoins qui ne peuvent être satisfaits. Il est une chose qui me console, c'est de vous avoir : ce sentiment ne cessera point. Hais, nous nous le sommes toujours dit, il faut que mon ami sente conune moi ; il faut que notre destinée soit la même ; il faut qu'on puisse passer ensemble sa vie. Combien de fois j'ai regretté que nous ne fussions pas ainsi l'un h l'autre! Avec qui l'intimité sans réserve pourra-t-elle m'être aussi douce, m'être aussi naturelle? N'avez-vous pas été jusqu'à pirésent ma seule habitude ? Vous connaissez ce mot admirable : Est aliquid sacri in antiquis necessitudinibîis. Je suis fâché qu'il n'ait pas été dit par Épicure, ou même par Léontium, plutôt que par un orateur ^ Vous êtes le point où j'aime à me reposer dans

* Cicéron ne fut point un homme ordinaire, il fut môme un grand homme; il eut de très-grandes qualités et de très-grands talents ; il remplit un beau rôle ; il écrivit très-bien sur les matières philosophiques : mais je ne vois pas qu'il ait eu Tâme d'un sage. Obermann n'aimait point qu'on en eût seulement lat plume, fl trouvait d'ailleurs qu'un homme d'État rencontre roccasion de se montrer tout ce qu'il est : il croyait encore qu'un homme d'État peut faire des fautes, mais ne peut pas être faible; qu'un père de la patrie n'a pas besoin de flatter; que la vanité est quelquefois la ressource presque inévitable de ceux qui restent inconnus, mais qu'autrement on ne peut en avoir que par petitesse d'âme. Je le soupçonne aussi de ne point aimer qu'un consul de Rome pleure pluri' mis lacrymis, parce que madame son épouse est obligée de changer de demeure. Voilà probablement sa manière de penser sur cet ora- * teur, dont le génie n'était peut-être pas aussi grand que les talents. Au reste, en interprétant son sentiment d'après la manière de voir que ses lettres annoncent, je crains de me tromper, car je ra'aper-

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rinquiétude qui m'égare, où j'aime à revenir lorsque j*ai parcouru toutes choses, et que je me suis trouvé seul dans le monde. Si nous vivions ensemble, si nous nous suffisions, je m'arrêterais là, je connsdtrais le repos, je ferais quelque chose sur la terre, et ma vie commencerait. Mais il faut que j'attende, que je cherche, que je me hâte vers l'inconnu, et que, sans savoir où je vais, je fuie le présent comme si j'avais quelque espoir dans F avenir.

Vous excusez mon départ; vous le justifiez même; et cependant, indulgent avec des étrangers, vous n'oubliez pas que l'amitié demande une justice plus austère. Vous avez raison, il le fallait; c'est la force des choses. Je ne vois qu'avec une sorte d'indignation cette vie ridicule que j'ai quittée; mais je ne m'en impose pas sur celle que j'attends. Je ne commence qu'avec effroi des années pleines d'incertitudes, et je trouve quelque chose de sinistre à ce nuage épais qui reste devant moi.

Saiut-Maurice, 18 août, 1.

J'attendais pour vous écrire que.j'eusse un séjour fixe. Enfin je suis décidé; je passerai l'hiver ici. Je ferai auparavant des courses peu considérables ; mais, dès que l'automne sera avancée, je ne me déplacerai plus.

Je devais traverser le canton de Fribourg, et entrer dans le Valais par les montagnes; mais les pluies m'ont forcé de me rendre à Vevay, par Payerne et Lausanne. Le temps était remis lorsque j'entrai à Vevay; mais, quelque temps qu'il eût fait, je n'eusse pu me résoudre à continuer

çois que je lui prête tout à fait le mien. Je suis bien aise que l'auteur de de Officiis ait réussi dans l'aiTaire de Gatilina; mais je voudrais qu'il eût été grand dans ses revers.

ma route en voiture. Entre Lausanne et Vevay le chemin s'élève et s'abaisse continuellement, presque toujours à mi-côte, entre des vignobles assez ennuyeux, à mon avis, dans une telle contrée. Mais Vevay, Glarens, Chilloh, les trois lieues depuis Saint-Saphorien jusqu'à Villeneuve, surpassent ce que j*ai vu jusqu'ici. C'est du côté de RoUe qu'on admire le lac de Genève ; pour moi je ne veux pas en décider, mais c'est à Vevay, à Chillon surtout, que je le trouve dans toute sa beauté. Que n'y a-t-il dans cet admirable bassin, à la vue de la dent de Jamant, de l'aiguille du Midi et des neiges du Velan, là, devant les rochers de Meillerie, un sommet sortant des eaux, une île escarpée, bien ombragée, de difficile accès ; et, dans cette ile, deux maisons, trois au plus ! Je n'irais pas plus loin. Pourquoi la nature ne contient-elle presque jamais ce que notre imagination compose pour nos besoins? Ne seraitce point que les hommes nous réduisent à imaginer, à vouloir ce que la nature ne forme pas ordinairement; et que, si elle se trouve l'avoir préparé quelque part, ils le détruisent bientôt?

J'ai couché à Villeneuve, lieu triste dans un si beau pays. J'ai parcouru, avant la chaleur du jour, les collines boisées de Saint-Tryphon, et les vergers ' continuels qui remplissent la vallée jusqu'à Bex. Je marchais entre deux chaînes d'Alpes d'une grande hauteur; au milieu de leurs neiges, je suivais une route unie le long d'un pays abondant, qui semble avoir été, dans des temps reculés, presque entièrement couvert par les eaux,

La vallée où coule le Rhône, depuis Martigny jusqu'au lac, est coupée, à peu près au milieu^ par des rochers couverts de pâturages et de forêts, qui forment les premiers gradins des dents de Morcle et du Midi, et qui ne sont séparés que par le lit du fleuve. Vers le nord, ces rocs sont en partie couverts de bois de châtaigniers surmontés par

ïi

50 OBERHANN. • •

des sapins. C'est dans ces lieux un peu sauvages qu*est ma demeure sur la base deTaiguille du Midi. Cette cime est Tune des plus belles des Alpes : elle en est aussi Tune des plus élevées, si Ton ne considère pas uniquement sa hauteur absolue, mais aussi son élévation visible, et l'amphithéâtre si bien ménagé qui développe toute la majesté de ses formes. De tous les sommets dont des calculs trigonométriques ou les estimations du baromètre ont déterminé la hauteur, je n'en vois aucun, d'après le simple aperçu des cartes et l'écoulement des eaux, dont la base soit assise dans des vallées aussi profondes ; je me crois fondé à lui donner une élévation apparente k peu prés aussi grande qu'à aucun autre souunet de TEurope.

A la vue de ces gorges habitées, fertiles, et pourtant sauvages, je quittai la route d'Italie, qui se détourne en cet endroit pour passer à Bex, et, me dirigeant vers le pont du Rhône, je pris des sentiers à travers des prés tels que nos peintres n'en font guère. Le pont, le château et le cours du Rhône, en cet endroit, forment un coup d'œil très-pittoresque; quant à la ville, je n'y vis de remarquable qu'une sorte de simpUcité. Le site est un peu triste, mais de la tristesse que j'aime. Les montagnes sont belles, la vallée est unie ; les rochers touchent la ville et semblent la couvrir; le sourd roulement du Rhône remplit de mélancolie cette terre comme séparée du globe, et qui parait creusée et fermée de toutes parts. Peuplée et cultivée, elle semble pourtant affligée ou embellie de toute Taustérité des déserts, lorsque des nuages noirs l'obscurcissent, roulent sur les flancs des montagnes, en brunissent les sombres sapins, se rapprochent, s'entassent, et s'arrêtent inunobiles comme un toit ténébreux : ou lorsque, dans un jour sans nuages, Tardeur du soleil s'y concentre, en fait fermenter les vapeurs invisibles, agite d'une ardeur im-

portune ce qui respire sous le ciel aride^ et fait de cette solitude trop belle un amer abandon.

Les pluies froides que -je venais d'éprouver en passant le Jorat, qui n'est qu'une butte auprès des- Alpes, et les neiges dont j'ai vu se blanchir alors les monts de la Savoie, au milieu de Tété, m*ont fait penser plus sérieusement à la rigueur, et plus encore à la durée des hivers dans la partie élevée de la Suisse. Je désirais réunir les beautés des montagnes et la température des plaines. J'espérais trouver dans les hautes vallées quelques pentes exposées au midi, précaution bonne pour les beaux froids, mais très-peu suffisante contre les mois nébuleux, et surtout contre la lenteur du printemps. Décidé pourtant à ne point vivre ici dans les villes, je me croyais bien dédom« mage de ces inconvénients si je pouvais avoir pour hôtes de bons montagnards, dans une simple vacherie^ à Tabri des vents froids, près d'un torrent, dans les pâturages et les sapins toujours verts.

L'événement ^n a décidé autrement. J'ai trouvé ici un climat doux; non pas dans les montagnes, à la vérité^ mais entre les montagnes. Je me suis laissé entraîner 'à rester près de Saint-Maurice. Je ne vous dirai point comment cela s'est fait, et je serais très-embarrassô s'il fallait que je m'en rendisse compte.

Ce que vous pourrez d'abord trouver bisarré, c'est que l'ennui profond que j'ai éprouvé ici pendant quatre jours pluvieux a beaucoup contribué à m'y arrêter. Le découragement m'a pris; j'ai craint pour l'hiver, non pas l'ennui de la solitude, mais l'ennui de la neige. Du reste, j'ai été décidé involontairement, sans choix, et par une sorte d'instinct qui semblait me dire que tel était ce qui arrir verait.

Quand on vit que je songeais à m'arrèter dans le pays, plusieurs personnes me témoignèrent de l'empressement

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d'une manière obligeante et simple. Le propriétaire d'une maison fort joUe et voisine de la ville fût le seul avec qui je me liai. 11 me pressa d'habiter sa campagne, ou de choisir entre d'autres, dont il me parla, et qui appartenaient à ses amis. Mais je voulais une situation pittoresque, et une maison où je fusse seul. Heureusement je sentis à temps que, si j'allais voir ces diverses demeures, je me laisserais engager par complaisance, ou par faiblesse, à en prendre une, quand même elles seraient toutes fort éloignées de ce que je désirais. Alors le regret d'un mauvais choix ne m'aurait laissé d'autre parti honnête à prendre que de quitter tout à fait l'endroit. Je lui dis franchement mes motifs, et il me parut les goûter assez. Je me mis à parcourir les environs, à visiter les sites qui me plaisaient davantage, et à chercher une demeure au hasard, sans m'informer même s'il y en avait dans ces endroits-là.

Je cherchais depuis deux jours; et c'était dans un pays où, près de la ville, on trouve des lieux reculés comme au fond des déserts, et où, par conséquent, je n'avais destiné que trois jours à des recherches que je ne voulais pas étendreaujoin. J'avais vubeaucoup d'habitations dans des lieux qui ne me convenaient point, et plusieurs sites heureux sans bâtiments, ou dont les maisons de pierre et de construction misérable commençaient à me faire renoncer à mon projet, lorsque j'aperçus un peu de fumée derrière de nombreux châtaigniers.

Les eaux, l'épaisseur des ombrages, la solitude des prés de toute cette pente, me plaisaient beaucoup ; mais elle ejst inclinée vers le nord, et comme je voulais une exposition plus favorable, je ne m'y serais pas arrêté sans cette fumée. Après avoir fait bien des détours, après avoir passé des ruisseaux rapides, je parvins à une maison isolée à l'entrée des bois et dans les prés les plus soli-

taires. Un logement passaNe, une grange en bois, un potager fermé d'un large ruisseau, deux fontaines d une bonne eau, quelques rocs, le bruit des torrents, la terre partout inclinée, des haies vives, une végétation abondante, un pré universd prolongé sous les hêtres épars et sous les châtaigniers jusqu'aux sapins de là montagne : tel est Charrières. Dés le même soir, je pris des arrangements avec le fermier; puis j'allai voir le propriétaire, qui demeure àMontey, une demi-lieue plus loin. Il me fît les offres les plus obligeantes. Nous convînmes aussitôt, mais d*une manière moins favorable pour moi que sa première proposition. Ce qu'il voulait d'abord n'eût pu être accepté que par un ami ; et, ce qu'il me força d'accepter eût paru généreux de la part d'une ancienne connaissance. 11 faut que cette manière d'agir soit naturelle dans quelques lieux, surtout dans certaines familles. Lorsque j'en parlai dans la sienne à Saint-Maurice, je ne vis point que cela surprît personne.

Je veux jouir de Charrières avant l'hiver. Je veux y être pour la récolte des châtaignes, et j'ai bien résolu de ne pas perdre la tranquille automne.

Dans vingt jours je prends possession de la maison, de la châtaigneraie, d'une partie des prés et des vergers. Je laisse au fermier l'autre partie des pâturages et des fruits, le jardin potager, l'endroit destiné aii chanvre, et surtout le terrain labouré.

Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis réservée. Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les recoins les plus solitaires. La mousse y nuit à la récolte des foins ; les châtaigniers, trop pressés, y donnent peu de fruit ; l'on n y a ménagé aucune vue sur la longue vallée du Rhône ; tout y est sauvage et abandonné; on n'a pas même débarrassé un endroit resserré entre les rocs, où les arbres, renversés par le

vent et consumés de vétusté, arrêtent la vase et forment une sorte de digue; des aunes et des coudriers y prirent racine, et rendent ce passage impénétrable. Cependant le ruisseau filtre à travers ces débris; il en sort tout rempli d'écume pour former un bassin naturel dune grande pureté. De là il s'échappe entre les rocs; il roule sur la mousse ses flots précipités ; et beaucoup plus bas, il ra« lentit son cours, quitte les ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de sapin.

On dit que les loups, chassés par Tabondance des neiges, descendent, en hiver, chercher jusque-là les os et les restes des viandes qu'il faut à Thomme même dantf les vallées pastorales. La crainte de ces animaux a long' temps laissé cette demeure inhabitée. Pour moi, ce n'est pas ce que j'y craindrai. Que l'homme me laisse libre, du moins près de leurs antres !

Saint-Maurice, 26 août, L

Un instant peut changer nos affections, mais ces instants sont rares.

C'était hier : j'ai remis au lendemain pour vous éerirei je ne voulais pas que ce trouble passât si vite. J'ai senti que je touchais à quelque chose. J'avais comme de la joie, je me suis laissé aller; il est toujours bon de savoir ce que c'est.

N'allez pas rire de moi, parce que j'ai fait tout un jour comme si je perdais la raison. Il s'en est peu fallu, je vous assure, que je fusse assez simple pour ne pas soutenir ma folie un quart d'heure.

J'entrais à Saint-Maurice. Due voiture de voyage allait au pas, et plusieurs personnes descendaient aussi le pont.

Vous sâ?ez déjà que de ce nombre était une femme. Mon habillement français me fit apparemment remarquer; je

fus salué. Sa bouche est ronde ; son regard Pour

sa taille, pour tout le reste^ je ne le sais pas plus que je ne sais son âge : je ne m'inquiète pas de cela; il se peut même qu'elle ne soit pas très-jolie.

Je n'ai point examiné dans quelle stuberge ils allaient, mais je suis resté à Saint-Hmirice. Je crois que l'aubergiste (c'est chez lui que je vais toujours) m'aura m!s à la môme table parce qu'ils sont Français : il me semble qu'il me l'a proposé. Vous pensez bien que je n'ai pas fait chercher quelque chose de délicat pour le dessert afin de lui en offrir.

J'ai passé le reste de la journée près du Rhône. Us doivent être partis ce matin ; ils vont jusqu'à Sion : c'est le chemin de Leuck, où l'un des voyageurs va prendre les bains. On dit que la route est belle.

C'est une chose étonnante que l'accablement où un homme qui a quelque force laisse consumer sa vie, peu* dant qu'il faut si peu pour le tirer de sa léthargie.

Croyez-vous qu'un homme qui achève son âge sans avoir aimé soit vraiment entré dans les mystères de la vie, que son cœur lui soit bien connu, et que l'étendue de son existence lui soit dévoilée? Il me semble qu'il est resté comme en suspens, et' qu'il n'a vu que de loin ce que le monde aurait été pour lui.

Je ne me tais pas avec vous, parce que vous ne direz point : Le voilà amoureux. Jamais ce sot mot, qui rend ridicule celui qui le dit ou celui de qui on le dit, ne sera dit de moi, je l'espère, par d'autres que par des sots.

Quand deux verres de punch ont écarté nos défiances, ont pressé nos idées dans cette impulsion qui nous soutient, nous croyons que désormais nous allons avoir plus de force dans le caractère et vivre plus libres ; mais

50 OBËRHâMN.

le lendemain matin nous nous ennuyons un peu plus. Si le temps n'était pas à Forage» je ne sais comment je passerais la journée; mais le tonnerre retentit déjS'dans les rochers, le vent devient très-violent : j'aime beaucoup tout ce mouvement des airs. S'il pleut Faprès-midi, il y aura de la fraîcheur, et du moins je pourrai lire auprès du feu.

- Le courrier qui Va arriver dans une heure doit m'apporter des livres de Lausanne, où je suis abonne; mais s'il m'oublie, je ferai mieux, et le temps se trouvera passé de même : je vous écrirai, ppurvu que j'aie seulement le courage de commencer.

Saint-Maorioe, 3 septembre, !•

J'ai été jusqu'à la région des glaces perpétuelles, sur la dent du Midi. Avant que le soleil parût dans la vallée, j'étais déjà parvenu sur le massif de roc qui domine la ville, et je traversais le replain * en partie cultivé qui le couvre. Je continuai par une pente rapide, à travers d'épaisses forêts de sapins, dont plusieurs parties furent couchées par d'anciens hivers : ruines fécondes, vaste et confus amas d'une végétation morte et reproduite de ses vieux débris. A huit heures, j'atteignis au sommet découvert qui sivmonte cette pente, et qui forme le premier degré remarquable de la masse étonnante dont la cime restait encore si loin de moi. Alors je renvoyai mon guide, je m'essayai avec mes propres forces; je voulais que rien de mercenaire n'altérât cette liberté alpestre, et que nul

* Ce mot, qu'il serait difficile de remplacer par une expression aussi juste, a été adopté ici apparemment pour cette raison : comme il est usité dans les Alpes, je ne l'ai point changé.

homme de la plaine n'affaiblit raustéritë d une région sauvage. Je sentis s'agrandir mon être ainsi livré seul aux obstacles et aux dangers d'une nature difficile, loin des entraves factices et de l'industrieuse oppressibn des hommes.

Je voyais avec une sorte de fermeté voluptueuse s'éloi-. gner rapidement le seul homme que je dusse trouver dans ces vastes précipices. Je laissai à terre montre, argent, tout ce qui était sur moi, et à peu près tous mes vêtements, et je m'éloignai sans prendre soin de les cacher. Ainsi, direz- vous, le premier.acte de mon indépendance fut au moiiis une bizarrerie, et je ressemblai à ces enfants trop contraints, qui ne font que tf es étourderies lorsqu'on les laisse à eux-mêmes. Je conviens qu'il y eut bien quelque puérilité dans mon empressement de tout abandonner, dans mon accoutrement nouveau; mais enfin, j'en marchais plus à mon aise, et tenant le plus souvent entre les dents la branche que j'avais coupée pour m'aider dans les descentes, je me mis à gravir avec les mains la crête des rocs qui joint ce sommet secondaire à la masse principale. Plusieurs fois je me trainai entre deux abîmes dont je n'apercevais pas le fond. Je parvins ainsi jusqu'aux granits.

Mon guide m'avait dit que je ne pourrais pas m' élever davantage. Je fus en effet arrêté longtemps ; mais enfin je trouvai, en redescendant un peu, des passages plus pratii^ables, et, les gravissant avec l'audace d'un montagnard, j'arrivai à une sorte de bassin rempli d'une neige glacée et encroûtée que les étés n'ont jamais fondue. Je montai encore beaucoup ; mais, parvenu au pied du pic le plus élevé de toute la dent, je ne pus atteindre la pointe, dont l'escarpement se trouvait à peine incliné, et qui m'a paru surpasser d'environ cinq cents pieds le point où j'étais.

58 OBERHANN.

Quoique j'eusse trayersé peu de neiges, comme je n'avais pris aucunes précautions contre elles, mes yeui, fatigués de leur éclat et brûlés par la réflexion du soleil de midi sur leur surface glacée, ne purent bien discerner les objets. D'ailleurs beaucoup des sommets que j'ape^ céyais me sont inconnus : je n'ai pu être certain que des plus remarquables. Depuis que je suis en Suisse, je ne lis que de Saussure, Bourrit, Tableau de la Suisse^ etc., mais je suis encore fort étranger dans les Alpes. Je n'ai pa néanmoins méconnaître la cime colossale du mont Blanc, qui s'élevait sensiblement au-dessus de moi; celle du Yelan; une autre plus éloignée, mais plus haute, que je suppose être le mont Bosa; et la dent de Horde, de l'autre côté de la vallée, vis-à-vis, près de moi, mais plus bas, par-delà les abîmes. Le bloc que je ne pouvais esca* lader nuisait beaucoup à la partie la plus frappante peutêtre de cette vaste perspective. C'est derrière lui que s'étendaient les longues profondeurs du Valais, bordées de l'un et de l'autre côlé par les glaciers de Sanets, de Lauter-Brunnen et desPennines, et terminées par les dômes du Gothard et du Titlis, les neiges de la Furca, les pyramides du Schreckhorn.et du Finster-aar-hom.

Mais cette vue des sommets abaissés sous les pieds de l'homme, cette vue si grande, si imposante, si éloignée de la monotoQe nullité du paysage des plaines, n'était pas encore ce que je cherchais dans la nature libre, dans l'immobilité silencieuse, dans l'air pur. Sur les terres basses, c'est une nécessité que l'homme naturel soit sans cesse altéré, en respirant cette atmosphère sociale ai épaisse, si orageuse, si pleine de fermentation, toujours ébranlée par le bruit des arts, le fracas des plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perpétuels gémissements de l'anxiété et des douleurs. Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est immense, où l'air est plus fixe, et les

temps moins rapides, et la vie plus permanente; là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, ane . harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l'homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible; il respire ïaÀr sauvage loin des émanations sociales ; son j être est à lui comme à 1 univers : il vit d'une vie réelle /dans l'unité sublime.

Voilà ce que je voulais éprouver, ce que je cherchais du moins. Incertain de moi-même dans Tordre de choses arrangé à grands frais par d'ingénieux enfants ^, je montai demander à la nature pourquoi je suis mal au milieu d'eux. Je voulais savoir enfin si mon existence est étrangère dans l'ordre humain, ou si l'ordre social actuel s'éloigne de l'harmonie éternelle, comme une sorte d'irrégularité ou d'excieption accidentelle'dans le mouvement du monde. Enfin je crois être sûr de moi. Il est des moments qui dissipent la défiance, les préventions, les incertitudes, et où l'on connaît ce qui est, par une impérieuse et inébranlable conviction.

Qu'il en soit donc ainsi. Je vivrai misérable et presque ridicule sur une terre assujettie aux caprices de ce monde éphémère; opposant à mes ennuis cette conviction qui me place intérieurement auprès de l'homme tel qu'il serait. Et s'il se rencontre quelqu'un d'un caractère assez

* Jeune homme qui sentez comme lui, ne décidez point que vous sentirez toujours de même. Vous ne changerez pas, mais les temps TOUS calmeront' : vous mettrez ce qui est à la place de ce que vous aimiez. Vous vous lasserez ; vous voudrez une vie commode : ce consentement est très-commode. Vous direz : si l'espèce subsiste, chaque ndividu ne faisant que passer, c'est peu la peine qu'il raisonne pour lui-même et qu'il s'inquiète. Vous chercherez des délassements; vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité. Vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même, et vous passerez en oubliant que vous n'avez pas vécu. Plusieurs ont enfin passé de même.

peu flexible pour que son être, formé sur le modèle antérieur, ne puisse être livré aux empreintes sociales, si, dis-je, le hasard me fait rencontrer un tel homme, nous nous entendrons; il me restera; je serai à lui pour toujours; nous reporterons Tun vers l'autre nos rapports avec le reste du monde; et, quittés des autres hommes, dont nous plaindrons les vains besoins, nous suivrons, s*il se peut, une vie plus naturelle, plus égale. Cependant qui pourra dire si elle serait plus heureuse, sans accord avec les choses, et passée au milieu des peuples soufrants?

Je ne saurais vous donner une juste idée de ce monde nouveau, ni exprimer la permanence des monts dans une langue des plaines. Les heures m*y semblaient à la fois et plus tranquilles et plus fécondes, et, cpmme si le roulement des astres eût été ralenti dans le calme universel, je trouvais dans la lenteur et l'énergie de ma pensée une succession que rien ne précipitait et qui pourtant devançait son cours habituel. Quand je voulus estimer sa durée, Je vis que le soleil ne l'avait pas suivie; et je jugeai que le sentiment de l'existence est réellement plus pesant et plus stérile dans l'agitation des terres humaines. Je vis que, malgré la lenteur des mouvements apparents, c'est dans les montagnes, sur leurs cimes paisibles, que la pensée, moins pressée, est plus véritablement active. L'homme des vallées consume, sans en jouir, sa durée inquiète et irritable; semblable à ces insectes toujours mobiles qui perdent leurs efforts en vaines oscillations, et que d'autres, aussi faibles, mais plus tranquilles, laissent derrière eux dans leur marche directe et toujours soutenue.

La journée était ardente, l'horizon fumeux et les vallées vaporeuses. L'éclat des glaces remplissait l'atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté in-

connue semblait essentielle à Tair que je respirais. Â cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, .nul accident de lumièi'e ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n'était pliis ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l'œil se repose et s'arrête. Là Téther indiscernable laissait la vue se perdre dans l'immensité sans bornes ; au milieu de l'éclat du soleil et des glaciers, chercher d'autres mondes et d'autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits; et par-dessus l'atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne.

Insensiblement des vapeurs s'élevèrent des glaciers et formèrent des nuages soùs mes pieds. L'éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit les Alpes ; quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs ; des filets de neige éclatante, retenus dans les fentes de leurs aspérités, rendaient le granit plus noir et plus sévère. Le dôme neigeux dy mont Blanc élevait sa masse inébranlable sur cette mer grise et mobile, sur ces brumes amoncelées que le vent creusait et soulevait en ondes immenses. Un point noir parut dans leurs abîmes; il s'éleva rapidement, il vint droit à moi ; c'était le puissant aigle des Alpes, ses ailes étaient humides et son œil farouche ; il cherchait une proie, mais à la vue d'un homme il se mit à fuir avec un cri sinistre, il disparut on se précipitant dans les nuages. Ce cri fut vingt fois répété ; mais par des sons secs, sans aucun prolongement, semblables à autant de cris isolés dans le silence univereel. Puis tout rentra dans un calme absolu; comme si le son lui-môme eût cessé d'être, et que la propriété des corps sonores eût été effacée de l'univers. Jamais le silence n'a été coimu dans les vallées tumultueuses; ce n'est que sur les cimes

62 OBBRHAN».

froides que règne cette immobilité, cette solemielle permanence que nulle langue n'exprimera, que Timagination n'atteindra pas. Sans les souvenirs apportés des plaines, l'homme ne pourrait croire qu'il soit hors de lui quelque mouvement dans la nature ; le cours des astres lui serait inexplicable ; et jusqu'aux variations des vapeurs, tout lui semblerait subsister dans le changement même. Chaque moment présent lui paraissant continu, il aurait la certitude sans avoir jamais le sentiment de. la succession des choses ; et les perpétuelles mutations dç l'univers seraient à sa pensée un mystère impénétrable.

Je voudrais avoir conservé des traces plus sûres, non pas de mes sensations générales dans ces contrées muettes, elles ne seront point oiibUées, mais des idées qu'elles amenèrent et dont ma mémoire n'a presque rien gardé. Dans des lieux si ditîérents, l'imagination peut à peine rappeler un ordre de pensées que semblent repousser tous les objets présents. 11 eût fallu écrire ce que j'éprouvais; mais alors j'eusse bientôt cessé de sentir d'une manière extraordinaire. 11 y a dans ce soin de conserver sa pensée poiir la retrouver ailleurs quelque chose de sei^vile, et qui tient aux soins d'une vie dépendante. Ce n'est pas dans les moments d'énergie que l'on s'occupe des autres temps ou des autres hommes : on ne penserait pas alors pour des convenances factices, pour la renommée, ou même pour l'utilité pubhque. Oii est plus naturel, on ne pense pas même pour user du moment présent ;. on ne commande pas à ses idées, on ne veut pas réfléchir, on ne demande pas à son esprit d'approfondir une matière, de découvrir des choses cachées, de trouver ce qui n'a pas été dit. Là pensée n'est pas active et réglée, mais passive ou libre : on songe, on s'abandonne; on est profond sans esprit, grand sans enthousiasme, énergique sans volonté; on rêve, on ne médite point. Ne soyez pas

surpris que jeu'aie rien à vous dire après avoir eu, pendant plus de six heures, des sensations et des idées que ma vie entière ne ramènera peut-être pas. Vous savez comment fut trompée Tattente de ces hommes du Dauphiné qui herborisaient avec Jean-Jacques. Ils parvinrent à un sommet dont la position était propre à échauffer un génie poétique : ils attendaient im beau morceau d'éloquence ; Fauteur de Julie s'assit à terre^ se mit à jouer avec quelques brins d'herbe, et ne dit mot.

Il pouvait être cinq heures lorsque je remarquai combien les ombres s'allongeaient, et que j'éprouvai quelque froid dans l'angle ouvert au couchant où j'étais resté longtemps immobile sur le granit. Je n'y pouvais prendre de mouvement : la marche était trop difficile sur ces escarpements. Les vapeurs étaient dissipées, et je vis que la soirée serait belle, même dans les vallées.

J'aurais été dans un vrai danger si les nuages se fussent épaissis ; mais je n'y avais pas songé jusqu'à ce moment. La couche d'air grossier qui enveloppe la terre m'était trop étrangère dans l'air pur que je respirais, vers les confins de l'éther (D) : toute prudence s'était éloignée de moi, comme si elle n'eût été qu'une convenance de la vie factice.

En redescendant sur la terre habitée, je sentis que je reprenais la longue chaîne des sollicitudes et des ennuis. Je rentrai à dix heures ; la lune^donnait sur ma fenêtre . Le Rhône roulait avec bruit : il ne faisait aucun vent; tout dormait dans la ville. Je songeai aux qionts que je quittais, à Charriéres que je vais habiter» à la liberté que je me suis donnée.

SaintrMaurice, 14 septembre, L

Je reviens d'une course de plusieurs jours dans les montagnes. Je ne vous en dirai rien; j'ai d'autres choses à vous apprendre. J'avais découvert un site étonnant, et je me promettais d'y retourner plusieurs fois : il n'est pas loin de Saint-Maurice. Avant de nie coucher, j'ouvris une lettre; elle n'était point de votre écriture : le mot pressée^ écrit d'une manière très-apparente, me donna de Tinquiétude. Tout est suspect à celui qui n'échappe qu'avec peine à d'anciennes contraintes. Dans mon repos, tout changement devait me répugner; je n'attendais rien de favorable, et je pouvais beaucoup craindre.

Je crois que vous soupçonnerez facilement ce dont il s'agit. Je fus frappé, accablé; puis je me décidai à tout négliger, à tout surmonter, à abandonner pour toujours ce qui me rapprocherait des choses que j'ai quittées. Cependant, après bien des incertitudes, plus sensé ou plus faible, j'ai cru voir qu'il fallait perdre un temps pour assurer le repos de l'avenir. Je cède, j'abandonne Charrières, et je me prépare à partir. Nous parlerons de cette malheureuse affaire.

Ce matin, je ne pouvais supporter la pensée d'un si grand changement; et même je me mis à délibérer de nouveau. Enfin j'allai à Charrières prendre d'autres dispositions et annoncer mon départ. C'est là que je me suis décidé irrévocablement. Je voulais écarter l'idée de la saison qui s'avance et des ennuis dont je sens déjà le poids. J'ai été dans les prés ; on les fauch^ût pour la dernière fois. Je me suis arrêté sur un roc pour ne voir que le ciel, il se voilait de brumes. J'ai regardé les châtaigniers, j'ai vu des feuilles qui tombaient. Alors je me suis

rapproché du ruisseau, comme si j'eusse craint qu'il ne fiit aussi tari ; mais il coulait toujours.

Inexplicable nécessité des choses 'humaines! Je vais à Lyon. J*irai à Paris, voilà qui est résolu. Adieu. Plaignons Thomme qui trouve bien peu, et à qui ce peu est encore enlevé.

Enfin, du moins, nous nous verrons à Lyon.

Lyon, 22 octobre. I.

Je partis pour Méterville le surlendemain de votre départ de Lyon. J y ai passé dix-huit jours. Vous savez quelle inquiétude m'environne, et de quels misérables soins je suis embarrassé sans avoir rien de satisfaisant à m'en promettre. Mais, attendant une lettre qui ne pouvait arriver qu'au bout de douze à quinze jours, j'allai passer ce temps à Méterville»

Si je ne sais pas rester indifférent et calme au milieu des ennuis dont je dois m'occuper, et dont l'issue paraît dépendre de moi, je me sens au moins capable de les oublier absolument dès que je n'y puis rien faire. Je sais attendre avec sécurité l'avenir, quelque alarmant qu'il puisse être, dès que le soin de le prévenir ne demandant plus mon attention présente, je puis en suspendre le souvenir et en détourner ma pensée.

En effet, je ne chercherais pas pour les plus beaux jours de ma vie une paix plus profonde que la sécurité de ce court intervalle. Il fut pourtant obtenu entre des sollicitudes dont le terme ne saurait être prévu ; et comment? Par des moyens si simples, qu'ils feraient rire tant d'hommes à qui ce calme ne sera jamais connu.

Cette terre est peu considérable, et dans une situation

66 OBERMAKN

plus tranquille que brillante. Vous en connaissez les maîtres , leurs caractères, leurs procédés, leur amitié simple, leurs manières attachantes. J*y arrivai dans un moment favorable. On devait le lendemain conunencer à cueillir le raisin d'un grand treillage exposé au midi et qui regarde le bois d'Armand. Il fut décidé à souper que ce raisin, destiné à faire une pièce de vin soigné, serait cueilli par nos mains seules, et avec choix, pour laisser quelques jours à la maturité des grappes les moins avancées. Le lendemain, dès que le brouillard fut un peu dissipé, je mis un van sur une brouette, et j'allai le premier au fond du clos commencer la récite. Je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt; j'aimais cette lenteur; je voyais à regret quelque autre y travailler: elle dura, je crois, douze jours. Ha brouette allait et re« venait dans des chemins négligés et remplis d une herbe humide; je choisissais les moins unis, les plus difficiles, et les jours coulaient ainsi dans Toubli, ait milieu de^ brouillards, parmi les fruits, au soleil d'autonme. Et quand le soir était venu, on versait du thé dans du lait encore chaud ; on riait des hommes qui cherchent des plaisirs ; on se promenait derrière de vieilles charmilles, et Ton se couchait content. J'ai vu les vanités de la vie, et je porte eu mon cœur l'ardent principe des plus vastes passions. J'y porte aussi le sentiment des grandes choses sociales, et celui de l'oindre philosophique. J'ai lu Marc Aurèle, il ne m'a point surpris ; je conçois les vertus difficiles, et jusqu'à l'héroïsme des monastères. Tout cela peut animer mon âme, et ne la remplit pas. Cette brouette, que je charge de fruits et pousse doucement, la soutient mieux. Il semble qu'elle voiture paisiblement mes heures, et que ce mouvement utile et lent, cette marche mesurée, conviennent à l'habitude oi^dinaire de la vie.

LETTRE î.

P«rig, 90 jniii, ieoonde isanSé,

Rien ne se termine : les misérables affaires qui me retiennent ici se prolongent chaque jour, et plus je m'irrite de ces retards, plus le terme devient incertain. Les faiseurs d'affaires pressent les choses avec le sang-froid de gens à qui leur durée est habituelle, et qui d'ailleurs se plaisent dans cette marche lente et embarrassée digne de leur âme astucieuse, et si commodes pour leurs ruses cachées. J'aurais plus de mal à vous en dire s'ils m'en faisaient moins : au reste, vous savez mon opinion sur ce métier, que j'ai toujours regardé comme le plus suspect ou le plus funeste. Dn homme de loi me promène de difficultés en difficultés : croyant que je dois être intéressé et sans droiture, il marchande pour sa partie; il pense, en m'excédant de lenteurs et de formalités, me réduire à donner ce que je ne puis accorder, puisque je ne l'ai pas. Ainsi, après avoir passé six mois à Lyon malgré moi, je suis encore condamné à en passer davantage peut-être

L'année s'écoule : en voilà une encore à retrancher de mon existence. J'ai perdu le printemps presque sans murmure, mais l'été dans Paris! Je passe une partie du temps dans les dégoûts inséparables de ce qu*on appelle faire ses affaires ; et, quand je voudrais rester en repos le reste du jour, et chercher dans ma demeure une sorte d'asile contre ces longs ennuis, j'y trouve un ennui plus intolérable. J'y suis dans le silence au milieu du bruit, et seul je n'ai rien à faire dans un monde turbulent. Il n'y a point ici de milieu entre l'inquiétude et l'inaction ; il faut s'ennuyer si Ton n'a des affaires et des passions. Je suis dans une chambre ébranlée du retentissement per-

es OBERMANN.

pétuel de tous les cris, de tous les travaux, de toute l'inquiétude d'un peuple actif. J'ai sous ma fenêtre une sorte de place publique remplie de charlatans, de faiseurs de tours, de marchandes de fruits et de crieurs de tous genres. Yis-à-vis est le mur élevé d'un monument public; le soleil réclaire depuis deux heures jusqu'au soir : cette masse blanche et aride tranche durement sur le ciel bleu, et les plus beaux jours sont pour moi les plus pénibles. Un colporteur infatigable répète les titres de ses journaux: sa voix dure et monotone semble ajouter à l'aridité de cette place brûlée du soleil; et si j'entends quelque blanchisseuse chanter à sa fenêtre sous les toits, je perds patience et je m'en vais. Voici trois jours qu'un pauvre es^ tropié et ulcéré se place au coin d'une rue tout près de moi, et là il demande d'une voix élevée et lamentable durant douze grandes heures. Imaginez l'effet de cette plainte répétée à intervalles égaux, pendant les beaux jours fixes. Il faut que je reste dehors tout le jour, jusqu'à ce qu'il change de place. Mais où aller? je connais ici trèspeu de monde; ce serait un grand hasard que, dans si peu de personnes, il y en eût une seule à qui je convinsse: aussi ne vais-je nulle part. Pour les promenades publiques, il y en a de fort belles à Paris; mais pas une où je puisse rester une demi-heure sans ennui.

Je ne connais rien qui fatigue tant nos jours que cette perpétuelle lenteur de toutes choses. Elle retient sans cesse dans un état d'attente : elle fait que la vie s'écoule avant que l'on ait atteint le point où Ton prétendait commencer à vivre. De quoi me plaindrai-je pourtant? combien peu d'hommes ne perdent pas leur vie ! Et ceux qui la passent dans les cachots construits par la bienfaisance des lois! Mais comment peut-il se résoudre à vivre, celui qui supporte dans un cachot vingt années de sa jeunesse? il ignore toujours combien il y doit rester encore : si le

LETTRE Xt 69

moment delà délivrance était proche! J'oubliais ceux qui n oseraient finir volontairement; les hommes ne leur ont pas au moins permis de mourir. Et nous osons gémir sur nous-mêmes!

Paris, 27 juin, H.

Je passe assez souvent deux heures à la bibliothèque ; non pas précisément pour m'instruire, ce désir-là se refroidit sensiblement; mais parce que, ne sachant trop avec quoi remplir ces heures qui pourtant coulent irréparables, je les trouve moins pénibles quand je les emploie au dehors que s'il faut les consumer chez moi. Des occupations un peu commandées me conviennent dans mon découragement : trop de liberté me laisserait dans l'indolence. J'ai plus de tranquillité entre des gens silencieux comme moi que seul au milieu d'une population tumultueuse. J'aime ces longues. salles, les unes solitaires, les autres remplies de gens attentifs, antique et froid dépôt des efforts et de toutes les vanités humaines.

Quand je hs Bougainville, Chardin, Laloubère, je me pénètre de l'ancienne mémoire des terres épuisées, de la renommée d'une sagesse lointaine, ou de'la jeunesse des îles heureuses; mais, oubliant enfin etPersépohs, et Bénarès, et Tinian même, je réunis le temps et les heux dans le point présent où les conceptions humaines les perçoivent tous. Je vois ces esprits avides qui acquièrent dans le silence et la contention, tandis que l'éternel oubh, roulant sur leurs têtes savantes et séduites, amène leur mort nécessaire, et va dissiper en un moment de la natiire, et leur être, et leur pensé^, et lem* siècle.

Les saQes environnent une cour longue, tranquille, couverte d'herbe, où sont deux ou trois statues, quel-

70 OBERHANN.

qoes ruines et un bassin d'eau verte qui paraît ancienne comme ces monuments. Je sors rarement sans m'arrèter un quait d'heure dans cette enceinte silencieuse. J'aime à rêver en marchant sur ces vieux pavés que l'on a tirés des carrières, pour préparer aux pieds de l'homme une surface sèche et stérile. Mais le temps et l'abandon les remettent en quelque sorte sous la terre en les recouvrant d'une couche nouvelle, et en redonnant au sol sa végétation et des teintes de son aspect naturel. Quelquefois je trouve ces pavés plus éloquents que les livres que je viens d'admirer.

Hier, en consultant YEncyclopédiCy j'ouvris le volume à un endroit que je ne cherchais pas, et je ne me rappelle pas quel était cet article; mais il s'agissait d'un homme qui, fatigué d'agitations et de revers, se jeta dans une solitude absolue par une de ces résolutions victorieuses des obstacles, et qui font qu'on s'applaudit tous les jours d'en avoir eu une de volonté forte. L'idée de cette vie indépendante n'a rappelé à mon imagination ni les libres solitudes de l'imaûs, ni les îles faciles de la Pacifique, ni les Alpes plus accessibles et déjà tant regrettées. Mais un souvenir distinct m'a présenté d'une manière frappante, et avec une sorte de surprise et d'inspiration, les rochers stériles et les bois de Fontainebleau.

Il faut que je \ous parle davantage de ce lieu un peu étranger au milieu de nos campagnes. Vous comprendrez mieux alors conunent je m'y suis fortement attaché.

Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les parents avec qui j'étais, malgré leur goût pour la ville, passèrent plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Dne année ce fat à FiHitainebleau, et deux autres fois depuis nous allâmes chez ces mêmes personnes, qui demeuraient alors

au pied de la forêt, vers la rivière. J'avais, je crois, quatorze, quinze et dix-sept ans, lorsque je vis Fontainebleau. Après une enfance casanière, inactive et ennuya, si je sentais en homme à certains égards, j'étais enfant à beaucoup d'autres. Embarrassé, incertain; pressentant tout peut-être, mais ne connaissant rien ; étranger à ce qui m'environnait, je n'avais d'autre caractère décidé que d'être inquiet et malheureux. La première fois, je n'allai point seul dans la forêt; je me rappelle peu ce que j'y éprouvai, je sais seulement que je préférai ce lieu à tous ceux que j'avais vus, et qu'il fut le seul où je désirai de retourner.

L'année suivante, je parcourus avidement ces solitudes; je m'y égarais à dessein, content lorsque j'avais perdu toute trace de ma route, et que je n'apercevais aucun chemin fréquaité. Quand j'atteignais l'extrémité de la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces clochers dans l'éloignement. Je me retournais aussitôt, je m'enfonçais dans le plus épais du bois ; et, quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j'éprouvais un sentiment de paix, de hberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l'âge facilement heureux. Je n'étais pas gai pourtant : presque heureux, je n'avais que l'agitation du bien-être. Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. Plusieurs fois j'étais dans les bois avant que le soleil parût. Je gravissais les sommets encore dansl'ombre, je me mouillais* dans la bruyère pleine de^ rosée; et quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède l'aurore. J'aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais; j'aimais les collines couvertes de bruyère; 3*aimais beaucoup les grès renversés et les rocs ruineux; j'aimais bien plus ces sables mobiles, dont nul pas

'Î2 OBERHANN.

d'honirne ne marquait Taride surface sillonnée çâ et là par ]a trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite. Quand ^'entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais mietix, et pour un moment je ne cherchais plus rien. C'est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait déjà, et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau; j'aime cette écorce blanche, lisèe et crevassée; cette tige agreste; ces branches qui s'inclinent vers la terre ; la mobilité des feuilles, et tout cet abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts.

Temps perdus, et qu'on ne saurait oublier! Illusion , trop vaine d'une sensibilité expansive ! Que Thomme est grand dans son inexpérience : qu'il serait fécond, si le regard froid de son semblable, si le souffle aride de Tinjustice ne venait pas dessécher son cœur ! J'avais besoin de bonheub. J'étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, .voisins des frimas, dont l'aurore ellemême, épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d'une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissant, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres; voilà le matin de la vie : à midi, des tempêtes plus froides et plus continues; le soir, des ténèbres plus épaisses, et la journée de l'homme est achevée.

Le prestige spécieux, infini, qui nait avec le cœur de l'homme, et qui semblait devoir subsister autant que lui, se ranima un jour : j'allai jusqu'à croire que j'aurais des désirs satisfaits. Ce feu subit et trop impétueux brûla dans le vide, et s'éteignit sans avoir rien èdairé. Ainsi, dans la saison des orages apparaissent, pour l'eCroi de l'être vaut, des éclairs i nstantanés dans la nuit ténébreuse.

C'était en mars : J'étais à Lu**. Il y avait des violettes au pied des buissons, et des lilas dans un petit pré bien printanier, bien tranquille, incliné au soleil de midi. La maison était au-dessus, beaucoup plus h^ut. Un jardin en terrasse ôtait la vue des fenêtres. Sous le pré, des rocs difficiles et droits comme des murs ; au fond, un large torrent, et par delà, d'autres rochers couverts de prés, de haies et de sapins! Les murs antiques de la ville passaient à travers tout cela : il y avait un hibou dans leurs vieilles tours. Le soir, la lune éclairait; des cors se répondaient dans Téloignement ; et la voix que je n'entendrai plus...! Tout cela m'a trompé. Ma vie n'a encore eu que cette seule erreur. Pourquoi donc ce souvenir de Fontainebleau, et non pas celui de Lu**?

LETTRE XIL

28 juillet, IL

Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l'on n'aperçoit aucune trace d'hommes. Je me suis soustrait, pour une saison, à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie avec les ténèbres qui la précèdent et les ténèbres qui la suivent, ne lui laissant d'autre avantage que d'être elle-même un néant moins tranquille.

Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à Yalvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j'allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles. J'ai trouvé des collines de grès culbutées, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque ; mais le silence, et l'abandon, et la stérilité m'ont suffi.

Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans un sable mobile et brûlant, quand

j'avance avec peine, et qu'il n y a point d'eau, point de fraîcheur, point d'ombrage? Je Tois un espace inculte et muet, des roches mineuses, dépouillées, ébranlées, elles forces de la nature assujetties à la force des temps. N'estce pas comme si j'étais paisible, quand je trouve, au dehors, sous le del ardent, d'autres difficultés et d'autres excès que ceux de mon cœur?

Je ne m'oriente point; au contraire, je m'égare quand je puis. Souvent je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche à ne conserver aucun renseignement, et à ne pas connaître la forêt, afin d'avoir toujours quelque chose à y trouver. Il y a un chemin que j'aime à suivre ; il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu'il ne va ni aux plaines ni à la ville ; il ne suit aucune direction ordinaire; il n'est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs; il semble n'avoir point de fin; il passe à travers tout, et n'arrive à rien : je crois que j'y marcherais toute ma vie.

Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous, et vous plaisantez au sujet de ma prétendue solitude : mais vous vous trompez; vous me croyez à Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumière. Rien de tout cela. Je n'aime pas plus les maisons champêtres de ces pays-ci que leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le faste, je hais la misère. Autrement, il eût mieux valu rester à Paris; j'y eusse trouvé l'un et l'autre.

Hais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernière lettre, remplie de l'agitation qui me presse quelquefois.

Jadis, connue je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu épais, deux biches fuir devant un loup. Il était assez près d'elles; je jugeai qu'il les devait atteindre, et je m'avançai du même côté pour voir la résistance, et l'aider s'il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une place dé-

LETTRE XIL 75

couverte, occupée par des roches et des bruyères; mais lorsque j'arrivai je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de cette sorte de lande creusée et inégale, où l'on avait taillé beaucoup de grès pour les pavés : je ne trouvai rien. En suivant une autre direction pour rentrer dans le bois, je vis un chien, qui d'abord me regardait en silence, et qui n'aboya que lorsque je m'éloignai de lui. En effet, j'arrivais presque à l'entrée de la demeure pour laquelle il veillait. C'était Une sorte de souterrain fermé en partie naturellement par les rocs, et en partie par des grès rassemblés, par des branches de genévriers, de la bruyère et de la mousse. Un ouvrier qui pendant plus de trente ans avait taillé des pavés dans les carrières voisines, n'ayant ni bien ni famille, s'était retiré là pour quitter, avant de mourir, un travail forcé, pour échapper aux mépris et aux hôpitaux. Je lui vis une armoire. Il y avait auprès de son rocher quelques légumes dans un terrain assez aride; et ils vivaient lui, son chien et son chat, d'eâu, de pain et de liberté. J'ai beaucoup travaillé, me dit-il, je n'ai jamais rien eu; mais enfin je suis tranquille^ et puis je mourrai bientôt. Cet homme grossier me disait l'histoire humaine ; mais la savait-il ? croyait-il d'autres hotamës plus heureux? souffrait-il en se comparant à d'autres ? Je n*examinai point tout cela ; j'étais bien jeune. Son air rustre et un peu farouche m'ocoupait beaucoup i Je lui aval» offert un écu ; il l'accepta, et me dit qu'il aurait du vin : ce mot-là diminua de mon estime pour lui. Du vin! me disais-je; il y a des choses plus utiles t c'est peut-être le vin, l'inconduite qui l'auront menèlft^ etnon pas le goût de la solitude. Pardonne» homme simple, malheureux solitaire ! Je n'avais pdint appris alors que Ton buvait l'oubli des douleurs. Maintenant je connais l'amertume qui navre, et les dégoûts qui ôtent les forces; je sais respecter celui dont le premier besoin est de ces-

76 OBERHANN.

ser un moment de gémir; je suis indigné quand je vois des hommes à qui la vie est facile, reprocher durement à un pauvre qu'il boit du vin, et qu'il n'a pas de pain. Quelle âme ont donc reçue ces gens-là, qui ne connaissent pas de plus grande misère que d'avoir faim!

Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément à la bibliothèque. Cette idée rapide me livra à tout le sentiment d'une vie réelle, d'une sage simpUcité, de l'indépendance de l'homme dans une nature possédée.

Ce n'est pas que je prenne pour mie telle vie celle que je mène ici, et que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier Saint-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d'un pot de réséda appuyé sur la gouttière, et d*un jardin de persil encaissé sur un côté de la fenêtre ; ou donner à un demi-arpent de terre entouré d'un ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des mœurs lointaines entre les plâtres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.

Seulement, puisque je suis condamné à toujours attendre la vie, je m'essaye à végéter absolument seul et isolé : j'ai mieux aimé passer quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d'autres puérilités plus grandes et plus misérables. Je veux vous dire, quand nous nous verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l'ai fermé; comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai amenés ici sans mettre personne dans mon secret; comment je me nourris de fruits et de certains l^mes ; où je vais chercher de l'eau; comment je suis vêtu quand il pleut; et toutes les précautions que je prends pour rester bien caché, et pour que nul Parisien, passant huit

jours à la campagne, ne Tienne [ici se moquer de moi.

Vous rirez aussi, mais J*y consens : votre rire ne sera pas comme le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage, je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues ; quand, après une lieue labourée et déserte, j'aperçois cent chaumières entassées, odieux amas, do^t les rues, les étables et les potagers, les murs, les planchers, les toits humides, et jusqu'aux bardes et aux meubles, ne paraissent qu'une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient, tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant d'avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix morale et des espérances religieuses, je vois pour patriarche, un prêtre avide, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde ; un jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction^ que l'on ne vénère pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console pas les bons : et pour tout signe d'espérance et d'union, un signe de crainte et d'abnégation, étrange emblème, triste reste d'institutions antiques et grandes que Ton a misérablement perverties.

Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui ne se doutent même pas qu'on puisse le voir d'une autre manière.

Triste et vaine conception d'un monde meilleur ! Indicible extension d'amour ! Regret des temps qui coulent inutiles! Sentiment universel S soutiens et dévore ma vie:

* On a communément une idée trop étroite de l'homme sensible. On en fait un personnage ridicule; j'en ai vu faire une femme, je veux dire une de ces femmes qui pleurent sur l'indisposition de leur oiseau, que le sang d'une piqûre d'aiguille fait pâmer, et qui fré-

78 OBfiRHABrU

que serait*elle sans ta beauté sinistre? C'est par toi qu'elle est sentie, c'est par toi qu'elle périra.

Que quelquefois encore^ sous le ciel d'automne, dans ces derniers beaux jours que les brumes rehiplissent d'incertitude, assis prés de l'eau qui emporte la feuille jaunie, j'entende les accents simples et profonds d'une mélodie primitive. Qu'un jour, montant lé Grimsel ou le Titlis, seul avec l'homme des montagnes, j'entende sur l'herbe courte, auprès des neiges, les sons romantiques bien connus des vaches d'Underwalden etd'Hasly; et que là, une fois avant la mort, je puisse dire à un homme qui m'entende : Si nous avions vécu !

missent au son de certaines syllabes, comme serpent, araignée, fossoyeur, petite vérole, tombeau, vieillesse.

J'imagine une certaine modération dans ce qui nous émeut, une combinaison subite des sentiments contraires, une habitude de supériorité sur l'affection même qui- nous commande; une gravité de l'âme, et une profondeur de la pensée, une étendue qui èppelle aussitôt en noue la perception secrète que la nature voulut opposer à la sensation visible ; une sagesse du cœur dans sa perpétuelle agitation ; un mélange enfin, une harmonie de toutes choses qui n'appartient qu'à l'homme d'une vaste sensibilité : dans sa force, il a pressenti tout ce qui est destiné à l'homme, danib sa modération, lui .seul a connu la mélancolie du plaisir et les grâces de la douleur.

L'homme qui sent avec chaleur, et même avec profondeur, mais sans modération, consume dans des choses indifférentes cette force presque surnaturelle. Je ne dis pas qu'il ne la trouvera plus dans les occasions du génie : il est des hommes grands dans le» petites choses, et qui pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgré leur mérite réel, ce caractère a deux inconvénients. Ils seront regardés comme fous par les sots et par plusieurs gens d'esprit, et ils seront prudemment évités par des hommes mêmes qui sentiront leur prix, et qui concevront d'eux une haute opinion. Ils dégradent le génie en le prostituant à des choses tout à fait vulgaires, et parmi les derniers des hommes. Par là ils fournissent à la foule des prétextes spécieux pour prétendre que le bon sens vaut mieux que le génie, parce qu'il n'a pas ses écarts; et pour prétendre, ce qui est plus funeste, que les hommes droits, forts, expansifs, généreux, ne sont pas au dessus des hommes prudents, ing^énieux. régoliei-s, toujours retenus, et souvent personnels.

> Fontainebleau, 31 juillet, U.

Quand un sentiment invincible noUs entraîne loin des choses que Ton possède, et lious l'emplit de volupté, puis de regrets, en tious faisant pressetitit* des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde et fugitive n'est qu'un témoignage intérieur de la supériorité de nos facultés sur notre destinée. C'est celle raison même qui le

rend si court, et le change aussitôt en regret : il est délicieux, puis déchirant. L'abattement suit toute impulsion immodérée. Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais, si nous nous trouvioris dans l'ordre de choses qui rtianque à nos défeirs, nous n'adriohs plus ni cet excès des désirs ni cette surâboridarice des faCtlltès, nous lie jouirions plus du plaisir d'être au delà de nos destinées, d'être plus grands que ce qui nous enldufe, plus féconds que nous n'avons besoin de l'être. Dans Toccasidn de ces voluptés que nos conceptions pressehtaiërtt si ardemment, nous resterons froids et souvent rêveurs, indifférents, ennuyés mêrtle ; parce qu'on ne peut pas être d une manière effective plus que soi-même*; parce que nous sentons alors la limite irrésistible de la nature des êtres, et qu'employant nos facultés à des choses positives, nous ne les trouvons plus pour notis transporter au delà, dans la région supposée des choses idéales soutnises à l'empire de l'homme réel.

Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idéales? C'est ce que je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n'est point semble-t-il plus selon la nature de l'homme que ce qui est? La vie positive est aussi comme un songe; c'est elle qui n'a point d'ensemble, point de suite, point début; elle a des parties certaines et fixes; elle en a

80 0BERMAN5.

d'autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu'on a vu. Ainsi, dans le sommeil, on pense ^ en même temps des choses vraies et suivies, et d'autres bizarres, désunies et chimériques, qui se lient, je ne sais comment, aux premières. Le même mélange compose et les rêves de la nuit et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment du réveil viendrait enfin.

Fontainebleau, 7 aotkt, II.

M. W*, que vous connaissez , disait dernièrement : « Quand je prends ma tasse de café, j'arrange bien le monde. » Je me permets aussi ces sottes de songes; et, lorsque je marche dans les bruyères, entre les genièvres encore humides, je me surprends quelquefois à imaginer les hommes heureux. Je vous l'assure, il me semble qu'ils pourraient l'être. Je ne veux pas faire une autre espèce, ni un autre globe ; je ne veux pas tout réformer : ces sortes d'hypothèses ne mènent à rien, dites-vous, puisqu'elles ne sont applicables à rien de connu. Eh bien, prenons ce qui existe nécessairement; prenons-le tel qu'il est, en arrangeant seulement ce qu'il y a d'accidentel. Je ne veux pas des espèces chimériques ou nouvelles ; mais voilà mes matériaux, d'après eux je fais mon plan selon ma pensée.

Je voudrais deux points : un climat fixe, des hommes vrais. Si je sais quand la pluie fera déborder les eaux, quand le soleil desséchera mes plantes, quand l'ouragan ébranlera ma demeure, c'est à mon industrie à lutter contre les forces naturelles contraires à mes besoins; mais, quand j'ignore le moment de chaque chose, quand

le mal m'opprime sans que le danger m'ait averti, quand la prudence peut me perdre, et que les intérêts des autres confiés à mes précautions m'interdisent l'insouciance et jusqu'à la sécurité, n'est-ce pas une nécessité que ma vie soit inquiète et malheureuse? N'en est-ce pas une que l'inaction succède à des travaux forcés, et que, comme l'a si bien dit Voltaire, je consume tous mes jours dans les convulsions de l'inquiétude ou dans la léthargie de l'ennui?

Si les hommes sont presque tous dissimulés, si la duplicité des uns force au moins les autres à la réserve, n'est-ce pas une nécessité qu'ils joignent au mal inévitable que plusieurs cherchent à faire aux autres en leur propre faveur, une masse beaucoup plus grande de maux inutiles? N'est-ce pas une nécessité que \\>n se nuise réciproquement, malgré soi, que chacun s'observe et se prévienne, que les ennemis soient inventifs, et que les amis soient prudents? N'est-ce pas une nécessité qu'un homme de bien sojt perdu dans l'opinion par un propos indiscret, par un faux jugement ; qu'une inimitié, née d'un soupçon mal fondé, devienne mortelle ; que ceux qui auraient voulu bien faire soient découragés; que de faux principes s'établissent; que la ruse soit plus utile que la sagesse, la valeur, la magnanimité; que des enfants reprochent à un père de famille de n'avoir pas fait ce qu'on appelle une rouerie, et que des États périssent pour ne pas s'être permis un crime? Dans cette perpétuelle incertitude, je demande ce que devient la morale; et dans l'incertitude des choses, ce que devient la sûreté : sans sûreté, sans morale, je demande si le bonheur n'est pas un rêve d'enfant.

L'instant de la mort resterait inconnu. Il n'y a pas de mal sans durée ; et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas être mise au nombre des malheurs. Il est bien

82 ' OB^RMâNN.

d'ignorer quand tout doit finir : on commencerait rarement ce que l'on saurait ne pas achever. Je veux donc que chez rhomnie, à peu près tel qu'il est, l'ignorance de la durée de la vie ait plus d'utilité que d'inconvénients ; mais rincerlitude des choses de la vîjb n*est point comme celle de leur terme. Un incident que vous n'avez pu prévoir dérange votre plan, et vous prépare de longues contrariétés : pour la mort, elle anéantit votre plan, elle ne le dérange pas ; vous ne souffrirez point de ce que Vous ne saurez pas. Le plan de ceux qui restent en peut être contrarié ; mais c'est avoir assez de certitude que d'avoir celle de ses propres affaires, et je ne veux pas imaginer des choses tout à fait bonnes selon l'homme. Le monde que j'arrange me serait suspect s'il ne contenait plus de mal, et je ne supposerais qu'avec une sorte d'effroi une harmonie parfaite : il me semble que la tiature n'en admet pas de telle. '

Un climat fixe, et surtout des hommes vrais, inévitable- * ment vrais, cela me suffit. Je suis heureux, si je sais ce qui est. Je laisse au ciel ses orages et ses foudres; à la terre les boues, les sécheresses ; au sol la stérilité; à nos corps leur faiblesse, leur dégénération; aux hommes leurs différences et leurs incompatibilités, leur inconstance, leurs erreurs, leurs vices mêmes, et leur nécessaire égoïsme; au temps sa lenteur et son irrèvoc^biUté: ma cité est heureuse si les choses sont réglées, si les pensées sont connues. Il ne lui faut plus qu'une bonne législation; et, si les pensées sont coAnues, il est impossible qu'elle ne l'ait pas. ^

LETTKE XV.

Fontainebleau, 9 août, n*

Parmi quelques volumes d'un format commode que j'apportai ici, je ne sais trop pourquoi, j'ai trouvé le ro-

man ingénieux de Phrosine et Mélidoi'; je l'ai parcouru, j'en ai lu et relu la fin. Il est des jours pour les douleurs ; nous aimons à les chercher dans nous, à suivre leurs profondeurs, et à rester surpris devant leurs proportions démesurées ; nous essayons, du moins dans les misères humaines, cet infini que nous voulons donner à notre ombre avant qu'un souffle du temps l'efface.

Ce moment déplorable, cette situation sinistre, cette mort nocturne au milieu des voluptés mystérieuses ! Dans* ces brouillards ténébreux, tant d'amour, tant de pertes et d'affreuses vengeances ! et ce déchirement d'un cœur trompé quand Phrosine, cherchant à la nage le roc et le flambeau, entraînée par la lueur perfide, périt épuisée dans la vaste mer ! Je ne connais pas de dénoûment plus beau, de mort plus lamentable.

Le jour finissait, il n'y avait point de lune; il n'y avait point de mouvement ; le ciel était calme, les arbres immobiles. Quelques insectes sous l'herbe, un seul oiseau éloigné chantaient dans la chaleur du soir. Je m'assis, je restd longtemps : il me semble que je n'eus que des idées vagues. Je parcourais la terre et les siècles; je frémissais de l'œuvre de Thomine. Je reviens à moi, je me trouve dans ce chaos; j'y vois ma vie perdue; je pressens les temps futurs du monde. Rochers de Righi! si j'avais eu là vos abîmes * !

La nuit était déjà sombre. Je me retirai lentement ; je marchais au hasard, j'étais rempli d'ennui. J'avais besoin de larmes, mais je ne pus que gémif. Les premiers temps ne sont plus : j'ai les toiu-mentes de la jeunesse, et n'en ai point les consolations. Mon cœur, encore fatigué du feu d'un âge inutile, est flétri et desséché comme s'il était dans l'épuisement de l'âge refroidi. Je suis éteint, sans

* Le mont Righi est près de Lucerne; le lac est au pied de ces rocs perpendiculaires.

84 OBERHANN.

être calmé. Il y en a qui jouissent de leurs maux; mais pour moi tout a passé : je n*ai ni joie, ni espérance, ni repos ; il ne me reste rien, je n'ai plus de larmes.

' LETTRE XYI.

FonUinebleau, 12 août, II.

Que de sentiments généreux ! Que de souvenirs ! Quelle majesté tranquille dans une nuit douce, calme, éclairée ! Quelle grandeur! Cependant Fâme est accablée d'incertitude. Elle voit que le sentiment qu'elle a reçu des choses la livre aux erreurs ; elle voit qu'il y a des vérités, mais qu'elles sont dans un grand éloignement. On ne saurait comprendre la nature, à la vue de ces astres immenses dans le ciel toujours le même.

Il y a là une permanence qui nous confond : c'est pour l'homme une effrayante éternité. Tout passe; Thomme passe, et les mondes ne passent pas ! La pensée est dons un abîme entre les vicissitudes de la terre et les deux immuables. , >

LETTRE XVIL

Fontainebleau, 14 août 0.

Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire ; je le vois se lever pour un beau jour; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces, parn)i les biches, sous les bouleaux du mont Ghauvet : un sentiment de ce bonheur qui était possible m'agite avec force, me pousse et m'oppresse. Je monte, je descends, je vais o^mme un homme qui veut jouir; puis un soupir, quelque humeur, et tout uq jour misérable.

LETTRE XYIII.

Fontaineblëan, 17 août, 11.

Même ici, je n'aimé que le soir. L*aurore me plaît un moment : je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va la suivre doit être si long ! J*ai bien une terre libre à parcourir; mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses; les roches petites et monotones; la végétation n y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire ; on n'y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles : c'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l'ennui augmente : c'est jjue je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux? Point du tout : souffrir ou êti;e malheureux, ce n'est pas la même chose; jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus une même chose. i

Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux ; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au delà des êtres périssables... Vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même; ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré; mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est immense, il n'est pas infini. Je ne veux point jouir; je veux espérer, je voudrais savoir I 11 me faut des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir? L'heure qui arrivera dans soixante années est là près de

moi. Je n'aime point cequi se prépare, s'approche, arrive,

et n'est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance

enfin qui soit toujours devant moi, au delà de moi, plus

grande que mon attente elle-même, plus grande que ce

j qui passe. Je voudrais être tout intelligence, et que l'ordre

^ étemel du ii)onde... Et, il y a trente ans, l'ordre était, et

4 je n'étais point I

Accident éphémère et inutile, je n* existais pas, je n'existerai pas : je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus heureux, sans doute, celui qui coupe du ^ bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bénite quand le tonnerre gronde! Il vit comme la brute. Non; m^is il chante en travaillant. Je ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui. Le temps aura fait couler sa vie ; l'agitation, l'inquiétude, les fantômes d'une grandeur inconnue, égarent et précipitent la mienne.

Fontainebleau, 18 90Ût, I}.

Il est pourtant des moments où je me vois plein d'espérance et de liberté ; le temps et les choses descendent devant moi avec une majestueuse harmonie, et je me sens heureux, comme si je pouvais l'être : je me suis surpris revenant à mes anciennes années; j'ai retrouvé d^ns la rose les beautés du plaisir et sa céleste éloquence. Heureux! moi? cependant je le suis; et heureux avec plénitude, comme celui qui se réveille des alarmes d'un songe pour rentrer dans une vie de paix et de liberté ; comme celui qui sort de la fange des cachots, et revoit, après dix ans, la sérénité du ciel ; heureux comme l'homme qui aune... celle qu'il a sauvée de la mort! HaisTip^tant

passe ; un nuage devant le soleil intercepte sa lumière féconde; les oiseaux se taisent; Torabre en s'étendant entraîne et chasse devant elle et mon rêve et ma joie.

Alors je me mets à marcher; je vais, je me hâte pour rentrer tristement, et bientôt je retourne (lans les bois, parce, que le soleil peut paraître encore. Il y a daris tout cela quelque chose qui tranquillise et qui console. Ce que c'est? je ne le sais pas bien; mais, quand la douleur m'endort, le temps ne s'arrête pas, et j'àime à voir mûrir le fruit qu'un vent d'automne fera tomber.

Fontainebleau» V? août, II.

Combien peu il faut à Thommé qui veut seulement Vivre, et combien il faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours ! Celui-là serait bien plus heureux quj aurait la force de renoncer au bonheur, et de voir qu'il est trop difficile », inais faut-il rester toujours seul? La paix elle-même est un triste bien si on n'espère point la partager.

Je sais que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du moment, et que d'autres savent se borner à une manière d'être sans ordre et sans goût. J'en ai vu se faire la barbe devant un miroir cassé. Les langes des enfants étaient étendus à la fenêtre j une de leurs robes pendait contre le tuyau du poêle ; leur mère les lavait auprès de la table sans nappe, où étaient servis, sur des plats î*ec0usus, du bouiUi réchauffé et les restes du dindon du dimanche. Il y aurait eu de la soupe si le chat n'eût pas renversé le bouillon (E). On appelle cela une vie simple : pour moi, je l'appelle une vie malheureuse, si elle est momentanée ; je l'appelle une vie de misère, si elle est forcée et durable ; mais, si elle est volontaire, si l'on

ne s'y déplaît pas, si Ton compte subsister ainsi, je l'appelle une existence ridicule.

C'est une bien belle chose, dans les livres, que le mépris des richesses ; mais avec un ménage et point d'argent, il faut ou ne rien sentir, ou avoir une force iné^ branlable; ôr je doute qu*avec un grand caractère on se soumette à une telle vie. On supporte toul ce qui est accidentel ; mais c'est adopter cette misère que d'y plier pour toujours sa volonté. Ces stoïciens-là manqueraient-ils du sentiment des choses convenables, qui apprend à l'homme que vivre ainsi n'est point vivre selon sa nature? Leur simplicité sans ordre, sans délicatesse, sans honte, ressemble plus, à mon avis, à la sale abnégation d'un moine mendiant, à la grossière pénitence d*un fakir, qu'à la fermqté, qu'à l'indifférence philosophique.

D est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité même. Les gens dont je parle n'ont pas un miroir de vingt sous, et ils vont au spectacle; ils ont de la faïence écornée, et des habits de fin drap; ils ont des manchettes bien plissées à des chemises d'une toile grossière. S'ils se promènent, c'est aux Champs-Elysées ; ces solitaires y vont voir les passants, disent-ils ; et, pour voir ces passants, ils vont s'en faire mépriser et s'asseoir sur quelques restes d'herbe parmi la poussière que fait la foule. Dans leur flegme philosophique ils dédaignent les convenances arbitraires, et mangent leur brioche à terre, entre les enfants et les chiens, entre les pieds de ceux qui vont et reviennent. Là ils étudient l'homme en jasant avec les bonnes et les nourrices : là ils méditent une brochure, où ks rois seront avertis des dangers de l'ambition ; où le luxe de la bomie société sera réformé ; où tous les hommes apprendront qu'il faut modérer ses désirs, vivre selon la nature, et manger des gâteaux de Nanterre.

Je ne veux pas vous en dire plus. Si j'allais vous mener

trop loin dans la disposition à plaisanter sur de certaines choses, vous pourriez rire aussi de la manière bizarre dont je vis dans ma forêt : il y a bien quelque puérilité à se faire un désert auprès d'une capitale. Il faut que vous conveniez pourtant qu'il reste encore de la distance entre mes bois près de Paris, et un tonneau dans Athènes (F) ; et je vous accorderai, de mon côté, que les Grecs, policés comme nous, pouvaient faire plus que nous des choses singulières, parce qu'ils étaient plus près des anciens temps. Le tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturité de Tâge, la vie d'un sage. Cela est bien extraordinaire, mais l'extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L'usage, les choses reçues, ne formaient point leur code suprême. Tout chez eux pouvait avoir son caractère particulier; et ce qu'il était rare d'y rencontrer, c'était une chose qui leur fût ordinaire et universelle. Comme un peuple qui fait ou qui continue l'essai de la vie sociale, ils semblaient chercher l'expérience des institutions et des usages, et ignorer encore quelles étaient les habitudes exclusivement bonnes. Mais nous à qui il ne reste aucun doute là-dessus, nous qui avons, en tout, adopté le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos moindres manières, et de punir de mépris l'homme assez slupide pour sortir d'une trace si bien connue. Au reste, ce qui m'excuse sérieusement, moi qui n'ai nulle envie d'imiter les cyniques, c'est que je ne prétends ni me faire honneur d'un caprice de jeune homme» ni, au milieu des hommes, opposer directement ma manière à la leur, dans les choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularité indifférente par elle-même, et que je juge m'être bonne à certains égards. Elle choquerait leur manière de penser : il me semble qae c'est le seul inconvénient qu'elle puisse avoir, et je la leur cache afin de l'éviter.

00 oberia:^!!.

LETTRE IXL

FontâinebleaB, 1** Mplemlire, H.

fait de bien beaux jours, et je suis dans une paix profonde. Autrefois j'aurais joui davantage dans cette liberté entière, dans cet abandon de toute affaire, de tout projet, dans cette indifférence sur tout ce qui peut arriver.

Je commence à sentir que j'avance dans la vie. Ces impressions délicieuses, ces émotions subites qui m'agitaient autrefois et m'entraînaient si loin d'un monde de tristesse, je ne les retrouve plus qu'altérées et affaiblies. Ce désir que réveillait en moi chaque sentiment de quelque beauté dans les choses naturelles, cette espérance pleine d'incertitude et de charme, ce feu céleste qu^ éblouit et consume un cœur jeune, cette volupté expansive dont il éclaire devant lui le fantôme immense, tout cela n'est déjà plus. Je commence à voir ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.

Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites-moi ce que je ferai de la vie, quand'j'aurai perdu ces tnoments ^ d'illusions qui brillaient dans ses ténèbres, comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre ! Us la rendaient plus sombre, je l'avouerai; mais ils montraient qu'elle pouvait changer, et que la lumière subsistait encore. Maintenant que deviendrai-je, s'il faut que je me borne à ce qui est, et que je reste contenu dans ma manière de vivre, dans mes intérêts personnels, dans le soin de me lever, de m'occupcr, de me coucher?

J'étais bien différent dans ces temps où il était possible que j'aimasse. J'avais été romanesque dans mon enfance et alors encore j'imaginai une retraite selon mes goûts . J'avais faussement réuni, dans un point du Dauphiné,

ridée des formes alpestres à celles d'un clitnât d'oliviers, de citronniers ; mais enfin le mot de Chartreuse m'avait frappé : c'était là, près de Grenoble, que je rêvais ma demeure. Je croyais alors que des lieux heureux faisaient beaucoup pour une vie heureuse; et que là, avec une femme aimée, je posséderais cette félicité inaltérable dont le besoin remplissait mon cœur trompé.

Mais voici une chose bien étrange, dont je ne puis rien conclure, et dont je n'affirmerai rien, sinon que le fait est tel. Je n'avais jamais rien vu, rien lu, que je sache, qui m'eût donné quelque connaissance du local de la Grdtidè Chartreuse. Je savais uniquement que cette solitude était dans les montagnes du Dauphiné. Mon imagination fcomposa, d'après cette notion confuse et d'après ses propres penchants, le site où devait être le monastère, et, près de lui, ma demeure. Elle approcha singulièrement de la vérité. Voyant longtemps après une gravure qui représentait ces mêmes lieux, je riie dis, avant d'avoir lu : Voilà la Grande Chartreuse ; tant elle me rappela ce que j'avais imaginé. Et quand il se trouva que c'était elle effectivement, cela me fit frémir de surprise et de regret; il me sembla que j'avais perdu une chose qui m'était comme destinée. Depuis ce projet de ma première jeunesse, je n'entends point sans une émotion pleine d'amertume ce mot Chartreuse.

Plus je rétrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions profondes. Si je passe l'âge où les idées ont déjà de l'étendue ; si je cherche dans mon enfance ces premières fantaisies d'un cœur mélancolique, qui n'a jamais eu de véritable enfance, et qui s'attachait aux émotions fortes et aux choses extraordinaires avant qu'il fût seulement décidé s'il aimerait ou n'aimerait pas les jeux ; si, dis-je, je cherche ce que j'éprouvais à sept ans, à six ans, à cinq ans, je trouve des impressions aussi ineffa-

cables, plus confiantes, plus douces, et formées par ces illusions entières dont aucun autre âge n*a possédé le bonheur.

Je ne me trompe point d'époque; je sais avec certitude quel âge j'avais lorsque j*ai pensé à telles choses, lorsque j'ai lu tel livre. J'ai lu Thistoire du Japon de Kœmpfer, dans ma place ordinaire, auprès d'une certaine fenêtre, dans cette maison près du Rhône que mon père a quittée un peu avant sa mort. L'été suivant, j'ai lu Bobinson Crusoé. C'est alors que je perdis cette exactitude que l'on avait remarquée en moi : il me devint impossible de faire, sans plume, des calculs moins compliqués que celui que j'avais fait à quatre ans et demi, sans rien écrire et sans savoir aucune règle d'arithmétique, si ce n'est l'addition; calcul qui avait tant surpris toutes les personnes rassemblées chez madame Belp dans cette soirée dont vous

savez l'histoire.

La faculté de percevoir les rapports indéterminés l'emporta alors sur celle de combiner des rapports mathématiques. Les relations morales devenaient sensibles : le sentiment du beau commençait à naître

2 septembre.

J'ai vu qu'insensiblement j'allais raisonner : je me suis arrêté. Lorsqu'il ne s'agit que du sentiment, on peut ne consulter que soi; mais dans les choses qui doivent être discutées, il y a toujours beaucoup à gagner quand on peut savoir ce qu'en ont pensé d'autres hommes. J'ai précisément ici un volume qui contient les Pensées philosophiques de Diderot, son Traité du beaUy etc. Je l'ai pris et je suis sorti.

Si je suis de l'avis de Diderot, peut-être il paraîtra que c'est parce qu'il parle le dernier, et je conviens que cela

fait ordinairement beaucoup ; mais je modifie sa pensée à \ ma manière, car je parle encore après lui.

Laissant Wolf, Crouzas et le sixième sens d'Hutcheson, je pense à peu près comme tous les autres ; et c'est pour cela que je ne pense point que la définition du beau puisse être exprimée d'une manière si simple et si brève que Ta fait Diderot. Je crois, comme lui, que le sentiment de la beauté ne peut exister hors de la perception des rapports; mais de quels rapports? S'il arrive que l'on songe au beau quand on voit des rapports quelconques, ce n'est pas qu'on en ait alors la perception^ l'on ne fait que l'imaginer. Parce qu'on voit des rapports, on suppose un centre, on pense à des analogies, on s'attend à une extension nouvelle de l'âme et des idées ; mais ce qui est beau ne fait pas seulement penser à tout cela comme par réminiscence ou par occasion, il le contient et le montre. C'est un avantage sans doute quand une définition peut être exprimée par un seul mot; mais il ne faut pas que cette concision la rende trop générale et dès lors fausse.

Je dirai donc : Le beau est ce qui excite en nous Vidée de rapports disposés vers une même fin, selon des conve^ nances analogues ànotre nature. Cette définition renferme les notions d'ordre, de proportions, d'unité, et même d'utilité.

Ces rapports sont ordonnés vers un centre ou un but; ce qui fait l'ordre et l'unité. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose que la proportion, la régularité, la symétrie, la simplicité, selon que l'une ou l'autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielle à la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l'unité sans laquelle il n'y a pas de résultat, pas d'ouvrage qui puisse être beau, parce qu'alors il n'y a pas même d'ouvrage. Jout produit doit être un : on n'a rien fait si l'on n'a pas mis d'ensemble à ce qu'on a fait. Une chose

94 OBERHANM.

n'est pas belle sans ensemble ; elle n*est pas une chose, mais un assemblage de choses qui pourront produire Tunité et la be.auté, lorsque, unies à ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusque-là, ce sont des matériaux : leur réunion n'opère point de beauté, quoiqu'ils puissent être beaux en particulier, comme ces composés individuels, entiers et complets peut-être, mais dont l'assemblage encore informe n'est pas un ouvrage : ainsi une compilation des plus belles pensées morales éparses et sans liaison ne formé point un traité de morale.

Dès que cet ensemble plus ou moins composé^ mais pourtant un et complet, a des analogies sensibles avec la nature de l'homme, il lui est utile j directement ou indirectement. Il peut setrir à ses besoins, ou du moins étendre ses connaissances; il peut être pour lui un moyen nouveau, ou l'occasion d'une industrie nouvelle; il peut ajouter à son être, et plaire â son esprit inquiet, à son avidité.

La chose est plus belle, il y a vraiment unité, lorsque les rapports perçus sont exacts, lorsqu'ils concourent à un centre commun; et, s'il n'y a précisément que ce qu'il faut pour coopérer à ce résultat, la beauté est plus grande, il y a simplicité. Toute qualité est altérée par le mélange d'une qualité étrangère : lorsqu'il n'y a point de mélange, la chose est plus exacte, plus symétrique, plus simple, plus une, plus belle; elle est parfaite.

La notion d'utilité entre principalement de deux toanières dans celle de la beauté. D'abord l'utilité de chaque partie pour leur fin commune; puis l'utilité du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout. '

On lit dans la Philosophie de la nature : Il fne semble que le philosophe peut définir la beauté, l* accord erpressif d\m tout avec ses parties. •

J'ai trouvé, dans une note, que vous l'aviez ainsi définie

LËTTKË XXI. Q5

autrefois : La convenance des diverses parties d'une chose avec leur destination commune^ selon les moyens les plus féconds à la fois et les plus simples, Ce qui ^e rapproclie du sentiment de Crouzas, à Fassaisonnement près. II compte cinq caractères du beau ; et il définit ainsi Ifi proportion qui en est un, Vanité assaisonnée de variété^ de régularité et d'ordre dans chaque partie.

Si la chose bien ordonnée, analogue à nous et dans la* quelle nous trouvons de la beauté, nous paraît supérieure ou égale à ce que nous contenons en nous, nous la disons belle. Si elle nous paraît inférieure, nous la disons jolie. Si ses analogies avec nous sont relatives à des choses de peu d'importance, mais qui servent directement à nos habitudes et à nos désirs présents, nous la disons agréable. Quand elle suit les convenances de notre âme, en animant, en étendant notre pensée, en généralisant, en exaltant nos affections, en nous montrant dans les choses extérieures des analogies grandes ou nouvelles, qui nous donnent le sentiment d un ordre universel, d'une fin commune 6 beaucoup d*ètres, nous la disons sublime.

La perception des rapports ordonnés produit Vidée de la beauté, et Textension de Tâme, occasionnée par leur analogie avec notre nature, en est le sentiment.

Quand les rapports indiqués ont quelque chose de vague et d'immense, quand Ton sent bien mieux qu'on ne voit leurs convenances avec nous et avec une partie de la nature^ il ep résulte un sentiment délicieux, plein d'espoir et d'illusions, une jouissance indéfinie qui promet des jouissances sans bornes : voilà le genre de beauté qui charme, qui entraine. Le joli amuse la pensée, le beau soutient l'âme, le sublime Tétonne ou l'exalte; mais ce qui séduit et passionne les cœurs, ce sont des beautés plus vagues et plus étendues encore, peu connues, jamais expliquées, mystérieu3es et ineffables.

Ainsi, dans les cœurs fait» pour aimer, l'amour embellit toutes choses, et rend délicieux le sentiment de la nature entière. Gomme il établit en nous le rapport le plus grand qu'on puisse connaître hors de soi, il nous rend habiles au sentiment de tous les rapports, de toutes les harmonies ; il découvre à nos affections un monde nouveau. Emportés par ce mouvement rapide, séduits par cette énergie qui promet tout, et dont rien encore n'a pu nous désabuser, nous cherchons, nous sentons, nous aimons, nous voulons tout ce que la nature contient pour rhomme.

Mais les dégoûts de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de nous replier en nous-mêmes. Dans notre marche rétrograde, nous nous attachons à abandonner les choses extérieures et à nous contenir dans nos besoins positifs ; centre de tristesse, où Tamertume et le silence de tant de choses n'attendent pas la mort, pour creuser à nos cœurs ce vide du tombeau où se consume et s'éteint tout ce qu'ils pouvaient avoir de candeur, de grâces, de désirs et de bonté primitive.

LETTRE XXIL

Fontainebleau, 12 octobre, U.

Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j'aimais à fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s'éloignent.

Hier je me mis en chemin avant le jour; la lune éclairait encore, «et malgré l'aurore on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy restait dans la nuit; déjà j'étais sur les sommités d'Avon. Je descendis aux Basses- Loges, et j'arrivais à Valvin, lorsque le soleil, s'ôle-

LETTRE XXÏI. 97

vant derrière Samoreau, colora les rochers de Samois.

Valvin n'est point un village, et n'a pas de terres labourées. L'auberge est 'isolée, au pied d'une éminence, sur une petite plage facile, entre la rivière et les bois. Il faudrait supporter l'ennui du coche, voiture très-désagréable, et arriver à Valvin ou à Thomery par eau, le soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt ; ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour.

C'est beaucoup si l'on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit : dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus rien. Tel qu'il est même, je ne me soucierais pas de m'y arrêter : dans le jour, c'est un lieu très-ordinaire; déplus, l'auberge n'est pas logeable. •

En quittant Valvin je montai vers le nord; je passai près d'un amas de grès dont la situation, dans une terre unie et découverte, entourée de bois et inclinée vers le couchant d'été, donne un sentiment d'abandon mêlé de quelque tristesse. En m'éloignant, je comparais ce lieu à un autre qui m'avait fait une impression opposée près de Bourron. Trouvant ces deux lieux fort semblables, excepté sous le rapport de l'exposition, j'entrevis entîii la raison de ces effets contraires que j'avSs éprouvés, vers les Alpes, dans des lieux en apparence les mêmes. Ainsi m'ont attristé Bulle et Planfayon, quoique leurs pâturages, sur les limites de la Gruyère, en portent le caractère, et qu'on reconnaisse aussitôt dans leurs sites les habitudes et le ton de la montagne. Ainsi j'ai regretté, jadis, de ne

98 OBfiRMAMN.

pouvoir rester dans une gorge perdue et stMle de la Dent du Midi. Ainsi je trouvai l'ennui à Iverdun ; et, sur le même lac, à Neucbâtel, un bien-être remarquable : ainsi s'expliqueront la douceur de Vevay, la mélancolie de rUnderwalden; et, par des raisons semblables peut-être, les divers caractères de tous les peuples. Us sont modifiés par les différences des expositions, des cliniats, des vapeurs, autant et plus encore que par celles des lois et des habitudes. En effet, ces dernières oppositions ont eu elles-mêmes, dans le principe, de semblables causes physiques.

Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du mont Chauvet. On a pratiqué, avec les grès dont tout cet endroit est couvert, un abri qui protège la source contre le soleil et Téboulement du sable, ainsi qu'un banc circulaire, où Ton vient déjeuner en puisant de son eau. L'on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs, des ouvriers ; mais quelquefois aussi une triste société de valets de Paris et de marchands du quartier Saint^Martin ou de la rue Saint-Jacques, retirés dans une ville où le roi fait des voyages. Ils sont attirés de ce côté par leau, qu*il est commode de trouver quand on veut manger entre voisins un pâté froid, et par un certain grés creusé naturellement, qu'on rencontre sur le chemin, et qu'ils s*amusent beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment confessionnal; ils y reconnaissent avec attendrissement ces jeux de la nature qui imitent les choses saintes, et qui attestent que la reUgion du pays est la lin de toutes cfioseé.

Pour moi je descendis dans le vallon retiré où cette eau trop faible se perd sans former de ruisseau, kn tournant vers la croix du Grand-Veneur, je trouvai une solitude austère comme Tabandon que je cherche. Je passai derrière les rochers de Cuvier; j'étais plein de tristesse :

je m'arrêtai longtemps dans les gorges d*Asprembnt. Vers le soir, je m'apphJchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien tnonastère isolé dans les collities et les sables; ruines abandonnées que, même loiîi des hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de Thumilitè, à la passion d'étonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y remplacèrent, dit-on, les moines;îls yrameiièrent des principes 'de liberté, mais poufr le malheur de ce qui n'était pas libre avec eux. Là nuit approchait ; je me choisis uiie retraite dans une sorte de parloir dont j'enfonçai la porte antique, et où je rassemblai quelques débris de bois avec de la fougère et d'autres herbes, afm de ne point i^àsser la nuit sur la pierre. Alors je m'éloignai pour qUel- • ques heures encore : la lune devait éclairer.

Elle éclaira en effet,^et faiblement, comme polir ajouter à la solitude de ce monument désert. Pas un cri, * pas un oiseau, pas un mouvement n'interrompit le silence durant la nuit entière. Hais, quand tout ce qui nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les fantômes veillent dans notre propre cœur.

le lendemain, je pris au midi. Pendant que j'étais entre les hauteurs, il se fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou suspendus les uns sur les autres. J'aimais à voir, du fond de mon antre, lefe genévriers et les bouleaux résister â l'effort des vents, quoique privés d'utie terre féconde et d'un sol commode, et tonservei* leur existence libre et pauvre, quoiqu'ils n'eussent d'autr*e soutien que les parois des roches entr'puterteë entre lesquelles ils se balançaient, ni d'autre nourriture (îu'tiné humidité terreuse amassée dans les fentes où leurs racines s'étaient introduites.

Dès que la pluie diminua, je m'enfonçai dans les bois humides et embellis. Je suivis les bot*ds de la fdrêt vers

Reclose, la Vignette et Bourron. Me rapprochant ensuite du petit mont Ghauvet jusqu'à la Croix-Hérant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route-aux-Nymphes. Je rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course; si toutefois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret.

Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n'est pas celui des passions, qui n'est pas non plus de la folie : c'est le désordre des ennuis ; c'est la discordance qu'ils ont commencée entre moi et les choses; c'est l'inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mise à la place des désirs.

Je ne veux plus de désirs, ils ne me trompent point Je ne veux pas qu'ils s'éteignent, ce silence absolu serait . plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus ; ils montrent ce que je ne saurais posséder, ce que je puis à peine voir. Si l'espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant ; elle n'éclaire que l'étendue de ce vide où je cherchais, et où je n'ai rien trouvé.

De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits» des sons particuliers, d'anciens souvenirs ; les temps, l'occasion ; une nature belle^ expressive, des affections subhmes, tout a passé devant moi ; tout m'appelle, et tout m'abandonne. Je suis seul ; les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent : me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m'est rien ; conune l'homme frappé dès longtemps d'une surdité accidentelle, et dont l'œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui. 11 voit tout, et tout lui est refusé; il devine les sons qu'il aime, il les cherche, et ne les entend pas; il souffre le silence de toutes choses au milieu du

bruit du monde. Tout se montre à lui, il ne saurait rien ^ saisir : l'harmonie universelle est dans les choses exté- (J rieures, elle est dans son imagination, elle n'est plus dans son cœur; [il est séparé de Tensemble des êtres, il n'y a plus de contact: tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans le monde vivant.

Fontainebleau, 18 octobre, U.

L'homme connaîtrait-il aussi la longue paix de l'automne, après l'inquiétude de ses fortes années? comme le feu, après s être bâté de consumer, dure en s'éteignant.

Longtemps avant l'équinoxe, les feuilles tombaient en quantité, cependant la forêt conserve encore beaucoup de sa verdure et toute sa beauté. U y a plus de quarante jours, tout paraissait devoir finir avant le temps, et voici que tout subsiste par delà le terme prévu; recevant, aux hmiles de la destruction, une durée prolongée, qui, sur le penchant de sa ruine, s'arrête avec beaucoup de grâce ou de sécurité, et qui, s'affaiblissant dans une douce lenteur, semble tenir à la fois et du repos de la mort qui s'offre, et du charme de la vie perdue.

Fontainebleau, 28 octobre, II.

Lorsque les frimas s'éloignent, je m'en aperçois à peine : le printemps passe, et ne m'a pas attaché; l'été passe, je ne le regrette point. Mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers beaux jours, dans la forêt dépouillée.

102 OBERHANN

D'où vient à l'homme la plas durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui 'le fait vivre de ses douleurs et s'air mer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus : un intérêt tardif, un .plaisir qui paraît contradictoire, m'amène à elle * lorsqu'eUe va finir. Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, et m'en fait aimer îci le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. 11 est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable, lorsque, avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare des choses, elles subsistent sans nous. Hais, à la chute des feuilles, la végétation s'arrête, elle meUrt ; ilOus, nous restons pour des générations nouvelles : l'automne est délicieux parce que le printemps doit venir encore pour nous.

Le printemps est plus beau dans la nature; mais l'homme a tellement fait, que l'automne est plus doux. La verdure qui naît, l'oiseau qui chante, la fletir qui s'ouvre; et ce feu qui revient affermir la vie, ces onibrages qui protègent d'obscurs asiles; et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l'indépendance ! Saison du bonheur ! je vous reddute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l'année : la saison où tout paraît finir est la seule où je dorme en paix sur la terre de l'homme.

Fontainebleau, 6 noTembref U.

Je quitte mes bois. J'avais eu quelque intention d'y rester pendant l'hiver; mais, si je veux me délivrer eniSn des affaires qui m'ont rapproché de Paris, je ne puis les

ftègUgèl* plus longtemps. On me rappelle, on mie presse, otl nie fait entendre que, puisque je reste tranquillement à là canipaghé, apparemment je puis me passer que tout cela fîiiiâse. Ils ne se doutent guère de la manière dont j'y tis : i§*ils le savaient, ils diraient plutôt le contraire, ils crdraient que c'est par économie.

ïe drois encore que même, sans cela, je me serais décidé à quitter la forêt. C'est avec beaucoup de bonheur que je suis parvenu à être ignoré jusqu'à présent. La fumée me trahirait; je ne saurais échapper aux bûchefOllà, aux charbonniers, aux chasseurs ; je n'oublie pas que je suis dans un pays très-policé. D'ailleurs je n'ai pu prendre les arrangements qu'il faudrait poilr vivre ainsi èh toute saison ; il pourrait m'arriver de ne savoir trop que devenir pendant les neiges molles, pendant les dégels et les pluies froides.

Je vais donc laisser la forêt, le mouvement, l'habitude rêveuse, et la faible mais paisitle image d'une terre libre.

Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indépendamment et des souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intéressant, et de la manière dont j'y ai passé ces moments-ci.

Cette terre-là est peu de chose en général, et il faut aussi fort peu de chose pour en gâter les meilleurs recoins. Les sensations que peuvent donner les lieux auxquels la nature n'a point imprimé un grand caractère sont nécessairement variables et en quelque sorte précaires. Il faut vingt siècles pour changer une Alpe, Un vent du nord, quelques arbres abattus, une plantation nouvelle, la comparaison avec d'autres lieux, suffisent pour rendre deî sites ordinaires très-différents d'eux-mêmes. Une forêt

remplie de bêtes fauves perdra beaucoup si elle n'en contient plus ; et un endroit qui n est qu'agréable perdra plus encore si on le voit avec les yeux d'un autre âge.

J'aime ici l'étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses; beaucoup de hêtres et de bouleaux ; une sorte de propreté et d'aisance extérieure dans la ville; l'avantage assez grand de n'avoir jamais de boues, et celui non moins rare de voir peu de misère ; de belles routes, une grande diversité de chemins, et une multitude d'accidents, quoique, à la vérité, trop petits et trop semblables. Mais ce séjour ne saurait convenir réellement qu'à celui qui ne connaît et n'imagine rien de plus. 11 n'est pas un site d'un grand caractère auquel on puisse sérieusement comparer ces terres basses, qui n'ont ni vagues, ni torrents, rien qui étonne ou qui attache ; surface monotone, à qui il ne resterait plus aucune beauté si Ton en coupait les bois ; assemblage trivial et muet de petites plaines de bruyère, de petits ravins et de rochers mesquins uniformément amassés ; terre des plaines dans laquelle on peut trouver beaucoup d'hommes avides du sort qu'ils se promettent, et pas un satisfait de celui qu'il a.

La paix d'un lieu semblable n'est que le silence d'un abandon momentané; sa solitude n'est point assez sauvage. Il faut à cet abandon un ciel pur du soir; un ciel incertain mais calme d'automne, le soleil de dix heures entre les brouillards. Il faut des bêtes fauves errantes dans ces solitudes : elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des cerfs bramer la nuit à des distances inégales, quand l'écureuil saute de branches en branches dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri d'alarme. Sons isolés de l'être vivant ! vous ne peuplez point les solitudes, comme le dit mal l'expression vul-

gaire, vous les rendez plus profondes, plus mystérieuses; c'est par vous qu elles sont romantiques.

LETTRE XXVL

Paris, 9 février, troisième année.

11 faut que je vous dise toutes mes faiblesses, afin que vous me souteniez, car je suis bien incertain : quelquefois j'ai pitié de moi-même, et quelquefois aussi je sens autrement. .

Quand je rencontre un cabriolet mené par une femme telle à peu près que j'en imagine, je vais droit le long du cheval jusqu'à ce que la roue me touche presque ; alors je ne regarde plus, je serre le bras en me courbant uii peu, et la roue passe.

Une fois j'étais ainsi dans l'imaginaire, lesyeux occupés, sans être précisément fixes. Aussi fut-elle obligée d'arrêter ; j'avais oublié la roue : elle avait et de la jeunesse et de la maturité ; elle était presque belle et extrêmement aimable. Elle retint son cheval, sourit à peu près, et parut ne pas vouloir sourire. Je la regardais encore, et sans voir ni le cheval ni la roue, je me trouvai lui répondre.; . Je suis sûr que mon œil était déjà rempji de douleur. Le cheval fut détourné; elle se penchait pour voir si la roue ne me toucherait pas. Je restai dans mon songe ; mais un peu plus loin, je heurtai du pied ces fagots que les fruitiers font pour vendre à des pauvres : alors je ne vis plus rien. Ne serait-il pas temps de prendre de la fermeté, d'entrer dans l'oubli? Je veux dire, de ne s'occuper que de... ce qui convient à l'homme? Ne faut-il pas laisser toutes ces puérilités qui me fatiguent et m'affaiblissent?

Je les voudrais bien ôter de moi; mais je ne sais que mettre à la place; et, quand je me dis : 11 faut être homme

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enfin, je ne trouve que de Tincertitude. Dans ^otre première lettre, dites-moi ce que c'est qu'être homme.

Paris, 11 février, Œ.

Je ne conçois pas du tout ce qu'ils entendent par amourpropre. Ils le blâment, et ils disent qu'il en faut avoir. J'aurais conclu de là que cet amour de soi et des convenances est bon et nécessaire ; qu'il est insépa^^able du sentiment de l'honneur, et que, ses excès seuls étant fimestes comme le doivent être tous les excès, il faut considérer si les choses qu'on fait par amour-propre sont bonnes ou mauvaises, et non les critiquer uniquement parce que c'est l'amour-propre qui parait les faire faire.

Ce n'est pas cela pourtant. 11 faut avoir de l'amourpropre; quiconque n'en a pas est un pied-plat : et il ne faut rien faire par amour-propre ; ce qui est bon pour soimême, ou au moins indifTérent, devient mauvais quand c'est l'amour-propre qui nous y porte. Vous qui connaissez mieux la société, expliquez-moi, je vous prie, ses secrets. J'imagine qu'il vous sera plus facile de répondre à celte question-ci qu'à celle de ma dernière lettre. Au reste, comme vous êtes brouillé avec l'idéal, voici un exemple, afin que le problème qu'il faut résoudre «n soit un de science pratique.

Un étranger demeure depuis peu à la campagne chez des amis opulents ; il croit devoir à sefe artiîs et à lui-même de ne pas s'avilir dans l'opinion des gens de la maison, et il suppose queles apparences sont tout pour cette classe d'hommes. 11 ne recevait point chez lui, il ne voyait personne de la ville : un seul individu, un parelit qui vient par hasard, se trouve être un homme original et d'ailleurs

LETTRÉ' XXVni. 107

peu aisé, dont la manière bizarre et Textérieur assez commun doivent donner à des domestiques l'idée d'une condition basse: On ne parle pas à ces gens-là; on ne peut pas les mettre au fait par un mot, on ne s'explique pas ayec eux, ils ne savent pas qui vous êtes; ils ne vous voient d'autre connaissance qu'un homme qui est loin de leur imposer et dont ils se permettent de rire : aussi le personnage dont je parle fut très-contrarié. On l'en blâme d'autant plus que c'est à l'occasion d'un parent : voilà une réputation d'amour-propre établie; et cependant je trouve qu'elle n'est pas méritée.

Paris, 27 février, III.

Vous ne pouviez me demander plus à propos d'où vient l'expression de pied-plat. Ce matin, je ne le savais pas plus que vous; je crains bien de ne le pas savoir mieux ce soir, quoiqu'oû m'ait dit ce que je vais vous rendre.

Puisque les Gaulois ont été soumis aux Romains, c'est <iu'ils étaient faits pour servir; puisque les Francs ont envahi les Gaules, c'est qu'ils étaient nés pour vaincre : conclusions frappantes. Or les Galles ou Welches avaient les pieds fort plats,, et les Francs les avaient fort élevés. Les Francs méprisèrent tous ces pieds-plats, ces vaincus, ces serfs, ces cultivateurs ; et maintenant que les descendants âes Francs sont très-exposés à obéir aux enfants des Gaulois, un pied-plat est encore un homme fait pour servir. Je ne me rappelle point où je lisais dernièrement qu'il n'y a pas en France une famille qui puisse prétendre, avec quelque fondement, descendre de cette horde du Nord qui prit un pays déjà pris, et que ses maîtres ne savaient

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cùttaneni gsrAer. Mais ces origines qui échappent à l'art par excellence, à la sdence héraldique, se trouvent proa- Yées par le fait. Dans la foule la plus confiise, on distinguera facflonent les petits^ieTeux des Scythes*,' et tous les pieds-plats reconnaîtront leurs maîtres. Je ne me ressouviens point des formes plus ou moins nobles de votre pied, mais je vous avertis que le mien est celui des conquérants : c'est à vous de voir si vous pouvez conserver avec moi le ton familier.

Paris, 2 mars, m.

Je n'aime pas un pays où le pauvre est réduit à demander au nom du ciel. Quel peuple que celui chez qui l'homme n est rien par lui-même !

Quand ce malheureux me dit : Que là bonne Vierge !... Quand il m'exprime ainsi sa triste reconnaissance, je ne me sens point porté à m'applaudir dans un secret orgueil, parce que je suis libre de chaînes ridicules ou adorées, et de ces préjugés contraires qui mènent aussi le monde. Mais plutôt ma tète se baisse sans que j'y songe, mes yeux se fixent vers la terre, je me sens affligé, humilié, en voyant Tesprit de Tbomme si vaste et si stupide.

Lorsque c'est un homme infirme qui mendie tout un jour, avec le cri des longues douleurs, au milieu d'une ville populeuse, je m'indigne, et je heurterais volontiers ces gens qui font un détour en passant auprès de lui, qui le voient et ne l'entendent pas. Je me trouve avec humeur au milieu de cette tourbe de plats tyrans ; j'imagine un plaisir juste et mâle à voir l'incendie vengeur anéantir

* riusiours savanls prétendent que les Francs sont le même peol>lc q\ic les Russes,

ces villes et tout leur ouvrage, ces arts de caprice, ces livres inutiles, ces ateliers, ces forges, ces chantiers. Cependant sais-je ce qu'il faudrait, ce que l'on peut faire? Je ne voudrais rien.

Je regarde les choses positives : je rentre dans le doute; je vois une obscurité profonde. J'abandonnerai l'idée même d'un monde meilleur! Las et rebuté, je plains seulement une existence stérile et des besoins fortuits. Ne sachant où je suis, j'attends le jour qui doit tout terminer et ne rien éclaîrcir.

A la porte d'un spectacle, à Feutrée pour les premières loges, l'infortuné n'a pas trouvé un seul individu qui lui donnât : ils n'avaient rien ; et la sentinelle qui veillait pouî* les gens comme il faut le repoussa rudement. Il alla vers le bureau du parterre, où la sentinelle chargée d'un ministère moins auguste tâcha de ne pas l'apercevoir. Je l'avais suivi des yeux. Enfin un homme qui me parut un garçon de boutique, et qui tenait déjà la pièce qu'il fallait pour son billet, le refusa doucement, hésita, chercha dans sa poche et n'en tira rien; il finit par lui donner la pièce d'argent, et s'en retourna. Le pauvre sentit le sacrifice ; il le regardait s'en aller, et fit quelques pas selon ses forces : il était entraîné à le suivre.

Paris, 7 mars, IIL

11 faisait sombre et un peu froid ; j'étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d'appui. Une jonquille était fleurie. C'est la plus forte expression du désir : c'était le premier parfum de l'année. Je sentis tout le bonheur destiné à l'homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout en-

lier dans moi ; jamais je n'éprouvai quelque chose de plus grand et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l'expression, l'élégance, l'attitude d'une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d'aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n'exprimera ; cette forme que rien ne contiendra ; cette idée d'un monde meilleur, que l'on sent et que la nature n'aurait pas fait; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n'est qu'une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.

Mais cette ombre, cette image embellie dans le va^ue, puissante de tout le prestige de l'inconnu, devenue nécessaire dans nos misères, devenue naturelle à nos cœursî opprimés, quel homme a pu l'entrevoir une fois seulemenl , et l'oublier jamais?.

Quand la résistance, quand l'inertie d'une puissance morte, brute, immonde, nous entrave, nous enveloppe, nous comprime, nous retient plongés dans les incertitudes, les dégoûts, les puérilités, les folies** imbéciles ou cruelles; quand on ne sait rien, quand on ne possède rien; quand tout passe devant nous comme les figures bizarres d'un songe odieux et ridicule ; qui réprimera dans nos cœurs le besoin d'un autre ordre, d'une autre nature?

Cette lumière ne serait-elle qu'une lueur fantastique? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle. On s'y attache, on la suit : si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrase. Nous imaginons, nous voyons une terre de paix, d'ordre, d'union, de justice, où tous sentent, veulent et jouissent avec la délicatesse qui fait les plaisirs, avec la simplicité qui les multiplie. Quand on a eu laper-

ception des délices inaltérables et permanentes; quand on a imaginé la candeur de la volupté, combien les soins, les vœux, les plaisirs du monde visible sont vains et misérables! Tout est froid, tout est vide; on végète dans un lieu d'exil, et, du sein des dégoûts, on fixe dans sa patrie imaginaire ce cœur chargé d'ennuis. Tout ce qui Foccupe ici, tout ce qui l'arrête n'est plus qu'une chaîne avilissante : on rirait de pitié, si l'on n'était accablé de douleur. Et lorsque l'imagination reportée vers ces lieux meilleurs compare un monde raisonnable au monde où tout fatigue et tout ennuie, l'on ne sait plus si cette grande conception n'est qu'une idée heureuse, et qui peut distraire des choses réelles, ou si la vie sociale n'est pas elle-même une longue distraction.

Paris, 30 mars, ^I.

J'ai beaucoup de soin dans les petites choses ; je songe alors à mes intérêts. Je ne néglige rien dans les détails, dans ces pinuties qui feraient sourire de pitié des hommes raisonnables : si les choses sérieuses me semblent petites, les petites ont pour moi de la valeur. Il faudra que je me rende raison de ces bizarreries; que je voie si je suis, par caractère, étroit et minutieux. S'il s'agissait de choses vraiment importantes, si j'étais chargé de la félicité d'un peuple, je sens que je trouverais une énergie égale à ma destinée sous ce poids difficile et beau. Mais j'ai honte des affaires de la vie civile : tous ces soins d'hommes ne sont, à mes yeux, que des soucis d'enfants. Beaucoup de grandes choses ne me paraissent que des embarras misérables, où l'on s'engage avec plus de légèreté que d'énergie, et dans lesquels l'homme ne chercherait pas sa gran-

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detsr, s'il n'était affaibli et troublé par une perfection trompeuse.

Je y(ms le dis arec simplicité, si je Tois ainsi, ce n'est pas ma faute, et je ne m'entête pas d'une vaine prétention : sonVent j'ai voulu voir autrement, je ne l'ai jamais pu. Que TOUS dirai-je? plus misérable qu'eux, je souffre parmi eux, parce qu'ils sont faibles ; et, dans une nature plus forte, je souffrirais encore, parce qu'ils m'ont affaibli comme eux.

Si vous pouviez savoir comme je m'occupe de ces riens qu'on quitterait à douze ans; comme j'aime ces ronds d'un bois bien dur et propre, qui servent d'assiette vers les montagnes ; comme je conserve de vieux journaux, non pas pour les relire^ mais on pourrait envelopper quelque chose avec un papier souple ! Gomme à la vue d'une planche bien régulière, bien unie, je dirais volontiers : Que cela est beau ! tandis qu'un bijou bien travaillé me semble à peine curieux, et qu'une chaîne de diamants me fait hausser les épaules.

Je ne vois que l'utilité première ; les rapports indirects ont peine à me devenir familiers : je perdrais dix louis avec moins de regret qu'un couteau bien proportionné que j'aurais longtemps porté sur moi.

Vous me disiez, il y a déjà du temps : Ne négligez point vos affaires, et n'allez pas perdre ce qui vous reste; vous n'êtes point de caractère à acquérir. Je crois que vous ne serez pas aujourd'hui d'un autre avis.

Suis-je borné aux petits intérêts? Attribuerai-je ces singularités au goût des choses simples, à l'habitude des ennuis, ou bien sont-elles une manie puérile, signe d'inap* titude quant aux choses sociales, mâles et généreuses? C'est quand je vois tant de grands enfants, desséchés par l'âge et par l'intérêt, parler d'occupations sérieuses ; c'est quand je porte l'œil du dégoût sur ma vie réprimée;

quand je considère tout ce que Tespèce humaine demande, et ce que nul ne fait ; c'est alors que je fronce le sourcil, que mon œil se fixe, et qu*un frémissement involontaire fait trembler mes lèvres. Aussi mes yeux se creusent et s'abattent, et je deviens comme un homme fatigué de veilles. Un important m'a dit: Vous travaillez donc beaucoup ! Heureusement je n'ai pas ri. L'air laborieux manquait à ma honte.

Tous ces hommes qui, dans le fait, ne sont rien, et que pourtant il faut bien voir quelquefois, me dédommagent un peu de l'ennui qu'inspirent leurs villes. J'en aime assez les plus raisonnables; ceux-là m'ajpusent.

LETTRE XXXIL

Paris, 29 avril, III.

Il y a quelque temps qu'à la Bibliothèque j'entendis

nommer près de moi le célèbre L Une autre fois je me

trouvai à la même table que lui ; l'encre manquait, je lui passai mon écritoire : ce matin je l'aperçus en arrivant, et je me plaçai auprès de lui. 11 eut la complaisance de me communiquer des idylles qu'il trouva dans un vieux manuscrit latin, et qui sont d un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins longue : l'heure de sortir approchait.

LETTRE XXXÏII.

Parifi, 7 mai, III.

Si je ne me trompe, mes idylles ne sont pas fort intéressantes pour vous, me dit hier l'auteur dont je vous ai parlé, qui me cherchait des yeux, et qui me fit signe lorsque j'arrivai. J'allais tâcher de répondre quelque chose qui fût honnête, et pourtant vrai, lorsqu'en me

regardant, il m'en évita le soin, et ajouta aussitôt : Peutêtre ainierez-Yous mieux un fragment moral ou philosophique, qui a été attribué à Aristippe, dont Varron a parlé, et que depuis Ton a cru perdu. 11 ne 1 était pas pourtant, puisqu'il a été traduit au quinzième siècle en français de ce temps-là. Je l'ai trouvé manuscrit, et ajouté à la suite de Plutarque, dans un exemplaire iniprimé d'Amyot, que personne n'ouvrait, parce qu'il y manque beaucoup de feuilles.

J'ai avoué que, n'étant pasun érudit, j'avais, en effet, le malheur d'aimer mieux les choses que les mots, et que j'étais beaucoup plus qurieux des sentiments d' Aristippe que d'une églogue, fût-elle de Bion ou de Théocrite.

On n'a point, à ce qu'il m'a paru, de preuves suffi-santés que ce petit écrit soit d' Aristippe ; et l'on doit à sa mémoire de ne pas lui attribuer ce que peut-être il désavouerait. Mais s'il est de lui, ce Grec célèbre, aussi mal jugé qu'Épicure, et que l'on a cru voluptueux avec mollesse, ou d'une philosophie trop facile, avait cependant cette sévérité qu'exigent la prudence et l'ordre, seule sévérité qui convienne à l'homme né pour jouir et passager sur la terre.

J'ai changé comme j'ai pu, en français moderne, ce langage quelquefois heureux, mais suranné, que j'ai eu de la peine à comprendre en plusieurs endroits. Voici donc tout ce morceau, intitulé dans le manuscrit Manuel de PseusophaneSy à l'exception de prés de deux lignes qu'on n'a pu déchiffrer.

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