DEUXIEME FRAGMENT
Sixième année.
Je ne suis pas surpris que la justesse des idées soit assez rare en morale. Les anciens, qui n'avaient pas l'expérience des siècles, ont plusieurs fois songé à mettre la destinée du cœur de l'homme entre les mains des sages. La politique moderne est plus profonde : elle a livré l'unique science aux prédicateurs, et à cette foule que les imprimeurs appellent hommes de lettres ; mais elle protège solennellement l'art'de faire des fleurs en sucre, et l'invention des perruques d'une nouvelle forme.
Dès que l'on observe les peines d'une certaine classe d'hommes, et qu'on commence à en découvrir les causes,
iSO OBEBHANN.
on reconnaît qu'une des choses les plus nouvelles et les plus utiles que Ton pût faire serait de les prémunir contre des vérités qui les trompent, contre des vertus qui les perdent.
Le mépris de Tor est*une chose absurde. Sans doute, préférer For à son devoir est un crime ; mais ne sait-on pas que la raison prescrit de préférer le devoir à la vie comme aux richesses? Si la vie n'en est pas moins un bien en général, pourquoi Tor n'en serait-il pas aussi un? Quelques hommes indépendants et isolés fout très-bien de s'en passer ; mais tous ne sont pas dans ce cas, et ces dé^ clamations si vaines, qui ont un côté faux, nuisent beau* coup à la vertu. Vous avez rendu contradictoires les principes de conduite ; si la vertu n'est que Teffort vers Tordre, est-ce partant de désoi'dre et de confusion que vous prétendez y amener les hommes? Pour moi, qui estime en* core plus dans l'homme les qualités du cœur que celles de l'esprit, je pense néanmoins que l'instituteur d'un peuple trouverait plus de ressources pour contenir de mauvais cœurs que pour concilier des esprits faux.
Les chrétiens et d'autres ont soutenu que la continence perpétuelle était une vertu; ils ne l'ont pas exigée des hommes, ils ne l'ont même conseillée qu'à ceux qui prétendraient à la perfection. Quelque absolue et quelque indiscrète que.doive être une loi qui vient du del, elle n'a pas osé davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l'argent, on ne saurait y mettre aussi trop de modération et de justesse. L'abnégation religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus à une indifférence sincère pour les richesses, et môme pour toute propriété; mais dans la vie ordinaire le désir de l'or est inévitable. Avec For, dans quelque lieu habité que je paraisse, je fais un signe ; ce signe dit : Que l'on me prévienne, que Ion me nourrisse, que l'on m'habille, que
DEUXIÈME FRÂ61IENT. 131
l'on me désennuie, que Ton me considère, que Ton serve moi et les miens, que tout jouisse auprès de moi; si quel* qu'un souffre, qu il le déclare, ses peines sont finies ! Et comme il a été dit, il est fait.
Ceux qui méprisent For sont comme ceux qui méprisent la gloire, qui méprisent les femmes, qui méprisent les talents, la valeur, le mérite. Quand rimbcillité de /-e l'esprit, l'impuissance des organes, ou la grossièreté de Tâme rendent incapable d'user d'uA bien sans le pervertir, on calomnie ce bien, ne voyant pas que c'est sa propre bassesse que Ton accuse. Un homme de mauvaises mœurs méprise les femmes, un raisonneur épais blâme l'esprit, un sophiste moralise contre l'argent. Sans doute, les faibles esclaves de leurs passions, des sots ingénieux, des bourgeois étonnés seront plus malheureux ou plus méchants quand ils seront riches. Ces gens-là doivent avoir peu, parce que, posséder ou abuser, c'est pour eux la même chose. Sans doute encore, celui qui devient riche et qui se met à vivre le plus qu'il peut en riche, ne gagne pas, et quelquefois perd à changer de situation. Mais pourquoi n'est-il pas mieux qu'auparavant? c'est qu'il n'est pas . réellement plus riche : plus opulent, il est plus gêné et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il s'arrange si bien que le moindre incident les dérange, et qu'il accumule des dettes jusqu'à sa ruine. Il est clair que cet homme est pauvre. Centupler ses besoins, faire tout pour l'ostentation ; avoir vingt chevaux parce qu'un tel en a quinze, et si demain il en a vingt, en avoir bien vite trente ; c'est s'embarrasser dans les chaînes d'une pénurie plus pénible et plus soucieuse que la première. Hais avoir une maison commode et saine, un intérieur bien ordonné, de la propreté, une certaine abondance, une élégance simple, s'arrêter là quand même la fortune deviendrait quatre fois plus grande, employer le reste à tirer un ami d'embarras,
à parer d'avance aux événements funestes, à donner à l*honime bon devenu malheureux ce qu'il a donné dans sa jeunesse à de plus heureux que lui, à remplacer la vache de cette mère de famille qui n'en avait qu'une, à envoyer du grain chez ce cultivateur dont le champ vient vient d'être grêlé, à réparer le chemin où des chars * ont versé, où les chevaux se blessent ; s'occuper selon ses facultés et ses goûts ; donner à ses enfants des connaissances, l'esprit d'ordre et des talents : tout cela vaut bien la misère gauchement prônée par la fausse sagesse.
Le mépris de l'or, inconsidérément reconmiandé dans l'âge qui en ignore la valeur, a souvent ôté à des hommes supérieurs un des plus grands moyens, et peut-être le plus sûr, de ne point vivre inutiles conune la foule.
Combien de jeunes personnes, dans le choix d'un maître, se piquent de compter les biens pour rien, et se précipitent ainsi dans tous les dégoûts d'un sort précaire, et dans l'ennui habituel qui seul contient tant de maux!
Un homme sensé, tranquille, et qui méprise un caractère folâtre, se laisse séduire par quelque conformité dans les goûts ; il abandonne au vulgaire la gaieté, l'humeur riante, et même la vivacité, l'activité; il prend une fenmie sérieuse, triste, que la première contrariété rend mélancolique, que les chagrins aigrissent, qui avec l'âge devient taciturne, brusque, impérieuse, austère, et qui s'attachant avec humeur à se passer de tout, et se passant bientôt de tout par humeur et pour en donner aux autres la leçon, rendra toute sa maison malheureuse.
Ce n'était pas dans un sens trivial qu Épicure disait :
*■ Le mofr char n'est pas usité en ce sens, du moins dans la plus grande partie de la France, où les charrettes à deux roues sont plus en usage. Mais, en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi les chariots légers et les voitures de campagne à quatre roues.
Le sage choisit pour ami un caractère gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans passe légèrement sur ce conseil, et c'est beaucoup s*il n'en est pas révolté, car il a rejeté les préjugés communs ; mais il en sentira l'importance quand il aura quitté ceux de la sagesse.
C'est peu de chose de n'être point comme le vulgaire des hommes; mais c'est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n'être plus comme le vulgaire des sages.
LETTRE XXXVL
Lyon, 7 avril, VI,
Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau silencieux! que seriez-vous à l'hbmme, si vous ne lui parliez point des autres hommes? La nature serait muette, s'ils n'étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes? La nature sentie n'est que dans les rapports humains, et l'éloquence des choses n'est rien que l'éloquence de l'homme. La terre féconde, les cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu'une expression des rapports que nos cœurs produisent et contiennent.
Convenance entière; amitié des anciens! Quand celui qui possédait l'affection sans bornes recevait des tablettes où il voyait les traits de lamain d'un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les beautés d'un site, ou les dimensions d'un glacier? Mais les relations de la vie humaine sont multipliées; la perception de ces rapports est incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts; l'amitié antique est toujours loin de nos cœurs ou de notre destinée. Les liaisons restent incomplètes entre l'espoir et
154 OBERHANN.
les précautions, entre les délices que l'on attend et l'amertume qu'on éprouve. L'intimité elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou arrêtée par les circonstances. L'homme vieillit, et son cœur rebuté vieillit avant lui. Si tout ce qu'il peut aimer est dans l'homme, tout ce qu'il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances sociales, là, et par une nécessité invincible, se trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus qu'il n'espère reste un peu éloigné de l'homme. Les choses mortes sont moins puissantes; mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons; mais nous sommes plus assurés d'y trouver, à notre choix, les choses qu'elles contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés, mais certains. La passion cherche l'homme, quelquefois la raison se trouve réduite à le quitter pour des choses moins Donnes et moins funestes. Ainsi s'est formé un lien puissant de l'homme avec cet ami de l'homme, pris hors de son espèce, et qui lui convient tant, parce qu'il est moins que nous, et qu'il est plus que les choses insensibles. S'il fallait que l'homme prit au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l'espèce des chiens que dans celle des hommes. Le der-* nier de ses semblables lui donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces animaux.
Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert, mais dans celle de l'isolement; quand ces êtres faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d'être malheureux et si peu d'être satisfaits, qui n'ont que des instants pour jouir et qu'un jour pour vivre; quand le père et sa femme, quand la mère et ses'filles n'ont point de condescendance, n'ont point d'union, qu'ils ne veulent pas aimer les mêmes choses, qu'ils ne savent pas se soumettre aux mêmes misères, et soutenir ensemble, à
distances égalés, la chaîne des douleurs; quand, par égoîsme ou par humeur, chacun, refusant ses forces, la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon où germent, avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent tous : hommes 1 qu*étes-vous donc pour Thomme?
Quand une attention, une parole de |faix, de bienveillance, de pardon généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence qui glace... nature universelle I tu Tas fait ainsi pour que la vertu fût grande, et que le cœur de Thomme devînt meilleur encore et plus résigné sous le poids qui Têcrase.
Lyon, S mai, VL
J*ai des moments où je désespérerais de contenir l'inquiétudequim*agite.Toutm'entraînealorsetm*enlèveavec une force immodérée : de celte hauteur, Je retombe avec épouvante, et je me perds dans Tabîme qu'elle a creusé.
Si j'étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables ; mais j'écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j'éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m'ouvrirais-je ainsi? quel autre supporterait le fatigant bavardage d'une manie sombre, d'une sensibilité si vaine? C'est mon seul plaisir de vous conter ce que je ne puis dire qu'à vous, ce que je ne voudrais dire à nul autre, ce que d'autres ne voudraient pas entendre. Que m'importe le contenu de mes lettres? Plus elles sont longues, ou plus j'y mets de temps, plus elles valent pour moi; et si je ne me trompe, l'épaisseur du paquet ne vous a jamais rebuté. On parlerait ensemble pendant dix heures, pourquoi ne s'écrirait-on pas pendant deux?
136 OBERHANN.
Je ne veux pas vous faire un reproche. Vous êtes moins long, moins diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous écrivez avec moins de plaisir même à ceux que vous aimez. Vous me dites ce que vous avez à me dire dans l'intimité; mais moi solitaire, moi rêveur au moins bizarre, je n ai rien à dire, et j'en suis d'autant plus long. Tout ce qui me passe par la tête, tout ce que je dirais en jasant, je 1 écris si l'occasion se présente : mais tout ce que je pense, tout ce que je sens, je vous Técris nécessairement; c'est un besoin pour moi. Quand je cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon âme s'éteint, que je suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours à manger, à dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux !
Je voudrais avoir un métier; il animerait mes bras et endormirait ma tête. Un talent ne vaudrait pas cela; cependant, si je savais peindre, je crois que je serais moins inquiet. J'ai été longtemps dans la stupeur; je regrette de m'être éveillé. J'étais dans un abattement plus tranquille que l'abattement actuel.
De tous les moments rapides et incertains où j*ai cru dans ma simplicité qu'on était sur la terre pour y vivre, aucun ne m'a laissé de si profonds souvenirs que ces vingt jours d'oubli et d'espérance, où, vers Téquinoxe de mars, près du torrent, devant les rochers, entre la jacinthe heureuse et la simple violette, j'allai m'imaçiner qu'il me serait donné d'aimer.
Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans goûts, sans espérance, j'aurais pu végéter ennuyé mais tranquille : je pressentais l'énergie humaine, mais dans ma vie ténébreuse je supportais mon sommeil. Quelle force sinistre m'a ouvert le monde pour m'ôter les consolations du néant?
Entraîne dans une activité expansive; avide de tout
LETTRE XXXYII. 157
aimer, de tout soutenir, de tout consoler; toujours combattu entre le besoin de voir changer tant de choses funestes et cette conviction qu'elles ne seront point changées, je reste fatigué des maux de la vie, et plus indigné de la perfide séduction des plaisirs, Tœil toujours arrêté sur Fimmense amas des haines, des iniquités, des opprobres et des misères de la terre égarée.
Et moi ! voici ma vingt-septième année : les beaux jours sont passés, je ne les ai pas même vus. Malheureux dans Tâge du bonheur, qu'attendrai-je des autres âges? J'ai passé dans le vide et les ennuis la saison heureuse de la confiance et de Fespoir. Partout comprimé, souffrant, la cœur vide et navré, j*ai atteint, jeune encore, les regrets de la vieillesse. Dans Thabitude de voir toutes les fleurs delà vie se flétrir sous mes pas stériles, je suis comme ces vieillards que tout a fuis; mais plus malheureux qu'eux, j'ai tout perdu longtemps avant de finir moi-même. Avec une âme avide, je ne puis reposer dans ce silence de mort.
Souvenir des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées, des lieux qu'on ne reverra pas, des hommes qui ont changé ! sentiment de la vie perdue !
Quels heux furent jamais pour moi ce qu'ils sont pour les autres hommes? quels temps furent tolérables, et sous quel ciel ai-je trouvé le repos du cœur? J'ai vu le remuement des villes, et le vide des campagnes, et l'austérité des monts; j'ai vu la grossièreté de l'ignorance et le tourment des arts; j'ai vu les vertus inutiles, les succès indifférents, et tous les biens perdus dans tous les maux ; Ihomme et le sort, toujours inégaux, se trompant sans cesse, et dans la lutte effrénée de toutes les passions, l'odieux vainqueur recevoir pour prix de son triomphe le plus pesant chaînon des maux qu'il a su faire.
Si l'homme était conformé pour le malheur, je le plain-
irais bien moins; et, considérant sa durée passagère, je mépriserais pour lui comme pour moi le tourment d'un jour. Mais tous les biens l'environnent, mais toutes ses facultés lui commandent de jouir, mais tout lui dit : Sois heureux ; et Thomme a dit : Le bonheur sera pour la brute ; Fart, la science, la gloire, la grandeur seront pour moi. Sa mortalité, ses douleurs, ses crimes eux-mômes ne sont que la plus faible moitié de sa misère. Je déplore ses pertes, le calme, le choix, Tunion, la possession tranquille. Je déplore cent années que des millions d'êtres sensibles épuisent dans les sollicitudes et la contrainte, au milieu de ce qui ferait la sécurité, la liberté, la joie; et vivant d'amertume sur une terre voluptueuse, parce qu'ils ont voulu de& biens imaginaires et des biens exclusifs.
Cependant tout cela est peu de chose ; je ne le voyais point il y a un demi-siède, et dans un demi-siède je ne le verrai pas. *
Je me disais : S'il n^appartient pas à ma destinée de ramener à des moeurs primordiales une contrée circon* scrite et isolée; si je dois m'efforcer d'oublier lé monde, et me croire assez heureux d'obtenir pour moi des jours tolérables sur cette terre séduite, je ne demanda alors qu'un bien, qu'une ombre dans ce songe dont je ne veux plus m'éveiller. Il reste sur la terre, telle qu'elle est, une illusion qui peut encore m' abuser : elle est la seule ; j'aurais la sagesse d'en éire trompé ; le reste n'en vaut pas l'effort. Voilà ce que je me disais alors ; mais le hasard seul pouvait m'en permettre l'inestimable erreur. Le ha* sard est lent et incertain ; la vie rapide, irrévocable : son printemps passe ; et ce besoin trompé, en achevant de perdre ma vie, doit enfin aliéner mon cœur et altérer ma nature .•Quelquefois déjà je sens que je m'aigris, je m'indigne, mes affections se resserrent; l'impatience rendra ma volonté farouche, et une sorte de mépris me porte à
des desseins grands mais austères. Cependant cette amertume ne dure point dans toute sa force : Je m'abandonne ensuite, comme si Je sentais que les hommes distraits, et les choses incertaines, et ma vie si courte ne méritent pas rinquiétude d'un jour, et qu'un réveil sévère est inutile quand on doit sitôt s'endormir pour jamais.
LETTRE XXXVIIÏ.
Lyon, 8 mai, VI.
J'ai été jusqu'à Blammont, chez le chirurgien qui a remis si adroitement le bras de cet officier tombé de cheval en revenant de Chessel.
Vous n'avez pas oublié comment, lorsque nous entrâmes chez lui, à celte occasion, il y a plus de doMze ans, il se hâta d'aller cueillir dans son jardin les plus beaux abricots; et comment, en revenant leâ mains pleines, ce vieillard, déjà infirme, heurta du pied le pas de la porte, ce qui fit tomber à terre presque tout le fruit qu'il tenait. Sa fille lui dit brusquement : Voilà comme vous faites toujours ; vous voulez vous mêler de tout, et c'est pour tout gâter; ne pouvez-vous pas rester sur voire chaise? c'est bien présentable à présent! Nous avions le cœur navré, car il souffrait et ne répondait rien. Le malheureux ! il est plus malheureux encore. Il est paralytique; il est couché dans un véritable lit de douleurs, il n'a auprès de lui que cette misérable qui est sa fille. Depuis plusieurs mois il ne parle plus; mais le bras droit n'est pas encore attaqué, il s'en sert pour faire des signes. Il en fit que j'eus le chagrin de ne pouvoir expliquer; il voulait dire à sa fille de m'offrir quelque chose. Elle ne l'entendit pas, et cela arrive très-souvent. Lorsqu'il lui survintquelquesaffaires au dehors, j'en profitai pour que son malheureux père sût du moins que ses maux étaient
i40 0BER1IA!«N.
sentis : il a encore une oreille assez bonne. Il me fit comprendre qne cette fille, regardant sa fin comme très-procbaine, se refusait à tout ce qui pourrait diminuer de quelques sous Théritage assez considérable qu^'il lui laisse; mais que, quoiqu'il eu eût eu bien des chagrins, il lui pardonnait tout, afin de ne pas cesser d*aimer, à son dernier moment, le seul être qui lui restât à aimer. Un vieillard voit ainsi expirer sa vie ! un père finir avec tant d'amertume dans sa propre maison ! Et nos lois ne peuvent rien!
Il faut qu*un tel abîme de misères touche aux perceptions de rinunortalitè. S'il était possible que, dans un âge de raison, j'eusse manqué essentiellement à mon père, je serais malheureux toute la vie, parce qu'il n'est plus, et que ma faute serait aussi irréparable que monstrueuse. On pourrait dire, il est vrai, qu'un mal fait à celui qui ne le sent plus, qui n'existe plus, est actuellement chimérique en quelque sorte et indifférent, comme le sont les choses tout à fait passées. Je ne saurais le nier; cependant j'en serais inconsolable. La raison de ce sentiment est bien difficile à trouver. S'il n'était autre que le sentiment d'une chute avilissante dont on a perdu l'occasion de se relever avec une noblesse qui puisse consoler intérieurement, on trouverait ce même dédommagement dans la vérité de l'intention. Lorsqu'il ne s'agit que de notre propre estime, le désir d'une chose louable doit nous satisfaire comme son exécution. Celle-ci ne diffère du désir que par les suites, et il n'en peut être aucune pour l'offensé qui ne vit plus. On voit pourtant le sentiment de cette injustice dont les effets ne subsistent plus pour nous accabler encore, nous avilir, nous déchirer, comme si elle devait avoir des résultats éternels. On dirait que l'offensé n'est qu'absent, et que nous devons retrouver les rapports que nous avions avec lui, mais dans un
LETTRE XXXYIII. 141
état qui ne permettra plus de rien changer, de rien réparer, et où le mal sera perpétuel malgré nos remords.
L'esprit humain trouve toujours à se perdre dans cette liaison des choses effectuées avec leurs conséquences inconnues. Il pourrait imaginer que ces conceptions d*un ordre futur et d'une suite sans bornes aux choses présentes n*ont d'autres fondements que la possibilité de leurs suppositions; qu'elles doivent être comptées parmi les moyens qui retiennent Thomme dans la diversité, dans les oppositions, dans la perpétuelle incertitude, où le plonge la perception incomplète des propriétés et de Fenchaînement des choses.
Puisque ma lettre n'est pas fermée; il faut que je cite Montaigne. Je viens de rencontrer par hasard un passage si analogue à Tidée dont j'étais occupé, que j'en ai été frappé et satisfait. Il y a dans cette conformité de pensées un principe de joie secrète ; c'est elle qui rend l'homme nécessaire à l'homme, parce qu'elle rend nos idées fécondes, parce qu'elle donne de l'assurance à notre imagination, et confirme en nous l'opinion de ce que nous sommes.
On ne trouve point dans Montaigne ce que l'on cherche, on rencontre ce qui s'y trouve. Il faut l'ouvrir au hasard, et c'est rendre une sorte d'hommage à sa manière. Elle est très-indépendante, sans être burlesque ou affectée; et je ne suis pas surpris qu'un Anglais ait mis les Essais audessus de tout. On a reproché à Montaigne deux choses qui le font admirable, et dont je n'ai nul besoin de le disculper entre nous.
C'est au chapitre huitième du hvre second qu'il dit : « Comme je sçay, par une trop certaine expérience, il n'est aucune si douce consolation en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n'avoir
i42 OBERMARR.
rien oublié à leor dire, et d'avoir en avec eux nae parfaite et entière communication, i
Cette entière communication avec l'être moral semblable à nous, et mis auprès de nous dans des rapports respectés, semble une partie essentielle du rôle qui nous est départi pour l'emploi de notre durée. Nous sommes mécontents de nous, quand, l'acte étant fini, nous avons perdu sans retour le mérite de l'exécution dans la scène qui nous était confiée.
Ceci prouve, me direz-vous peut-être, que nous pressentons une autre durée. Je vous l'accorde, et nous conviendrons aussi que le chien, qui ne veut plus alimenter sa vie parce que son maître a perdu la sienne, et qui s'élance dans le bûcher embrasé où l'on consume son corps, veut mourir avec lui parce qu'il croit fermement à l'immortalité, et qu'il a la certitude consolante de le rejoindre dans un autre monde.
Je n'aime pas à rire de ce qu'on veut mettre à la place du désespoir, et cependant j'allais plaisanter si je ne m'étais retenu. La confiance dont l'homme se nourrit dans les opinions qu'il aime, et où il ne peut rien voir, est respectable, puisqu'elle diminue quelquefois famertuine de ses misères ; mais il y a quelque chose de comique dans cette inviolabilité rehgieuse dont il prétend l'environner. Il n'appellerait pas sacrilège celui qui assurerait qu'un fils peut sans crime égorger son père; il le conduirait à la maison des fous, et ne se fâcherait pas : mais il devient furieux si on ose lui dire que peut-être il mourra comme un chêne ou un renard, tant il a peur de le croire. Ne saurait-il s'apercevoir qu'il prouve sa propre incertitude? Sa foi est aussi fausse que celle de certains dévots qui citeraient à l'impiété si l'on doutait qu'un poulet mangé le vendredi pût nous plonger dans l'enfer, et qui pou^ tant en mangent en secret ; tant il y a de proportion entre
la terreur (Kun supplice éternel et le plaisir 4e manger deux bouchées de viande sans attendre le dimanche.
Que ne prend-on le parti de laisser à la libre fantaisie de chacun les choses dont on peut rire, et même les espérances que tous ne peuvent également recevoir? La morale gagnerait beaucoup à abandonner la force d'un fanatisme éphémère, pour s'appuyer avec majesté sur l'inviolable évidence. Si vous voulez des principes qui parlent au cœur, rappelez ceux qui sont dans le cœur de tout homme bien organisé.
Dites : Sur une terre de plaisirs et de tristesse, la destination de l'homme est d'accroître le sentiment de la joie, de féconder l'énergie expansive, 'et de combattre, dans tout ce qui sent, le principe de l'avilissement et des douleurs.,.