‹ Obermann (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · DE L'EXPRESSION ROMANTIQUE, ET DU RANZ DES VACHES · texte numérisé non relu

DE L'EXPRESSION ROMANTIQUE, ET DU RANZ DES VACHES

Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries; \ le romantique suffit seul aux âmes profondes, à la véri- j table sensibilité. La nature est pleine d'effets romantique»^ dans les pays simples; une longue culture4es détruit dans les terres vieiUies, surtout dans les plaines dont l'homme s'assujettit facilement toutes les parties ^

Les effets romantiques sont les accents d'une langue que-le$ hommes ne connaissent pas tous, et qui devient étrangère à plusieurs contrées. On cesse bientôt de les entendre quand on ne vit plus avec eux; et cependant cette harmonie romantique est la seule qui conserve à nos cœurs les couleurs de la jeunesse et la fraîcheur d^la vie.

' L'acception du mot romantique a chanp:é depuis l'époque où ces lettres ont été écrites.

L'homme de la société ne sent plus ces effets trop éloignés de ses habitudes, il finit par dire : Que m'importe? H est comme ces tempéraments fatigués du fi^u desséchant d'un poison .lent et habituel; il se trouve vieilli dans Tâge de la force, et les ressorts de la vie sont relâchés en lui, quoiqu'il garde l'extérieur d'un homme.

Mais vous, que le vulgaire croit semblables à lui, parce que vous vivez avec simplicité, parce que vous avez du génie sans avoir les prétentions de l'esprit, ou simplement parce qu'il vous voit vivre, et que, comme lui, vous mangez et vous dormez; hommes primitifs, jetés çà et là dans le siècle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait point, quand le soMl d'octobre paraît dans lés brouillards sur les bois jaunis; quand un filet d'eau coule et tombe dans un pré fermé d'arbres, au coucher de la lune ; quand sous le ciel d'été, dans un jour sans nuages, une voix de femme chante à quatre heures, un peu au loin, au milieu des murs et des toits dune grande ville.

Imaginez une plaine d'une eau limpide et blanche. Elle est vaste, mais circonscrite ; sa forme oblongue et un peu circulaire se prolonge vers le couchant d'hiver. Des sommets élevés, des chaînes majestueuses la ferment de trois côtés. Vous êtes assis sur la pente de la montagne, audessus de la grève du nord, que les flots quittent et recouvrent. Des rochers perpendiculaires sont derrière vous; ils s'élèvent jusqu'à la région des nues; le triste vent du pôle n'a jamais soufflé sur cette rive heureuse. A votre gauche, les montagnes s'ouvrent, une vallée tranquille s'étend dans leurs profondeurs, un torrent descend des cimes neigeuses qui la ferment; et quand le soleil du matin paraît entre les pics glacés, sur les brouillards, quand des voix de la montagne indiquent les chalets, au-

dessus des prés encore dans l'ombre, c'est le réveil d*une terre primitive, c'est un monument de nos destinées méconnues !

Voici les premiers moments nocturnes; Fheure du repos et de la tristesse sublime. La vallée est fumeuse, elle commence à s'obscurcir. Vers le midi, le lac est dans la nuit ; les rochers qui le ferment sont une zone ténébreuse sous le dôme glacé qui les surmonte, et qui semble retenir dans ses frimas la lumière du jour. Ses derniers feux jaunissent les nombreux châtaigniers sur les rocs sauvages ; ils passent en longs traits sous les hautes flèches du sapin alpestre ; ils brunissent les monts ; ils allument les neiges ; ils embrasent les airs ; et l'eau sans vagues, brillante de lumière et confondue avec les cieux, est devenue infinie comme eux et plus pure encore, plus éthérée, plus belle. Son calme étonne, sa hmpidité trompe, la splendeur aérienne qu'elle répète semble creuser ses profondeurs; et sous ces monts séparés du' globe et comme suspendus dans les airs, vous trouvez à vos pieds le vide des cieux et l'immensité du monde. Il y a là un temps de prestige et d'oubli. L'on ne sait plus où est le ciel, où sont les monts, ni sur quoi l'on est porté soimême ; on ne trouve plus de niveau, il n'y a plus d'horizon; les idées sont changées, les sensations inconnues: vous êtes sortis de la vie commune. Et lorsque l'ombre a couvert cette vallée d'eau, lorsque l'œil ne discerne plus ni les objets ni les distances, lorsque le vent du soir a soulevé les ondes, alors, vers le couchant, l'extrémité du lac reste seule éclairée d'une pâle lueur; mais tout ce que les monts entourent n'est qu'un gouffre indiscernable, et au milieu des ténèbres et du silence vous entendez, à mille pieds sous vous, s'agiter ces vagues toujours répétées, qui passent et ne cessent point, qui frémissent sur la grève à intervalles égaux, qui s'engouffrent dans les ro-

146 OBEUHANR

ches, qui se brisent sur la rive, et dont les bruits semblent résonner' d'un long murmure dans Tabime invisible.

C'est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du caractère romantique; c'est surtout au sens de Fouie que Ton peut rendre sensibles^ en peu de traits et d'une manière énergique, les lieux el les choses extraordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions rapides et immenses, mais vagues ; celles de la vue semblent intéresser plus Tesprit que le cœur : on ado^ire ce qu'on voit, mais on sent ce qu'on entend ^ La voix d'une femme aimée sera plus belle encore que ses traits; les sons que rendent des lieux sublimes feront une impression plus profonde et plus durable que leurs formes. Je n'ai point vu de tableau des Alpes qui me les rendit présentes comme le peut faire un air vraiment aipestjre.

Le Banz des vaches ne rappelle pas seulement dea souvenirs, il peint. Je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu'il s'est trompé. Cet effet n'est poia^ imaginaire; il est arrivé que deux personnes, pareouraat séparément lés planches des Tableaux pittoresques de la Suisse, ont dit toutes deux, à la vue du Grimsel : « Voilà où il faut entendre le Ram des vaches, j» S'il est exprimé d'une manière plus juste que savante, si celui qui le joue le sent bien, les premiers sons nous placent dans les hautes vallées, près des rocs nus et d'un gris roussàtre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la croupe des sommets arrondis et couverts de pâturages. On se pénètre de la lenteur des choses et de la grandeur des lieux; on y trouve la marche tranquille des vaches et le mouvement mesuré de leurs grosses cloches, près des nuages, dans l'étendue doucement inclinée depuis la crête des granits inébranlables jusqu'aux granits ruinés des ra-

* Le clavecin des çouleui'ç était ingénieux; celui des odeurs eût intéressé davantage.

vins neigeux. Les vents frémissent d'une manière austère dans les mélèzes éloignés; on discerne le roulement du torrent caché dans les précipices qu'il s'est creusés durant de longs siècles. A ces bruits solitaires dans Tespace succôdeiit les accents hâtés et pesants des KûheretiS expression nomade d'un plaisir sans gaieté, d'une joie des montagnes. Le$ chants cessent ; Thomme s'éloigne ; les cloches ont passé les mélèzes ; on n'entend plus que le choc dès caillotit roulants, et la chute interrompue des arbres qtife le terrent pousse vers les vallées. Le vent apporte ou recule ces sons alpestres ; et, quand il les perd, tout paraît froid, immobile et mort. C*est le domaine de l'homme qui n'a pas d'empressement. Il feort du toit bas et larçe, que les lourdes pierres assurent contre les tempêtes ; si le soleil est bHilârit, si le vent est fort, si îe tonherrè roulé sous ses'piéds^ il ne le sait pas. Il marche du cAté où les vaches dolvertt être, elles y sont ; il les appelle, elles se rassemblent, elles s'approchent successivement, et il retourne avec la même lenteur, chargé de ce lait destiné aux plaines qu'il ne connaîtra pas. Les vaches s'arrêletit, elles ruminent; il n'y a plus de mouvement visible, il n'y a pluô d'hommiès. L'ailr est froid, le vent a cessé avec là lumière du soir; il né reste que la lueur des neiges antiques j et la chtite des eaux dont le bruissement sauvage^ eh s'élëvaut des abtmeSj semblé ajoute!* à la permanence silencieuse des hautes cinies, et des glaciers j et de fe nuit (6)-,

* Kûher en allemand, Armailli en roman, homme qui condtiit les vaches aux montagnes, qui passe la saison entière dans les pâturages élevés , et y fait dés ïroniages. JSîi général, les Àrmaillis restent ainsi quatre ou cincj nioîs dans les fiantes Alpes, entléremejrtt séparés des femmes» et souvent même des autrpf^ hommes

Ur OBERMANN.

Lyon, il mai, VI.

Ce que peut avoir de séduisant la multitude de rapports qui lient chaque individu à son espèce et à Funivers, cette attente expansive que donne à un cœur jeupe tout un monde à expérimenter, ce dehors inconnu et fantastique, ce prestige est décoloré, fugitif, évanoui. Ce monde terrestre offert à Faction de mon être est devenu aride et nu : j'y cherchais la vie de l'âme, il\ne la contient pas.

J'ai vu la vallée doucement éclairée dans l'ombre, sous le voile humide, charme vaporeux du matin; elle était belle. Je l'ai vue changer et se flétrir : l'astre qui consume a passé sur elle ; il l'a embrasée, il l'a fatiguée de lumière; il l'a laissée sèche, vieillie et d'une stérilité pénible à voir. Ainsi s'est levé lentement, ainsi s'est dissipé le voile heureux de nos jours. Il n'y a plus de ces demi-ténèbres, de ces espaces cachés qui plaisent tant à pénétrer. Il n'y a plus de clartés douteuses où se puissent reposer mes yeux. Tout est aride et fatigant, comme le sable qui brûle sons le del de Sahara ; toutes les choses, delà vie, dépouillées de ce revêtement, présentent, dans une vérité rebutante, le savant et triste mécanisme de leur squelette découvert. Leurs mouvements continus, nécessaires, irrésistibles, m'entraînent sans m'intéresser, et m'agitent sans me faire vivre.

Voilà plusieurs années que le mal menace, se prépare, se décide, se fixe. Si le malheur, du moins, ne vient pas rompre cet uniforme ennui, il faudra que tout cela finisse.

Lyon, 14 mai, VI.

J'étais près de la Saône, derrière le long mur où nous marchions autrefois ensemble, lorsque nous parlions de Tinian au sortir de l'enfance, que nous aspirions au bonheur, que nous avions l'intention de vivre. Je considérais cette rivière qui coulait de riiéme qu'alors, et ce ciel d'automne, aussi tranquille, aussi beau que dans ces temps-là, dont il ne subsiste plus rien. Une voiture venait; je me retirai insensiblement, et je continuai à marcher, les yeux occupés des feuilles jaunies que le vent promenait sur l'herbe sèche et dans la poussière du chemin. La voiture s'arrêta; madame Del... était seule avec sa fille âgée de six ans. Je montai, et j'allai jusqu'à sa campagne, où je ne voulus pas entrer. Vous savez que madame Del..; n'a pas vingt-cinq ans, et qu'elle est bien changée : mais •elle parle avec la m%me grâce simple et parfaite ; ses yeux ont une expression plus douloureuse et non moins belle. Wous n'avons rien dit de son mari ; vous vous rappelez qu'il a trente ans de plus qu'elle, et que c'est une sorte de financier foît instruit quand il s'agit de l'or, mais nul dans tout le reste, Feinmç infortunée ! Voilà une vie perdue; et le sort semblait la lui promettre si heureuse! Que lui manquait-il pour mériter le bonheur, et pour faire le bonheur d'un autre? Quel esprit! quelle âme! quelle pureté d'intention ! Tout cela est inutile. Il y a bientôt cinq ans que je ne l'avais vue. Elle renvoyait sa voiture à la Yille : je me fis descendre auprès de l'endroit où elle m'avait rencontré; j'y restai fort tard.

Comme j'allais rentrer, un homme âgé, faible, et qui paraissait abattu par la misère, s'approcha de moi en me regardant beaucoup ; il me nomma, et me demanda quel-

ques secours. Je ne sus pas le reconnaître pour le moment; mais ensuite je fus accablé en me rappelant que ce ne pouvait être que ce professeur de troisième^ si laborieux et si bon. Je me suis informé ce matin ; mais je ne sais si je pourrai découvrir le triste grenier où, sans doute, il passe ses derniers jours. L'infortuné aura cru que je ne voulais pas le reconnaître. Si je le trouve, il faut qu'il ait une chambre et quelques livres qui lui rendent ses habitudes : il me semble qu'il y voit encore bien. Je ne sais ce que je dois lui promettre de votre part ; marquez-le-moi : il ne s'agit pas d'un moment, mais du reste de sa vie. Je ne ferai rien sans savoir vos intentions.

J'avais passé plus d'une heure, je crois, à hésiter de quel côté j'irais pour marcher un peu. Quoique cet endroit fût plus loin de ma demeure, j'y fus entraîné; apparemment c'était parle besoin d'une trisjtesse qui pût convenir à celle dont j'étais déjà rempli.

J'aurais volontiers affirmé que je ne la reverrais jamais. C'était une chose bien résolue, et cependant... Son idée, . quoique affaiblie par le découragement, par le temps, par l'affaiblissement même de ma confiance en un genre d'affections trop trompées ou trop inutiles, son idée se trouvait liée aux sentiments de mon existence et de ma durée au milieu des choses. Je la voyais en moi, mais conmie le souvenir ineffaçable d'un songe passé, comme ces idées de bonheur dont on garde l'empreinte, et qui ne sont plus de mon âge.

Car je suis un homme fait. Les dégoûts m'ont mûh : grâce à ma destinée, je n'ai d'autre maître que ce peu de raison qu'on reçoit d'en haut sans savoir pourquoi. Je no suis point sous le joug des passions; les désirs ne m'égarent pas; la volupté ne me corrompra pas. J'ai laissé là toutes ces futilités des âmes fortes : je n'aurai point le ridicule de jouir des choses romanesques dont on doit

LETTRE KL. i51

revenir, ou d'être dupe d'uri beau sentiment. Je me sens en ëtdt de voir avec indifféi*ence un site si heureux, un beau ciel, une action vertueuse, une scène touchante ; et^ si j'y mettais assez d'importance, je pourrais, comme rhomme du meilleur ton, bâiller toujours en souriant toujours, m'amuser consumé de chagrins, et mourir d' ennui avee beaucoup de calme et de dignité.

Dans lé premier moment, j'ai été surpris de la voir, et

' maintenant je le suis encore^ parce que je ne vdis paè à quoi cela peut mener. Hais quelle nécessité y a<t-il que cela mène à quelque chose? Que d'incidents isolés dans

. le cours du monde, ou qui n'ont pas de résultats que ndiis puissions connaître ! Je ne parviens pas à me défaire, de cette sorte d'instinct qili cherche une suite et des cdnsemences à chaque chose, surtout à celles que le hasard amène. Je veux toujours y voir et l'effet d'une intention; et un moyen de la nécessité. Je m'amuse de ce smgulier penchant : il nous a fourni plus d'une occasion de rire ensemble ; et, dans ce moment-ci, je ne le trouve point du tout incoitimode.

11 est certain que, si j'avais su la rencontrer, je n'aurais pas été de ce côté : je crois pourtant que j'aurais eu tort. Un rêveur doit tout voir, et un rêveur n'a malheureusement pas grand'chose à craindre. Faudrait-il d'ailleurs éviter tout ce qui tient à la vie de l'âme, et tout ce qui l'avertit de ses pertes? le pourrait-on? Une odeur, un son, un trait de lumière me diront de même qu'il y a autre chose dans la nature humaine que digérer et s'endormir. -Un mouvement de joie dans le cœur du malheu-, reux, ou le soupir de celui qui jouit, tout m'avertira de cette mystérieuse combinaison dont l'intelligence entretient et change sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matériaux qu'une idée éternelle arrange comme les figures d'une chose invisible, qu'elle roule

153 OBERMARN.

comme des dés, qu'elle calcule comme des nombres. Revenu sur le bord de la Saône, je me disais : L'œil est incompréhensible ! Non-Seulement il reçoit pour ainsi dire l'infini, mais il semble le reproduire. Il voit tout un monde ; et ce qu'il rend, ce qu'il peint, ce qu'il exprime est plus vaste encore. Une grâce qui entraîne tout, une éloquence douce et profonde, une expression plus étendue que les choses exprimées, l'harmonie qui fait le lien universel, tout cela est dans l'œil d'une femme. Tout cela, et plus encore, est dans la voix illimitée de celle qui sent. Lorsqu'elle parle, elle tire de l'oubli les affections et les idées; elle éveille l'âme de sa léthargie, elle l'entraîne et la conduit dans tout le domaine de la vie morale. Lorsqu'elle chante, il semble qu'elle agite les choses, qu'elle les déplace, qu'elle les forme, et qu'elle crée des sentiments nouveaux. La vie naturelle n'est plus la vie ordinaire : tout est romantique, animé, enivrant. Là, assise en repos, ou occupée d'autre chose, elle- nous emporte, elle nous précipite avec elle dans le monde immense ; et notre vie s'agrandit de ce mouvement sublime et cahne. Combien, alors, paraissent froids ces hommes qui se remuent tant pour de si petites choses ! dans quel néant ils nous retiennent, et qu'il est fatigant de vivre parmi des êtres turbulents et muets!

Mais quand tous les efforts, tous les talents,, tous les succès, et tous les dons du hasard ont formé un visage admirable, un corps parfait, une manière finie, une âme grande, un cœur délicat, un esprit étendu, il ne faut qu'un jour pour que l'ennui et le découragement commencent atout anéantir dans le vide d'un cloître, dans les dégoûts d'un mariage trompeur, dans la nullité d'une vie fastidieuse.

Je veux continuer à la voir. Elle n'attend plus rien, nous serons bien ensemble. Elle ne sera pas surprise que je

sois consumé d'ennui, et je n'ai pas à craindre d'ajouter au sie,n. Notre situation est fixe, et tellement, que je ne changerai pas la mienne en allant chez elle dès qu'elle aura quitté la campagne.

Je me figure déjà avec quelle grâce riante et fatiguée elle reçoit une société qui l'excède, et avec quelle impatience elle attend le lendemain des jours de plaisir.

Je vois tous les jours à peu près les mêmes ennuis. Les concerts, les soirées, tous ces passe-temps sont le travail des prétendus heureux ; il leur est à charge, comme celui de la vigne Test à l'homme de journée, et davantage : il ne porte pas avec lui sa consolation, il ne produit rien.

LETTRE XLL

Lyon, 18 mai, VL

On dirait que le sort s'attache à ramener l'homme sous la chaîne qu'il a voulu secouer malgré le sort. Que m'a-t-il servi de tout quitter pour chercher une vie plus libre? Sr j'ai vu des choses selon ma nature, ce ne fut qu'en passant, sans en jouir, «t comme pour redoubler en moi l'impatience de les posséder.

Je ne suis point l'esclave des passions, je suis plus malheureux : leur vanité ne me trompera point; mais enfin ne faut-il pas que la vie soit remphe par quelque chose? Quand l'existence est vide, peut-elle satisfaire? Si la vie du cœur n'est qu'un néant agité, ne vaut-il pas mieux la laisser pour un néant plus tranquille? Il me semble que l'intelligence cherche un résultat; je voudrais que l'on me dît quel est celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entraîne mes heures : je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur moi, seules et lentes, sans désirs, sans illusions, sans but. Si je ne puis con-

naître de la vie que ses misères, est-ce un bien de l'avoir reçue: est-ce une sagesse de la conserver?

Vous ne pensez pas que, trop faible contre les maux de l'humanité, je n*ose même en soutenir la crainte : vous me connaissez mieux. Ce n'est point dans le malheur que je songerais à rejeter la vie. La résistance éveille Tâme et lui donne une attitude plus flère ; l'on se retrouve enfin quand il faut lutter contre de grandes douleurs ; on peut se plaire dans son énergie, on a du moins quelque chose à faire. Mais ce .sont les embarras, les ennuis, les contraintes, l'insipidité de la vie, qui me fatiguent et me rebutent. L'homme passionné peut se résoudre à souffrir, puisqu'il prétend jouir un jour; mais quelle considération peut soutenir l'homme qui n'attend rien? Je suis las de mener une vie si vaine. Il est vrai que je pourrais prendre patience encore ; mais ma vie passe sans que je fasse rien d'utile, et sans que je jouisse, sans espoir, comnae sans paix. Pensez-vous qu'avec une âme indomptable tout cela puisse durer de longues années?

Je croirais qu'il y a aussi une raison des choses physiques, et que la nécessité elle-même a une marche suivie^ une sorte de un que l'intelligence peut pressentir. Je me demande quelquefois où me conduira cette contrainte qui m'enchaîne à l'ennui, cette apathie d'où Je ne puis jamais sortir; cet ordre de choses nul et insipide dont je ne saurais me débarrasser, où tout manque, diffère, s'éloigne; où toute probabilité s'évanouit; où l'effort est détourné; où tout changement avorte; où l'attente est toujours trompée, même celle d'un malheur du moins énergique; où l'on dirait qu'une volonté ennemie s'attache à me retenir dans un état de suspension et d'entraves,, à me leurrer par des choses vagues et des espérances évasives, afin de consumer ma durée entière sans qu'elle ait rien atteint, rien produit, rien possédé.

Je revois le triste souvenir des longues années perdues. J*observe comment cet avenir, qui séduit toujours, change et s'amoindrit en s'approchant. Frappé d'un souffle de mort à la lueur funèbre du présent, il se décolore dès rinstaut où Ton ^eut jouir; et, laissant derrière lui les séductions qui le masquaient et le prestige déjà vieilli, il passe seul, abandonné, traînant avec pesanteur son sceptrç épuisé et hideux, comme s'il insultait à la fatigue que donne le glissement sinistre de sa chaîne étemelle. Lorsque je pressens cet espace désenchanté où vont traîner les restes de ma jeunesse et de ma vie, lorsque ma pensée cherche à suivre d'avance la pente uniforme où tout coule et se perd, que trouvez-vous que je puisse attendre à son terme, et qui pourrait me cacher Tabîme où tout cela va finir? Ne faudra-t-il pas bien que, las et rebuté, quand je suis assuré de ne pouvoir rien, je cherche au moins du repos? et quand une force inévitable pèse sur moi sans relâche, comment reposerai-je, si ce n'est en me précipitant moi-même?

Il faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie relative est retranchée du cours du monde, pourquoi végéter longtemps encore inutile au monde et fatigant à moi-même? Pour le vain instinct d'exister ! pour respirer et avancer en âge ! pour m'éveiller amèrement quand tout repose, et chercher les ténèbres quand la terre fleurit ; pour n'avoir que le besoin des désirs, et n^ connaître que le songe de l'existence; pour rester déplacé, isolé sur la scène des afflictions humaines, quand nul n'est heureux par moi, quand je n'ai que l'idée du rôle d'un homme ; pour tenir à une vie perdue, lâche esclave, que la vie repousse et qui s'attache à son ombre, avide de l'existence, comme si l'existence réelle lui était laissée, et voulant être misérablement faute d'oser n'être dIus^

156 OBERHANR.

Que me feront les sophismes d'une philosophie douce et flatteuse, vain déguisement d'un instinct pusillanime, vaine sagesse des patients qui perpétue les maux si bien supporta, et qui légitime notre servitude par une nécessité imaginaire?

Attendez, me dira-t-on ; le mal moral s'épuise par sa durée même : attendez; les temps changeront, et voas serez satisfait; ou s'ils restent semblables, vous serez changé vous-même. En usant du présent tel qu'il est, vous aurez affaibli le sentiment trop impétueux d'un avenir meilleur; et quand vous aurez toléré la vie, elle deviendra bonne à votre cœur plus tranquille. — Une passion cesse, une perte s'oublie, un malheur se répare : moi je n'ai point de passions, je ne plains ni perte ni malheur, rien qui puisse cesser, qui puisse être oublié, qui puisse être réparé. Une passion nouvelle peut distraire de celle qui vieillit ; mais où trouverai-je un aliment pour mon cœur quand il aura perdu cette soif qui le consume? n désire tout, il veut tout, il contient tout. Que mettre à la place de cet infini qu'exige ma pensée? Les regrets s'oublient, d'autres biens les effacent; mais quels biens pourront tromper des regrets universels? Tout ce qui est propre à la nature humaine appartient à mon être ; il a voulu s'en nourrir selon sa nature, il s'est épuisé sur une ombre impalpable : savez-vous quelque bien qui console du regret du monde? Si mon malheur est dans le néant de ma vie, le temps calmera-t-il des maux que le temps aggrave, et dois-je espérer qu'ils cessent, quand c'est par leur durée même qu'ils sont intolérables? — Attendez, des temps meilleurs produiront peut-être ce que semble vous interdire votre destinée présente. — Hommes d un jour, qui projetez en vieillissant, et qui raisonnez pour un avenir reculé quand la mort est sur vos pas, en rêvant des illusions consolantes dans Tinsiabilité des choses.

n'en sentirez-vous jamais le cours rapide? ne verrez-vous point que votre vie s*endort en se balançant^ et que cette vicissitude qui soutient votre cœur trompé ne Tagite que pour réteindre dans une secousse dernière et prochaine ? Si la vie de Thomme était perpétuelle, si- seulement elle était plus longue, si seulement elle restait semblable jusque près de sa dernière heure, alors Tespérance pourrait me séduire, et j'attendrais peut-être ce qui du moins serait possible. Mais y a-t-il quelque permanence dans la vie? Le jour futur peut-il avoir les besoins du jour présent, et ce qu'il fallait aujourd'hui sera-t-il bon demain? Notre cœur change plus rapidement que les saisons annuelles; leurs vicissitudes souffrent du moins quelque constance^ puisqu'elles se répètent dans l'étendue des siècles. Mais nos jours, que rien ne renouvelle, n'ont pas deux heures qui puissent être semblables : leurs saisons, qui ne se réparent pas, ont chacune leurs besoins; s'il en est une qui ait perdu ce qui lui était propre, elle Fa perdu sans retour, et nul autre âge ne saurait posséder ce que l'âge puissant n'a pas atteint. — C'est le propre de l'insensé de prétendre lutter contre la nécessité. Le sage reçoit les choses telles que la destinée les donne; il ne s'attache qu'à les considérer sous les rapports qui peuvent les lui rendre heureuses : sans s'inquiéter inutilement dans quelles voies il erre sur ce globe, il sait posséder, è chaque gîte qui marque sa course, et les douceurs de convenances et la sécurité du repos ; et devant sitôt trouver le terme de sa marche, il va sans effort, il s'égare même sans inquiétude. Que lui servirait de vouloir davantage, de résister à la force du monde et de chercher à éviter des chaînes et une ruine inévitable? Nul individu ne saurait arrêter le cours universel, et rien n'est plus vain que la plainte des maux attachés nécessairement à notre nature. — Si tout est nécessaire, que prétendez-

VOUS opposer à mes ennuis? Pourquoi l€i3 blâmer? puis-je sentir autrement? Si, au contraire, notre sort particulier est dans nos mains, si l'homme peut choisir et vouloir, il existera pour lui des obstacles qu'il ne saurait vaincre et des misères auxquelles il ne pourra soustraire sa vie; mais tout l'effort du genre humain ne pourrait faire plus . contre lui que de l'anéantir. Celui-là seul peut être soumis à tout ce qui veut absolument vivre ; mais celui qui ne prétend h rien ne peut être soumis à rien. Vous exigez que je me résigne à des maux inévitables; je le veux bien aussi ; mais quand je consens à tout quitter, il n'y a plus pour moi de maux inévitables.

les biens nombreux qui restent à l'homme dans le malheur même ne sauraient me réunir. Il y a plus de biens que de mau^i^ ; cela est vrai dans le sens absolu, et pourtant ce serait s'abuser étrangement que de compter ainsi. Un seul mal c[ue nous ne pouvons oublier anéantit l'effet de vingt biens dont nous paraissons jouir; et, malgré les promesses du raisonnement, il est beaucoup de maux que l'on ne saurait cesser de sentir qu'avec des efforts et du temps, si du moins l'on n'est sectaire et un peu fanatique. Le temps, il est vrai, dissipe ces maux, et la résistance du sage les use plus vite encore ; niais l'industrieuse imagination des autres hommes les a tellement multipliés, qu'ils seront toujours remplacés avant leur terme : et comme les biens passent ainsi que les douleurs, y eût-il dans l'homme dix plaisirs pour une seule peine, si l'amertume d'une seule peine corrompt cent plaisirs •pendant toute sa durée, la vie sera au moins indifférente et inutile à qu^ n'a plus d'illusions. Le mal reste, le bien n'est plus : par quel prestige, pour quelle fin porterais-je la vie? Le dénoûment est connu; qu'y a-t-il à faire encore? La perte vraiment irréparable est celle des désirs.

Je sais qu'un penchant naturel attache l'homme à la

vie; mais c'est en quelque sorte un instinct d'habitude, il ne prouve nullement que la vie soit bonne. L'être, par cela qu'il existe, doit tenir à l'existence ; la raison seule peut lui faire voir le néant sans effroi. Il est remarquable que l'homme, dont la raison affecte tant de mépriser l'instinct, s'autorise de ce qu'il a de plus aveugle pour justifier les sophismes de cette même raison.

On objectera que l'impatience habituelle tient à l'impétuosité des passions, et que le vieillard s'attache à la vie à mesure que l'âge le calme et l'éclairé. Je ne veux pas exa-. miner en ce moment si la raison de l'homme qui s'éteint vaut plus que celle de l'homme dans sa force; si chaque âge n'a pas sa manière de sentir convenable alors, et déplacée dans d'autres temps ; si enfin nos institutions stériles, si nos vertus de vieillards^ ouvrage de la caducité, du moins dans leur principe, prouvent solidement eh faveur de l'âge refroidi. Je répondrais seulement : Toute chose mélangée est regrettée au moment de sa perte ; une perte sans retour n'est jamais vue froidement après une longue possession : notre imagination, que nous voyons toujours dans la vie abandonner un bien dès qu'il est acquis, pour fixer nos efforts sur celui qui nous reste à acquérir, ne s'arrête dans ce qui finit que sur le bien qui nous est enlevé, et non sur le mal dont nous sommes délivrés.

Ce n'est pas ainsi que l'on doit estimer la valeur de la vie effective pour la plupart des hommes. Mais chaque jour de cette existence dont ils espèrent sans cesse, »demândez-leur si le moment présenties satisfait, les mécontente, ou leur est indifférent ; vos résultats seront sûrs alors. Toute autre estimation n'est qu'un moyen de s'en imposer à soi-même; et je veux mettre une vérité claire . et simple à la place des idées confuses et des sophismes rebattus.

L'on me dira sérieusement : Arrêtez vos désirs; bornez ces besoins trop avides ; mettez vos afîections dans les choses faciles. Pourquoi chercher ce que les circonstances éloignent? Pourquoi exiger ce dont les hommes se passent si bien? Pourquoi vouloir des choses utiles? tant d'autres n'y pensent même pas ! Pourquoi vous plaindre des douleurs publiques? Voyez- vous qu'elles troublent le sommeil d'un seul heureux? Que servent ces pensers d'une âme forte, et cet instinct des choses subUmes? Ne sauriezvous rêver la perfection sans y prétendre amener la foule qui s'en rit, tout en gémissant ; et vous faut-il, pour Jouir de votre vie, une existence grande ou simple, des circonstances énergiques, des Ueux choisis, des hommes et des choses selon votre cœur? Tout est bon à l'homme, pourvu qu'il existe; et partout où il peut vivre, il peut vivre content. S'il a une bonne réputation, quelques connaissances qui lui veuillent du bien, une maison et de quoi se présenter dans le monde, que lui faut-il davantage? — Certes, je' n'ai rien à répondre à ces conseils qu'un homme mûr me donnerait, et je les crois très-bons, en effet, pour ceux qui les trouvent tels.

Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence à me lasser de mon impatience même. Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe volontiers à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit; ce sentiment me repose et me console, c'est l'instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin des ténèbres? pourquoi la lumière m'estelle pénible? Ils le sauront un jour; quand ils auront changé, quand je ne serai plus.

Quand vous ne serez plus !... Méditez-vous un crime? — Si, fatigué des maux de la vie, et surtout désabusé de ses biens, déjà suspendu sur l'abîme, marqué pour le moment suprême, retenu par l'ami, accusé par le mo-

raliste, condamné par ma patrie, coupable aux yeux de Thomme social, j'avais à répondre à ses efforts, à ses reproches, /Voici, ce me semble, ce que je pourrais dire :

J'ai tout examiné, tout connu; si je n'ai pas tout éprouvé, j*ai du moins tout pressenti. Vos douleurs ont flétri mon âme; elles sont intolérables parce qu'elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires, fugitifs, un jour suffit pour les connaître et les quitter. J'ai cherché en moi le bonheur, mais sans fanatisme; j'ai vu qu'il n'était pas fait pour l'homme seul : je le proposai à ceux qui m'environnaient, ils n'avaient pas le loisir d'y songer. J'interrogeai la multitude que flétrit la misère, et les privilégiés que l'ennui opprime; ils m'ont dit : Nous souffrons aujourd'hui, mais nous jouirons demain. Pour moi, je sais que le jour qui se prépare va marcher sur la trace du jour qui s'écoule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux; mais moi, fatigué de ce qui peut égarer l'espoir, sans attente et presque sans désir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l'homme qui descend dans la tombe; qu'elle s'ouvre donc pour moi : reculerais-je le terme quand il est déjà atteint? La nature offre des illusions à croire et à aimer; elle ne lève le voile qu'au moment marqué pour la mort : elle ne l'a pias levé pour vous, vivez; elle l'a levé pour moi, ma vie n'est déjà plus.

Il se peut que le vrai bien de l'homme soit son indépendance morale, et que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans des situations multipliées; que tout devienne songe hors de lui, et que la paix soit dans le cœur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se reposera la pensée désabusée? Que faire dans la vie quand on est indifférent à tout ce qu'elle renferme? Quand la passion de toutes choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos cœurs, le charme abandonne nos désirs détrompés, et l'irrémédiable ennui

162 OBERNANIf.

naît de ces cendres refroidies. Funèbre, sinistre, il absorbe tout espoir, il règne sur les ruines, il dévore, il éteint ; d'un effort invincible, il creuse notre tombe» asile qui donnera du moins le repos par Toubli, le calme dans le néant.

Sans les désirs, que faire de la vie? Végéter stupidement ; se traîner sur la trace inanimée des soins et des affaires ; ramper énervé dans la bassesse de Tesclave ou la nullité de la foule; penser sans servir Tordre universel; sentir sans vivre ! Ainsi, jouet lamentable d une destinée que rien n'explique, l'homme abandonnera sa vie aux hasards et des choses et des temps. Ainsi, trompé par l'opposition de ses vœux, de sa raison, de ses lois, de sa nature, if se hâte d'un pas riant et plein d'audace vers la nuit sépulcrale. L'œil ardent, mais inquiet au milieu des fantômes, et le cœur chargé de douleurs, il cherche et s'égare, il végète et s'endort.

Harmonie du monde, rêve sublime ! Fin morale, reconnaissance sociale, lois, devoirs ; mots sacrés parmi les hommes ! je ne puis vous braver qu'aux yeux de la foule trompée.

A la vérité, j'abandonne des amis que je vais affliger, ma patrie dont je n'ai point assez payé les bienfaits, tous les hommes que je devais servir : ce sont des regrets et non pas des remords. Qui, plus que moi, pourra sentir le prix de l'union, l'autorité des devoirs, le bonheur d'être utile? J'espérais faire quelque bien : ce fut le plus flatteur, le. plus insensé de mes rêves. Dans la perpétuelle incertitude d'une existence toujours agitée, précaire, asservie, vous suivez tous, aveugles et dociles, la trace battue de Tordre étabh ; abandonnant ainsi votre vie à vos habitudes, et la perdant sans peine comme vous perdriez un jour. Je pourrais, entraîné de même par cette déviation universelle, laisser quelques bienfaits dans ces voies d'er-

LETTRE Xhh 165

reur ; mais ce bien, facile à tous, sera fait sans moi par les hommes bons. Il en est ; qu'ils ^rivent) et qu'utiles à quelque chose, ils se trouvent heureux. Pour moi, dans, cet abîme de maux, Je ne serai point consolé, je l'avoue, si je ne fais pas plus. Un infortuné près de moi sera peutêtre soulagé, cent mille gémiront; et moi, impuissant au miheu d'eux, je verrai sans cesse attribuer à la nature des choses les fruits amers de l'égarement humain, et se perpétuer, comme Foeuvre inévitable de la nécessité, ces misères où je crois sentir le caprice accidentel d'une perfectibilité qui s'essaye! Que l'on me condamne sévèrement, si je refuse le sacrifice d'une vie heureuse au bien gêné rai; mais lorsque, devant rester inutile, j'appelle un repos trop longtemps attendu, j'ai des regrets, je le répète, et non pas des remords.

Sous le poids d'un malheur passager, considérant la mobilité des impressions et des événements, sans doute je devrais attendre des jours plus favorables. Mais le mal qui pèse sur mes ans n'est point un mal passager. Ce vide dans lequel ils s'écoulent lentement, qui le remplira? Qui rendra des désirs à ma vie et une attente à ma volonté? C'est le bien lui-même que je trouve inutile ; fassent les hommes qviïi n'y ait plus que des maux à déplorer ! Durant l'orage, l'espoir soutient, et Ton s'affermit contre le danger parce qu'il peut finir; mais si le calme luimême vous fatigue, qu'espérez-vous alors? Si demain peut être bon, je veux bien attendre ; mais si ma destinée est telle que demain, ne pouvant être meilleur, puisse être pltis malheureux encore, je ne verrai pas ce jour funeste.

Si c'est un devoir réel d'achever la vie qui m'a été donnée, sans doute j'en braverai les misères; le temps rapide les entraînera bientôt. Quelque opprimés que puissent être nos jours, ils sont tolérables, puisqu'ils sont

164 OBERMAMN.

bornés. La mort et la vie sont en mon pouvoir; je ne tiens pas à Tune, je ne désire point l'autre : que la raison décide si j'ai le droit de choisir entre elles. ' C'est un crime, me dit-on, de déserter la vie. — Hais ces mêmes sophistes qui me défendent la mort m'exposent ou m'envoient à elle. Leurs innovations la multiplient autour de moi, leurs préceptes m'y conduisent, ou leurs lois me la donnent. C'est une gloire de renoncer à la vie quand elle est bonne, c'est une justice de tuer celui qui veut vivre ; et cette mort que l'on doit chercher quand on là redoute, ce serait un crime de s'y livrer quand on la désire! Sous cent prétextes, ou spécieux, ou ridicules, vous vous jouez de mon existence; moi seul je n'aurais plus de droits sur moi-même ! Quand j'aime la vie, je dois la mépriser; quand je suis heureux, vous m'envoyez mourir : et si je veux la mort, c'est alors que vous me la défendez ; vous m'imposez la vie quand je l'abhorre *- !

* Beccaria a dit d'excellentes choses contre la peine de mort; mais je ne saurais penser comme lui sur celles-ci. Il prétend que le citoyen *n'a^an^ pu aliéner que la partie de sa liberté la plus petite possible, n'a pu consentir à la perte de sa vie; il ajoute que, n'ayant pas le droit de se tuer luirmèmej il n'a pu céder à la cité le droit de le tuer.

Je crois qu'il importe de ne dire que des choses justes et incontestables, lorsqu'il s'agit des principes qui servent de base aux lois positives ou à la morale. Il y a du danger à appuyer les meilleures choses par des raisons seulement spécieuses; lorsqu'un jour l'illusion se trouve évanouie, la vérité même qu'elles paraissaient soutenir en est ébranlée. Les choses vraies ont leur raison réeUe ; il n'en faut pas chercher d'arbitraires. Si la législation morale et politique de l'antiquité n'avait été fondée que sur des principes évidents, sa puissance, moins persuasive, il est vrai, dans les premiers temps, et moins propre à faire des enthousiastes, fût restée inébranlable. Si l'on essayait maintenant de construire cet édifice que l'on n'a pas encore élevé, je conviens que peut-être il ne^ serait utile que quand les années l'auraient cimenté ; mais cette considération n'en détruit point la beauté, et ne dispense pas de l'entreprendre.

Obermann ne fait que douter, supposer, rêver; il pense et ne

Si je ne puis m'ôter la vie, je ne puis non plus m'exposer à une mort probable. Est-ce là cette prudence que vous demandez de vos sujets? Sur le champ de bataille, ils devraient calculer les probabilités avant de marcher à Tennemi, et vos héros sont tous des criminels. L'ordre que vous leur donnez ne les justifie point ; vous n avez pas le droit de les envoyer à la mort, s'ils n'ont pas eu le droit de consentir à y être envoyés. Une même démence autorise vos fureurs et dicte vos préceptes, et tant d'inconséquence pourrait justifier tant d'injustice !

Si je n'ai point sur moi-même ce droit de mort, qui Ta donné à la société? ai-je cédé ce que je n'avais point ? Quel principe social avez-vous inventé, qui m'explique comment un corps acquiert un pouvoir interne et réciproque que ses membres n'avaient pas,, et comment j'ai donné pour m'opprimer un droit que je n'avais pas même pour échapper à l'oppression? Dira-t-on que, si l'homme isolé jouit de ce droit naturel, il l'aliène en devenant membre de la société? Mais ce droit est inaliénable par sa nature, et nul ne saurait faire une convention qui lui ôte tout pouvoir de la rompre quand on la fera servir à son préjudice. On a prouvé, avant moi, que l'homme n'a pas le droit de renoncer à sa liberté, ou, en d'autres ter-

raîsonne guère; il examine, et ne décide pas, n'établit pas. Ce qu'il dit n'est rien, si l'on veut, mais peut mener à quelque chose. Si, dans sa manière indépendante et sans système, il suit pourtant quelque principe, c'est surtout celui de chercher à ne dire que des Tentés en faveur de la vérité même, de ne rien admettre que tous les temps ne fussent avouer, de ne pas confondre la bonté de l'intention avec la justesse des preuves, et de ne pas croire qu'il soit indifférent par quelle voie l'on persuade les meilleures choses. L'histoire de tant de sectes religieuses et politiques a prouvé que les moyens expéditifs ne produisent que l'ouvrage d'un jour. Cette manière de voir m'a paru d'une grande importance, et c'est principa. lement à cause d'elle que je publie ces lettres, si vides sous d'autres rapports, et si vagues.

mes, de cesser d*être homme-: comment perdrait-il le droit le plus essentiel, le plus sûr, le plus irrésistible de cette même liberté, le seul qui garantisse son indépendance, et qui lui reste toujours contre le malheur? Jusques à quand de palpables absurdités asserviront-elles les hommes ?

Si ce pouvait être un crime d'abandonner la vie, c'est vous que j'accuserais, vous dont les innovations funestes m'ont conduit à vouloir la mort, que sans vous j'eusse éloignée; celte mort, perte universelle que rien ne répare, triste et dernier refuge que même vous osez m'interdire, comme s'il vous restait quelque prise sur ma dernière heure, et qije là aussi les formes de votre législation pussent limiter des droits placés hors du monde qu'elle gouverne. Opprimez ma vie, la loi est souvent aussi le droit le plus fort; mais la mort est la borne que je veux poser à votre pouvoir. Ailleurs vous commanderez, ici il faut prouver.

Dites-moi clairement, sans vos détours habituels, sans cette vaine éloquence des mots qui ne me trompera pas, sans ces grands noms mal entendus de force, de vertu, d'ordre étemel, de destination morale; dites-moi simplement si les lois de la société sont faites pour le monde actuel et visible, ou pour une vie future, éloignée de nous? Si elles sont faites pour le monde positif, dites-moi comment des lois relatives à un ordre de choses peuvent m'obliger quand cet ordre n est plus; comment ce qui règle la vie peut s'étendre au delà; comment ce mode selon, lequel nous avons déterminé nos rapports peut subsister quand ces rapports ont fini; et comment j'ai pu jamais consentir que nos conventions me retinssent qiiand je n'en voudrais plus? Quel est le fondement, je veux dire le prétexte, de vos lois? N'ont-elles pas promis le bonheur de tous? Quand je veux la mort, apparemment je ne me

sens pas heureux. Le pacte qui m'opprime d(ût-il être irrévocable? Un engagement onéreux dans les choses particulières de la vie peut trouver au moins des compensations, et on vpeut sacrifier un avantage quand il nous reste la faculté d'en posséder d'autres ; mais l'abnégation totale peut-elle entrer dans l'idée d'un homme qui conserve quelque notion de droit et de vérité? Toute société est fondée sur une réunion de facultés, un échange de services; mais quand je nuis à la société, ne refuse-t-elle pas de me protéger? Si donc elle ne fait rien pour moi, ou si elle fait beaucoup contre moi, j'ai aussi le droit de refiiser de la servir. Notre pacte ne lui convient plus, elle le rompt ; il ne me convient plus, je le romps aussi : je ne me révolte pas, je sors.

C'est un dernier effort de votre tyrannie jalouse. Trop de victimes vous échapperaient; trop de preuves delà misère publique s'élèveraient contre le vain bruit de vos promesses, et découvriraient vos codes astucieux dans leur nudité aride et leur corruption financière. J'étais simple de vous parler de justice ! j'ai vu le sourire de la pitié dans votre regard paternel. Il me dit que c'est la force et l'intérêt qui mènent les hommes. Vous l'avez voulu ; eh bien! commentvotreloisera-t-elle maintenue? Qui punira-t-elle de son infraction? Atteindra-t-elle celui qui n'est plus? Vengera-t-elle sur les siens un effort méprisé? Quelle démence inutile! Multipliez nos misères, il le faut pour les grandes choses que vous projetez, il le faut pour le genre de gloire que vous cherchez ; asservissez, tourmentez, mais du moins ayez un but ; soyez iniques et froidement atroces, mais du moins ne le soyez pas en vain. Quelle dérision, qu'une loi de servitude qui ne sera ni obéie ni vengée î

Où votre force finit, vos impostures commencent; tant il est nécessaire à votre empire que vous ne ces-

168 OBERHANN

siez pas . de vous jouer des hommes ! C'est la nature, c'est rintelligence suprême qui veulent que je plie ma tête sous le joug insultant et lourd. Elles veulent que je m*attache à ma chaîne, et que je la traîne docilement, jusqu'à l'instant où il vous plaira de la briser sur ma tête. Quoi que vous fassiez, un Dieu vous hvre ma vie, et Tordre du monde serait interverti si votre esclave échappait.

L'Éternel m'a donné Fexistence et m'a chargé de mon rôle, dites-vous, dansTharmonie de ses œuvres ; je.dois le remplir jusqu'à la fin, et je n'ai pas le droit de me soustraire à son empire. — Vous oubUez trop tôt l'âme que vous m'avez donnée. Ce corps terrestre n est que poussière, ne vous en souvient-il plus? Mais mon intelligence, souffle impérissable émané de l'intelligence universelle, ne pourra jamais se soustraire à sa loi. Comment quitterais-je l'empire du maître de toutes choses? Je ne change que de lieu ; les lieux ne sont rien pour celui qui contient et gouverne tout. 11 ne m'a pas placé plus exclusivement sur la terre que dans la contrée où il m'a fait naître.

La nature veille à ma conservation ; je dois aussi me conserver pour obéir à ses lois, et puisqu'elle m'a donné la crainte de la mort, elle me défend de la chercher. — C'est une belle phrase; mais la nature me conserve ou m'immole à son gré: du moins le cours des choses n'a point en cela de loi connue. Lorsque je veux vivre, un gouffre s'entr'ouvre pour m'engloutir, la foudre descend me consumer. Si la nature m*ôte la vie qu'elle m'a fait aimer, je me l'Ote quand je ne l'aime plus; si elle m'arrache un bien, je rejette un mal; si elle livre mon existence au cours arbitraire des événements, je la quitte ou la conserve avec choix. Puisqu'elle m'a donné la faculté de vouloir et de choisir, j'en use dans la circonstance où

LETTRE XLL 169

j'ai à décider entre les plus grands intérêts ; et Je ne saurais comprendre que faire servir la liberté reçue d'elle à choisir ce qu'elle m'inspire, ce soit l'outrager. Ouvrage delà nature, j'interroge ses lois, j'y trouve ma liberté. Placé, dans l'ordre social, je réponds aux préceptes erronés des moralistes, et je rejette des lois que nul législateur n'avait le droit de faire.

Dans tout ce que n'interdit pas une loi supérieure et évidente, mon désir est n>a loi, puisqu'il est le signe de l'impulsion naturelle ; il est mon droit par cela seul qu'il est mon désir. La vie n'est pas bonne pour moi si, désabusé de ses biens, je n'ai plus d'elle que ses maux : elle m'est funeste alors; je la quitte, c'est le droit de l'être qui choisit et qui veut *.

Si j'ose prononcer où tant d'hommes ont douté, c'est d'après une conviction intime. Si ma décision se trouve conforme à mes besoins, elle n'est dictée du moins par aucune partialité ; si je suis égaré, j'ose affirmer que je ne suis pas coupable, ne concevant pas comment je pourrais l'être.

J'ai voulu savoir ce que je pouvais faire ; je ne dis point ce que je ferai. Je n'ai ni désespoir ni passion; il suffit à ma sécurité d'être certain que le poids inutile pourra être secoué quand il me pressera trop. Dés longtemps la vie me fatigue, et elle me fatigue tous les jours davantage; mais je pe suis point exaspéré. Je trouve aussi quelque répugnance à perdre irrévocablement mon être,

* Je sens combien cette lettre est propre à scandaliser. Je dois avertir que l'on verra dans la suite la manière de penser d'un autre âge sur la môme question. J'ai déjà lu le passage que j'indique : peut-être scandalisera-t-il autant que celui-ci ; mais il ne choquera que les mêmes personnes.

170 OBERMANfi.

S'il fallait choisir à Tinstant, ou de briser tous les liens, ou d*y rester nécessairement attaché pendant quarante ans encore, je crois que j'hésiterais peu ; mais je me hâte moins, parce que dans quelques mois je le pourrai comme aujourd'hui, et que les Alpes sont le seul lieu qui convienne à la manière dont je voudrais m'éteindre.

L|on, 29 mai, VI.

J'ai lu plusieurs fois votre lettre entière. Un intérêt trop vif Ta dictée. Je respecte l'amitié qui vous trompe; j'ai senti que je n'étais pas aussi seul que je le prétendais. Vous faites valoir ingénieusement des motifs très-louables ; mais croyez que, s'il y a beaucoup à dire à l'homme passionné que le désespoir entraîne, il n'y a. pas un mot solide à répondre à l'homme tranquille qui raisonna sa mort.

Ce n'est pas que j'aie rien décidé. L'ennui m'accable, le dégoût m'atterre. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de manger et de dormir! car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m'accable. Il faut que l'être organisé agisse, et qu'il agisse selon sa nature. Lui suffit-il d'être bien abrité, bien chaudement, bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné du murmure des eaux et du parfum des fleurs? Vous le retenez immobile : cette mol> lesse le fatigue, ces essences Timporlunent, ces aliments choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes : qu'il agisse, qu'il souffre même ; qu'il agisse, c'est jouir et vivre.

Cependant l'apathie m'est devenue comme naturelle ;

LETTBB ILII. 171

il semble que ridée d'une vie active m'effraye ou m'étonne. Les choses étroites me répugnent, et leur habitude m'attache. Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce que j'aime, ce que je veux; je gémis sans cause, je désire sans objets et je ne vois rien^ sinon que je ne suis pas à ma place.

Ce pouvoir que l'homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d'être, je l'envisage non pas comme l'objet d'un désir constant^ non pas comme celui d'une résolution irrévocable, mai? comme la consolation qui reste dans les m§ux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et de l'importunité.

Vous me rappelez le mot qui termine une lettre de milord Edottard, Je n'y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le principe ; mais la loi sans exception qui défend de quitter volontairement la vie ne m'en parait pas une conséquence.

La moralité de l'homme^ et son enthousiasme^ Tiiiquiétude de ses vœux, le besoin d'extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin n'est pas dans leà choses fugitives ; que son action n'est pas bornée aut spectres visibles ; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires et éternels ; que son affaire est de travailler à l'amélioration ou à la réparation du monde ; que sa des** tination est, en quelque sorte^ d'élaborer, de subtiliser,^ d*organiser, de donner à la matière plus d'énergie, aux êtres plus de puissance, mii organes plus de perfection, aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude, à l'ordre plus d'empire.

On le regarde comme l'agent de la nature, employé par elle à achever, à polir son ouvrage ; à mettre en œuvre les portions de la matière brute qui lui sont accessibles ; à soumettre aux lois de l'harmonie les composés

172 OBERHÂNN.

informas; à purifier les métaux, à embellir les plantes; à dégager ou combiner les principes; à changer les substances grossières en substances volatiles, et la matière inerte en manière active ; à rapprocher de lui les êtres moins avancés, et à s'élever et s'avancer lui-même vers le principe universel de feu, de lumière, d'ordre, d'harmonie, d'activité.

Dans cette hypothèse, l'homme qui est digne <fun aussi grand ministère, vainqueur des obstacles et des dégoûts, reste à son poste jusqu'au dernier moment. Je respecte cette constance ; mais il ne m*est pas prouvé que ce soit là son poste. Si Thomme survit à la mort apparente,-pourquoi, je le répète, son poste exclusif est-il plutôt sur la terre que dans la condition, dans le lieu où il est né? Si au contraire la mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il être chargé, si ce n'est d'une amélioration sociale ? Ses devoirs subsistent; mais, nécessairement bornés à la vie présente, ils ne peuvent ni l'obliger au delà, ni l'obliger de rester obligé. C'est dans l'ordre social qu'il doit contribuer à l'ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes. Sans doute l'homme de bien ne quittera pas la vie tant qu'il pourra y être utile : être utile et être heureux sont pour lui une même chose. S'il souffre, et qu'en même temps il fasse beaucoup de bien, il «st plus satisfait que mécontent. Hais quand le mal qu'il éprouve est plus grand que le bien qu'il opère, il peut tout quitter : il le devrait quand il est inutile et malheureux, s'il pouvait être assuré que, sous ces deux rapports, son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son consentement; s'il était encore forcé de la garder, quelle liberté lui resterait-il? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là : fsans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup pour être un peu utile, c'est une vertu qu'on peut

conseiller dans la vie, mais non un devoir qu'on puisse prescrire à celui qui s'en retire. Tant que vous usez des choses, c'est une vertu obligatoire ; à ces conditions, vous êtes membre de la cité : mais quand vous renoncez au pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu'entend-on d'ailleurs par être utile , en disant que chacun peut l'être ? Un cordonnier;, en faisant bien son métier, sauve à ses pratiques de? désagréments ; cependant je doute qu'un cordonnier très-malheureux soit en conscience obligé de ne mourir que de paralysie, afin de continuer à bien prendre la mesure du pied. Quand c'est ainsi que nous sommes utiles, il nous est bien permis de cesser de Têtre. L'homme est souvent admirable en supportant la vie; mais ce n'est pas à dire qu'il y soit toujours obligé.

n me semble que voilà beaucoup de mots pour une chose très-simple. Mais quelque simple, que je la trouve, ne pensez pas que je m'entête de cette idée, et que je mette plus d'importance à Facte volontaire qui peut terminer la vie qu'à un autfe acte de cette même vie. Je ne vois pas que mourir soit une si grande affaire; tant d'hommes meurent sans avoir le temps d'y penser, sans même le savoir ! Une mort volontaire doit être réfléchie sans doute, mais il en est de même de toutes les actions dont les conséquences ne sont pas bornées à l'instant présent.

Quand une situation devient probable , voyons aussitôt ce qu'elle pourra exiger de nous. Il est bon d'y avoir pensé d'avance, afin de ne pas se troubler dans l'alternative d'agir sans avoir délibéré, ou de perdre en délibérations l'occasion d'agir. Un homme qui, sans s'être fait des principes, se trouve seul avec une femme, ne se met pas à raisonner ses devoirs ; il commence par

manquer aux engagements les plus* saints : il y pensera

174 OBERNANN.

peut-être ensuite. Combien aussi d'actions héroïques n'eussent pas été faites s'il eût fallu, avant de hasarder sa TÎe, donner une heure à la discussion !

Je le répète, je n'ai point pris de résolution ; mais j'aime ji voir qu'une ressource infaillible pat elle-même, et dont l'idée peut souvent diminuer mon impatience, ne m'est pas interdite.

LETTRE ÎLIII.

Lyon, 30 mai, VI.

La Bruyère a dit : < Je ne haïrais pas d'être livré parla confiance à -une personne raisonnable et d'en être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours. Je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer; je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouterné par la raison. »

Moi, je vous dis que je voudrais être esclave afin d'être indépendant ; mais je ne le dis qu'à vous. Je ne sais si vous appeOerez cela une plaisanterie. Un homme chargé d'un rôle dans ce monde et qui peut faire céder les choses à sa volonté est sans doute plus libre qu'un esclave, ou du moins il a une vie plus satisfaisante, puisqu'il peut vivre selon sa pensée. Mais il y a des hommes entrave de toutes parts. S'ils font un mouvement, cette chaîne inextricable qui les enveloppe comme un filet les repousse dans leur nullité ; c'est un ressort qui réagit d'autant plus, qu'il est heurté avec plus de force. Que voulez-vous que fasse un pauvre homme ainsi embarrassé? Malgré sa liberté apparente, il ne peut pas p\ns produire au dehors des actes de sa vie que celui qui consume la sienne dans un cachot. Ceux qui ont trouvé à leur cage un côté faible, et dont le sort avait oublié de river les fers, s'attribuant

ce hasard heureux, viennent vous dire : Courage ! il faut entreprendre, il faut oser ; faites comme nous. Ils ne voient point que ce n'est pas eux qui ont fait. Je ne dis pas que le hasard produise les choses humaines ; mais je crois qu'elles sont conduites, au moins en partie, par une force étrangère à^'homme, et qu'il faut, pour réussir ^ un concours indépendant de notre'volonté.

S'il n'y av^it pas une force morale qui modifiât ce qile nous appelons les probabilités du hasard, le cours du monde serait dans une incertitude bien plus grande. Un calcul changerait plus souvent le sort d*un peuple ; toute destinée serait livrée à une supputation obscure : le monde serait autre, il n'aurait plus de lois, puisqu'elles n'auraient plus de suite. Qui n'en voit l'impossibilité ? Il y aurait contradiction ; des hommes bons deviendraient ' libres dans leurs projets.

S'il n'y a point une force générale qui entraîne toutes choses, quel singulier prestige empêche les hommes de voir avec effroi que, pour avoir des chandelles romaines, des cravates élastiques et des dragées de baptême, ils ont tout arrangé de manière qu'une seule faute ou un seul événement peut flétrir et corrompre toute une existence d'homme? Une femme, pour avoir oubhé l'avenir durant une minute, n'a plus dans cet avenir que neuf mois d'amères soUicitudes et une vie d'opprobre. L'odieux étourdi qui vient de tuer sa victime va le lendemain perdre à jamais sa santé en oubliant à son tour. Et vous ne voyez pas que cet état de choses, où un incident perd la vie morale, où un seul caprice enlève mille hommes, et que vous appelez l'édifice social, n'est qu'un amas de misères masquées et d'erreurs illusoires, et que vous êtes ces enfants qui pensent avoir des jouets d'un grand prix parce qu'ils sont couverts de papier doré. Vous dites tranquillement : c'est comme cela que le monde est fait.

176 OBERHANN.

Sans doute; et n'est-ce pas une preuve que nous ne sommes autre chose dans l'univers que des figures burlesques qu'un charlatan agite, oppose, promène en tous sens; fait rire, battre, pleurer, sauter, pour amuser... qui? je ne le sais pas. Hais c'est pour cela que je voudrais être esclave ; ma volonté serait soumise, et ma pensée serait libre. Au contraire, dans ma prétendue indépendance, il faudrait que je fisse selon ma pensée : cependant je ne le puis pas, et je ne saurais voir clairement pourquoi je ne le pourrais pas ; il s'ensuit que tout mon être est dans l'assujettissement, sans se résoudre à le souffrir.

Je ne sais pas bien ce que je veux. Heureux celui qui ne veut que faire ses affaires; il peut se montrer à luimême son but. Rien de grand (je le sens profondément), rien de ce qui est possible à l'homme et sublime selon sa pensée, n'est inaccessible à ma nature : et pourtant, je le sens de même, ma fin est manquée, ma vie est perdue, stérilisée ; elle est déjà frappée de mort ; son agitation est aussi vaine qu'immodérée ; elle est puissante, mais stérile, oisive et ardente au milieu du paisible et éternel travail des êtres. Je ne sais que vouloir; il faut donc que je veuille toutes choses : car enfin je ne puis trouver de repos quand je suis consumé de besoins, je ne puis m'arrêter à rien dans le vide. Je voudrais être heureux ! Mais quel homme aura le droit d'exiger le bonheur sur une terre ou presque tous s'épuisent tout entiers seulement à diminuer leurs misères?

Si je n'ai point la paix du bonheur, il me faut l'activité d'une vie forte. Certes, je ne veux pas me traîner de degrés en degrés, prendre place dans la société, avoir des supérieurs avoués pour tels, afin d'avoir des inférieurs à mépriser. Rien n'est burlesque comme cette hiérarchie des mépris qui descend selon des proportions très-exac-

tement nuancées, et embrasse tout FÉtat, depuis le prince soumis à Dieu seul, dit-il, jusqu'au plus pauvre décrotteurdu faubourg, soumis à la femme qui le loge la nuit sur de la paille usée. Un maître d'hôtel n'ose marcher dans l'appartement de monsieur ; mais, dès qu'il s'est retourné vers la cuisine, le voilà qui règne. Vous prendriez pour le dernier des hommes le marmiton qui tremble sous lui? Pas du tout: il commande durement à la femme pauvre qui vient emporter les ordures, et qui gagne quelques sous par sa protection. Le valet que l'on charge des commissions est homme de confiance; il domie lui-même ses commissions au valet dont la figure moins heureuse est laissé aux gros ouvrages ; et le mendiant qui a su se mettre en vogue accable de tout son génie le mendiant qui n'a pas d'ulcère.

Celui-là seul aura pleinement vécu qui passe sa vie entière dans^ la position à laqueBe son caractère le r<Hid propre; ou bien celui-là encore dont le génie embrasse les divers objets, que sa destinée conduit dans toutes les situations possibles à l'homme, et qui dans toutes sait être ce que sa situation demande. Dans les dangers, il est Morgan ; mdtre d'un peuple, il est Lycurgue ; chez des barbares, il est Odin; chez les Grecs, il est Alcibiade; dans le crédule Orient, il est Zerdust ; il vit dans la retraite comme Phaoclès; H gouverne comme Trajan; dans une terre sauvage, il s'affermit pour d'autres temps, il dompte •les caïmans, il traverse les fleuves à la nage, il poursuit le bouquetin sur les granits glacés, il allume sa pipe à la lave des volcans*; il détruit autour de son asile l'ours du Nord^ percé des flèches que lui-même a faites. Mais

* Ced a beaucoup de rapport à un fait rapporté dans l'Histoire ^ Voyages. Un Islandais a dit à un savant danois qu'il avait allumé plusieurs fois sa pipe à un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant près de deux années.

178 OBERHANS

rbomme doit si peu yivre, et la durée de ce qu'il laisse après lui a tant d'incertitude ! Si son cœur n'était pas avide, peut-être sa raison lui dirait-elle de vivre seulement sans douleurs, en donnant auprès de lui le bonheur à quelques anus dignes d'en jouir sans détruire son ouvrage.

Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience, et comme ils voient toutes choses d'un même œil, ils trouvent dans leur quiétude la paix et la dignité de la vie. Mais de grands obstacles s'opposent souvent à cette tranquille indifférence. Pour recevoir le présent comme il s'offre , et mépriser l'espoir ainsi que les craintes de l'avenir, il n'est qu'un moyen sûr, facile et simple, c'est d'éloigner de son idée cet avenir dont la pensée agite toujours, puisqu'elle est toujours incertaine.

Pour n'avoir ni craintes ni désirs, il faut tout abandonner à l'événement comme à une sorte de nécessité, jouir ou souffrir selon qu'il arrive, et l'heure suivante dût-elle amener la mort, n'en pas user moins paisiblement de l'instant préseiit. Une âme ferme, habituée à des considérations élevées, peut parvenir à l'indifférence du sage sur ce que les hommes inquiets ou prévenus appellent des malheurs et des biens; mâs quand il faut àonger à cet avenir, comment n'en être pas inquiété? S'il faut le disposer, comment l'oublier? S'il faut arranger, projeter, conduire, comment n'avoir point de sollicitude ? On doit prévoir les incidents, les obstacles, les succès ; or, les prévoir, c'est les craindre ou les espérer. Pour faire, il faut vouloir; et vouloir, c'est être dépendant. Le grand mal est d'être forcé d'agir librement. L'esclave a bien plus de facilité pour être véritablement libre. 11 n*a que des devoirs personnels ; il est conduit par la loi de sa nature : c'est la loi naturelle à l'homme, et elle est simple. Il est encore soumis à son maître ; mais cette loi-là est claire.

Épictète fat plus heureux que Marc Aurèle. L'esclave est exempt de sollicitudes, elles sont pour Thomme libre ; l'esclave n'est pas obligé de chercher sans cesse à accorder lui-même avec le cours des choses : concordance toujours incertaine et inquiétante, perpétuelle difficulté de la vie humaine qui veut raisonner sa vie. Certainement c'est une nécessité, c'est un devoir de songer à l'avenir, de s'en occuper, d'y mettre même ses affections, lorsqu'on est responsable du sort des autres. L'indifférence alors n'est plus permise ; et quel est l'homme, même isolé en apparence, qui ne puisse être bon à quelque chose, et qui par conséquent ne doive en chercher les moyens? Quel est celui dont l'insouciance n'entraînera jamais d'autres maux que les siens propres?

Le sage d'Épicure ne doit avoir ni femme ni enfants; mais cela ne suffit pas encore. Dès que les intérêts de quelque autre sont attachés à notre prudence, des soins petits et inquiétants altèrent notre paix, inquiètent notre âme, et souvent même éteignent notre génie.

Qu'arrivera-t-il à celui que de telles entraves compriment, et qui est né pour s'en irriter? Il luttera péniblement entre ces soins auxquels il se livre malgré lui, et le dédain qui les lui rend étrangers. Il ne sera ni au-dessus des événements parce qu'il ne le doit pas, ni propre à en bien user. Usei'a variable dans la sagesse, et impatient ou gauche dans les affaires : il ne fera rien de bon, parce qu'il ne pourra rien faire selon sa nature. Il ne faut être ni père ni époux, si l'on veut vivre indépendant, et il faudrait peut-être n'avoir pas même d'amis ; mais être ainsi seul, c'est vivre bien tristement, c'est vivre inutile. Un homme qui .règle la destinée publique, qui médite et fait de grandes choses, peut ne tenir à aucun individu en particulier ; les peuples sont ses amis, et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de Têlre d'un homme.

Mais il me semble que, dans la vie obscure, il faut au moins chercher quelqu'un avec qui Ton ait des devoirs à remplir. Cette indépendance philosophique est une vie commode, mais froide. Celui qui n'est pas enthousiaste doit la trouver insipide à la longue. Il est affreux de finir ses jours en disant : Nul cœur n'a été heureux par mon moyen; nulle félicité d'homme n a été mon ouvrage ; j'ai passé impassible et nul, comme le glacier qui, dans les antres des montagnes, a résisté aux feux du midi, mais qui n'est pas descendu dans la vallée protéger de son eau le pâturage flétri sous leurs rayons brûlants.

La religion finit toutes ces anxiétés (H) ; elle fixe tant d'incertitudes; elle donne un but qui, n'étant jamais atteint, n'est jamais dévoilé ; elle nous assujettit pournous mettre en paix avec nous-mêmes; elle nous promet des biens dont l'espoir reste toujours, parce que nous ne saurions en faire l'épreuve ; elle écarte l'idée du néant, elle * écarte les passions de la vie ; elle nous débarrasse de nos maux désespérants, de nos bieiîs fugitifs ; et elle met à la place un songe dont l'espérance, meilleure peut-être que tous les biens réels, dure du moins jusqu'à la mort. Si elle n'annonçait pas d'épouvantables châtiments, elle pa]:aitrait aussi bienfaisante que solennelle ; mais elle entraîne la pensée de l'homme vers des abîmes nouveaux. Elle est fondée sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire : en désirant ses effets, ils ne peuvent les éprouver ; en regrettant cette sécurité, ils ne sauraient en jouir. Ils cherchent ces célestes apparences, et ils ne voient qu'un rêve des mortels; ils aiment la récompense de l'homme bon, mais ils ne voient pas qu'ils aient mérité de la nature; ils voudraient perpétuer leur être, et ils voient que tout passe. Tandis que des novices à peine tonsurés entendent distinctement un ange qui célèbre leurs jeûnes et leurs mérites, ceux qui ont le sentiment de la vertu savent

LETTRE XUV. 181

assez qu'ils n'atteignent pas à cette hauteur : accablés de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n*ontpas une autre attente que de désirer, de s'agiter et de passer comme l'ombre qui n'a rien connu.

LETIRE XLIV.

Lyon, 15 juin, VI.

J*ai relu, j'ai pesé vos objections, ou, si vous voulez, vos reproches : c'est ici une question sérieuse; je vais y répondre à peu près. Si les heures que l'on passe à discuter sont ordinairement perdues, celle qu'on passe à s'écrire ne le sont point.

Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute à mon malheur, dépende de moi? Le plus sûr est de croire : je ne le conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l'on n'a pas moins dit, que cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.

J'observe d'abord que je ne prétends point décider, que j'aimerais même à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d'affirmer. Sans doute, c'est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on désirerait la réalité; mais j'ignore comment on peut échapper à ce malheur* quand on y est tombé.

La mort, dites-vous , n'existe point pour l'homme. Vous trouvez impie le hic jacet. L'homme de bien , l'homme de génie n'est pas là sous ce marbre froid, dans cette Cendre morte. Qui dit cela? Dans ce sens hic jacet sera faux sur la tombe d'un chien ; son instinct fidèle et industrieux n'estplus là. Où est-il? Il n'est plus.

Vous me demandez ce qu'est devenu le mouvement, l'esprit, Tâme de ce corps qui vient de se dissoudre : la

* Peut-être par quelque réflexion plus profonde, qui ramènerait des doutes plus religieux dans leur indépendance.

182 OBBRHANN.

réponse est très-simple. Quand le feu de votre cheminée s'éteint, sa lumière, sa chaleur, sou mouvement enfin le quitte, comme chacun sait, et s'en va dans un autre monde pour y être éternellement récompensé s'il a réchauffé vos pieds, et éternellement puni s*il a brûlé vos pantoufles. Ainsi l'harmonie de la lyre que Féphore vient de faire briser passera de pipeaux en sifflets, jusqu'à ce qu'elle ait expié par des sons plus austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale.

Rien ne peut être anéanti. Non : un être, un corpuscule n'est pas anéanti ; mais une forme , un rapport, upe faculté le sont. Je voudrais bien que Tâme de Thomme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel. Mais si Tidée de cette félidté céleste a quelque diose de céleste elle-même, cela ne prouve point qu'elle ne soit pas un rêve. Ce dogme est beau et consolant sans doute; mm ce que J'y vois de beau, ce que j'y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même re3pé« rance de le croire. Quand un sophiste s'avisera de me dire que, si je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours jeune, possédant tout ce quMl faut au bonheur, puissant pour ftiire le bien, et dans une sorte d'impuissance de vouloir aucun ma), ee songe flattera, sans doute, mon imagination; j'en regretterai peut-être les promesses séduisantes, mais je ne pour^ rai pas y voir la vérité.

En vain il m'objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S'il me promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit, cela ne serait pas en mon pouvoir. S'il me disait ensuite : * A la vérité, Je vous faisais un mensonge , et Je trompe de même les autres hommes ; mai^ m les avertissez point, car c'est pour les consoler, » ne pourrais-je lui répliquer que sur ce globe

LËTXaB XLIV. 185

âpre et fangeux, où discutent et souffrent) danii une même incertitude, quelques centaines de millions d'ifnmortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou trompés, nul n'a encore prouvé que ce fût un devoii* de dire ce qu'on croit consolant» et de taire ce que ïùA ok*oitTrai?

Très'^inquiets et plus ou moins malheureuii nous attendons sans cesse l'heure suivante, le jour suivaiit, l'ailiiée suivante. Unaus faut érla fin Une vie suivante. Nous avons existé sans vivre ; nous vivrons donc un jour : cotiséqu«nce plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation pouk* le malheureux, cela même est une raison de plus pour que la yérité m'en soit suspecte^ C'est un assex beau rêve qiii dure jusqu'à ce qu'on s'endorme pour jamais» Goiiservons cet espoir : heureux celui qui l'a ! Mais convenons que la rai*son qui le rend si universel n'est pas difficile à trouvten

Il est vrai qu'on ne risque rien d'y croire quand un lé peut ; mais il ne l'est pas moins que Pascal a cUl une pué* rilité quand il a dit ; « Croyez, parce que VouiB ne risque! rien de croire^ et que vous risquez beaucoup en no croyant pas. » Ce raisoimemeni est décisif s'il s'agit de la con« duite^ il est absurde quand c'est la foi que l'on demande. Croire a-t-il jamais dépendu de la v(4ontè?

L'homme dé bilsn ne peut que désirer t'immortalitéi On a 06é dire d'après cela t le méchant seul n'y croit pas. Ce jugem^it témérure place déns la classe de ceux qui ont à redouter une justice éterndle plusieurs des ptufi sages et des plus grands des hommes. Ce mot de riniO^ lérance «erait èit^ae^ s'il n'était pas imbécile.

Tout hùïùxtà» qui croit finir eh akourant «Bt rennemi û% la eociété : il est néoessan'ement égoîSTé et n^éiâbaiit A^t^é prudenbê. — Autre erreurs H^lVêtiuls éonnakëàit miéU^ les différences dû cosur biumain lorslpji'il diââil l <( tl y a deil hommes si malheureusement nés^ qtt'ite ne isâlirÂiient se trouver heureux que par de« actions t|ui mènent ft la

18i OBERHANK.

Grève. » D y a aussi des hommes qui ne peuvent être bien qu au milieu des hommes contents, qui se sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient être satisfaits d'eux-mêmes que s'ils contribuent à Tordre des choses et à la félicite des hommes. Ceux-là tâchent de bien faire sans croire beaucoup à l'étang de soufre.

Au moins, objectera-t-on, la foule n'est pas ainsi organisée. Dans le vulgaire des hofnmes, chaque individu ne cherche que son intérêt personnel, et sera méchant s'il n'est utilement trompé. — Ceci peut être vrai jusqu'à un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient jamais être détrompés, il n'y aurait plus qu'à décider si l'intérêt public donne le droit de mentir, et si c'est un crime ou du moins un mal de dire la vérité contraire. Mais si cette erreur utile, ou donnée pour telle, ne peut avoir qu'un temps, et s'il est inévitable qu'un jour on cesse de croire sur parole, ne faut-il pas avouer que tout votre édifice moral restera sans appui, quand une fois ce brillant échafaudage se sera écroulé? Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts d'assurer le présent, vous exposez l'avenir à une subversion peut-être irrémédiable. Si, au contraire, vous eussiez su trouver dans le cœur humain les bases naturelles de sa moralité ; si vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer an mode social, aux institutions de la cité, votre ouvrage, plus difficile, il est vrai, et plus savant, eût été [durable comme le monde.

Si donc il arrivait que, mal persuadé de ce que n'ont pas cru eux-mêmes plusieurs des plus vénérés d'entre vous, on vînt à dire : « Les nations commencent à vouloir des certitudes et à distinguer les choses positives; la morale se modifie, et la foi n'est plus : il faut se hâter de prouver aux hommes qu'indépendamment d'une vie future la justice est nécessaire à leurs cœurs ; que, pour

LETTRE XLIY. 185

rindividu môme, il n'y a point de bonheur sans la raison^ et que les vertus sont des lois de la nature aussi nécessaires à l'homme en société que les lois des besoins des sens : » si, dis-je, il était de ces hommes justes et amis de Tordre par leur nature, dont le premier besoin fût de ramener les hommes à plus d'union, de conformités et de jouissances ; si, laissant dans le doute ce qui n'a. jamais été prouvé, ils rappelaient les principes de justice et d'amour universel qu'on ne saurait contester ; s'ils se permettaient de parler des voies invariables du bonheur; si, entraînés par la vérité qu'ils sentent, qu'ils voient, et et que vous reconnaissez vous-mêmes, ils consacraient leur Yie à l'annoncer de différentes manières et à la persuader avec le temps : pardonnez, ministres de certaine vérité, des moyens qui ne sont pas précisément les vôtres ; considérez, je vous prie, qu'il n'est plus d'usage de lapider, que les miracles modernes ont fait beaucoup rire, que les temps sont changés, et qu'il faudra que vous changiez avec eux.

Je quitte les interprètes du ciel, que leur grand caractère rend très-utiles ou très-ilmestes, tout à fait bons ou tout à fait méchants, les uns vénérables, les autres méprisables. Je reviens à votre lettre. Je ne réponds pas à tous les points, parce que la mienne serait trop longue ; inais je ne saurais laisser passer une objection spécieuse en effet, sans observer qu'elle n'est pas aussi fondée qu'elle pourrait d'abord le paraître.

La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois mystérieuses ; Tordre est sa mesure, Tintelligence est son mobile : il n'y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures à nos dogmes hiexplicables. Plus loin qu'on ne pensée

* Il y a effectivement quelque différence entre avouer qu'il existe des choses inexplicables à l'homme, ou affirmer que Texplicatiou

186 OBERHAfffl.

Beaucoup d'bemmed extraordinaires ont mru Aûi ()rè-^ sages, aux songes, aux mo^'ens secrets des foroes mvi« sibles ; beaucoup d'hommes extraordinaires ont donc été superstitieux : je le veux bieû^ mais du tnôlns ee ne fui pas à la manière des petits esprits. L'histodend'AleEaildre dit qu'il était superstitieux, frère Labre l'était aUssi; mais Alexandre et frère Labre ne rétaient )pas de la même tua* uière, il y avait bien quelques différeiiées entre leurs pensers. Je crois quô nous reparleroita dé cela une auUls fois.

Pour les.^orts presque surnaturels que la religion ûi faire, je n'y vois pas une grande preuve d'origine divine. Tous les genres de fanatisme ont produit des diOses qui surprennent quand on est de sang-froîdé

Quand vos dévots ont trente mille livres de rente, et qu'ils donnent beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumônes. Quand les bourreaux leur mvrent le cid^ on crie que, sans la grâce d'en baut, ils n'auraient ja^ mais eu la force d'accepter une félidté étemelle. Eà général, je n'aperçois pcûnt ce que leurs Vertus peuvebt avoir qui m'ëtonnât à leur place. Le prix est assex grand; mais eux sont souvent bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l'enfer à gauche, le purgatoire à droite, le ciel en face. Je ne dis pas qu'il n'y ait point d'exceptions ; il me suffît qu'elles soient rares.

Si la religion a fait de grandes choses, c'est avec des moyens immenses. Celles que la bonté a faites tout naturellement sont moins éclatantes peut-être, moins opiniâtres et moins prônés, mais plus sûres comme plus utiles.

inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est dilférent de dire, dans les ténèbres : Je ne vois pas; ou de dire : Je vois une lumière divine ; voos qui me suivez, non-seulement ne dites point que vous ne ia voyez pas, mais voyez-la, sinon vous êtes aiiatbème.

Le stoïcisme edt ausâi tm hêHMS. U les «nt sand pHi^ messeis èterhislliss, dans mëîiatî^il inhniés^ 8i uii calte 6ût fiait tant âVec làt pëti, on en lirèrdit dé Mtes ]^eiàt9B du son institution divine. Â demain.

SïÈàâtLét deux bhowss : si la religion li'est pas un des ))ius fâtbteB moyens «ur k da&sé qui reçoit oe qu'on appelle éé l'éducation ; et s'il n^est pas atMsUrde qu'il m soit dolitté éè l'éducation <^'à la diiièfiie paftie des hommes^

Otiftild Oh & dit que le stoïcîtsn n'avait qu'une Ikusse rertil, pâtiôe qu'il ne prétendait pas à la vie éteraeilei on â ^oti% l'impudence du eèie à un excès rare.

C'est un exemple non moins curieuK de l'absurdité où to flit^Ut* du dogme peut entraîner même un bon espriti que ce mot du célèlk^e Tillotsoil : la véritable raison pour laquâle Uh bomme est athée» c'eèt qu'il est méchante

Je vtiUt que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette multitude que l'on né forme pas, dont on né s'inqUfêlé pdê, que l'oit fait nattlre^ et qu'on abandonné au hasard de^ affections ineptes et des habitudes crapuleuses» Cela pHauVe Seulement qu*il n'y a que misère et conftision sous le calme apparent des vastes États; que la politique^ dam la véritable acception de ce mot^ s'est abseiitée de notre terre, où la diplomatie, où l'administration fînan^ eiêre font des pays florissants pour les poèmes, et gainent des victoiws pottr lés gazettes .

Je ne veux point distuter une question compliquée : que rhistoitre pironoiice ! Mais n'est-il pas notoire que les terreurs de l'avenir ont retenu bien peu de gens disposés à n'être retenus par aucune autre diose? Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus directs, et dès lors plus puissants. Puisque l'homme avait reçu le sentiment de Tordre, puisqu'il était dans sa nature, il

fallait en rendre le besoin sensible à tous les individus. Il fût resté moins de scélérats que vos dogmes n'en laissent; et vous eussiez eu de moins tous ceux qu'ils font.

On dit que les premiers crimes mettent aussitôt dans le cœur le supplice du remords, et qu'ils y laissent pour toujours le trouble ; et on dit qii'un athée, s'il est conséquent, doit voler soii ami et assassiner son ennemi : c'est une des contradictions que je croyais voir dans les écrits des défenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir» puisque les hommes qui écrivent sur des choses révélées n'auraient aucun prétexte qui excusât l'incertitude et les variations : ils en sont tellement éloignés, qu'ils n'en pardonnent pas même l'apparence à ces profanes qui annoncent avoir reçu en partage une raison faible et non inspirée, le doute et non l'infaillibihté.

Qu'importe, diront-ils encore, d'être content de soimême, si l'on ne croit pas à la vie future? D importe an repos de celle-ci, laquelle est tout alors.

S'il n'y avait point d'immortalité, poursuivent-ils, qu'est-ce que l'homme vertueux aurait gagné à bien faire? U y aurait gagné ce que l'homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l'homme vertueui^ n'estime pas, c'est-à-dire ce que vos passions ambitionnent souvent malgré votre croyance.

Sans l'espérance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez point de mobile ; mais la tendance à l'ordre ne peut-elle faire une partie essentielle de nos inclinations, de notre instinct^ comme la tendance à la conservation, à la reproduction? N'est-ce rien de vivre dans le calme et la sécurité du juste ?

Dans rhabitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos idées célestes tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure, vous supposez toujours que

tout ce qui n*est pas surnaturel est vil, que tout ce qui n*exalte pas rhomme jusqu'au séjour des béatitudes le * rabaisse nécessairement au niveau de la brute, que des vertus terrestres ne sont qu'un déguisement misérable, et qu'une âme bornée à la vie présente n'a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi l'homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les douleurs, d'équité parmi les fourbes, et d'efforts généreux que le ciel doit couronner, viendrait â reconnsdtre la fausseté des dogmes qui faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans l'attente d'un long repos ; ce sage, dont l'âme est nourrie du calme de la vertu, et pour qui bien faire c'est vivre, changeant de besoins présents parce qu'il a changé de système* sur l'avenir, et ne voulant plus du bonheur actuel parce qu'il pourrait bien ne pas durer toujours, va tramer une perjSdie contre l'ancien ami qui n'a jamais douté de lui? il va s'occuper des moyens vils mai? secrets d'obtenir de l'or et du pouvoir? et pourvu qu'il échappe à la justice des hommes, il va croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à opprimer les malheureux, à ne garder de l'honnête homma qu'un dehors prudent, et à mettre dans son cœur tous les vices qu'il avait abhorrés jusqu'alors? Sérieusement, je n'aimerais pas faire une pareille question à vos sectaires, â ces vertueux exclusifs : s'ils me répondaient par la négative, je leur dirais qu'ils sont très-inconséquents. Or il ne faut jamais perdre de vue que des hommes inspirés n'ont pas d'excuse en cela; et s'ils osaient avancer l'affirmative, ils feraient pitié.

Si l'idée de l'immortalité a tous les caractères d'un songe admirable, celle de l'anéantissement n'est pas susceptible d'une démonstration rigoureuse. L'homme de bien désire nécessairement de ne pas périr tout entier : n'est-ce pas assez pour l'affermir ?

Si pour être juste on avait besoin de Tespoir d*une vie future, cette possibilité vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour celui qui raisonne sa vie ; les considérations du temps présent peuvent lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de môme i il a le besoin présent d*être juste. Les autres hommes n'écoutent que les intérêts du moment. Ils pensent au paradifi quand il s'agit des rites religieux ; mais dans les choses morales, la crainte des suites , celle dé Topinion, celle des lois, les penchants de Tàme sont leur seule règle. Les devoirs imaginaires sont fidèlement observés par quelques-uns; les véritables sont sacrifiés par presque tous quand il n'y a pas de danger temporel*

Donnez aux hommes la justesse de Tesprit et la bonté du cœur, vous aurez une telle majorité d'hommes de bien, que le reste sera entraîné par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au contraire^ vous riâil>dez les esprits faux et les âmes petites. Depuis trente siè* clés, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens» Tous les genres de contrainte ont des effets funestes et des résultats éphémères : il faudra enfin persuader.

J'ai de la peine à quitter on sujet aussi imj^orliml qu'inépuisable.

Je suis si loin d'avoir de la partialité contre le chHstit>' nisme, que je déplore» en un sens, ce que la plupart de ses zélateurs ne pensent guère à déplorer euxHUêmeSi Je me plaindrais volontiers comme eux de la perte dû ehristianisme, avec cette différenee néanmoins tju'iis le i^ grettent tel qu'il fut exécuté ( tel même qu'il existait il y a un siècle^ et que je ne trente pas que es christianisâielà soit bien regrettfiJ)le.

Les conquérants^ les esclaves^ les poètes^ les prêtres païens et les nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la sagesse antique à force de mêler les raoes» de

détruire les écrits, d'expliquer et de confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour chercher ^ des idées absurdes qu*on puisse admirer, et de personni- ' fier les êtres abstraits afin d'avoir beaucoup à adorer.

Les grandes conceptions étaient avilies. Le Principe de la vie, rintelligence, la Lumière, TÉternel n'était plus que le mari de Junon ; l'Harmonie, la Fécondité, le lien des êtres, n'étaient plus que Tamante d'Adonis ; la Sagesse impérissable n'était plus connue que par son hibou ; les grandes idées de l'immortalité et de la rémunération consistaient dans la crainte de tourner une roue, et dans l'espoir de se promener sous des rameaux verts. La Divinité indivisible était partagée en une multitude hiérar* chique agitée de passions misérables ; le résultat du génie des races primitives , les emblèmes des lois universelles n'étaient plus que des pratiques supei*stitieu6es, dont les enflants riaient dans les villes.

Rome avait changé une partie du monde, et Rome changeait. L'Occident inquiet, agité, opprimé ou menacé, instruit et trompé, ignorant et désabusé, avait tout perdu sans avoir rien remplacé ; encore endormi dans l'erreur, il était déjà étonné du bruit confus des vérités que la science cherchait.

Une même domination, les mêmes intérêts, la même terreur, le même esprit de ressentiment et de vengeance contre le peuple-roi, tout rapprochait les nations. Leurs habitudes étaient interrompues, leurs constitutions n'étaient plus ; l'amour de la cité, l'esprit de séparation, d'isolement, de haine pour les étrangers, s'était affaibli dans le désir général de résister aux vainqueurs, ou dans la nécessité d'en recevoir des lois : le nom de Rome avait tout réuni. Les vieilles religions des peuples n'étaient plus que des traditions de province, le Dieu du Capilole avait fait oublier leurs dieux, et l'apothéose des empe-

reurs le faisait oublier lui-même ; les autels les plus fréquentés étaient ceux des Césars. .

C'était une des grandes époques de l'histoire du monde : il fallait élever un monument majestueux et simple sur ces monuments ruinés de diverses régions.

11 fallait une croyance morale, puisque la pure morale était méconnue; il fallait des dogmes impénétrables peut-être , mais nullement nsibles , puisque les lumières s'étendaient. Puisque tous les cultes étaient avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l'homme qui cherche à agrandir son âme par l'idée d'un Dieu du monde. U fallait des rites imposants, rares, désirés, mystérieux, mais simples, des rites comme surnaturels, mais aussi convenables à la raison de l'homme qu'à son cœur. Il fallait ce qu'un grand génie pouvait seul établir, et que je ne fais qu'entrevoir.

Mais vous avez fabriqué, raccommodé, essayé, corrigé, recommencé je ne sais quel amas incohérent de cérémonies triviales, et de dogmes un peu propres à scandaliser les faibles : vous avez mêlé ce composé hasardeux à une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement austère, seul point sur lequel vous n'ayez pas été gauches. Vous passez quelques centaines d'années à arranger tout cela par inspiration, et votre lent ouvrage, industrieusement réparé, mais mal conçu, n'est fait pour durer qu'à peu prés autant de temps que vous en mettez à l'achever.

Jamais on ne fit une maladresse plus surprenante que de confier le sacerdoce aux premiers venus, et d'avoir un ramas d'hommes de Dieu. On multiplia hors de toute mesure un sacrifice dont la nature était essentiellement l'unité. On parut ne voir jamais que les effets directs et les convenances du moment ; on mit partout des sacrificateurs et des confesseurs ; on fit partout des prêtres et des

moines, ils se mêlèrent de tout , et partout on en trouva des troupes dans le luxe ou dans la mendicité.

Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidèles. Mais il n*est pas bon qu'en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodités au coin de sa rue. Il est insensé de confier les fonctions religieuses à un million d'individus : c'est les abandonner continuellement aux dernieifs des hommes, c'est en compromettre la dignité ; c'est effacer l'empreinte sacrée dans un commerce trop habituel ; c'est avancer de beaucoup l'instant où doit périr tout ce qui n'a pas de fondements impérissables.

Chessel, 27juinet, VI.

Je n'ai jamais pensé que ce fût une faiblesse d'avoir une larme pour des maux qui ne nous sont point personnels, pour un malheur qui nous est étranger, mais qui nous est bien connu. Il est mort : c'est peu de chose, qui est-ce qui ne meurt pas ? mais il a été constamment malheureux et triste ; jamais l'existence ne lui a été bonne ; il n'a eu que des douleurs, et maintenant il n'a plus rien. Je l'ai vu, je l'ai plaint : je le respectais, il était malheureux et bon. Il n'a pas eu des malheurs éclatants; mais, en entrant dans la vie, il s'est trouvé sur une longue trace de dégoûts et d'ennuis ; il y est resté, il y a vécu, il y a vieilli avant l'âge, il s'y est éteint.

Je n'ai pas oublié ce bien de campagne qu'il désirait, et que j'allai voir avec lui , parce que j'en connaissais le propriétaire. Je lui disais : Vous y serez bien, vous y aurez des années meilleures, elles vous feront oublier les autres ; vous prendrez cet appartement-ci , vous y serez seul et tranquille. — J'y serais heureux, mais je ne le

crois pas. — Vous le serez demain , vous allez passer Tacte. — Vous verrez que je ne l'aurai point

n ne l'eut pas : vous savez conunent tout cela tourna. La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns, comme le plus grand nombre des enfants meurt et est sacrifié à l'existence de ceux qui resteront ; comme des millions de glands le sont h la beauté des grands chênes qui doivent couvrir libreipent un vaste espace. ^, ce qui est déplorable, c est que, dans cette foule que le sort abandonne et repousse dans les marais bourbeux de la vie, il se trouve des hommes qui ne sauraient descendre comme leur sort , et dont l'énergie impuissante s'indigne en s'y consumant. Les lois générales sont fort belles, et Je leur sacrifierais volontiers un an, deux, dix ans même de ma vie ; mais lout mon être, c'est trop : ce n'est rien dans la nature, c'est tout pour moi. Dans ce grand mouvement, sauve qui peut, dit-op. Cela serait assez bien, si le tour de chacun venait tôt ou tard, ou si du moins on pouvait l'espérer toujours ; mais quand la vie s*écoule, quoique Finstant de la mort reste incertain, l'on sait bien du moins que Ton s'en va. I)ites>moi où est l'espérance de l'homme qui arrive à soixante ans sans avoir encore autre chose que de l'espérance ! Ces lois de l'ensemble, ce soin des espèces, ce mépris des individus, cette marche des êtres est bien dure pour nous qui sommes des individus. J'admire cette providence qui taille tout en grand ; mais comme l'homme est culbuté parmi les rognures ! et que nous sommes plaisants de nous croire quelque chose! Dieux par h pensée, insectes pour le bonheur, nous sommes qe Jupiter dont le temple est aux Petites-Maisons : il prend pour une cassolette d'encens l'écuelle de bois où fume la soupe qu'on apporte dans sa loge; il règne sUr l'Olympe, jusqu'à l'instant où le plus vil geôlier, lui donnant un soufflet , le

rappelle à la Vérité^ pour qu'il baise la main et mouille de larmes son pain moisi.

Infortuné! vous avez vu vos cheveux blanchir^ et de tant de jours, vous n'en avez pas eu un de contentement, pas un ; pas même le jour du mariage funeste, du mariage d'inclination qui vous a donné une femme estimable^ et qtii vous a perdus tous deux. Tranquilles, aimants, sages, vertueux et pieux, tous deux la bonté môme, vous avez vécu plus mal ensemble que ces insensés que leurs passions entraînent, qu'aucun principe ne retient , et qui ne saturaient imaginer à quoi peut servir la bonté du cœur. Vous vous êtes mariés pour vous aider mutuellement, disiez-vous , pour adoucir vos peines en les partageant > pour faire votre salut ; et le même soii*, le premier soir^ mécontents l'un de l'autre et de vôtre, destinée , vous n'eûtes plus d'autre vertu, d'autre consolation à attendre» que la patience de vous supporter jusqu'au tombeau s Quel Ait donc Votre malheur, votre crime? de vouloir le bien , de le vouloir trop, de ne pouvoir jamais le négli^ ger, de le vouloir minutieusement et avec assez de pas<^ sion pour ne le considérer que dans le détail du moment présent.

Vous voyez que je les connaissais. On paraissait me voir avec plaisir : on voulait me convertir^ et quoique ce projet n'ait pas absolument réussi , nous jasions assez ensemble. (Test lui surtout dont lé malheur me fra|;)pait. Sa femme n'était ni moins bonne ni moins estimable ; mais, plus faible, elle trouvait dans son abnégation un certain repos où devait s'engourdir sa douleur. Dévote avec tendresse, offrant ses amertumes et remplie de l'idée d'Une récompense future, elle souffrait, mais d'une manière qui n'était pas sans dédommagement. Il y avait d'ailleurs dans ses maux quelque chose de volontaire ; elle était malheureuse par goût; et ses gémissements, comme ceux

des saints, quoique très-pènibles quelquefois, lui étaient précieux et nécessaires.

Pour lui, il était religieux sans être absorbé par la dévotion : il était religieux par devoir, mais sans fanatisme et sans faiblesses comme sans momerie ; pour réprimer ses passions, et non pour en suivre une plus particulière. Je n'assurerais pas même qu'il ait joui de cette conviction, sans laqueUe la religion peut plaire, mais ne saurait suffire.

Ce n'est pas tout : on voyait comment il eût pu être heureux; on sentait même que les causes de son malheur n'étaient pas dans lui . Hais sa femme eût été à peu près la même dans quelque situation qu'elle eût vécu; elle eût trouvé partout le moyen de se tourmenter et d'affliger les autres , en ne voulant que le bien, en ne s'occupant nullement d'ellemême, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous, mais ne sacrifiant jamais ses idées, et prenant sur elle tous les efforts, excepté celui de changer sa manière. Il semblait donc que son malheur appartint en quelque sorte à sa nature ; et on était plus disposé à s'en consoler et à prendre là-dessus son parti, comme sur l'effet d'une destinée irrévocable. Au contraire, son mari eût vécu comme un autre, s'il eût vécu avec toute autre qu'avec elle. On sait quel remède trouver à un mal ordinaire , et surtout à un mal qui ne mérite pas de ménagement : mais c'est une misère à laquelle on ne peut espérer de terme , de ne pouvoir que plaindre celle dont la perpétuelle manie nous.déplaît avec amitié, nous harcèle avec douceur, et nous impatiente toujours sans se déconcerter jamais , qui ne nous fait mal que par une sorte de nécessité , qui n'oppose à notre indignation que des larmes pieuses , qui en s'excusant fait pis encore qu'elle n'avait fait ; et qui avec de l'esprit, mais dans un aveuglement inconcevable, fait en gémissant tout ce qu'il faut pour nous pousser à bout.

LETTRE ILV. 197

Si quelques hommes ont été un fléau pour l'homme, ce sont bien les législateurs profonds qui ont rendu le mariage indissoluble, afin que Ton fût forcé de s*aimer. Pour compléter Fhistoire de la sagesse humaine, il nous en manque un, qui, voyant la nécessité de s'assurer de rhomme suspecté d'un crime et l'injustice de rendre malheureux en attendant son jugement celui qui peut être innocent, ordonne dans tous les cas deux ans de cachot provisoirement, au lieu d'un mois de prison, afin que la nécessité de s'y faire adoucisse le sort du détenu et lui rende sa chaîne aimable.

On ne remarque pas assez quelle insupportable répétition de peines comprimantes, et souvent mortelles, produisent y *dans le secret des appartements, ces humeurs difficiles, ces manies tracassiëres, ces habitudes orgueilleuses à la fois et petites, où s'engagent, par hasard, sans le soupçonner et sans pouvoir s'en retirer, tant de femmes à qui on n'a jamais cherché à faire connaître le cœur humain. Elles achèvent leur vie avant d'avoir découvert qu'il est bon de savoir vivre avec les hommes : elles élèvent des enfants ineptes comme elles ; c'est une [génération de maux, jusqu'à ce qu'il survienne un tempérament heureux qui se forme lui-même un caractère ; et tout cela parce qu'on a cru leur donner une éducation très-suffisante en leur apprenant à coudre, danser, mettre le couvert et lire les psaumes en latin.

Je ne sais pas quel bien peut résulter de ce qu'on ait des idées étroites, et je ne vois pas qu'une imbécile ignorance soit de la simpUcité : l'étendue des vues produit au contraire moins d'égoïsme, moins d'opiniâtreté, plus de bonne foi, une délicatesse officieuse, et cent moyens de conciliation. Chez les gens trop bornés, à moins que le cœur ne sdt d'une bonté extrême, ce qu'il faut rarement attendre, vous ne voyez qu'humeur, oppositions, entête"

198 OBERMA?!!!.

ment ridicule^ attercationB perpétuelles : et la plus faible altercation devient en deux minutes une dispute plëne d'aigreur. Des reproches ainers^ des soupçons hideux, des manières brutes semblent » à la moindre occasion, brouiller ces gens-là pour jamais, il y a cependant chez eux une chose heureuse : c'est que, comme l'humeur est leur seul mobile» si quelque bêtise vient les divertir, ou si quelque tracasserie contre une autre personne viônt les réunir, voilà mes gens qui rient ensemble et se parlent à l'oreille) après s'être traités avec le dernier mépris. Une demi-heure plus tard, voici une foreur nouvelle; un quart d'heure après on chante ensemble. Il feut rendre à de telles gens cette justice, qu'il ne résulte ordinairem€;nt rien de leur brutaUtè, si ce' n'est un dégoût insurmcmtable dans ceux que des circonstahoes particuUèreB engageaient à vivre avec eux.

Vous êtes hommes, vous vous dites chrétiens ; et cependant, malgré les lois que vous ne sauriez désavouer, et malgré celles que vous adorez, vous fomentez. Vous perpétuel une extrême inégalité entre les lumières et les sentiments des hommes. Cette inégalité est dans la nature ; mais vous l'avez augmentée contre toute mesure, quand vous deviez ^ au contraire, travailler à la restreindre. Il faut bien que les prodiges de votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n'avez ni le temps ni les facultés de faire tant de choses indispensables. La massé des hommes est brute, inepte et livrée à elle-même ; tous vos maux tiennent de là : ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une existence d'homme.

Que Conclure^ à la /In, de tous mes Imgs propos ? C'est que l'homme étant peu de chose dans la nature, et étant tout pour lui-même, il devrait bien s'occuper ùii peu moins des lois du monde^ et un peu plus des siennes ; laisser peut-être celles des sciences qui sont transcen-

LETTRE iLTI. 199

danted^ et qui n'ont pas séché une seule larme dans les hameaux et au quatrième étage ; laisser peut-être certaine arts admirables et inutiles; laisser dés passions héroïques et ftinestes; tâcher^ s'il se peut^ d'avoir des institutions qui arrêtent l'homme et qui cessent de l'abhitir j d'avoir moins de scieiice et moins d'ignorance $ et cohtenii^ enfin que si. l'homme n'est pas Un ressort aveugle qu'il faille abandonner aux forces de la fatalité, que si ses mouvements ont quelque chose dé spontané, la morale est la seule science dé l'homme livré â la providence de l'homme.

Vous laisseï aller sa Veuve dans un couvent : vous faites très-bien, je crois. C'est là qu'elle eût dû viVré : elle était née pour le cloître, mais je soutiens qu'elle n'y eût pas trouvé plus de bonheur. Ce n'est donc pas pour elle que je dië que vous faites bien. Mais en la prenant chez vous, vous étaleriez une générosité inutile ; elle n'en serait pas plus heureuse". Votre bienfaisance prudente et éclairée se soucie peu des apparences, et ne considère dans le bien à faire que la somme plus ou moins grande du bien qui doit en résulter.

LETTRE XLVÏ.

tjùû, É août, VI.

Quand le jour commence, 'je suis abattu, je me sens trfste et inquiet; je ne puis m'attacher à rieri ; je ne vois pas comment je remplirai tant d'heures. Quand il est dans sa force, il m'accable ; je me retire dans l'obscurité, je tâche de m'occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir qu'il n'a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s'adoUcit, et que Je sens autour de moi ce charme d'une soirée heureuse qui m'est devenu si étranger, je m'afflige, je m'abandonne ; dans ma vie commode, je suis fatigué de

plus d'amertumes que Thomme pressé parole iqalheur. On m'a dit : Vous êtes tranquille maintenant.

Le paralytique est tranquille dans son Ut de douleur. Consumer les jours de l'âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos ! Toujours attendre, et ne rien espérer; toujours de Tinquiêtude sans désir, et de l'agitation sans objet ; des heures constamment nulles ; des conversations où l'on parle pour placer des mots, où l'on évite de dire des choses; des repas où on mange par excès d'ennui ; de froides parties de campagne dont on n'a jamais désiré que la fin ; des amis sans intimité ; des plaisirs pour l'apparence ; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous ; et pas un sentiment de joie dans deux années ! Avoir sans cesse le corps inactif, la tète agitée, l'âme malheureuse, et n'échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d'amertumes, de contrainte et d'ennuis inquiets, c'est la lente agonie du cœur : ce n'est pas ainsi que l'homme devait vivre.

s août.

S'il vît ainsi, me direz-vous, c'est donc ainsi qu'il devait vivre : ce qui existe est selon l'ordre ; où seraient les causes, si elles n'étaient pas dans la nature? Il faudra que j'en convienne avec vous : mais cet ordre de choses n'est que momentané ; il n'est point selon l'ordre essentiel , à moins que tout ne soit déterminé irrésistiblement. Si tout est nécessaire, il l'est que j'agisse comme s'il n'y avait point de nécessité : ce que nous disons est/vain ; il n'y a point de sentiment préférable au sentiment contraire, point d'erreur, point d'utilité. Mais s'il en est autrement, avouons nos écarts; examinons où nous en sommes; cherchons comment on pourrait réparer tant de pertes. La résignation est souvent bonne aux individus ; elle ne

peut être que fatale à l'espèce. C'est ainsi que va le monde^ est le mot d'un bourgeois quand on le dit des misères publiques ; ce n'est celui du sage que dans les cas particuliers.

Dira-t-on qu'il ne faut pas s'arrêter au beau imaginaire, au bonheur absolu, mais aux détails d'une utilité directe dans l'ordre actuel; et que, la perfection n'étant pas accessible à l'homme, et surtout aux hommes, il est à la fois inutile et romanesque de les en entretenir ? Mais la nature elle-même prépare toujours le plus pour obtenir le moins. De mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir quel serait le mieux possible, non pas seulement dans l'espoir d'y atteindre, mais afin de nous en approcher plus que si nous envisagions seulement pour terme de nos efforts ce qu'ils pourront en effet produire. Je cherche des données qui m'indiquent les besoins de l'homme ; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve dans mes sensations un exemple limité, mais sûr; et en observant le seul homme que je puisse bien sentir, je m'attache à découvrir quoi pourrait être l'homme en général.

Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de confiance et d'affections expansives, de sentiment et de calme, qui sentez votre existence avec plénitude, et qui voulez voir l'œuvre de vos jours ! Vous placez votre joie dans l'ordre et la paix domestique, sur le front pur d'un ami , sur la lèvre heureuse d'une femme. Ne venez point vous soumettre dans nos villes à la médiocrité misérable, à l'ennui superbe. N'oubliez pas les choses naturelles : ne livrez pas votre cœur à la vaine tourmente des passions équivoques ; leur objet, toujours indirect, fatigue et suspend la vie jusqu'à l'âge infirme qui déplore trop tard le néant où se perdit la faculté de bien faire.

202 OBERllAK!!.

Je suis comme ces infortuiiég en qui une impression trop violente a pour jamais irrité ia sensibilité de certaines fibres, et qui ne sauraient éviter de retomber dans leur manie toutes les fois que l'imagination , frappée d'un objet analogue, renouvelle en eux cette première émotion. Le sentiment des rapports me montre toujours les convenances harmoniques comme Tordre et la fm de la nature. Ce besoin de chercher les résultats dès que je vois les données, cet instinct à qui il répugne que nous

soyons en vain croyez-vous que je le puisse vaincre?

IVe voyez-vous pas qu'il est dans moi , qu'il est plus fort que ma volonté, qu'il m'est nécessaire, qu'il faut qu'il m'éclaire ou m'égare, qu'il me rende malheureux et que je lui obéisse ? Ne voyez-vous pas que je suis déplacé, isolé, que je ne trouve rien? Je regrette tout ce qui se passe ; je me presse, je me hâte par dégoût : j'échappe au présent, je ne désire point l'avenir ; je me consume, je dévore mes jours, et je me précipite vers le terme de mes ennuis, sans désirer rien après eux. On dit que le temps n'est rapide qu'à l'homme heureux, on dit faux : je le vois passer maintenant avec une vitesse que je ne lui connaissais pas. Puisse le dernier des hommes n'être jamais heureux ainsi !

Je ne le dissimule point, j'avais un moment compté sur quelque douceur intérieure : je suis bien désabusé. Qu attendais-je en effet? que les hommes sussent arranger ces détails que les circonstances leur abandonnent , user des avantages que peuvent offrir ou les facultés intérieures, ou quelque conformité çle caractère, établir et régler ces riens dont on ne se lasse pa», et qui peuvent embellir ou tromper les heures ; qu'ils sussent ne point perdre leurs années les plus tolérables, et n'être pas plus malheureux par leur maladresse que parle sort même; qu'ils sussent vivre ! Devais-je donc ignorer qu'il n'en est point ainsi?

ne savais-je pas assez que cette apathie, et surtout cette sorte ée crainte et de défiance mutuelles, cette incertitude, cette ridicule réserve qui , étant Tinstinct des uns, devient le devoir des autres, condanonaient tous les hommes à se voir avec ennui , à se lier avec indifférence, à s'aimer avec lassitude, à se convenir inutilement, et à bâiller tous les jours ensemble, faute de se dire une fois : Ne bâillons plus?

En toutes choses, et partout, les hommes perdent leur existence ; ils se fâchent ensuite contre eux-mêmes , ils croient que ce fut leur faute. Malgré Tindulgence pour nos propres faiblesses, peut-être sommes-nous trop sévères en cela, trop portés à nous attribuer ce quç nous ne pouvions éviter. Lorsque le temps est passé, nous oublions les détails de cette fatalité impénétrable dans ses «auses, et à peine sensible dans ses résultats.

Tout ce qu'on espérait se détruit sourdement ; Doutes les fleurs se fiétrl^sept, tous les germes avortent ; tout tombe, comme ces fruits naissants qu'une gelée a frappés de mort, qui ne mûriront pas, qui pérjronUous, mais qui végètent encore plys ou moins longtemps suspendus à la branche stérilisée, qomme si la cause de leur ruine eût voulu rester iaconnue.

un a la santé, l'intimité ; on voit dans ses mains ce qu'il faut pour un0 vie assçi douce : les moyens sont tout sim pies, tout naturels ; nous les tenons, ils nous échappent pourtant. Comment cela se fait-^il? La réponse serait longue et difficile : je la préférerais à bien des traités de philosophie ; elle n'e^t pas même dans les trois mille lois de Pythagore.

Peut-être se laisse- t-on trop aller à négliger des choses indifférentes par elles-mêmes, et que pourtant il faut désirer, ou du moins recevoir, pour que les heures soient occupées sans langueur. Il y a une sorte de dédain , qui

est une prétention fort vaine, mais à laquelle on se trouve entraîné sans y songer. On voit beaucoup d'houunes; chacun d'eux, livré à *d*autres goûts, est ou se montre insensible à bien des choses dont nous ne voulons pas alof*s paraître plus émus que lui. Il se forme dans nous une certaine habitude d'indifférence et de renoncement ; elle ne coûte point de sacrifices, mais elle augmente Tennui. Ces riens, qui, pris chacun à part, étaient tous inutiles, devenaient bons par leur ensemble; ils entretenaient cette activité des affections qui fait la vie. Ils n'étaient pas des causes suffisantes de sensations, mais ils nous faisaient échapper au malheur de n'en plus avoir. Ces biens, si faibles, convenaient mieux à notre nature que la puérile grandeur qui les rejette, et qui ne les remplacera pas. Le vide devient fastidieux à la longue ; il dégénère en une morne habitude : et, bien trompés dans notre superbe indolence, nous laissons se dissiper en une triste fumée lia lumière de la vie, faute du souffle qui l'animerait.

Je vous le répète, le temps fuit avec une vitesse qui s'accroît à mesure que Tâge change. Mes jours perdus s'entassent derrière moi ; ils remplissent l'espace vague de leurs ombres sans couleur ; ils amoncellent leurs squelettes atténués : c'est le ténébreux simulacre d'un monument funèbre. Et si mon regard inquiet se détourne et cherche à se reposer sur la chaîne, jadis plus heureuse, des jours que prépare l'avenir, il se trouve que leurs formes pleines et leurs brillantes images ont beaucoup perdu. Leurs couleurs pâlissent : cet espace voilé qui les embellissait d'une grâce céleste dans la magie de l'incertitude découvre maintenant à nu leurs fantômes arides et chagrins. A la lueur austère qui les montre dans l'éternelle nuit, j'en discerne déjà le dernier qui s'avance seul sur Tabîme, et n'a plus rien devant lui.

Vous souvient-il de nos vains désirs, de nos 'projets d'enfant? La joie d'un beau ciel, Toubli du monde, et la liberté des déserts !

leune enchantement d'un cœur qui croit au bonheur, qui veut ce qu'il désire, et ignore la vie ! Simplicité de l'espérance, qu'ôtes-vous devenue? Le silence des forêts, la pureté des eaux, les fruits naturels, l'habitude intime nous suffisaient alors. Le monde réel n'a rien qui remplace ces besoins d'un cœur juste, d'un esprit incertain, ce premier songe de nos premiers printemps.

Quand une heure plus favorable vient placer sur nos fronts une sérénité imprévue, quelque nuance fugitive de paix et de bien-être, l'heure suivante se hâte d'y fixer les traits chagrins et fatigués, les rides abreuvées d'amertume qui en effacent pour jamais la candeur primitive.

Depuis cet âge qui est déjà si loin de moi, les instants épars qui ont pu rappeler l'idée du bonheur ne forment pas dans ma vie un jour que je dusse consentir à voir renouveler. C'est ce qui caractérise ma fatigante destinée ; d'autres sont bien plus malheureux, mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis que l'on est porté à la plainte, et que l'on sent tous les détails de ses propres misères, tandis qu'on affaiblit ou qu'on ignore celles que l'on n'éprouve pas soi-même ; et pourtant je me crois juste en pensant que l'on ne saurait moins jouir, moins vivre, être plus constamment au-dessous de ses besoins.

Je ne suis pas souffrant, impatienté, irrité ; je suis las, abattu ; je suis dans Taccablement. Quelquefois, à Ja vérité, par un mouvement imprévu, je m'élance hors de la sphère étroite où je me sentais comprimé. Ce mouvement est si rapide, que je ne puis le prévenir. Ce sentiment me remplit et m'entraîne sans que j'aie pensé à la vanité de son impulsion: je perds ainsi ce repos raisonné

206 OBBRMiNN.

qui étehiiâe nos maux, en les calculant avec son froid compas, avec ses formules savantes et mortelles.

Alors J'oublie ces considérations accidentelles, chaînons misérables dont m(i faiblesse a tissu le fragile lien : je vois seulement, 4'un côté, mon âme avec ses forces et ses désirs, comme un moteur borné mais indépendant, que rien ne peut empêcher de s'éteindre à son terme, que rien aussi ne peint empêcher d'être selon sa nature*, et de Tautr e» toutes choses sur la terre comme son domaine nécessaire, comme les moyens de son action, les matériaux de sa vie. le méprise cette prudence timide et lente, qui, pour des jouets qu'elle travaille, oubUe la puis^ sance du génie, laisse éteindre le feu du cœur, et perd à jamais ce qui fait la vie, pour arranger des ombrer puériles.

Je me demande ce que Je fais; pourquoi Je jie me.aiets P9S h vivi'e; quelle force m'enchaîne, quand Je suis libr^; quelle faiblesse me retient, quand Je sens une énergie dont Feffort réprimé me consume; ce que j'attends, quand j^ n'espère rien i ce que Je cherche ici, quand je n'y aime rjen, ne désire rien; quelle fatalité me force à faire ce que je ne veux pas, sans que Je voie comment elle me le fait faire?

|l est facile de s'y soustraire ; i| en est temps ; il le faut : et à peine ce mot est dit, que l'impulsion s'arrête, l'énergie 6*éteint, p^ me voilà replongé dans le sommeil ou s'anéantit ma vie. Le temps coule uniformément : Je me lève avec dégoût. Je me couche fatigué, Je nie réveille sans désirs. Je m'enferme et Je m'ennuie; Je vais dehors et Je gémis. Si le temps est sombre, Je le trouve triste ; et s'il est beau, je le trouve inutile. La ville m'est insipide, et la campagne m'est odieuse. La vue des malheureux m'afflige, celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand Je vois des hommes qui se tourmen-

tent; et si quelqueS'^uns sont plus catades, je souris, eti songeant qu'on les croit contents.

Je vois tout le ridicule du personnage que je fais ; Je me rebute, et je ris de mon impatience. Cependant je cherche dans chaque chose le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de nos misères, et ce comique d'op^ positions qui fait de la terre humaine une scèiie contra>> dictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses. Je me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me diriger. Je m*agite, parce que je ne trouve point d'activité : je parle, afm de ne point penser; je in*anime^ par stupeur. Je crois môme que je plaisante: je ris de douleur, et Ton me trouve gai. Voilà qui va bien, disent-ils, il prend son parti. Qfaùt que je le{)renne: je n'y pourrai plus tenir.

5 août.

Je crois, je sens que tout cela va changer. Plus j'ob^ serve ce que j'éprouve, plus j'en viendrai à m&convaincre que les choses de la vie sont indiquées, préparées et mûries dans une marche progressive dirigée par une force inconnue.

Dès qu'une série d'incidents marche vers un terme, ce résultat qu'elle annonce se trouve aussitôt ufi centre quô beaucoup d'autres incidents environnent aVeo uâe ten*» dance marquée. Cette tendance qui les unit au centre par des liens universels nous le fait paraître comme un but qu'une intention de la nature se serait proposé, Comme un chaînon qu'elle travaiUerait à dessein selon 6es lois générales, et où nous cherchons k découvrir^ à pressentir dans des rapports individuels, la marche, l'or* dre et les harmonies du plan du monde*

Si nous y sommes trompés, c'est peut-être par notre seul empressement. Nos désirs cherchent toujours à aiiti-

ciper sur Tordre des événements, et notre impatience ne saurait attendre cette tardive maturité.

On dirait aussi qu'une volonté inconnue, qu'une intelligence d'une nature indéfinissable nous entraîne par des apparences, par la marche des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent de beaucoup les probabilités du hasard. On dirait que tous les moyens lui servent à nous séduire; que les sciences occultes, que les résultats extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus à des causes imperceptibles, sont l'ouvrage de cette industrie cachée; qu'elle précipite ainsi ce que nous croyons conduire ; qu'elle nous égare afin de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force invisible et de l'impuissance où l'ordre même se trouve de produire la perfection, calculez toutes les forces bien connues, vous verrez qu'elles n'ont pas le résultat direct. Faites plus; imaginez un ordre de choses où toutes les convenances particulières soient -observées, où toutes les destinations particulières soient remplies : vous trouverez, je crois, que l'ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable ordre des choses ; que tout serait trop bien; que non-seulement ce n'est pas ainsi que va le monde, mais que ce n'est pas même ainsi qu'il pourrait aller, et qu'une perpétuelle déviation dans les détails opposés semble être la grande loi de l'universalité des choses.

Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J'en ai connu douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait n'avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée cabaMstique ; eUe était pourtant mieux fondée à s'entêter de ses songes que moi à l'en dissuader. Là plupart forent réalisés : il y avait au moins vingt mille à parier contre un que l'événement

ne les justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore ; elle mit, et alors rien ne se réalisa.

On n'ignore pas que les hommes sont trompés par de faux calculs et par la passion ; mais, dans ce qui peut être supputé mathématiquement, est-il bien vrai que tous les siècles croient à ce qui n'a en sa faveur qu'autant d'incidents que le hasard en doit donner?

Moi-même, qui assurément ne m'occupais guère de ces sortes de rêves, il m'est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de ces songes n'eut point de rapport avec l'événement du lendemain ; le second en eut un aussi frappant que si l'on eût deviné un nombresur quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange ; j'avais vu dans cet ordre: 7, 39, 72, 81... Je n'avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l'avais mal discerné; jen'étais pas assuré si c'était 72 ou 70. J'avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne, et je mis 7, 39, 72, 81. Si j'eusse choisi le 70, j'eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire, mais ce qui l'est bien davantage, c'est que ma note, faite exactement selon Tordre dans lequel j'avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c'eut été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j'eusse choisi le 70.

Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins beaucoup d'hommes? Serait-ce un de ses moyens, une loi nécessaire pour les faire ce qu'ils sont? ou bien, tous les peuples ont-ils été dans le délire en trouvant que les choses réalisées surpassaient évidemment l'occurrence naturelle? La philosophie moderne le nie, elle nie tout ce qu'elle n'explique pas. Elle a remplacé celle qui expliquait ce qui n était point.

Je suis loin d'affirmer, de croire positivement, qu'il y ait en effet dans la nature une force qui séduise les

hommes, indépendamment du prestige deleiirspaBslons; qu*il existe une chaîne occulte de rappoits, soit dans les nombres^ soit dans les affections, qui puisse faire juger, ou sentir d'atance, ces choses futures que nous croyons accidentelles* Je ne dis pas^ Gela est; mais n'y a-t-il point quelque témérité à dire, Cela n'est pas *?

Serait-il même impossible que les pressentiments appartinssent à un mode particulier d'organisation, et qu'ils fussent refusés à d'autres hommes? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir des rapports entre l'odeur qu'exhale une plante et les moyens du bonheur du monde. Doiyent-ils pour cela regm'der comme une erreur de l'imagination le sentiment de ce& rapports? Ces deux perceptions si étrangères Ttine à l'autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour quiconque peut suivre la chaîne qui les unit ? Cdui qui abattait les hautes têtes des pavots savait bien qu'il serait entendu : il savait aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu'ils n'auraient point son secret.

Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement q\ie je ne le dis. Mais je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d'espérance.

Si vous venez bientôt, cela pourra me donner un peu de courage : celui d'attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui n'en a pas d'autre.

LETTRE XLYII.

Lyon» 28 aoftt» VI.

Vous renvoyez en deux mots tous mes possibles datis la région des songes. Pressentiments, propriétés secrètes

* « C'est Une sotte présomption d'aller dMaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble ^s Traisembiable : qui est uA viee ordinaire de ceux qui pensent aToir quelque suffisance» outre la commune. J'en faisais ainsi autrofoys... et à'présent je trouve que j'étais pour le moins autant à plaindi-e moi-même. > Mo^vtaksœ.

des nombres, pierre philosophale, influences mutuelles des astres, sciences cabalistiques, haute magie, toutes chimères déclarées telles par là certitude une et inftlillible. Vous ave* l'empire ; oii né saurait mietil uset^ du sacerdoce sUprème. Cependant jb suis opiniâtre comme tous les hérêsiarqùeâ : it y a plus, votre science certaine m'est suspecte, je vous soupçonne d'être hetifeuî:

SuppdSoiis uh moment que rien ne vous réussit : vous souffrirë* alors que je vous expose jusqu'où vont mes doutes.

On dit que l'homme conduit et gouverne, qtie le hasard n'est rieti. Tout cela se peut ; voyons t)ourtant si ce hasard ne ferait pas quelque cbëse. Je veut que ce soit rhothme qui fasse toutes les choses humaines ; mais il les fait avec des moyens, avec des facultés j d'où les at-il? Les forces physiques, ou la santé, la justesse et l'étendue de l'esprit, les richesses, le pôuvoit* composent à peu près ces moyens. Il est vrai que la sagesse ou la modération peuvent maintenir la santé, mais le hasard donne et quelquefois rétablit une forte constitution. 11 est vrai que la prudence évite quelques dangers, mais le hasard présferVe â tout moment d'être blessé ou mutilé. Le travail améliore nos facultés morales ou intellectuelles ; le hasard les donne, et souvent il les développe, ou les préserve de tant d'accidents dont un seul pourrait les détruire. La sagesse fait parvenir au pouvoir Un hottinie dans un siècle ; le hasard l'offre à tous les autres maîtres des destinées vulgaires. La prudence, la conduite élèvent lentement quelques fortunes ; tous les jours le hasard en fait rapidement. L'histoire du monde ressemble beaucoup à celle de ce commissionnaire qui gdgna cent louis en vingt ans de coiirses et d'épargnes, et qui ensuite tnit à la loterie un seul écù, et en reçut soixante-qiiinze mille.

Tout est loterie. La guerre n'est plus qu'une loterie

212 OBERHANN.

pour presque tous, à l'exception du général en chef, qui cependant n'en est rien moins que tout à fait exempt. Dans la tactique moderne, Tofficier qui va être comblé d'honneurs et élevé à un grade supérieur, voit auprès de lui le guerrier aussi brave, plus savant, plus robuste, oublié pour jamais dans le tas des morts.

Si tant de choses se font au hasard, et que pourtant le hasard ne puisse rien faire, il y a dans la nature ou une grande force cachée, ou un nombre de forces inconnues qui suivent des lois inaccessibles aux démonstrations des sciences humaines.

On peut prouver que le fluide électrique n'existe pas. On peut prouver qu'un corps aimanté ne saurait agir sur un autre sans le toucher, et que la faculté de se diriger vers tel point de la terre est une propriété occulte et par trop péripatéticienne. On avait prouvé que Ton ne pouvait voyager dans les airs, que l'on ne pouvait brûler des corps éloignés de soi, que l'on ne pouvait précipiter la foudre ou allumer des volcans. On sait encore aujourd'hui que l'homme, qui fait un chêne, ne peut pas faire de l'or. On sait que la lune peut causer les marées, mais non pas influer sur la végétation. Il est prouvé que tous les effets des affections de la mère sur le fœtus sont des contes de vieilles, et que tous les peuples qui les ont vus ne les ont pas vus. On sait que l'hypothèse d'un fluide pensant n'est qu'une impiété absurde ; mais que certains hommes ont la permission de faire avant déjeuiier une sorte d'âme universelle ou de nature métaphysique, que l'on peut rompre en autant d'âmes universelles que bon semble, afin que chacun digère la sienne.

Il est certain qu'un Châtillon r^çut, selon la promesse de saint Bernard, cent fois autant de terres labourables à la charrue d'en haut, qu'il en avait donné ici-bas aux moines de Clairvaux. 11 est certain que l'empire du Mogol

LETTRE XLVIL 215

est dans une grande prospérité, quand son maître pèse deux livres de plus que Tannée précédente. Il est certain que l*âme survit au corps, excepté s'il est écrasé par la chute subite d'un roc : alors elle n'a pas le temps de s'enfuir ^ et il faut qu'elle meure là. Tout le monde a su que les comètes sont dans l'usage d'engendrer dea monstres, et qu'il y a d'excellentes recettes pour se préserver de cette contagion. Tout le monde convient qu'un individu de ce petit globe où rampent nos génies impérissables a trouvé les lois du mouvement et de la position respective de cent milliards de mondes. Nous sommes admirablement certairis, et c'est pure malice si tous les temps et tous les peuples s'accusent mutuellement d'erreur.

Pourquoi chercher à rire dçs anciens qui regardaient les nombres comme le principe universel? L'étendue, les forces, la durée, toutes les propriétés des choses naturelles ne suivent-elles pas les lois des nombres? Ce qui est à la fois réel et mystérieux n'est-il pas ce qui nous avance le plus dans la profondeur des secrets de la nature? N'est-elle pas elle-même une perpétuelle expression d'évidence et de mystère, visible et impénétrable, calculable et infinie, prouvée et inconcevable, contenant tous les principes de l'être et toute la vanité des songes? Elle se découvre à nous, et nous ne la voyons pas; nous avons analysé ses lois, et nous ne saurions imaginer ses procédés ; elle nous a laissé prouver que nous remuerions un globe, mais le mouvement d'un insecte est l'abîme où elle nous abandonne. Elle nous donne une heure d'existence au milieu du néant ; elle nous montre et nous supprime ; elle, nous produit pour que nous ayons été. EUe

* On peut voir dans la cinquante-septième épître de Sënèque cette opinion, commune chez les stoïciens, et les raisons non moins remarquables par lesquelles Sénèque la réiute.

314 OBËRHANN.

nous fait un œil qui pourrait tout voir; elle met devant lui tout le mécanisme, toute Forganisation des choseôi tous les prodiges de Tètre infini : nous regardons, nous nous allons connaître, et voilà qu'elle ferme à jamais cet œil si admirablement préparé.

Pourquoi donc, ô hommes qui passez aujourd'hui! voulez-vous des certitudes ? et jusques à quand faudra* t-il vous affirmer nos rêves pour que votre vanité dise i Je sais ? Vous êtes moins petits quand vous ignorez. Vous voulez qu'en parlant de la nature on vous dise, comme vos balances et vos chiffres : Ceci est, ceci n'est pas. Et bien, voici un roman ; sachez, soyez certains;

Le Nombre Nos dictionnaires définissent le nombre

une collection d^unités ; en sorte que Tmiité , qui est le principe de tous les nombic^s, devient étraiigère au terme qui les exprime. Je suis fâché que notre langue ti'ait pas un mot qui comprenne l'unité, et tous ses produits plus ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le mot nombre veut dire cela ^ et puièque j'ai un songe à vous conter^ je vais reprendre un peu le ton des grandes vérités que je veux vous envoyer par le courrier de demain.

Écoutez, c'est de l'antiquité; mais elle ne savait pas le calcul des fluxions ^*

Le nombre est le principe de toute dimenision, de toute harmonie, de toute propriété, de toute agrégation ; il est la loi de l'univers organisé.

Sans les lois des nombres, là matière serait une masse informe, indigeste ; elle serait le diaos, La matière arrangée selon ces lois est le monde; là nécessité de ces lois

^ Obermann n'a pu avoir l'intention de ridiculiser des sciences qu'il admirait, et qu'il ne possédait pas. Sans doute il désirait seulement que les vastes progrès modernes ne portassent pas si incoosidércment les demi-savants à mépriser l'antiquité.

est le destin; leur puissance et leurs propriétés sont !a nature^ et la conception universelle de ces propriétés est Dieu.

Les analogies de ces propriétés forment la doctrine magique, secret de toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.

Je me hftte , et vous me saurez gré de tant de discré* tion, car je pourrais suivre la filiation de toutes les idées cabalistiques et religieuses. Je rapporterais aux nombres les religions du feu ; je prouverais que l'idée même de FËsprit pur est le résultat de certains calculs ; je réunirais dans un môme enchaînement tout ce qui a pu asseryir ûu flatter Timagination humaine. Cet aperçu d'un fl^nde mystérieux ne serait pas sans intérêt; mais il ne vaudrait pas l'odeur numérique exhalée de sept fleurs de jasmin que le souffle de l'air va porter et perdre dans le sable sur votre terrasse de ChesseU

Cependant, sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout phénoinène est nombre ou proportion. Les formeSj l'espace, la durée sont des effets, des produits du iiombre ; mais je nombre n'est produit, n'est modifié, n'est perpétué que par lui-mêrne, ]Lanii}sique, c'est-à-dire la science de toute harmonie , est une expression des nombres. Notre musique elle-même, source peut-être des plus fortes injpressjons que Vhorame' puisse éprouver, est fondée sur les nqmbres.

8i j'étais versé dans l'astrologie, je vous dirais bien d'autres choses ; niais enfin toute la vie^n'est-elle pas réglée sur les nombres î Sans eux, qui saurait l'heure d'un office, d'un enterrement 9 qui pourrait danser? qui saurait quand il est bon d^ couper les ongles f

L'unité est assurément le principe, comnîe l'image de toute unité, et dès lors de tout ouvrage complet, de tout

216 OBERHANN.

concept, de tout projet, de tout achèvement, de la perfection, de l'ensemble. Ainsi tout nombre complexe est un, ainsi toute perception est une, ainsi Funivers est un.

Un est aux nombres engendrés comme le rouge est aux couleurs, ou Adam aux générations humaines. Adam était le premier, et le mot Adam signifie rouge. C'est ce' qui fait que la matière du Grand-Œuvre doit se nommer Adam lorsqu'elle est poussée au rouge, parce que la quintessence rouge de Tunivers est comme Adam qu Adouaï forma de quintessence.

Pythagore a dit : Cultivez assidûment la science des nombres; nos vices et nos crimes ne sont que des erreurs de calcul. Ce mot, si utile et d une vérité profonde, est sans doute ce qui peut être dit de mieux sur les nombres. Mais voici ce que Pythagore n'a point dit ^«

^ Dans toutes les sectes, les disciples, ou beaucoup d'entre les disciples, sont moins grands hommes que leur maître. Ils défigurent sa pensée, surtout quand le fanatisme superstitieux ou l'ambition d'innover se joignent aux erreurs de l'esprit.

Pythagore, ainsi que Jésus, n'a pas écrit : les successeurs, prétendus tels, de l'un et de l'autre, ont montré qu'ils sentaient tout l'avantage de cette circonstance.

Considérons un moment le nombre comme Pythagore parait l'avoir entendu.

Si, d'un lieu élevé et qui domine une vaste étendue, on discerne dans la plaine, entre les hautes forêts, quelques-uns de ces êtres qui se soutiennent debout ; si l'on vient à se rappeler que les forêts sont abattues, que les fleuves sont dirigés, que les pyramides sont ékvées, que la terre est changée par eux, on éprouve de l'étonnement. Le temps est leur grand moyen; le temps est une série de nombres. Ce sont les nombres rassemblés ou successif qui font tous les incidents, les vicissitudes, les combinaisons, toutes les œuvre* individuelles de l'univers. La force, l'organisation, l'espace, l'ordre, la durée ne sont rien sans les nombres. Tous les moyens de la nature sont une suite des propriétés des nombres ; la réunion de ces moyens est la nature elle-même ; cette harmonie sans bornes est le

LETTRE XLVII. iil7

Sans Un, il n*y aurait ni deux ni trois : l'unité est donc le principe universel. Un est infini par ce qui sort de lui : il produit coéternellement deux, et même trois, d'où vient tout le reste. Quoique infini, il est impénétrable ; il est assurément dans tout ; il ne peut cesser, nul ne la fait,, il ne saurait changer ; de plus, il n*est ni visible, ni bleu, ni large, ni épais, ni lourd : c'est comme qui dirait... plus qu'un nombre.

Pour Deux, c'est très-différent. S'il n'y avait pas deux, il n'y aurait qu'un. Or, quand tout est un, tout est semblable ; quand tout est semblable, il n'y a pas de discordance ; là où il n'y a pas de discordance, là est la perfection : c'est donc deux qui brouille tout. Voilà le mauvais principe, c'est Satan. Aussi, de tous nos chiffres, le chiffre deux est celui qui a la forme la plus sinistre , l'angle le plus aigu.

Cependant, sans deux, il n'y aurait point de composition, point de rapports, point d'harmonie. Deux est l'élément de toute chose composée en tant que composée. Deux est le symbole et le moyen de toute génération. Il y avait deux chérubins sur Tarche et les oiseaux ont deux ailes; ce qui fait de deux le principe de l'élévation.

Trois réunit l'expression de l'ensemble et celle de la composition; c'est l'harmonie parfaite. La raison en est palpable : c'est un nombre composé qui ne peut être di-

principe infini par lequel tout ce qui existe existe ainsi : le génie de Pythagore vaut biçn les esprits qui ne l'entendent pas.

Pythagore paraît avoir dit que tout était lait selon les propriétés des nombres, mais non par leur vertu.

Voyez, dans de Mysteriis numerorum par BungOf ce que Porphyre, Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.

Voyez Uis de Pythagore 2030, 2058, etc., dans Voyages de Pythagore. On peut remarquer, en parcourant ce volume deTancienne sagesse, ces trois mille cinq cents sentences dites Lois de Pythagore, combien il y est peu question des nombres.

visé que par un. De trois points placés dans des rapports égaux naît la plus simple des figures. Cette figure triple n est pourtant qu'une, ainsi que l'harmonie parfaite. Et, dans la sagesse orientale, la puissance qui crée, Brahma ; la puissance qui conserve, Vitsnou; et la puissance qui détruit, Routren ; ces trois puissances réunies, n'est-ce pas Trimourti? Dans Trimourti ne reconnaissez-vous pas trois? C'est ce qui fait Brahm, Tunique principe.

Dans les choses de la terre, trente-trois, nombre exprimé par deux trois, n'est-il pas celui de Tâge de la perfection pour rhonune? Et 1 homme, qui est bien la plus belle œuvre de Brahm , n*a-t-il pas eu trois âmes autrefois?

Trois est le principe de perfection : c'est le nombre de la chose composée et ramenée à l'unité , de la chose élevée à l'agrégation, et achevée par l'unité. Trois est le nombre mystérieux du premier ordre : aussi y a-t-il trois régnes dans les choses terrestres ; et pour tout composé organique trois accidents , formation , vie , décomposition.

Quatre ressemble beaucoup au corps, parce que le corps a quatre facultés. Il renferme aussi toute la religion du serment : comment cela ? je l'ignore ; mais puisqu'un maître l'a dit, sans doute ses disciples l'expliqueront.

Cinq est protégé par Vénus : car elle préside au mariage ; et cinq a dans sa forme quelque chose d'heureux qu'on ne saurait définir. De là vient que nous avons cinq sens et cinq doigts ; il n'en faut par chercher d'autres raisons.

Je ne sais rien sur le nombre Six, sinon que le cube a six faces. Tout le reste m'a paru indigne des grandes choses que J'ai rassemblées sur d'autres nombres.

Mais Sept est d'une importance extrême. Il représente toutes les créatures, ce qui le rend d'autant plus intéres-

sant qu'elles nous appartiennent toutes : droit divin transféré depuis longtempsj et que prouvent la bride et le filet, malgré ce qu'en disent quelquefois les ours, les lions, les serpents; Cet empire a manqué être perdu par le péché ; mais il faut mettre deux sept ensemble ; l'un détruira l'autre : car le baptême étant aussi là dedans, 6oixante-dix-sépt signifie l'abolition de tous les péchés par le baptême, comme saint Augustin Va démontré aux académies d'Afrique.

On voit facilement dans Sept Tunion des deux nombres parfaits, de deux principes de perfection, union complétée en quelque sorte, et consolidée par cette unité sublime qui lui imprime un grand caractère d'ensemble, et qui fait que sept n'est pas sk. C'est là le nombre mystérieux du second ordre, ou, si Ton veut, le principe de tous les nombres très-composés. Les divers aspects de la lune Font prouvé, et en conséquence on a choisi le septième jour pour celui du repos. Les fêtes religieuses rendirent ainsi ce nombre sacré chez les peuples. De là l'idée des cycles septénaires, hée à celle du grand cataclysme; Dieu a imprimé partout dans l'univers le caractère sacré du nombre sept, dit Joachitès. Dans le del étoile j tout a été fait par sept. Toute la mysticité andenne est pleine du nombre sept : c'est le plus mystérieux des nombres apocàlypticjués , flfes nombres du cùltë ttiithriâqUe et des mystères d^iiitiâtioh. Sept étoiles dû génie lumineux, sept Gâhanbards, sept Amschaspands ou anges d'Ormusd. Les Juif^ ont leur semaind d'ânnéeô^ et le cai^rè de sept était le vrat hombt*ô Aè leuir période jubilaiire. On remarquait que, dii moins pour notre planète et même pour notre système solaire ^ le ilombre sept était le plus particuliërënlent indi({tié par l&é t)hènomènes naturels. Sept sphères du premier ordre ^ ; sept mé-

* Apparemhièht cette époque est atttérieure aux dernières d'entre

taux*; sept odeurs'; sept saveurs; sept rayons de lumière ; sept tons ; sept articulations simples de la voix humaine '.

Sept années font une semaine de la vie, et quaranteneuf la grande semaine. L*enfant qui naît à sept mois peut vivre; à quatorze soleils, il voit; à sept lunes, il a des dents ; à sept ans les dents se renouvellent, et Ton fait commencer alors la discernement du bien et du mal. A quatorze ans, Thomme peut engendrer ; à vingt et un, il est parvenu à une sorte de maturité qui fait choisir ce temps pour la majorité politique et légale. Vingt-huit ans est l'époque d'un grand changement dan» les affections humaines et dans les couleurs de la vie. A trente-cinq, la jeunesse finit. A quarante-deux, la progression rétrograde de nos facultés commence. A quarante-neuf, la plus belle vie est à sa moitié, quant à la durée extrême, et à son automne pour les sensations : on aperçoit les premières rides physiques et morales. A cinquante-six commence la vieillesse la plus hâtive. Soixante-trois est la première époque de la mort naturelle. (Je me rappelle que vous blâmez cette expression : nous dirons donc mort néces-

les découvertes modernes : au reste, neuf est, comme sept, un nombre sacré. Quatre fragments ne vaudront qu*un tout.

*■ Comme U en fallait sept, et qu'il était impossible de ne pas admettre le platine, on rejetait le mercure, qui semble avoir un caractère particulier et différer des autres métaux par diverses propriétés, entre autres par celle de rester dans un état de fusion, même à un degré de froid que Ton a cru longtemps passer le froid naturel de notre âge. Malheureusement la chimie moderne reconnaît un plus grand nombre de métaux; mais il est probable alors qu'il y en aura quarante-neuf, ce qui revient au même.

* Linnaeus divisait les odeurs végétales en sept classes. De Saussure en admet une huitième; mais on voit bien qii'il ne doit y en avoir que sept pour la gamme.

' Les Grecs avaient sept voyelles. Les grammairiens français en reconnaissent aussi sept, les trois £ et les quatre autres.

•LETTRE XLVn. 221

saire, mort amenée par les causes générales du déclin de la vie). Je veux dire que, si Ton meurt de vieillesse à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit, on meurt d'âge à soixante-trois : c'est la première époque où la vie finisse par les maladies de la décrépitude. Beaucoup de personnages célèbres sont morts à soixante-dix ans, à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit, à cent quatre (ou cent cinq). Aristote, Abailard, Héloïse, Luther, Constantin, Schah-Abbas, Nostradamus etMahomet moururent à soixante-trois; et Cléopâtre sentit bien qu'il fallait attendre vingt-huit jours pour mourir après Antoine.

Neuf ! Si Ton en croit les hordes mongoles et plusieurs peuplades de la Nigritie, voilà le plus harmonique des nombres. C'est le carré du seul nombre qui ne soit divisible que par l'unité ; c'est le principe des productions indirectes; c'est le mystère multiplié par le mystère. On peut voir dans le Zend-Avesta combien neuf était vénéré d'une partie de l'Orient. Dans la Géorgie, dans l'iranved, tout se fait par neuf: les Avares et les Chinois l'ont aimé particulièrement. Les musulmans de la Syrie comptent quatre-vingt-dix-neuf attributs de la Divinité, et les peuples de la partie orientale de l'Inde connaissent dix-huit mondes, neuf bons, neuf mauvais.

Mais le signe de ce nombre à la queue en bas, comme une comète qui sème des monstres ; et neuf est l'emblème de toute vicissitude funeste : en Suisse particulièrement les bises destructives durent neuf jours. Quatrevingt-un, ou neuf multiplié par lui-même, est le nombre de la grande climatérique*; tout homme qui aime l'ordre doit mourir à cet âge, et Denis d'Héraclée donna en cela un grand exemple au monde.

J'avoue que dix-liuit ans passe pour un assez bel âge,

* Les climatériqucs d'Ilippocrate sont les septièmes années; ce qu T'St analogue ù ce qu'on a dit au nombre sept.

et pourtant c'est la destruction multipliée par te mauvais principe ; mais il y a moyen de s'entendre. Dans dix-huit ans, il y a deux cent seize mois, nombre très-funeste et très-compliqué. On y voit d'abord quatre-vingt-un multiplié par deux ; ce qui est cpouTantable. Dans Texcèdant cinquante-quatre, on trouve un ferment et Vénus. Quatre et cinq réunis ressemblent donc fort au mariage, état qui séduit à dix-huit ans ; qui n'est bon à rien pour lun ai l'autre sexe, vers quarante*cinq ou cinquante-quatre; qui ne laisse pas d'être ridicule à quatre-vingt-un, et qui peut en tout temps, par ses plaisirs mêmes, altérer, désoler, dégrader la nature humaine d'après les horreurs attachées au culte du nombre cinq. Qu'y a-t-il de pire que d'empoisonner sa vie par une jouissance de cinq? C'est à diihuit ans que ces dangers sont dans leur force; il n'est donc point d'âge plus funeste. Voilà ce qu'on ne pouvait découvrir que par les nombres ; et c'est ainsi que les nombres sont le fondement de la morale.

Que si vous trouvez dans tout cela quelque incertitude, repoussez le doute, redoublez de foi ; voici maintenant ce que disait la première lumière des premiers siècles ^ Dix est justice et béatitude résultant delà créature qui est sept, et de la Trinité qui est trois. Onze, c'est le péché, parce qu'il transgresse dix ou la justice. Vous voyez le plus haut point du sublime ; après quoi il faut se taire : saint Augustin lui-même n'en a pas su davantage.

S'il me restait assez de papier, je vous prouverais l'existence de la pierre philosophale ; je vous prouverais que tant d'hommes savants et célèbres n'étaient pas des insensés; je vous prouverais qu'elle n'est pas plus étonnante que la boussole; qu'elle n'est pas plus inconcevable que le chêne provenu du gland que vous avez semé ; mais qu il

* De rÉglise.

LETTRE XLYIII. 223

Test, OU qu'il devrait Télre, qlië des êlôUMiSj qtll eri finissant leurs humanités ont fait <in inàdHgai, décident que Stahl, Bêcher, Paracelse, ont mérité les Petites- Maisons.

Allez voit* vos Jasmins ; làisséal ïîifes ddtités et triés! preuves. Je cherche un peu de déliré, afiii de pdlivoir dtl moins rire de moi : il y a un certain repos, Un plaisit*, bizarre si Ton veut, â considérer que tout est songe; Oelsl peut distraire de tant de téVës ^\uâ àèrïeut et afibiblit^ ceux de notre Inquiétude.

Vous ne voulez pas qtié rimëgihatîoil houâ entraftië^ parce qU*elle nous égare; niais quand il li'agit des jdtlis-* sances individuelles de la pensée;, notre destination pré-* sente ne serait-elle pas dans les écarts? Tous lesliomniëâ dM t*été ; totis eti ont eu besoin : quand le génie du mal leë &t vivre , le génie dti bien teâ fit dormir et songer.

LETTRE XLVtlî.

Méterville, !•' septembre, VI.

Dan» quelque indifférence que l'on traîne ses années, il arrive pourtant que Ton aperçoive le ciel dans une nuit sans nuages. On voit les astres inmienses; ce n'est pas une fantaisie dé Fimagination^ ils sont là sous nos yeux : on voit leur distance bien plus vaste, et ces soleils qui semblent montrer des mondes où des êtres différents de nous naissent, sentent et meurent.

La tige du jeune sapin est auprès de moi, droite et fixe ; elle s'avance dans l'air, elle semble n'avoir ni vie ni mouvement ; mais elle subsiste, et si elle se connaît elle-même, son socret et sa vie sont en elle : elle croît invisiblement. Elle est la môme dans la nuit et dans le jour; elle est la

224 OBERMÂMN.

même sous la froide neige^ et sous le soleil des étés. Elle tourne avec la terre ; elle tourne immobile parmi tous ces mondes. La cigale s'agite pendant le repos de Thomme, elle mourra, le sapin tombera ; les mondes changeront. Où seront nos livres, nos renommées, nos craintes, notre prudence, et la maison que Ton voudrait bâtir, et le blé que la grêle n'a pas couché? Pour quel temps amassezvous? pour quel siècle est votre espérance? Encore la révolution d'un astre, encore une heure de sa durée, et tout ce qui est vous ne sera plus ; tout ce qui est vous sera perdu, plus anéanti, plus impossible que s'il n'eût jamais été. Celui dont le malheur vous accable sera mort; celle qui est belle sera morte. Le fils qui vous survivra sera mort.

Vous avez rassemblé les moyens des arts* ; vous voyez sur la lune comme si elle était près de vos télescopes; vous y cherchez du mouvement; il n'y en a point : il y en a eu, mais elle est morte. Et le lieu, le globe où vous êtes, sera mort comme elle. A quoi vous arrêtez-vous? Vous auriez pu faire un mémoire pour votre procès, ou finir une ode dont on eût parlé demain au soir. Intelligence des mondes ! qu'ils sont vains les soins de l'homme ! Quelles risibles sollicitudes pour des incidents d'une heure ! Quels tourments insensés pour arranger les détails de cette vie qu'un souffle du temps va dissiper ! Regarder, jouir de ce qui passe, imaginer, s'abandonner: ce serait là tout notre être. Mais, régler, établir, connaître, posséder ; que de démence!

Cependant celui qui ne veut point slnquiéter pour des jours incertains n'aura pas le repos qui laisse l'homme à

* On est enfin parvenu au point d'amener la lune à une proximité apparente plus grande que celle des montagnes que dans certains climats l'œil nu distingue parfaitement, quoiqu'elles soient éloignées de plus d'une journée de marche.

lui-même, ou le délassement qui peut distraire de ces dégoûts qu'on préfère à la vie tranquille : il n*aura pas, quand il la voudra, la coupe pleine de café ou de vin qui doit écarter pour un moment le mortel ennui. H n'y aura point d'ordre et de suite dans ce qu'il sera forcé de faire ; il n'y aura pas de sécurité pour les siens. Parce que sa pensée aura embrassé le monde dans ses hautes conceptions, il arrivera que son génie, éteint par la langueur, n'aura plus même ces conceptions : parce que sa pensée aura cherché trop de vérités dans la nature des choses, il ne sera plus donné à sa pensée elle-même de se maintenir selon sa propre nature.

On ne parle que de réprimer ses passions, et d'avoir la force de faire ce qu'il faut; mais au milieu de tant d'impénétrabilité, montrez donc ce qu'il faut. Pour moi, je ne le sais pas, et j'ose soupçonner que plusieurs autres l'ignorent. Tous les sectaires ont prétendu le dire et le montrer avec évidence ; leurs preuves surnaturelles nous ont laissés dans un doute plus grand. Peut-être une con- naissance certaine et un but connu ne sont-ils ni selon notre nature ni selon nos besoins. Cependant il faut vouloir. C'est une triste nécessité, c'est une sollicitude intolérable, d'être toujours contraint d'avoir une volonté, quand on ne sait sur quoi la régler.

Souvent je me repose dans cette idée, que le cours accidentel des choses et les effets directs de nos intentions ne sauraient être qu'une apparence, et que toute action humaine est nécessaire et déterminée par la marche irrésistible de l'ensemble des choses. Il me paraît que c'est une vérité dont j'ai le sentiment ; mais quand je perds de vue les considérations générales, je m'inquiète et je projette comme un autre. Quelquefois, au contraire, je m'efforce d approfondir tout ceci, pour savoir si ma volonté peut avoir une base, et si mes vues peuvent se rapporter

226 OBËRMÂRTi.

à un plan suivi. Vous pensez bien que dans cette obscurité impénétrable, tout m'échappe jus^ju^aux probabilités ellesmêmes : je me lasse bientôt; je me rebute^ et je ne vois rien de certain, si ce n'est peut-être Tinévitable incertitude de ce que les hommes voudraient connaître.

Ces conceptions étendues qui rendent Thonmiô si superbe et si avide d'empire, d'espérances et de durée^ sont-elles plus vastes que les cieux réfléchis sur la surface d'un peu d'eau de pluie qui s'évapore au premier vent? Le métal que l'art a poli reçoit Timage d'une partie de l'univers; nous la recevons comme lui. — Mais il n'a pas le sentiment de ce contact. — Ce sentiment a quelque chose d'étonnant, qu'il nous plaît d'appeler divin. El ce chien qui vous suit, n'a-t-il pas le sentiment des forêts, des piqueurs et du fusil, dont son œil reçoit l'empreinte en répercutant les figures? Cependant, après avoir poursuivi quelques lièvres, léché la main de ses maîtres et déterré quelques taupes, il meurt; vous l'abandonnez aux corbeaux, dont Tinstinct perçoit les propriétés des cadavres, et vous avouez qu'il n'a plus ce sentiment.

Ces conceptions, dont l'immensité surprend notre faiblesse, et remplit d'enthousiasme nos cœurs bornés, sont peut-être moins pour la nature que le plus imparfait des miroirs pour l'industrie humaine : et pourtant l'homme le brise sans regret. Dites qu'il est affreux à notre âme avide de n'avoir qu'une existence accidentelle ; dites qu'il est sublime d'espérer la réunion au principe de l'ordre impérissable : n'affirmez rien de plus. *

L'homme qui travaille à s'élever est comme ces ombres du soir qui s'étendent pendant une heure, qui deviennent plus vastes que leurs causes, qui semblent grandir en s'épuisant, et qu'une seconde fait disparaître.

Et moi aussi j'ai des moments d'oubli» de force, de grandeur : j'ai des besoins démesurés; sepukhri immer

mor ! Mais je vois les monuments des générations effacés ; je vois le caillou soumis à la main de l'homme, et qui existera cent siècles après lui. J'abandonne les soins de ce qui passe, et ces pensées du présent déjà perdu. Je m'arrête étonné ; j'écoute ce qui subsiste encore ; je voudrais entendre ce qui subsistera : je cherche dans le mouvement de la forêt, dans le bruit des pins, quelquesuns des accents de la langue éternelle.

Force vivante ! Dieu du monde ! J'admire ton œuvre, si l'homme doit rester ; et j'en suis atterré, s'il ne reste pas.

Méterville, 14 septembre, YJ.

Ainsi, parce que je n'ai point d'horreur pour vos dogmes, je serais prés de les révérer ! Je pense que c'est tout le contraire. Vous avez, je crois, prc^eté de me convertir.

Dites-moi, me savez-vous quelque intérêt à ne pas admettre vos opinions religieuses? Si je n'ai contre elles ni intérêt, ni partialité, ni passion, nj éloignement môme, (piclle prise auront-elles pour s'introduire dans une tête sans systèmes et dans un cœur que le remords ne leur préparera jamais 1

Cest Vintérêt des passions qui empéohe d'être chrétien. Je dirais volontiers que voilà un argument bien misérable. Je vous parle en ennemi : nous sommes en état de guerre, vous en voulez un peu à ma liberté. Si vous accusez les non-crédules de n'avoir pas la conscience pure, j'accuserai les crédules de n'avoir pas un zèle sincère. 11 résultera de tout cela de vains mots, un bavardage répété partout jusqu'à la satiété, et qui jamais ne prouvera rien.

Et si j'allais vous dire qu'il n'y a de chrétiens que les

méchants, puisqu*il n'y a qu'eux qui aient besoin de chimères pour ne pas voler, égorger, trahir. Certains chrétiens dont l'humeur dévole et la croyance burlesque ont dérangé le cœur et l'esprit se trouvent toujours entre le désir du crime et la crainte du diable. Selon la méthode vulgaire de juger des autres par soi-même, ils sont alarmés dés qu'ils voient un homme qui ne se signe point : il n'est pas des nôtres, il est contre nous ; il ne craint pas ce que nous craignons, donc il ne craint rien, donc il est capable de tout ; il n'a pas les mains jointes, c'est qu'il les cache ; il y a sûrement un stylet dans l'une, et du poison dans l'autre.

Je n'en veux point à ces bonnes gens : comment croiraient-ils que l'ordre suffise? le désordre est dans leurs idées. D'autres parmi eux me diront : Voyez tout ce que j'ai souffert, d'où aurais-je tiré ma force, si je ne l'avais pas reçue d'en haut? «—Mon ami, d'autres ont souffert davantage, et n'ont rien reçu d'en haut : il y a encore cette différence qu'ils n'en font pas tant de bruit, et ne se croient pas bien grands pour cela. On souffre, comme on marche. Quel est l'homme qui peut faire vingt mille lieues? Celui qui fait une lieue par jour et qui vit soixante ans. Chaque matin ramène des forces nouvelles, et l'espérance éteinte laisse encore un espoir vague.

Les lois sont évidemment insuffisantes. Eh bien ! je veux vous montrer des êtres plus forts que vous, et qui sont presque toujours indomptés ; qui vivent au milieu de vous non-seulement sans frein religieux, mais même sans lois ; dont les besoins sont souvent très-mal satisfaits ; qui rencontrent ce qu'on leur refuse, et ne font pas un mouvement pour l'arracher : et parmi eiix, trenteneuf au moins sur quarante mourront sans avoir nui, tandis que vous prônez l'effet de la grâce, si, parmi vos chrétiens, il y en a dans ce cas trois sur quatre. — Où

sont ces êtres miraculeux, ces sages? — Ne vous fâchez point; ce ne sont pas des philosophes, ce ne sont pas du tout des êtres piiraculeux, ce ne sont pas des chrétiens ; ce sont tout bonnement ces dogues qui ne sont ni muselés, ni gouvernés, ni catéchisés, et que vous rencontrez à tout moment, sans exiger que leur gueule terrible fasse, pour vous rassurer, un signe sacré. — Vous plaisantez. — : De bonne foi, que vous voulez-vous qu'on fasse autre chose ?

Toutes les reUgions s*anathématisent, parce qu'aucune ne porte un caractère divin. Je sais bien que la vôtre a ce caractère, mais que le reste de la terre ne le voit point, parce qu'il est caché : je suis comme le reste de la terre, je discerne fort mal ce qui est invisible.

Je ne dis pas que la reUgion chrétienne soit mauvaise ; mais, pour la croire, il faut la croire divine, ce qui n'est pas aisé. Elle peut être fort belle, comme ouvrage humain; mais une religion ne saurait être humaine, quelque terrestres que soient ses ministres.

Pour la sagesse, elle est humaine ; elle n'aime pas à s'élever dans les nues pour retomber en débris; elle exalte moins les têtes, mais elle ne les expose pas à l'oubh des devoirs par le mépris de ses lois démasquées ; elle ne défend point d'examen, et ne craint point d'objections ; il n'y aura pas de prétexte pour la méconnaître, la dépravation du cœur reste seule contre elle : et si la sagesse humaine était la base des institutions morales, son empire serait à peu près universel, puisqu'on ne pourrait se soustraire à ses lois sans faire par là même un aveu formel de turpitude. — Nous ne convenons pas de cela ; nous n'approuvons pas la sagesse. — il'est que vous êtes conséquents.

Je laisse les hommes de parti qui font semblant d'être de bonne foi et qui vont jusqu'à se faire des amis pour

qu'on sache qu'ils les ont convertis; je reviens li vous qui êtes vraiment persuadé, et qui voudriez me donner ce repos que je n'aurai point.

Je n'aime pas plus que l'on soit intolérant coQtr-6 la religion qu'en sa faveur. Je n'approuve guère plus ses adversaires déclarés que ses zélateurs fanatiques. Je ne décide pas que l'on doive se hâter, dans certains pays, de détromper un peuple qui croit vraiment, pourvu qu'il ait passé le moment des guerres sacrées, et qu'il ne soit déjà plus dans la ferveur des conversions. Mais quand un culte est désenchanté, je trouve ridicule qu on prétende en ramener les prestiges; quand l'ariïbe est usée, quand les lévites, embarrassés et pensifs autour de ses débris, me crient : N'approchez pas, votre 3Qu£Qe pro* fene les ternirait, je suis obligé de leç eicfiminer, pour voir s'ils parlent sérieusement. — Sérieusement? Sans doute ; et TËglise, qui ne périra point, va rendre à la foi des peuples cette antique ferveur .dont le retour vous paraît chimérique ! — Je ne suis pas fâché que vous en fassiez l'expérience ; je n'en conteste point le succès, et je le désirerais volontiers : ce serait un fait eurieui.

Puisque c'est toujours à eux que je finis par m'adresser, il est temps de fermer une lettre qui n'est pas pour vous. Nous garderons chacun nos opinions sur ce point ; et nous nous entendrqns très-bien si|r les autres. Les manies superstitieuses et les écarts du zèle n'existent pas plus pour un véritable homme de bien, que les périls tant exagérés de ce qu'Us appellent ridiculement athéisme. Je ne désire pas que vous renonciez à cette croyance ; mais il est très-utile qu'on cesse de la regarder comme indispensable au cœur de l'homme, parce que, si on est conséquent, et si on prétend qu'il n'y a pas de mcH*ale sans elle, il faut rallumer les bûchers.

Lyon, S2 juin. Septième année.

bepuis que la mode n'a plus cette uniformité locale qui en faisait aux yeux de tant de gens une manière d'être nécessaire, et à peu près une loi de la nature, chaque femme pouvant choisir la mise qu'elle veut adopter, chaque homme veut aussr décider celle qui convient.

Les gens qui entrent dans l'âge où Ton aime à blâmer ce qui n*est pas comme autrefois, trouvent de trèsmauvais goût que Ton n'ait plus les cheveux dressés audessus du front, le chignon relevé et empâté, la partie inférieure du corps tout à nu sous une voûte d'un noble diamètre, et les talons juchés sur de hautes pointes. Ces usages vénérables maintenaient une grande pureté de mœurs ; mais depuis les femmes ont perverti leur goût au point d'imiter les seuls peuples qui aient eu du goût : elles ont cessé d*être plus larges que hautes, et, ayant quitté par degrés les corps ferrés et baleinés, elles outragent la nature jusqu'à pouvoir respirer et mangei* quoique habillées.

Je conçois qu'une mise perfectionnée choque ceux à qui plaisait la roideur ancienne, la manière des Goths; mais je ne puis les excuser de mettre une si risible importance à ces changements qui étaient inévitables.

Dites-moi si vous avez trouvé de nouvelles raisons de ce que nous avons déjà remarqué ensemble sur ces ennemis déclarés des mœurs actuelles. Ce sont presque infailliblement des hommes sans mœurs. Les autres, s'ils les blâment, n'y mettent du moins pas cette chaleur qui m'est suspecte.

Personne ne sera surpris que les hommes qui se sont joués des mœurs jparlent ensuite de bonnes mœurs avec

232 OBERMÂNM.

exclamation ; qu'ils en exigent si sévèrement des femmes, après avoir passé leur vie à tâcher de les leur ôler ; et qu'ils les méprisent toutes, parce que plusieurs d'elles ont eu le malheur de ne pas les mépriser eux-mêmes? C'est une petite hypocrisie dont je crois même qu'ils ne s'aperçoivent pas. C'est davantage encore, et bien plus communément, un effet de la dépravation de leurs goûts, des excès de leurs habitudes et du désir secret de trouver une résistance sérieuse pour avoir la vanité de la vaincre ; c'est une suite de l'idée que d'autres ont probablement joui des mêmes faiblesses, et de la crainte qu'on leur manque à eux-mêmes, comme ils sont parvenus à faire manquer à d'autres en leur faveur.

Lorsque les années font qu'ils n'ont plus d'intérêt à introduire le mépris de tous les droits , l'intérêt de leurs passions, qui fut toujours leur seule loi, commence à les avertir qu'on violera ces mêmes droits à leur égard. Ils ont contribué à faire perdre les mœurs sévères qui les gênaient, ils déclament maintenant contre les mœurs hbres qui les inquiètent. Ils prêchent bien vainement : des choses bonnes recommandées par de tels hommes tombent dans le mépris, au lieu d'en recevoir une nouvelle autorité.

Aussi vainement quelques-uns disent que s'ils s'élèvent contre des mœurs licencieuses, c'est qu'ils en ont reconnu les dangers. Cette cause, quelquefois réelle, n'est pas celle à laquelle on croit, parce qu'on sait bien qu'ordinairement l'homme qui a été injuste, quand cela lui était commode pendant l'âge des passions, ne devient juste ensuite que par des motifs personnels. Sa justice, plus honteuse que sa licence même, est encore plus méprisée, parce qu'elle est moins franche.

Mais que des jeunes gens soient choqués subitement et avant la réflexion par des choses dont la nature est de

plaire à leurs sens, et qu*ils ne pourraient improuver naturellement qu'après y avoir pensé, voilà, à mon avis, la plus grande preuve d'une dépravation réelle. Je suis surpris que des gens sensés regardent cela comme une der nière voix de la nature qui se révolte, et qui rappelle au fond des cœurs ses lois méconnues. La corruption, disent-ils, ne peut franchir de certaines bornes ; cela les rassure et les console.

Pour moi, je crois voir le contraire. Je voudrais savoir ce que vous eu penserez, et si je serai seul à voir ainsi. Je n'assure point que ce soit la vérité, je conviens même que beaucoup d'apparences sont contre moi.

Ma manière de penser là-dessus ne pouvait guère résulter que de ce que j'éprouve personnellement; je n'étudie pas, je ne fais pas d'observations systématiques, et j'en serais assez peu capable. Je réfléchis par occasion ; je me rappelle ce que j'ai senti. Quand cela me conduit à examiner ce que je ne sais pas moi-même, c'est du moins en cherchant mes données dans ce qui m'est connu avec plus de certitude, c'est-à-dire dans moi : ces données n'ayant rien de supposé ou de paradoxal servent à me découvrir plusieurs choses dans ce qui leur est analogue ou opposé.

Je sais qu'avec le vulgaire des hommes il y a des inconvénients à ce que gâte la bêtise de leurs idées, la brutalité de leurs sensations, et une fade suffisance abusant de tout ce qui n'avertit pas que l'on sera réprimé. Je ne dis point que les femmes dont la mise paraît trop libre soient tout à fait exemptes de blâme : celles d'entre elles qui n'en méritent pas un autre oublient du moins qu'on vit parmi la foule, et cet oubli est une imprudence. Mais ce n'est point d'elles qu'il s'agit ; je parle de la sensation que la légèreté de leurs vêtements peut faire sur des hommes de différents caractères.

234 OBBRMANK.

Je cherche pourquoi des hommes qui se permettent tout, et qui, loin de respecter ce qu'ils appellent pudeur, montrent jusque dans leurs discours qu'ils ne connaissent pas même les lois du goût, pourquoi des hbnunes qui ne raisonnent point leiu* conduite, et qui s'abandonnent aux fantaisies de l'instant présent, s* avisent de trouver de rindëcence à des choses où je n'en sens pas, et où la réflexion même ne blâmerait que l'inconvenance du moment. Gomment en trouvent-ils à des choses qui par ellesmêmes, et lorsqu'elles ne sont point dépl^pées, paraissent toutes simples à d'autres, et qui plairaient ménie à ceux qui aiment une pudeur réelle, et non l'hypocrisie ou la superstition de la pudeur.

C'est une erreur funeste de mettre aux mots et à la partie extérieure des choses une importance si grande : il suffira d'être familiarisé avec ces fantômes par quelque habitude, même légitime , pour cesser d'en mettre aux choses elles-mêmes.

Lorsqu'une dévote qui ne pouvait à seize ans souffrir qu'on l'embrassât dans des jeux de société , qui, mariée à vingt-deux, n'envisageait qu'avec horreur la première nuit, reçoit à vingt-quatre son directeur dans ses bras, je ne crois pas que ce soit tout à fait hypocrisie de sa part. J'y vois beaucoup plus la sottise des préceptes qui lui furent donnés. 11 peut y avoir chez elle de la mauvaise foi, d'autant plus qu'une morale fausse altère toujours la candeur de l'âme, et qu'une longue contrainte inspire le déguisement et la duplicité. Mais s'il y en a dans son cœur, il y a bien plus encore d'ineptie dans sa tête. On lui a rendu l'esprit faux, on l'a retenue sans cesse dans la terreur des devoirs chimériques; on ne lui a pas donné le moindre sentiment des devoirs réels. Au lieu de lui montrer la véritable fin des choses, on l'a habituée à tout rapporter à une fin imaginaire. Les rapports ne sont plus

sensibles; les t)roportions deviennent. arbitraires; les causes^ les effets sont comptés pour rien ; les convenances des choses sont impossibles à découvrir. Elle n'imagine pas même qu'il puisse exister une raison du mal et du Lien, hors de .la règle qu'on lui a imposée^ et dans d'autres rapports que les relations obscures entre ses habitudes les plus secrètes 9 et la volonté impénétrable des intelligences qui veulent toujours autrement que l'homme.

On lui a dit : Fermez les yeux, puis marchez droit devant vous, c'est le chemin du bonheur et de la gloire ; c'est le seul ; la perte, l'horreur, les abîmes, l'éternelle damnation^ remplissent tout le reste de l'espace. Elle va donc aveuglément, et elle s'égare en suivant une ligne oblique. Cela devait arriver. Si vous marchiez les yeux fermés dans un espace ouvert de toutes parts, vous ne retrouveriez point votre première direction, lorsqu'une fois vous l'auriez perdue, et souvent même vous ne sauriez pas que vous la perdez. Si donc elle ne s'aperçoit point de son erreur, elle se détourne toujours davantage, elle se perd avec confiance. Si elle s'en aperçoit, elle se trouble et s'abandonne : elle ne connaît pas de propartions dans le mël ; elle croit n'avoir plus rien à perdre dès qu'elle a perdu cette première innocence, cpi'elle estimait seule et qu'elle ne saurait retrouver.

On a vu des filles simples se maintenir ûvec ignorance dans la sagesse la plus sévère, et avoir horreur d'un baiser comme d'un sacrilège ; mais s'il est obtenu , elles pensent qu'il n'y a plus rien à conserver, et se livrent uniquement parce qu'elles se croient déjà livrées. On rie leur avait jamais dit les conséquences plus ou moins grandes des diverses choses. On avait voulu les préserver seulement contre le premier pas, comme si on eût eu la certitude que ce premier pas ne serait jamais franchi, ou que l'on serait toujours là pour les retenir ensuite.

236 OBERHANie.

La dévote dont je parlais n'évitait pas des imprudences, mais elle redoutait un fantôme. Il s'ensuivra naturellement que lorsqu'on lui aura dit à l'autel de coucher avec son mari, elle Tégratignera les premiers jours, et quelque temps après couchera avec un autre qui «lui parlera du salut et des mortifications de la chair. Elle était effrayée quand on lui baisait la main , mais c'était par instinct ; elle s'y fait, et ne l'est plus quand on jouit d'elle. C'était son ambition d'être placée au ciel parmi les vierges; mais elle n'est plus vierge ; cela est irrémédiable, que lui importe le reste ? Elle devait tout à un époux céleste, et à l'exemple que la Vierge donna. Maintenant elle n'est plus la suivante de la Vierge, elle n'est plus épouse céleste ; un homme l'a possédée; si un autre homme la possède aussi, quel grand changement cela fera-t-il? Les droits d'un mari font très-peu d'impression sur elle ; elle n'a jamais réfléchi à des choses si mondaines ; il est très* possible même qu'elle les ignore, et il est très-certain du moins qu'elle n'en est pas frappée, parce qu elle n'en sent pas la raison.

A la vérité, elle a reçu l'ordre d'être fidèle ; mais c'est un mot dont l'impression a passé, parce qu'il appartenait à un ordre de choses sur lequel elle n'arrête pas ses idées, sur lequel elle rougirait de s'entretenir avec ellemême. Dès qu'elle a couché avec un homme, ce qui l'embarrassait le plus est fait ; et s'il arrive qu'en l'absence de son mari, un homipe plus saint que lui ait l'adresse de répondre à ses scrupules dans un moment de désirs ou de besoins, elle cédera comme elle a cédé en se mariant; elle jouira avec moins de terreur que lors de ses premières jouissances, parce que c'est une chose qui n'est plus nouvelle, et qui fait un moins grand changement dans son état. Comme elle ne s'inquiète point d'une prudence terrestre, comme elle aurait horreur de porter de

précautions dans le péché, de l'attention et de la réflexion dans un acte qu'elle permet à ses sens, mais dont son âme écarte la souillure, il arrivera encore qu'elle sera enceinte, et que souvent elle ignorera ou doutera si son mari est le père de Tenfant dont elle le charge. Si même elle le sait, elle aimera mieux le laisser dans Terreur, pourvu qu'elle ne prononce pas un mensonge, que de Texposer à se mettre dans une colère qui offenserait le ciel , que de s'exposer elle-même à médire du prochain en nommant son séducteur.

Il est très-vrai que la religion, mieux entendue, ne lui permettait pas une pareille conduite, et je ne parle ici contre aucune religion. La morale, bien conçue partons, ferait les hommes très-justes, et dès lors très-bons et Irèsheureux. La religion, qui est la morale moins raisonnée, moins prouvée, moins persuadée par les raisons directes des choses, mais soutenue par ce qui étonne, mais affermie, mais nécessitée par une sanction divine; la rehgion, bien entenduey ferait les hommes parfaitement purs. Si je parle d'une dévote, c'est parce que l'erreur morale n'est nulle part plus grande et plus éloignée des vrais besoins du cœur humain que dans les erreurs des dévots. J'admire la religion telle qu'elle devait être ; je l'admire comme un grand ouvrage. Je n'aime point qu'en s' élevant contre les religions on nie leur beauté, et l'on méconnaisse ou désa" voue le bien qu'elles étaient destinées à faire. Ces hommes ont tort : le bien qui est fait en est-il moins un bien, pour être fait d'une manière contraire à leur pensée? Que Ton cherche des moyens de faire mieux avec moins ; mais que l'on convienne du bien qui s'est fait, car enfin il s'en est fait beaucoup. Voilà quelques mots de ma profession de foi * :

* Moins jeune, Obermann serait plus d'accord avec liii-môme, malgnré ses doutes.

nous nous sommes crus, je pense^ trop éloignés Tun de l'autre en ceci.

Si vous voulez absolument que je revienne à mon premier objet par une transition selon les règles, vous me mettrez dans un grand embarras. Mais quoique mes lettres ressemblent beaucoup trop à des traités, et que je vous écrive en solitaire qui parle avec son ami comme il rêve en lui-même, je vous avertis que j'y veux conserver toute la liberté épistolaire quand cela m'arrange.

Ces hommes dont les jouissances inconsidérées, ou mal choisies, ont perverti les affections et abruti les sens, ne voient plus, je crois, dans l'amour physique que les grossièretés de leurs habitudes : ils ont perdu le délicieux pressentiment du plaisir. Une nudité les choque, parce qu'il n'y a plus chez eux d'intervalle entre la sensation qu'ils en reçoivent et l'appétit brut auquel se réduit toute leur volupté. Ce besoin, réveillé dans eux,* leur plairait encore en rappelant du moins ces plaisirs informes que cherchent des sens plus lascifs qu'embrasés ; mais conune ils n'ont pas conservé la véritable pudeur, ils ont laissé les dégoûts se mêler dans les plaisirs. Gomme ils n'ont pas su distinguer ce qui convenait d'avec ce qui ne convenait paâ, même dans l'abandon des sens, ils ont cherché de ces femmes qui corrompent les niœuts, en perdant les manières, et qui sont méprisables, non pas précisément parce qu'elles donnent le plaisir, itiais parce qu'elles le dénaturent, parce qu'elles le détruisent en mettant la licence à la place de la liberté. Gomme en se permettant ce qui répugne à des sens déUcats, et en confondant des choses d'iui ordre très-différent, ils ont laissé s'échapper les séduisantes illusions ; comme leurs imprtidences ont été punies par des suites funestes et rebutantes, ils ont perdu la candeur de la volupté avec les incertitudes du désir. Leur imagination n'est plus allumée que par l'habi-

tude ; leurs sensations plus indécentes qu'avides, leurs idées plus grossières que voluptueuses, leur mépris pour les femmes, prouve assez claire du mépris qu ils ont euxmêmes mérité, tout leur rappelle ce que l'amour a d'odieux et peut-être ce qu'il a de dangereux. Son charme primitif, sa grâce si puissante sur les âmes pures, tout ce qu'il a d'aimable et d'heureux n'est plus pour eux. Us sont parvenus à ce poinf qu'il ne leur faut que des filles pour s'amuser sans retenue et avec leur dédain habituel, ou des femmes très-modestes qui puissent leur imposer encore quapd aucune délicatesse ne les contient plus, et qui, n'étant pas des femmes à leur égard, ne leur donnent point le sentiment importun de ce quils ont perdu.

N'estril pas visible que si une mise un peu libre leur déplaît, c'est que leur imagination dégradée et leurs sens affaiblis ne peuvent plus être émus que par une sorte de surprise? Ce qui fait leur humeur chagrine, c'est le dépit de ne plus pouvoir sentir dans des occasions ordinaires et faciles. Ils n'ont la faculté de voir que les choses qui ont été cachées et qui sont découvertes subitement : comme un homme presque aveugle n'est averti de la présence de la lumière qu'en passant brusquement des ténèbres à une grande clarté.

Quiconque entend quelque phose aux mœurs trouvera que la femme méprisable est celle qui, scrupuleuse et sévère dans ses habitudes visibles, prépare, pendant plusieurs Jours de réflexions, le *moyen d'en imposer à un mari qui met son honneur ou sa satisfaction à la posséder , seul. Elle rit avec son amant ; elle plaisante son mari trompé : je mets au-dessus d'elle une courtisane qui conserve quelque dignité, quelque choix, et surtout quelque loyauté dans ses mœurs trop libres.

Si les hommes étaient seulement sincères, malgré leurs

'240 OBERHANN.

intérêts personnels, leurs oppositions et leurs vices, la terre serait encore belle.

Si la morale qu'on leur prêche «tait vraie, conséquente, jamais exagérée; si elle leur montrait la raison des devoirs en conservant de justes proportions ; si elle ne tendait qu'à leur fin réelle, il ne resterait dans chaque nation autre chose à faire que de contenir une poignée d'hommes, dont la tête mal organisée ne pourrait reconnaître la justice.

On pourrait mettre ces esprits de travers avec les imbéciles et les maniaques : le nombre des premiers ne serait pas grand. Il est peu d'hommes qui ne soient pas susceptibles de raison; mais beaucoup ne savent où trouver la vérité parmi ces erreurs publiques qui affectent d'en porter le nom : si môme ils la rencontrent, ils ne savent comment la reconnaître à cause de la manière gauche, rebutante et fausse dont on la présente.

Le bien inutile, le mal imaginaire, les vertus chimériques, l'incertitude, absorbent notre temps, et nos facultés, et nos volontés; comme tant de travaux et de soins superflus ou contradictoires empêchent, dans un pays florissant, de faire ceux qui seraient utiles et ceux qui auraient un but invariable.

Quand il n'y a plus de principes dans le cœur, on est bien scrupuleux sur les apparences publiques et sur les devoirs d'opinion : cette sévérité déplacée est un témoignage peu suspect des reproches intérieurs. « En réfléchissant, dit Jean-Jacques, à la foUe de nos maximes, qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus, et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes. »

Peut-être est-ce un avantage d'avoir peu joui : il est

bien difficile que des plaisirs tant répétés le soient toujours sans mélange et sans satiété. Ainsi altérés ou seulement affaiblis par l'habitude qui dissipe les illusions, ils ne donnent plus cette surprise qui avertit d'un bonheur auquel on ne croyait pas, ou qu'on n'attendait pas ; ils ne portent plus l'imagination de Thomme au delà de ce qu'il concevait ; ils ne l'élèvent plus par une progression dont le dernier terme est devenu trop connu : l'espérance rebutée l'abandonne à ce sentiment pénible d'une volupté qui s'échappe, à ce sentiment du retour qui souvent est venu la refroidir. On se souvient trop qu'il n'y a rien au delà, et ce bonheur jadis tant imaginé, tant espéré, tant possédé, n'est plus qu'un amusement d'une heure et le passetemps de l'indifférence. Des sens épuisés, ou du moins satisfaits, ne s'embrasent plus à une première émotion ; la présence d'une femme ne les étonne plus ; ses beautés dévoilées ne les agitent plus d'un frémissement universel ; la séduisante expression de ses désirs ne donne plus à l'homme qu'elle aime une félicité inattendue. Il sait quelle est la jouissance qu'il obtient; il peut imaginer qu'elle fmira; sa volupté n'a plus rien de surnaturel: celle qu'il possède n'est plus qu'une femme, et lui-même a tout perdu, il ne sait plus aimer qu'avec les facultés d'un homme.

Il est bien l'heure de finir ; le jour commence. Si vous êtes revenu hier à Chessel, vous allez en ce moment visiter vos fruits. Pour moi qui n'ai rien de semblable à faire, et qui suis très-peu touché d'un beau matin depuis que je ne sais pas employer le jour, je vais me coucher. Je ne suis point fâché quand le jour paraît, d'avoir encore ma nuit tout entière à passer, afin d'arriver sans peine à

l'après-midi, dont je me soucie peu.

242 OBfiRHÂNN.

Paris, 2 septembre, Vlî.

Un noiïuné Saint-Félix, qui ftit erpfiit^ à FrjinçbartS a, dit-on, sçi sépulture auprès de ce fl[i(mastèr^ sou§ la roche qidpleur0. C'est up grès dontle cube peut ayoirle^ ^in^ensions cl'une chambre çle gi;*andeur ordinç^ire, Selon lea saisons, il e^ suinte, ou il en coule goutte à goutte, de Feau qui top^te sur une piçrre plate un peu concî^ye; et coni^ie les siècles Tpr^t cyeiisôe par l'effet insensible et continu de TeçiVl, Çette ea^ a des vertus pcifticulières. Prise pendant neuf jours, elle guént les yeux çjes petits pufauU* On y apporte ceiucq^i ont mal aMx yeux, ou quipourrai^t y ^Yoir mal un jour; au bout de la n^uvaine, p|^sie^^s soflt en hiou état.

Je ne ss\is trop à quel propos je voua p^rje aujoiir4*hui 4'un endrçiH auquel j^ n ai point sor^gé depuis longtenips. Je me sens U\^ie et j'écris. Qu^ifld je suis d*qne hwueur plus heureuse,, je parviei^ à me passer de Ypi|s ; mais dai^s le^ moments sombres, je yeus cherche, Jetais bien des geps qui p^e^clraient cela fort mal; c est leur affaire : assurément ils^ i^'siuropt p?^s à se plaincJre de moi, ce n'est pas eux que je chercherai dans ma tristesse. Au reste, j'ai laissé ma fenêtre ouverte toute la nuit, et la matinée est tranquille, douce et nébuleuse : je conçois que j'aie pensé à ce i^onument d'une religion mélancolique clans les bruyères et les sables de la forêt. Le cœur de l'homme, si mobile, si périssable, trouve une sorte de perpétuité dans cette commi^nication des sentiments populaiî*es qui les propage, les accroît et semble les éternisor. Un ermite grossier, sale, stupide, fourbe peut-être, et inutile au monde, appelle sur son tombeau toutes les générations.

^ Dans la foret de Fontainebleau.

LBTTRE LL 243

En affectant de se vouer au néant sur la terre, il y trouve une vénération immortelle. Il dit aux hommes : Je renonce à tout ce que prétendent vos désirs» je ne suis pas digne d'être Tun de vous ; et cette abnégation le place sur Tai^tel, entre le pouvoir suprême et toutes les espérances des hommes.

Les hommes veulent qu'on aille à la gloire avec fracas, ou avec un détour hypocrite ; en les massacrant, ou en les trompant ; en insultant à leur malheur ou à leur crédulité. Celui qui les écrase est auguste, celui qui les abrutit est vénérable. Tout cela m'est fort égal, quant à moi. Je me sens très-disposé à mettre l'opinion des sages avant celle du peuple. Posséder l'estime de mes amis, et. la bienveillance publique, serait un besoin pour moi ; une grande réputation ne serait qu'un amusement; je n'aurais point de passion pour elle, j'aurais tout au plus un caprice. Que peut faire au bonheur de mes jours une renommée qui, pendant que je vis, n'est presque rien encore^ et qui s'agrandira quand je ne serai plus? C'est l'orgueil des vivants qui prononce avec tant de respect les grands noms des morts; Je ne vois pas un avantage bien solide à servir dans mille ans aux passions des divers partis el aux caprices de l'opinion. Il me suffit que l'homme .vrai ne puisse pas accuser ma mémoire ; le reste est vanité. Le hasard en décide trop souvent, et les moyens m'en déplaisent plus souvent encore : je ne voudrais être ni un Charles XII, ni un Pacôme; Chercher la gloire sans y atteindre est trop humiliant ; la mériter et la perdre est triste peut-être, et l'obtenir n'est pas la première fin de l'homme.

Dites-moi si lesplus grands noms Sont ceux des hommes justes. Quand noufe pouvons faire des choses bonnes^ faisons-les pour elles-mêmes, et si notre sort noUs éloigne des grandes choses, n'abandonnons pas du moins ce que la gloire ne récompensera point : laissons les incertitudes,

244 OBERHâNN.

et soyons bons dans Fobscurité. Assez d'hommes, cherchant la renommée pour elle-même, donneront une impulsion peut-être nécessaire dans les grands États; pour nous, cherchons seulement à faire ce qui devrait donner la gloire, et soyons indifférents sur ces fantaisies du destin, qui l'accordent souvent au bonheur, la refusent quelquefois à l'héroïsme, et la donnent si rarement à la pureté des intentions.

Je me sens depuis quelques jours un grand regret des choses simples. Je m'ennuie déjà à Paris : ce n'est pas que la ville me déplaise absolument, mais je ne saurais jamais me plaire dans les lieux où je ne suis qu'en passant. Et puis voici cette saison qui me rappelle toujours quelle douceur on pourrait trouver à la vie domtstique, si deux amis, à la tête de deux familles peu nombreuses et bien unies, possédaient deux foyers voisins au fond des prés, entre des bois, près d'une ville, et loin pourtant de son influence. On consacre le matin aux occupations sérieuses ; et la soirée est pour ces petites choses, qui intéressent autant que les grandes, quand celles-ci n'agitent pas trop. Je ne désirerais pas maintenant une vie tout à fait obscure et oubhée dans les montagnes. Je ne veux plus des choses si simples; puisque je n'ai pu avoir très-peu, je veux avoir davantage. Les refus obstinés de mon sort ont accru mes besoins ; je cherchais cette simplicité où repose le cœur de l'homme, et je ne désire maintenant que celle où son esprit peut aussi jouer un rôle. Je veux jouir de la paix, et avoir le plaisir d'arranger cette paix. Là où elle règne universellement, elle serait trop facile ; trouvant tout ce qu'il faudrait aux désirs du sage, je ne trouverais pas de quoi remphr les heures d'un esprit inquiet. Je commence à projeter, à porter les yeux sur l'avenir, à penser à un autre âge : j'aurais aussi la manie de vivre»

Je ne sais si vous faites assez d* attention à ces riens qui rapprochent, qui lient tous les individus de la maison, et les amis qui viennent s'y joindre ; à ces minuties qui cessent d'en être, puisqu'on s'y attache, qu'on s'empresse pour elles, et qu'on se hâte d'y courir ensemble. Lorsqu'aux premiers jours secs, après l'hiver, le soleil échauffe l'herbe où l'on est tous assis; ou lorsque les femmes chantent dans une pièce sans lumière, tandis que la lune luit derrière les chênes ; n'est-on pas aussi bien que rangés en cercle pour dire avec effort des phrases insipides, ou encaissés dans une loge à l'Opéra, où l'haleine de deux mille corps d'une propreté et d'une santé plus ou moins suspectes vous met tout en sueur. Et ces soins amusants et répétés d'une vie libre! Si, en avançant en âge, nous ne les cherchons plus, nous les partageons du moins ; nous voyons nos femmes les aimer, et nos enfants en faire leurs délices. Violettes que l'on trouve avec tant de jouissance, que l'on cherche avec tant d'intérêt ! fraises, murons*, noisettes; récolte des poires sauvages, des châtaignes abattues ; pommes de sapin pour le foyer d'automne l douces habitudes d'une vie plus naturelle ! Bonheur des hommes simples, simplicité des terres heureuses ! Je vous vois, vous me glacez. Vous dites : J'attendais une exclamation pastorale. Vaut-il mieux en faire sur les roulades d'une cantatrice ?

Vous avez tort: vous êtes trop raisonnable; quel plaisir y avez-vous gagné? Cependant j'ai bien peur de devenir assez tôt raisonnable comme vous.

Il est arrivé. Qui? Lui, 11 mérite bien de n'être pas nommé: je crois qu'il sera des nôtres un jour, il a une

forme de tête Vous rirez peut-être aussi de cela; mais

vraiment la direction du nez forme avec la ligne du front

* Fruit de la ronce.

246 OBBRMANN.

un angle si peu sensible ! Comme vous voadi*ez ; laissons cela. Hais si je vous accorde que Lavater est un enthousiaste, vous m'accorderez qu'il n'est pas un radoteur. Je soutiens que de trouver le caractère» et surtout les facultés des hommes dans leurs tr&its, c'est une conception du génie, et non pas un écart de l'imagination. Examinez la tête d'un des hommes les plus étonnants des siècles modernes. Vous le saveÉ ; en voyant son buste, j'ai deviné que c'était lui. Je n'avais nul autre indice que le rapport de ce qu'il avait fait avec ce que je voyais. Heureusement, je n'étais pas seul, et ce fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-être ne sont moins susceptibles de la certitude des sciences exactes. Après des siècles^ en pourra connaître assez bien le caractère, les inclinations, les moyens naturels; mais on sera toujours exposé à l'erreur pour cette partie du caractère que les causes accidentelles modifient, sans avoir le temps ou le pouvoit* d'altérer sensiblement les traits. De tous les ouvrages sur ce sujet difficile, les fragments de Lavater forment^ je crois, le plus curieux : je vous le porterai. Nous l'avons parcouru trop superficiellement à Méterville, il faut que nous le lisions de nouveau. Je n'en yeux rien dire de plus aujourd'hui, parce que je prévois que nous aurons le plaisir de beaucoup le disputer.

Paris, 9 octobre, VIL

Je suis très-content de votre jeune ami. Je pense qu'il sera aimable homme, et je me crois sûr qu'il ne sera pas un aimable. Il part demain pour Lyon. Vous lui rappellerez qu'il laisse ici deux personnes dont il ne sera pas oublié. Vous devinez bien la seconde : elle est digne de l'aimer en mère ; mais elle est trop aimable pour n'être pas

aimée d'une autre manière^ et il est trop Jeune pour prévenir et éviter ce charme qui se glisserait dans un attachement d'ailleurs si légitime. Je ne suis point fâché qu'il parte : vous êtes prévenu, vous lui parlerez avec prudence.

B me parait justifier tout Tintérôt que vous prenez à lui : s'il était votre fils, je vous féliciterais. Le vôtre serait précisément de cet âge ; et lui, il n'a plus de père ! Votre fils et sa mère devaient périr avant l'âge. Je n'évite point de vous en parler. Les anciennes douleurs nous attristent sans nous déchirer : cette amertume profonde, mais adoucie par le temps et rendue tolérable, nous devient comme nécessaire; elle nous ramène à nos longues habitudes; elle plaît à nos cœurs avides d'émotions, et qui cherchent l'infini jusque dans leurs regrets. Votre fille vous reste ; bonne, aimable, intéressante comme eux qui ne sont plus, elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos pertes, votre malheur n'est pas celui Jde l'infortuné, mais seulement celui de l'homme. Si ceux que vous n'avez plus vous étaient restés, votre bonheur eût passé la mesure accordée aux heureux. Donnons à leur mémoire ces souvenirs qu'elle mérite si bien, sans trop nous arrêter au sentiment des peines irrémédiables. Conservez la paix, la modération que rien ne doit ôter entièrement à l'homme, et plaignez-moi de rester loin de vous en cela.

Je reviens à celui que vous appelez toon protégé. Je pourrais dire que c'est plutôt le vôtre; mais en effet vous êtes plus que son protecteur, et je ne vois pas ce que son père eût pu faire de mieux pour lui. 11 me paraît le bien sentir, et je le crois d'autant plus qu'il n'y met aucune affectation. Quoique dans notre course à la campagne nous ayons parlé de vous à chaque coin de bois, à chaque bout de prairie, il ne m'a presque rien dit des obligations

qu'il vous a : il n'avait pas besoin de m'en parler, je vous connais trop ; il ne devait pas m'en parler, je ne suis pas un de vos amis. Cependant je sais ce qu'il en a dit à madame T*** avec qui, je le répète, il se plaisait beaucoup, et qui vous est elle-même très-attachée.

Je vous avais écrit que nous irions voir incessamment les environs de Paris : il faut vous rendre compte de. cette course, afin qu'avant mon départ pour Lyon vous ayez une longue lettre de moi, et que vous ne puissiez plus me dire que cette année-ci je n'écris que trois lignes ^ comme un homme répandu dans le monde.

Il n'a pas tardé à s'ennuyer à Paris. Si son âge est curieux, ce n'est guère de cette curiosité qu'une grande ville peut longtemps alimenter. Il est moins curieux d'une médaille que d'un château ruiné dans les bois : quoiqu'il ait des manières agréables, il laissera le cercle le mieux composé pour une forêt bien giboyeuse ; et malgré son goût naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de Vernet pour une belle matinée, et le paysage le plus vrai de Hue pour les vallons de Bièvre ou de Montmorency.

Vous êtes pressé de savoir où nous avons été, ce qui nous est arrivé. D'abord il ne nous est rien arrivé : pour le reste, vous le verrez, mais pas encore ; j'aime les écarts. Savez-vous qu'il serait très-possible qu'un jour il aimât Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir? C'est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez poursuivre ; mais je vous arrête, je veux que vous en soyez convaincu.

Il n'est pas naturel à un jeune homme qui sent beaucoup d'aimer une capitale, attendu qu'une capitale n'est pas absolument naturelle à l'homme. Il lui faut un air

Relatif à des lettres supprimées.

pur, un beau ciel, une vaste campagne offerte aux courses, aux découvertes, à la chasse, à la liberté. La paix laborieuse des fermes et des bois lui plaît mieux que la turbulente mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conçoivent pas qu'un homme libre puisse se courber au travail de la terre : pour lui, il né voit pas comment un homme peut s'enfermer dans une ville, et encore moins comment il aimera lui-même un Jour ce qui le choque maintenant. Le temps viendra néanmoins où la plus belle campagne, quoique toujours belle à ses yeux, lui sera comme étrangère. Un nouvel ordre d'idées absorbera son attention ; d'autres sensations se mettront naturellement à la place de celles qui lui étaient seules naturelles. Quand le sentiment des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses simples, celui-ci s'effacera insensiblement dans son ieœur : ce n'est pas parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu'il l'agitera davantage. Les relations de l'homme à l'homme excitent toutes nos passions ; elles sont accompagnées de tant de trouble, elles nous maintiennent dans une agitation si contenue, que le repos après elles nous accable, comme le silence de ces déserts nus où il n'y a ni variété ni mouvement, rien à chercher, rien à espérer. Les soins et le sentiment de la vie rustique animent l'âme sans l'inquiéter ; ils la rendent heureuse ; les sollicitudes de la vie sociale l'agitent, l'entraînent, l'exaltent, la pressent de toutes parts ; ils l'asservissent. Ainsi le gros jeu retient l'homme en le fatiguant; sa funeste habitude lui rend né cessaires ces alternatives d'espoir et de crainte qui le passionnent et le consument.

Il faut que je revienne à ce que je dois vous dire : cependant comptez que je ne manquerai pas de m'interrompre encore ; j'ai d'excellentes dispositions à raisonner mal à propos.

250 OBERMAM.

' Nous résolûmes d'aller à pied : cette manière lui convint fort, mais heureusement elle ne fut point du goût de son domestique. Âlors^ pour n'avoir pas avec nous un mécontent qui eût suivi de mauvaise grâce nos arrangements très-simples, je trouvai quelques commissions à lui donner à Paris, et nous Ty laissâmes, ce qui ne lu plut pas davantage.

Je suis bien aise de m' arrêter à vous dire que les valets aiment la dépense. Ils en partagent les commodités et les avantages, ils n'en ont pas les inquiétudes : ils n'en jouissent pas non plus assez directement pour en être comme rassasiés, et pour n'y plus mettre de prix. Conunent donc ne l'aimeraient-ils point? ils ont trouvé le secret de la faire servir à leur vanité. Quand la voiture du maître est la plus belle de la ville, il est clair que le laquais est un être d'une certaine importance : s'il a Thumeur modeste, au moins ne peut-il se refuser au plaisir d'être le premier laquais du quartier. J'en sais un qui a été entendu disant : Un domestique peut tirer vanité de servir un maître riche, puisqu'un noble met son honneur à servir un grand roi, puisqu'il dit avec orgueil, le roi mon maître. Cet homme aura lu dans l'antichambre, et il se perdra.

J'ai pris tout simplemeni, dans les commissionnahes, un homme dont on me répondit; Il porta le peu de linge et d'effets nécessaires ; il nous fut commode en beaucoup de choses, et ne nous gêna pour aucune. 11 parut trèscontent de se pt'dmener sans fatigua à la suite de getis qui le nourrissaient bien^ et le traitaient encore mieui : et nous ne fûmes pas fâchés, dans une course de ce genre, d'avoir à notre dispositioi^un homme avec qui on pouvait quitter, sans Se compromettre, le ton des maîtres. C'était un compagnon de voyage fort serviable^ fort discret; mais qui enfm osait quelquefois marcher à côté de nous, et même nous parler de sa curiosité el de ses remarques,

sans que nous fussions obligés de le contenir dans le silence , et de le renvoyer derrière avec un demi-regard d'une certaine dignité.

Nous partîmes le 14 septembre ; il faisait un beau temps d'automne, et nous l'eûmes avec peu d'interruption pendant toute notre course. Giel calme, soleil faible et souvent caché, matinées de brouillards, belles soirées, terre humide et chemins propres; le temps enfin le plus favorable, et partout beaucoup de fruits. Nous étions bien portants, d'asseï bonnp humeur : lui, avide de voir et tout prêt à admirer ; moi , assez content de prendre de Texercice, et surtout d'aller au hasard. Quant à l'argent, beaucoup de personnages de roman n'en ont pas besoin; ils vont toujours leur train, ils font Jours affaires, ils vivent partout sans qu'op sache comment ils en ont, et souvent quoiqu'on yoie qu'ils n'en doivent pas avoir : ce privilège est beau ; mais il se trouye des aubergistes qui ne sont pas au fait, et nous crames à propos d'en emporter. Ainsi il ne manqua rien, à l'un pour s'î^muser beaucoup, à l'autre pour faire avec lui une tournée agréable ; et plusieurs pauvres furent justement surpris de. ce que ies gens qui dépensaient un peu d'or pour leur plaisir trouvaient quelques sous pour les besoins du misérable.

Suivez-nous sur un plan deq environs de Paris. Imaginez un cercle dont le centre soit le beau pont de Neuilly près de Paris, vers le couchant d'été. Ce cercle est coupé deux fois par la Seine et une fois par la Marne. Laissez la portion comprise entre la Marne et la petite rivière de Bièvre : prenez seulement le grand contour qui commence à la Marne, qui coupe la Seine au-dessous de Paris, et qui finit à Antony sur la Bièvre : vous aurez à peu près la trace que nous avens suivie pour visiter, sans nous éloigner beaucoup, les sites les plus boisés, les plus jolis ou les plus passables d'une contrée qui n*ast

point belle, mais qui est assez agréable et assez variée.

Voilà vingt jours bien passés, et qui n'ont coûté qu à peu près onze louis. Si nous eussions fait cette course d'une manière en apparence plus commode , nous eussions été assujettis et souvent contrariés; nous eussions dépensé beaucoup plus, et certainement elle nous eût donné moins d'amusement et de bonne humeur.

Un inconvénient encore plus grand dans des choses de ce genre, ce serait d'y porter une économie trop contrainte. S'il faut craindre à chaque auberge le moment où la carte paraîtra, et s'arranger, en demandant à diner, de manière à demander le moins possible, il vaut beaucoup mieux ne pas sortir de chez soi. Tout plaisir où l'on ne porte pas quelque aisance et une certaine liberté cesse d'en être un. Il ne devient pas seulement indifférent, mais désagréable; il donnait un espoir qu'il n'a pu remplir; il n'est pas ce qu'il devait être; et quelque peu de soins ou d'argent qu'il ait coûté, c'est au moins un sacrifice en pure perte.

Dans le peu que je connais en France, Ghessel et Fontainebleau sont les seuls endroits où je consentirais volontiers à me fixer, et Ghessel le seul où je désirerais vivre. Vous m'y verrez bientôt.

Je vous avais déjà dit que les trembles et les bouleaux de Ghessel n'étaient pas comme d'autres trembles et d'autres bouleaux : les châtaigniers et les étangs et le bateau n'y sont pas comme ailleurs. Le ciel d'automne est là comme le ciel de la patrie. Ge raisin muscat, ces reines-marguerites d'une couleur pâle que vous n'aimiez point, et que maintenant nous aimons ensemble, et l'odeur du foin de Ghessel, dans cette belle grange où nous sautions quand j'étais enfant! Quel foin! quels fromages à la crème! les belles génisses! Gomme les marrons, en sortant du sac, roulent agréablement sur le

LEJTRE LUI. 253

plancher au-dessus de mon cabinet! Il semble que ce soit un bruit de la jeunesse. Mais soyez-y.

Mon ami, il n'y a plus de bonheur. Vous avez des affaires; vous avez un état : votre raison mûrit; votre cœur ne change pas, mais le mien se serre. Vous n'avez plus le temgs de mettre les marrons sous la cendre, il faut qu'on vous les prépare; qu'avez-vous fait de nos plaisirs ? J y serai dans six jours : cela est décidé.

Fribourg *, 11 mars, VII!

Je ne vois pas comment j'aurais pu faire si cet héritage ne fût point venu : je ne l'attendais assurément pas, et cependant j'étais plus fatigué du présent que je n'étais inquiet de l'avenir. Dans l'ennui d'être seul, je trouvais du moins l'avantage de la sécurité. Je ne songeais guère à la crainte de manquer du nécessaire; et maintenant que je n'ai cette crainte d'aucune manière, je sens quel vide c'est pour un cœur sans passions que de n'avoir point d'heureux à faire, et de ne vivre qu'avec des étrangers, quand on a enfin ce qu'il faut pour une vie aisée.

Il était temps que je partisse, j'étais bien à la fois et fort mal. J'avais l'usage de ces biens que tant de gens cherchent sans les connaître, et que plusieurs condamnent par dépit, dont la privation serait pénible dans la société, mais dont la possession donne peu de jouissances. Je ne suis point de ceux qui comptent l'opulence pour rien. Sans être chez moi, sans rien gérer, sans dépendance comme sans embarras, j'avais ce qui me convenait assez dans une ville comme Lyon, un logement décent, des chevaux, et une table où je pouvais reC/Cvoir des... des

* Freyburg, ville de franchises.

Friboorg, 30 mars, VllI.

Je juge comme autrefoisMe la beauté d'un site pittoresque; mais je la sens moins, ou la manière dont je la sens ne me suffit plus. Je pourrais dire : Je me souviens que cela est beau. Autrefois aussi je quittais les beaux lieux; c'était l'impatience du désir, Tinquiètude que donne la jouissance qu'on a seul, et qu'on pourrait posséder davantage. Je les quitte aujourd'hui, c'est l'ennui de leur silence. Ils ne parlent pas assez haut pour moi : je n'y entends pas, je n'y vois pas ce que je voudrais voir, ce que je voudrais entendre, et je sens qu'à force de ne plus me trouver dans les choses, j'en viens à ce point, de ne plus me trouver dans moi-même.

Je commence à voir les beautés physiques comme les illusions morales : tout se décolore insensiblement, et cela devait être. Le sentiment des convenances visibles n'est que la perception indirecte d'uneharmonie intellectuelle. Comment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui ne sont plus dans mon cœur, cette éloquence des passions que je n'ai pas, et ces sons silencieux, ces élans de l'espérance, ces voix de l'être qui jouit, prestigp d'un monde déjà quitté '?

^ Nos jours, que riep ne ramène, se composent de moments orageux qui élèvent l'âme en la déchirant; de longues sollicitudes qui la fatiguent, Fénervoit, l'avilissent; de temps indifférents qui l'arrêtent dans le repos s'ils sont rares, et dans l'ennui ou la mollesse s'ils ont de la continuité. Il y a aussi quelques éclairs de plaisir pour Tenfance du cœur. La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le l)onheur, on le veut, on le cherche, on s'épuise. Il est vrai qu'on l'espère, et peut-être on l'aurait, si la mort ou la décrépitude ne venaient avant lui.

Cependant la vie n'est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour l'homme de bien : il s'agit seulement d'imposer à son cœur le

LETTRE LYII. 257

Thun, 2 mai, VIII.

Il faut que tout s'éteigne; c'est lentement et par degrés que rhomme étend son être, et c'est ainsi qu'il doit le perdre.

Je ne sens plus que ce qui est extraordinaire'. Il me faut des sons romantiques pour que je commence à entendre, et des lieux nouveaux pour que je me rappelle ce que j'aimais dans un auti^e âge.

LETTRE LVIL

Des bains du Schwartz-sée, 6 mai matin, VIII.

La neige a quitté de bonne heure les parties basses des montagnes. Je fais des courses pour me choisir une demeure. Je comptais m'arrêter ici deux jours : le vallon est uni, les montagnes escarpées depuis leur base ; il n'y a que des pâturages, des sapins et de Teau ; c'est une solitude comme je les aime, et le temps est bon, mais les heures sont longues.

Nous en avons passé d'agréables sur votre étang de Chessel. Vous le trouviez trop petit ; mais ici que le lac est bien encadré, et d'une étendue très-commode, vous seriez indigné contre celui qui lient les bains. Il y reçoit dans

repos que l'âme a conservé quand elle est restée juste. On s'effraye de n'avoir plus d'illusions ; on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est une ecreur : il ne s'agit pas d'occuper son cœur, mais de parvenir à le distraire sans l'égarer; et, quand l'espérance n'est plus, il nous reste, pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.

C'est assez pour attendre la nuit : le sommeil-est naturel quand on n'est pas agité.

258 OBERHANN.

Tété plusieurs malades à qui Texercice et un moyen de passer le temps seraient nécessaire, et il n'a* pas un bateau, quoique le lac soit poissonneux.

LETTRE LYIII.

% «oir.

Il y a ici comme ailleurs, et peut*étre un peu plus qu'ailleurs, des pères de famille intimement persuadés qu'une femme, pour avoir des mœurs, doit à peine savoir lire, attendu que celles qui s'avisent de savoir écrire écrivent tout de suite à des amants, et que celles qui écrivent très-maln'ontjamaisd' amants. Il y aplus : pour que leurs filles deviennent (le bonnes ménagères, il convient qu'elles nesacbentque faire la soupe et compter le linge de cuisine.

Cependant un mari dont la femme n'a d'autre talent que de faire cuire le bouilli frais et le bouilli salé s'ennuie, se lasse d'être chez lui, et prend l'habitude de n'y être pas. Il s'en éloigne davantage lorsque sa femme, ainsi délaissée et abandonnée aux embarras de la maison, devient d'une humeur difficile : il finit par n'y être jamais dès qu'elle a trente ans, et par employer au dehors, parmi tant d'occasions de dépenses, l'argent qu'il faut pour échapper à son ennui, l'argent qui eût mis de l'aisance dans la maison. La gêne s'y introduit; l'humeur y augmente ; les enfants, toujours seuls avec leur mère mécontente, n'attendent que l'âge d'échapper, comme leur père, aux dégoûts de cette vie domestique ; tandis que les fils et les parents eussent pu s'y attacher, si l'amabilité d'une femme y eût établi, dès sa jeunesi^e, des habitudes heureuses.

Ces pères de famille avouent ces petits inconvénients-là ; mais quelles sont les choses où Ton n'en trouve pas?

LBTTBË LVIII. 359

D'ailleurs, U faut aussi être juste avec eux; il y a eoHipen* sation, les mannites, sont trèsrbien lavé^.

Ces bonnes ménagères savent avec exactitude le nombre des mailles que leurs filles doivent tricoter en une heure, et combien de chandelle on p^ilt brider après souper dans une maison réglée : elles sont assez ce qu*il faut à de certains hommes, qui passent les deux tiers de leurs jours à boire et à fumer. Le grand point poup eux est de ne consacrer à leur maison et à leurs enfants qu'autant de bats *■ qu'ils donnent d'ôcus au cabaret*; et dès lors ils se marient pour avoir une excellente servante.

Dans les lieux où ces principes dominent. Ton voit peu de mariages rompus, parce qu'on ne quitte pas volontiers une servante qui fait bien son état, à laquelle on ne donne pas de gages, et qui a apporté du bien; mais Ton y voit aussi rarement cette union qui fait le bonheur de la vie, qui suffit à Fhomme, qui le dispense de chercher ailleurs des plaisirs moins vrais aveo des inconvénients eer«« tains.

Les partisans de ces principes sont capables d'objecter le peu d'intimité des mariages à Paris, ou dans d'autres lieux à peu près semblables : comme si les raisons qui empêchent de penser à Tintimité dans les capitales, où il ne s'agit pas d'union conjugale, pouvaient se trouver dans des mœurs très-différentes, et dans des lieux où l'intimité ferait le bonheur. C'est une chose pénible à y voir que la manière dont les deux sexes s'isolât. Rien n'est si triste, surtout pour les femmes,' qui n'en sont point dédommagées, et pour lesquelles il n'y a pas d'heures agréables, pas de lieux de délassements. Rebutées, aigries et réduites à une économie sévère ou au désordre, elles se mettent à suivre l'ordre avec chagrin et par dépit, se réunissent

• Balzen, à peu près la septième partie de la livre tournois.

* Voir une note de la leitoi 89*.

260 OBERHÂNN.

très-peu entre elles, ne s'aiment point du tout, et se font dévotes, parce qu'eDes np connaissent que Féglise où elles puissent aller.

Du château de Chupru, 22 mai, YIU.

A deux heures, nous étions déjà dans le bois à la

recherche des fraises. Elles couvraient les pentes méridionales : plusieurs étaient à peiqe formées, mais un grand nombre avaient déjà les couleurs et le parfum de la maturité. La fraise est une des plus aimables productions naturelles : elle est abondante et salubre jusque sous les climats polaires ; elle me paraît dans les fruits ce qu'est la violette parmi les fleurs, suave, belle et simple. Son odeur se répand avec le léger soufQe des airs, lorsqu'il s'introduit, par intervalles, sous la voûte des bois pour agiter doucement les buissons épineux et les lianes qui se soutiennent sur les troncs élevés. Elle est entraînée dans les ombrages les plus épais avec la chaude haleine du sol plus découvert où la fraise mûrit; elle vient s'y mêler à la fraîcheur humide, et semble s'exhaler des mousses et des ronces. Harmonies sauvages ! vous êtes formées de ces contrastes.

Tandis que nous sentions à peine le mouvement de l'air dans la solitude fraîche et sombre, un vent orageux passait Ubrement sur la cime des sapins ; leurs branches frémissaient d'un ton pittoresque en se courbant contre les branches qui les heurtaient. Quelquefois les hautes tiges se séparaient dans leur balancement, et l'on voyait alors leurs têtes pyramidales éclairées de toute la lumière du Jour et brûlées de ses feux, au-dessus des ombres de cette terre silencieuse où s'abreuvaient leurs racines.

Quand nos corbeilles furent remplies, nous quittâmes

lebois, les uns gais, les autres contents. Nous allâmes par des sentiers étroits, à traders des près fermés de haies, le long desquelles sont plantés des merisiers élevés et dé grands poiriers sauvages. Terre encore patriarcale quand les hommes ne le sont plus ! J'étais bien, sans avoir eu précisément du plaisir. Je me disais que les plaisirs purs sont, en quelque sorte, des plaisirs qu'on ne fait qu'essayer ; que l'économie dans les jouissances est l'industrie du bonheur ; qu'il ne suffît pas qu'un plaisir soit sans remords, ni même qu'il soit sans mélange, pour être un plaisir pur; qu'il faut encore qu'on n'en ait accepté que ce qui était nécessaire pour en percevoir le sentiment, pour en nourrir l'espoir, et que l'on sache réserver pour d'autres temps ses plus séduisantes promesses. C'est une bien douce volupté de prolonger la jouissance en éludant le désir, de ne point précipiter sa joie, de ne point user sa vie. L'on ne jouit bien du présent que lorsqu'on attend un avenir au moins égal, et on perd tout bonheur si l'on veut être absolument heureux.G'est cette loi de la nature qui fait le charme inexprimable d'un premier amour. Il faut à nos jouissances un peu de lenteur, de la continuité dans leurs progressions et quelque incertitude dans leur terme. Il nous faudrait une volupté habituelle et non des émotions extrêmes et passagères : il nous faudrait la tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante anéantit dans la satiété nos cœurs ennuyés de ses retours , de ses dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets. Mais notre raison elle-même doit-elle songer, dans la société inquiète, à cet état de bonheur sans plaisirs, à cette quiétude si méconnue, à ce bien-être constant et simple où l'on ne pense pas à jouir, où l'on n'a plus besoin de désirer? Tel devait être le cœur de l'homme : mais l'honmie a

m OBBRMÂNM. '

changé sa vie; il a dénaturé son cœur, et le^ ombrer colossales sent vannes fatiguer ses désirs^ parqe cpie les. proportions naturelles des êtres vrais eut paru trop exactes à sa folle gr^pdeur, Jiies vanités sociales me rap<f pellent souvent cette fastueuse puérilité d'un prince qui se crut grand lorsqu'il fit dessiner en lampions le chiffre de Tautocratrice sur la pente d'iipe rnontaguç^ de plusieurs lieues.

Nous avons aussi taillé les montagnes, mais bo^ travaux ont été moins gigantesques. Us furent faits de nos mains, et non de celles des esclaves; nQ^^, nous n'dvionç pas des maUres à recevoir, mais des amis à placer.

Un ravin profond borde les bois du château ; il est creusé dans des rocs très-escarpés et très-sauvages. Au haut de ces rocs, au fond du bois, il partit qne Ton a autrefois coupé des pierres : les angles que ce travail a laissés ont été arrondis par le temps ; mais il en résulte une sorte d'enoeinte formant à peu prèg la moitié dwîi hexagone, et dont la capacité est très-propre à recevoir commodément six ou huit personne^ t Après ^voir up peu nivelé le fond de pierres et avoir achevé le gradin destiné h servir de buffet, nous fîmes un siège circulaire avec de grosses branches recouvertes de feuilles, La table fut une planche posée sur des éclats ie bois laissés par les ouvriers qui venaient de couper prés de là qyelcpies arpents de hêtres.

Tout cela fut préparé le matin. Le pecret fut gard.é, et nous conduisîmes nos hôtes, chargés de fraises, dsins ce réduit sauvage qu'ils ne connaissaient pas, Les feïPifies parurent flattées de trouver les agréments 4'we siniphcité délicate au miUeu d'une pcène 4e terreur, Pes branches de pin étaient allumées dans un ^ngle du roc suspendu sur un précipice que lesbranchos avancée^ des hêtres rendaient moins ei]rayant. Des cnjllers de huis

laites ft la indnière du Koukisberg S des tasses d'une porcelaine élégante, des corbeilles de merises, étaient placées sans ordre le long du gradin de pierre avec des assietitèes de la Crème épaisse des montagnes, et des jattes remplies de cette seconde crème qui peut seule servir pour le càfè, et dont le goût d'amande, très-légèrement parfumé, n*est guère connu, dit-on, que vers les Alpes. Des carafons contenaient une eau chargée de sucre préparée pour les fraises.

Le café n'était ni moulu ni grillé. U faut laisser atit femmes ces sortes! de soins, qu'elles aiment ordinairement à {prendre elleâ^tnêmes : elles âetitent si bien qu'il faut préparer sa jouissance, et, du moins en partie, devoir à soi ce que Ton Veut posséder ! Un plaisir qUi s'offre sans être un peu cherché par le désir perd souvetit de sa grâce, comme un bien trop attendu a laissé passer l'in" stant qui lui donnait du mérite.

Tout était préparé, totit paraissait prévu^ mais, quand on voulut faire le café, il se trouva que la chose la plus facile était celle qui nous manquait : il n'y avait pas d'eau. On se mit & réunir des cordes qui semblaient n'avoir eu d'autre destination que de lier les branches apportées pour nos sièges, et de courber celles qui nous donnaient de l'ombre : et non sans avoir cassé quelques carafes, on en remplit enfin deux de l'eau glaciale du torreiit , trois cents pieds au-dessous de nous.

La réunion fut intime, et le rirç sincère. Le temps était beau; le vent mugissait dans cette longue enceinte d'une sombre profondeur où le torrent, tout blanc d'écume, roulait entré ces rochers anguleux. Le k-hou-hou chantait dans les bois, et les bois plus élevés multipliaient

* Petite contrée montueuse, où l'on trouve des usages qui lui sont particuliers, et même quelque chose d'assez extraordinaire dans les mœurs.

tous ces sons austères : on entendait à une grande distance les grosses cloches des vaches qui montaient au Kousin-berg. L'odeur sauvage du sapin brûlé s'unissait à ces bruits montagnards, et au milieu des fruits simples, dans un asile désert, le café fumait sur une table d'amis.

Cependant les seuls d'entre nous qui jouirent de cet instant furent ceux qui n'en sentaient pas l'harmonie morale. Triste faculté de penser à ce qui n'est point présent! Hais il n'était pas parmi nous deux coeurs

semblables. La mystérieuse nature n'a point placé dans chaque homme le but de sa vie. Le vide et l'accablante vérité sont dans le cœur qui se cherche lui-même : l'illusion entraînante ne peut venir que de celui qu'on aime. On ne sent pas la vanité des biens possédés par un autre ; et, chacun se trompant ainsi, des cœurs amis deviennent vraiment heureux au milieu du néant de tous les biens directs.

Pour moi, je me mis à rêver au lieu d!avoir du plaisir. Cependant il me faut peu de chose; mais j'ai besoin que ce peu soit d'accord : les biens les plus séduisants ne sauraient m'attacher si j'y découvre de la discordance, et la plus faible jouissance que rien ne flétrit sufQt à tous mes désirs. C*est ce qui me rend la simplicité nécessaire; elle seule est harmonique. Aujourd'hui le site était trop beau. Notre salle pittoresque, notre foyer rustique, un goûter (le fruits et de crème, notre intimité momentanée, le chant de quelques oiseaux, et le vent qui à tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin, c'était assez ; mais le torrent dans l'ombre, et les bruits éloignés de la montagne, c'était beaucoup trop : j'étais le seul qui entendît.

YilleneiiTe, 16 jain, YIII.

Je viens de parcourir presque toutes les vallées habitables qui sont entre Charmey, Thun, Sion, Saint-Maurice et Vevay. Je n'ai pas été avec espérance, pour admirer ou pour jouir. J'ai revu les montagnes que j'avais vues il y a près de sept années. Je n'y ai point porté ce sentiment d'un âge qui cherchait avidement leurs sauvages beautés. C'étaient les noms anciens, mais moi aussi je porte le même nom ! Je me suis assis auprès de Cbillon sur la grève. J'entendais .les vagues, et je cherchais encore à les entendre. Là où j'ai été jadis, cette grève si belle dans mes souvenirs, ces ondes que la France n'a point, et les hautes cimes, et Cbillon, et le Léman^ ne m'ont pas surpris, ne m'ont pas satisfait.. J'étais là, comme j'eusse été ailleurs. J'ai retrouvé les lieux ; je ne puis ramener les temps.

Quel homme suis-je maintenant? Si je ne sentais Tordre, si je n'aimais encore à être la cause de quelque bien, je croirais que le sentiment des choses est déjà éteint, et que la partie de mon être qui se lie à la nature ordonnée à cessé sa vie.

Vous n'attendez de moi ni des narrations historiques, ni des descriptions comme en doit faire celui qui voyage pour observer, pour s'instruire lui-même, ou pour faire connaître au public des lieux nouveaux. Un solitaire ne vous parlera point des hommes que vous fréquentez plus que lui. Il n'aura pas d'aventures, il ne vous fera pas le roman de sa vie. Mais nous sommes convenus que je continuerais à vous dire ce que j'éprouve, parce que c'est înoi que vous avez accoutumé, et non pas ce qui m'environne. Quand nous nous entretenons l'un avec

l'autre, c*est de nous-mêmes : rien n'est plus près de nous. Il m'arrive soutetit d'être surpris que nous ne vivions pas ensemble : cela me paraît contradictoire et comme impossible. Il faut que ce soit une destinée secrète qui m'ait entraîné à chercher je ne sais quoi loin de TOUS, tandis que je pouvais rester où vous êtes, ne pouvant vous emmener où je suis.

Je ne saurais dire quel besoih m'a rappelé dans une terre peu ordinaire dont je ne retrouvé plus les beautés, et oû je ne me retrouve pas mol-même. Mon premier , besofai n'était-îl pas dans Cette habitude de penser, de ^| sentir ensemble? N'était-ce pas tine nôdessité de rêver noud seuîs sur Cette agitation qui, dans un cœur périssable, creusé un abîme d'avidité qui semble ne pouvoir être rempli que par des choses impérissables? Nous nous mettions à Sourire de ce mouvement toujours ardent et toujours trompé ; nous applaudissions à l'adresse qui en a tiré parti poiu* nous faire immortels ; nous cherchions avec empressement quelques exemples des illusions les plus grossières et les plus puissantes, afin de nous figurer aussi que la mort elle-même et toutes choses visibles n'étaient que des fantômes, et que l'intelligence subsisterait pour un rêve meilleur. Nous nous abandonnions avec une sorte d'indifférence et d'impassibilité â l'oubli des choses de la terre; et, dans l'accord dé nos âmes, nous imaginions lliarmonie d'un monde diviti caché sous la représentation du monde visible. Mais maintenant je suis seul, je n'ai plus rien qui me soutienne. Il y a quatre jours, j'ai réveillé un homme qui mourait dans la neige i^ur le Sanetz. Sa femme, ses deux enfants, qui vivent par lui, et dont il paraît être pleinement le mari et le père, comme Tétaient les patriarches, comme on l'est encore aux montagnes et dalis les déserts ; tond trois faibles et demi-morts de crainte et de froid, l'appelaient dans les

lettre; li. ^7

rochers et au bord du glacipr. Nous le? avons rencontrés. Imaginer yne femme et deu3^ enfanta Jiewreux. Et tput le reste du jour, je respirais en hpraine libre, jç inarcbais avec plus d'activité. Mais depuis, le mèmç^. silence est autour de ipoi, et il ne se passe riei) qui me fasse sentir mon existence.

J'ai donc cherché dans toutes les vallées pour acquérir un pâturage isolé, mais facilement accessible, d'une température un peu douce, bien situé, traversé par un ruisseau, et d'où Ton entende ou la chute d'un torrent, ou les vagues d'un }ac. Je veux maintenant une possession non pas importante, mais ^tendue, et d'un ge^re tel que la vallée du Rhône n'en offre pa^. Je veux aussi bâtir m bois, cie qui sera plus facile ici que dans le Bas-Valais. Dès que je serai fixé, j'irai à Saintî-Mwrice et k Char-t rières. Je ne me suis pas soucié d'y passer h présent, d^ crainte que ma paresse naturelle, et rattacbpp[)^n:t ^^^i^ prends si facilement ppur ]pg li^ux dpnt j'ai quelque habitude, ne ipe fissent rester |i Ghqrriére^. Je préfère chpi-s sir m\ lieu commode et y bâtir \ ma nianière çpmme il convient, à présent que je puis !ne fixer pour du tçmp^i et peut-être pour toujours.

Hants;, qui parle le roman, et qui sait aussi un peu l'allemand de rOberland, suivait les vallées et les çhprpins, et s'infprmait daijs les yillggps, Pour moi, j'pUais d^ cha-i lets en chalets à travers les montagnes, et d^ns les lieux où il n'eût pas osé passer, quoiqu'il soit plus robuste que moi et plus habitué dans les Alpes, et où je n'aurais point passé moi-même si je n'eusse ét^ seul.

J-'ai trouvé un domaine qui me conviendrait beaucoup, mais je ^e sais pas si je pourrai l'avoir. Il y a trois propriétaires : deux sont de la Gruyère, le troisième est à Vevay. Celui-ci, dit-on, n*a pas l'intention de vendre; cependant il me faut le tout.

Si VOUS avez connaissance de quelque carte nouvelle de la Suisse, ou d*une carte topographique de quelquesunes de ses parties, envoyez-les-moi. Toutes celles que j'ai pu trouver sont pleines de fautes ; quoique dans les modernes il y en ait de bien soignées pour l'exécution, et qui marquent avec beaucoup d'exactitude la position de plusieurs lieux. Il faut avouer qu'il y a peu de pays dont le plan soit aussi difficile à faire.

Je pensais à essayer celui du peu d'espace compris entre Vevay, Saint-Gingouph, Aigle, Sepey, Etivaz, Hontbovon et Sempsales, dans la supposition toutefois que j'aurai le pâturage dont je vous parle, prèiS de la dent de Jamant, dont j'aurais fait le sommet de mes principaux triangles. Je me promettais de passer dans cette fatigue la saison inquiète de la chaleur et des beaux jours. Je l'aurais entrepris l'année prochaîne, mais j'y ai renoncé. Lorsque toutes les gorges, tous les revers, tous les aspects me seraient connus avec exactitude, il ne me resterait plus rien à trouver. 11 vaut mieux conserver le seul moyen d'échapper aux moments d'ennui intolérables en m'égarant dans des lieux nouveaux, en cherchant avec impatience ce qui ne m'intéresse point, en grimpant avec ardeur aux dents les plus difficiles pour vérifier un angle, pour m'assurer d'une ligne que j'oublierai ensuite, afin de retourner l'observer conmie si j'avais un but.

LETTRE LXL

Saint-Saphorîn, 26 juin, Vm.

Je ne me repens pas d'avoir emmené Hantz. Ktes à madame T*** que je la remercie de me l'avoir donné. U

me parait franc et susceptible d^attachement. Il est intelligent, et d'ailleurs il donne du cor avec plus dégoût que je ne l'aurais espéré.

Le soir, dès que la lune est levée, je prends deux bateaux. Je n'ai dans le mien qu'un seul rameur; et, quand nous sommes avancés sur le lac, il a une bouteille de vin à boire pour rester assis et ne dire mot. Hantz est dans l'autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant et repassant un peu au loin devant le mien, qui reste immobile, ou doucement entraîné par de faibles vagues. 11 a avec lui son cor, et deux femmes allemandes chantent à l'unisson.

C'est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprès de moi, puisqu'il y trouve son sort assez doux. Il me dit qu'il n'a plus d'inquiétude, et qu'il espère que je le garderai toujours. Je crois qu'il a raison : iraisje m'ôter le seul bien que j'aie, un homme qui est content?

J'avais sacrifié pour des connaissances assez intimes les seules ressources qui me restassent alors. Pour laisser ensemble ceux qui paraissaient devoir trouver ensemble quelque bonheur, j'ai abandonné le seul espoir qui pût me flatter. Ces sacrifices et d'autres encore n'ont produit aucun bien ; mais voilà un valet qui est heureux, et je n'ai rien fait pour lui, si ce n'est de le traiter en homme. Je l'estime parce qu'il n'en est pas surpris : puisqu'il trouve cela tout simple, il n'en abusera point. Il n'est pas vrai d'ailleurs que ce soit la bonté qui produise ordinairement l'insolence; c'est la faiblesse. Hantz voit bien que je lui parle avec une certaine confiance ; mais il sent fort bien aussi que je saurais parler en maître.

Vous ne soupçonneriez pas qu^ii s'est mis à lire la Julie de Jean-Jacques. Hier, il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie : C'est donc là Meillerie ! Mais

mO OBEEVANN.

que ceci ne \om inquiète pas; rappeleahvous qu'il est 8ans prétentions. Il ne serait pas aveo moi /s'il avait fie Tesprit d'antichambre.

C'est surtout la mélodie* clés aona qui, réunissant rétendue sans iin)ites précises ^ un mouvement sensible mais vague, donne à l'âme ce sentiment de Tinâni qu'elle croit posséder en durée et en ^tevdue,

J avoue qn il est naturel à ri^omnie de se croire moins borné, moins fini, de se croire plus grand que sa vie présente, lorsqu'il arrive qu'une perception subite lui montra les contrastes et l'équilibre, le lien, l'organisation de l'univers. Ce sentiment lui paraît comn^ wm dôeouvprle d'un monde à connaître, comme un premier aperçu de ce qui pourrait lui être dévoilé un Jour.

J'aime les chants dont je ne comprends point les paroles. Elles nuisent toiyours pour n^oi à la beauté de l'air, ou du moins à son effet. Il est presque impossible que les idées qu'elles expriment soient entièrement d'accord avec celles que me donnent les sons. D'ailleurs l'accent allemand a quelque chose de plus romantique. Les syllabe^ sourdes et indéterminées ne me plaisent point dans la musique. Notre e muet est désagréable quand le chant force à le faire sentir ; et on prononce presque toujours d'une manière fausse et rebutante la syllabe inutile des rimes féminines, parce qu'en effet on ne saurait guère la prononcer autrement.

J'aime beaucoup l'unisson de deux ou de plusieurs voix; il laisse à la mélodie tout son pouvoir et toute sa sinnpli-

* La mélodie, si Ton prend cette expression dans toute retendue dont elle est susceptible, peut aussi résulter d'une suite de couleurs ou d'une suite d'odeurs. La mélodie peut résulter de toute suite bien ordonnée de certaines sensations, de toute série convenable de ces effets, dont la propriété est d'exciter en nous ce que nous appelons exclusivement un sentiment.

LETTRE iXII. 271

cité. Pqur la gavante barpiQ^ie, ses l^e^ut^s i^e gont étrangères ; ne sachant pas la piusique, je. pq jouis pas de ce qui n'est qu'art cm difficulté^.

Le lao est bien beau, lorsque la lune blanphit nos deux voiles; lorsque les échos de Ghillon répètent )es sons du cor, et que le mur immense de Meillerie opppse ses té* nèbres à la douce clarté du ciel, aux lumières mobiles des eaux; quand les vagues se brisefit contre nos bateaux arrêtés; quand elles font entendre au loin leur roulement sur les cailloux innombrables que )^ Yeyayse a fait des-^ cendre des montagnes.

Vous, qui savez jouir, que n'êtes-vous là pour entendre deux voix de femme, sur les eaux, dans la nuit! Mais moi je devrais tout laisser. Cependant j'aime h être averti de mes pertes, quand l'austère beauté des lieux peut n^efgire oublier coml?ien tout est vain dan^ l'homme, jusqu'à ses regrets.

Étang de Chessel! Là, nos promenades étaient moins belles, et plus heureuses. La nature accable le cœur de l'homme, mais l'intimité le satisfait : on s'appuie mutuellement, on parle et tout s'oublie.

J'aurai le lieu en question ; mais il faut attendre quel- (|ues jours avant d'obtenir les certitudes nécessaires pour terminer. Je ferai aussitôt commencer les travaux : la saison s'avance.

lettrî: lxïl

juiiH vni.

J'oublie toujours de vous demander 'une copie du Manuel de Pseusophane : je ne sais comment j'ai perdu celle que j'avais gardée. Je n'y verrai rien dont je dusse avoir besoin d'être averti ; mais, si je le lis les matins, il çie

rappellera d'une manière plus présente combien je devrais avoir honte de tant de faiblesses.

J'ai l'intention d'y joindre une note sur certains règlements d'hygiène, sur ces choses d une habitude individuelle et locale auxquelles je crois qu'on ne met pas assez d'importance. Aristippe ne pouvait guère les prescrire à son disciple imaginaire, ou à ses disciples réels; mais cette note sera plus utile encore que des considérations générales pour maintenir en moi ce bien-être, cette aptitude physique qui soutient notre âme si physique ellemême.

J'ai deux grands malheurs : un seul me détruirait peutêtre ; mais je vis entre deux parce qu'ils sont contraires. Sans cette habitude triste, ce découragement, cet abandon, sans cette humeur tranquille contre tout ce qu'on pourrait désirer, l'activité qui me presse e\ m'agite me consumerait plus tôt, et aussi vainement ; mon ennui sert du moins à l'affaiblir. La raison la calmerait ; mais, entre ces deux grandes forces, ma raison est bien faible : tout ce qu'elle peut faire, c'est d'appeler l'une à son secours quand l'autre prend le dessus. On végète ainsi; quelquefois même on s'endort.

LETTRE LXIIL

Juillet, Vm.

n était minuit: la lune avait passé; le lac^ semblait agité; les cieux étaient transparents, la nuit profonde et belle. Il y avait de l'incertitude sur la terre. On entendit frémir les bouleaux, et des feuilles de peuplier tom-

*■ Rien n'indique quel lac ce peut être; ce n'est point celui de Genève. Le commencement de la lettre manque, et j'en ai supprimé la fin.

bèrent : les pins rendirent des murmures sauvages ; des sons romantiques descendaient de la montagne ; de grosses vagues roulaient sur la grève. Alors Forfraie se mit à gémir sous les roches caverneuses ; et, quand elle cessa, les ^vagues étaient affaiblies, le silence fut austère.

Le rossignol plaça de loin en loin, dans la paix inquiète, cet accent solitaire, unique et répété, ce chant des nuits heureuses, sublime expression d'une mélodie primitive ; indicible élan d'amour et de douleur; voluptueux comme le besoin qui me consume ; simple, mystérieux, immense comme le cœur qui aime.

Abandonné dans une sorte de repos funèbre au balancément mesuré de ces ondes pâles, muettes, à jamais mobiles, je me pénétrai de leur mouvement toujours lent et toujours le même, de cette paix durable, de ces sons isolés dans le long silence. La nature me sembla trop belle ; et les eaux, et la terre, et la nuit trop faciles, trop heureuses : la paisible harmonie des choses fut sévère à mon cœur agité. Je songeai au printemps du monde périssable et au printemps de ma vie. Je vis ces années qui passent, tristes et stériles, de Tèternité future dans Téternité perdue. Je vis ce présent toujours vain et jamais possédé, détacher du vague avenir sa chaîne indéfinie ; approcher ma mort enfin visible, traîner dans la nuit les fantômes de mes jours, les atténuer, les dissiper; atteindre la dernière ombre, dévorer aussi froidement ce jour après lequel il n'en sera plus, et fermer l'abîme muet.

Comme si tous les honunes n'avaient point passé, et tous passé en vain ! Gomme si la vie était réelle, et existante essentiellement ! comme si la perception de l'univers était l'idée d'un être positif, et le moi de l'homme quelque autre chose que l'expression accidentelle d'un

374 OBER h^^,

alliage éphémère 1 Que veux-je ? que suis-je? que d^inander à la nature? Est-il un système universel, des çonyes nanceSj'des droits selon nos hespins? L'intelligence conduit-elle les résultats que mon intelligence vqudrait atten^ dre? Toute cause est invisible, tpute fin tropipense \ toute forme change, toute durée s'épuise : et le tourment du cœur insatiable est le aiouvempnt, ?ivengle 4*nn wiéièore errant dans le vide où il doit se perdre. Ri^n n'est possédé conmie il est conçu : rien n'est connu comme il existe. Nous voyons les rapports, et non les essences : nous n'usons pas des cbosos, mais de leurs images. Cette nature cherchée au dehors et impénétrable d^ns nous est partout ténébreuse. Je sens est le peul mot de l'homme / qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude det \ j mon être en est aussi le supplice, Je sens, j'existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m'abreuver de la séduction d'un mondQ fantastique, pour restçr atterré de sa voluptueuse erreur,

Le bonheur ne serait pgis la première loi de la nature humaine I Le plaisir ne serait pas le premier moteur du monde sensible ! Si nous ne cherchons pas le plaisir, quel sera notre but? Si vivre n'est qu'exister, qu'avons-nous besoin de vivre? Nous ne saurions découvrir ni la première cause ni le vrai motif d'aucun être : 1q pourquoi de l'univers reste inaccessible à l'intelligence individuelle, La fin de notre existence nous est inconnue 5 tons les acteq de la vie restent sans but î nos désirs, nos sollicitudes, nos affections, deviennent ridicules, si ces actes ne tendent pas au plaisir, si ces affections ne se le proposent paSt L'bonune s'ainie lui-même, il aipae l'homrne, U ?iîme tout ce qui est animé. Cet amour parait néce§s?iire à Têtre organisé ; c'est Je mobile des forces qui le conservent. L'homme s'aime lui-même : sans ce principe actif corn? ment agirait-il, et comment subaisterait-il? li'hopime ?iîme

LETTRE LKIII. S75

les hommes parce qu*il sent comme eui, parce qull est * prés pux dans l'ordre du monde : sans ce rapport, ( '^ quelle serait sa vie ?

L'homme aime tous les êtres animés. SU cessait de souffrir en voyant souffrir, s'il cessait de sentir avec tout ce qui a des sensations analogues aux siennes, il ne s'intéresserait plus à ce qui ne serait pas lui, il cesserait peutêtre de s'aimer lui-même : sans doute il n'est point d'affection bornée à l'individu, puistJU'il n'est point d'être essentiellement isolé.

Si rhomiîle sent dans tout ce qui est animé, les biens et les maux de ce qui ï'environtie Sont aussi réels pour lui que ses affections personnelles ; il faut ô son bonheur le bonheur de ce qu'il connaît; il est lié à tout ce qui sent, il vit dans le mondé organisé.

L'enchaînement de rapports dont il est le centre, et qui ne peuvent finir entièrement qu'aux bornes du motide, le constitue partie de cet univers, unité numérique dans le nombre de la nature. Le lien que forment ces liens personnels est l'ordre du monde, et la force qui perpétue son harmonie est la loi naturelle. Cet instinct né- . cessaire qui conduit l'être animé, passif lorsqu'il veut, actif lorsqu'il fait vouloir, est un assujettissement aux lois générales. Obéir à l'esprit de ces lois serait la science de l'être qui voudrait librement. Si rhomîne est libf e en déli- * bérant, c'est la science de la vie humaine : ce qu'il veut lorsqu'il est assujetti lui indique comment il doit vouloir là où il est indépendant.

Un être isolé n'est jamais parfait : son existence est incomplète ; il n'est ni vraiment heureux ni vraiment bon. Le complément de chaque chose fut placé hors d'elle, mais il est réciproque. Il y a une sorte dé fin pour les êtres naturels : ils la trouvent dans ce qui fait que deux corps rapprochés sont productifs, que deux sensations

mutuellement partagées deviennent plus heureuses. C'est dans cette harmonie que tout ce qui existe s'achève, que tout ce qui est animé se repose et jouit. Ce complément de l'individu est principalement dans l'espèce. Pour l'homme, ce complément a deux modes dissemblables et analogues : voilà ce qui lui fut donné ; il a deux manières de sentir sa vie ; le reste est douleur ou fumée.

Toute possession que l'on ne partage point exaspère nos désirs sans remplir nos cœurs : elle ne les nourrit point, elle les creuse et les épuise.

Pour que l'union soit harmonique, celui qui jouit avec nous doit être semblable et différent. Cette convenance dans la même espèce se trouve ou dans la différence des individus, ou dans l'opposition des sexes. Le premier accord produit l'harmonie qui résulte de deux êtres semblables et différents avec le moindre degré d'opposition et le plus grand de similitude. Le second donne un résultat harmonique produit par la plus grande différence possible entre des semblables *. Tout choix, toute affection, toute union, tout bonheur est dans ces deux modes. Ce qui s'en écarte peut nous séduire, mais nous trompe et nous lasse ; ce qui leur est contraire nous égare et nous rend vicieux ou malheureux.

Nous n'avons plus de législateurs. Quelques anciens avaient entrepris de conduire l'homme par son cœur : nous les blâmons ne pouvant les suivre. Le soin des lois financières et pénales fait oublier les institutions. Nul génie n'a su trouver toutes les lois de la société, tous les devoirs de la vie dans le besoin qui unitles hommes, dans celui qui unit les sexes.

L'unité de l'espèce est divisée. Des êtres semblables sont pourtant assez différents pour que leurs oppositions

* La plus grande différence sans opposition repoussante, comme la lus (^nde similitude sans uniformité insipide.

mêmes les portent à s'aimer : séparés par leurs goûts, mais nécessaires l'un à l'autre, ils s'éloignent dans leurs habitudes, et sont ramenés par un besoin mutuel. Ceux qui naissent de leur union, formés également de tous deux, perpétueront pourtant ces différences. Cet effet essentiel de l'énergie donnée à l'animal, ce résultat suprême de son organisation sera le moment de la plénitude de sa vie, le dernier degré de ses affections, et en quelque sorte l'expression harmonique de ses facultés. Là est le pouvoir de l'homme physique; là est la grandeur de l'homme moral; là est l'âme tout entière; et qui n'a pas pleinement aimé h'a pas possédé sa vie.

Des affections abstraites, des passions spéculatives, ont obtenu l'encens des individus et des peuples. Les affections heureuses ont été réprimées ou avilies : l'industrie sociale a opposé les hommes que l'impulsion primitive aurait conciliés ^.

L'amour doit gouverner la terre que l'ambition fatigue. L'amour est ce feu paisible et fécond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle, qui fait naître et fleurir, qui donne les couleurs, la grâce, l'espérance et la vie. L'ambition est le feu stérile qui brûle sous les glaces, qui consume sans rien animer, qui creuse d'immenses cavernes, qui ébranle sourdement, éclate en ouvrant des abîmes, et laisse un siècle de désolation sur la contrée qu'étonna cette lumière d'une heure.

Lorsqu'une agitation nouvelle étend les rapports de l'homme qui essaye sa vie, il se livre avidement, il demande à toute la nature, il s'abandonne, il s'exalte luimême ; il place son existence dans l'amour, et dans tout il ne voit que l'amour seul. Tout autre sentiment se perd dans ce sentiment profond, toute pensée y ramène, tout

* Notre industrie sociale a opposé le§ hommes que le véritable art social devait concilier.

278^ ODERHàNN.

espoir y repose. ToUt est douleUr, vide, abandon, si l'amour s'éloigne : s'il s*àppi*ochô, tout est Joie, espoir, félicité. Une voit lointaine, uti son dans leis airs, l'agitation des bf anches, le frémissement des eaux, tout Tannonce, tout Texprime, tout imite ses accents et augmente les désirs. La grâce de la nature est dans le mouvement d'uii bras ; là loi dU monde est danâ Texpression d'un regard. C'est pouf l'amour que la lumière du matin viont éveiller les êtres et colorer lès cieut ; pour lUÎ les feux de midi fôtit fermenter la terre humide sous la mousse des forêts ; c'est à lui que le soif destine l'aimable mélancolie de ses lueurs mystérieuses. Cette fontaine est celle de Vaucluse, ces rochers Ceux de Mëillerie, Cette avenue celle des Pamplemousses. Le silence protège les rêves de l'amour ; le mouvement des eaux pétlêtré de sa douce agitation ; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux,» et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la luUe embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans h solitude, dans les airs et tes eaux et la nuit.

Heureut délire ! seul moment resté â l'homme. Cette fleur rare, isolée, passagère sous le Ciel nébuleux , sans abri, battue dés vehts, fatiguée par les orages, laUgliitet meurt sans s'épanouir : le froid de Fair, une Vapeur, un souffle, font avorter l'espoir dans son bouton flétri. On passe au delà, on espère encore, on se hâte *, plus loin, sur un sol aussi stérile, on en voit qui seront précaires, douteuses, instantanées comme ellé^ et qui Comme elle périront inutiles. Heureux celui quî possède Ce que l'homme doit chercher, et qui jouit de toiit ce que l'homme doit sentir ! Heureux encore, dit-on,- celui qui ne cherche rieh, ne sent rien, n'a besoin de rien, et pour qui exister, c'est vivre !

Ce n'est pas seulement une erreur triste et farouche,

LBTTRB LXIIÏ. ^ 279

mais une erreur trôs-funeste, de condamner ee plaisir Yrai, nécessaire, qui, toujours attendu, toujours renaissant, indépendant des saisona et prolongé sur la plus belle partie de nos jours, forme le lien le plus énergique et le plus séduisant des sociétés humaines. C'est une sagesse bien singulière qu'une sagesse contraire à Tordre naturel. Toute faculté, toute énergie est une perfection *. Il est beau d'être plus fort que ses passions ; mais c'est stupidité d'applaudir au silence des sens et du cœur ; c'est se croire pins parfait, par celq même que Ton est moins capable de l'être.

Celui qui est homme sait aimer Tamovir sans oublier que l'amour n'est qu'un accident de la vie : et, quand il aura ces illusions, il en jouira, il les possédera, mais >^ sans oublier que les vérités les plus sévères sont encore avant les illusions les plus heureuses. Celui qui est homme sait choisir ou attendre avec prudence, aimer avec continuité, se donner sans faiblesse comme sans réâ^rve. inactivité d une passion profonde est pour lui l'ardeur du bien, le feu du génie : il trouve dans l'amour l'énergie voluptueuse, la mâle jouissance du cœur juste, sensible et grand ; il ^encontre le bonheur, et sait s'en nourrir.

L'amour ridicule ou coupable est une feiblesse avilissante ; l'amour juste est le charme de la vie : la démence n'est que dans la gauche austérité qui confond un sentiment noble avec un sentiment vil, et qui condamne indistinctement l'amour, parce que, nMmaginant que des hommes abrutis, elle ne peut imaginer que des passions misérables.

* Qqelque&-utts vanteat iQur ^oideur comme le calme de la sagesse; U en est qui prétendent au stérile bonlieui* d'être inaccessibles : c'est l'aveugle qui se croit mieux organisé que le ppmfl[iun des hommes, parce que la cécité lui évite des distractions.

Ce plaisir reçu, ce plaisir donné ; cette progression cherchée et obtenue; ce bonheur que Ton offre et que Ton espère ; cette confiance voluptueuse, qui nous fait tout attendre du cœur aimé; cette volupté plus grande encore de rendre heureux ce qu'on aime, de se suffire mutuellement, d'être nécessaire Tun a Tautre; cette plénitude de sentiment et d'espoir agrandit Tâme, et la presse de vivre. Indicible abandon! L'homme qui l'a pu connaître n'en a jamais rougi; et celui qui n'est pas fait pour le sentir n'est pas né pour juger Tamour.

Je ne condamnerai point celui qui n'a pas aimé, mais celui qui ne peut pas aimer. Les circonstances déterminent nos affections; mais les sentiments expansifs sont naturels à l'homme dont l'organisation morale est parfaite : celui qui est incapable d'aimer est nécessairement incapable d'un sentiment magnanime, d*une affection sublime. Il peut être probe, bon, industrieux, prudent ; il peut avoir des qualités douces, et même des vertus par réflexion ; mais il n'est pas homme, il n a ni âme ni génie : je veux bien le connaître, il aura ma confiance et jusqu'à mon estime, mais il ne sera pas mon ami. Cœurs vraiment sensibles ! qu'une destinée sinistre a comprimés dès le printemps, qui vous blâmera de n'avoir pas aimé? Tout sentiment généreux vous était naturel, et tout le feu des passions était dans votre mâle intelligence. L'amour lui était nécessaire, il devait Talimenter, il eût achevé de la former pour de grandes choses; mais rien ne vous a été donné : le silence de l'amour a commencé le néant où s'éteint votre vie.

Le sentiment de l'honnête et du juste, le besoin de l'ordre et des convenances morales conduit nécessairement au besoin d'aimer. Le beau est l'objet de l'amour ; l'harmonie est son principe et son but : toute perfection, tout mérite semble lui appartenir, les grâces aimables

l'appellent, et une moralité expansive et vertueuse le fixe. L'amour n'existe pas, à la vérité, sans le prestige de la beauté corporelle ; mais il semble tenir plus encore à l'harmonie intellectuelle, aux grâces de la pensée, aux profondeurs du sentiment.

L'union, l'espérance, l'admiration, les prestiges, vont toujours croissant jusqu'à l'intimité parfaite ; elle remplit l'âme que cette progression agrandissait. Là s'arrête et rétrograde l'homme ardent sans être sensible, et n'ayant d'autre besoin que celui du plaisir. Mais l'homme aimant ne change pas ainsi ; plus il obtient, plus il est lié ; plus il est aimé, plus il aime ; plus il possède ce qu'il a désiré, plus il chérit ce qu'il possède. Ayant tout reçu, il croit tout devoir : celle qui se donne à lui devient nécessaire à son être ; des années de jouissance n'ont pas changé ses désirs, elles ont ajouté à son amour la confiance d'une habitude heureuse et les délices d*une libre mais délicate intimité.

On prétend condamner l'amour comme une afTection tout à fait sensuelle , et n'ayant d'autre principe qu'un besoin qu'on appelle grossier. Mais je ne vois rien dans nos désirs les plus compliqués dont la véritable fin ne soit un dei$ premiers besoins physiques; le sentiment n'est que leur expression indirecte, et l'homme purement intellectuel ne fut jamais qu'un fantôme. Nos besoins éveillent en nous la perception de leur objet positif, et les perceptions innombrables des objets qui leur sont analogues. Les moyens directs ne rempliraient pas seuls la vie ; mais ces impulsions accessoires l'occupent tout entière, parce qu'elles n'ont point de bornes. Celui qui ne saurait vivre sans espérer de soumettre la terre, n'y eût pas songé s'il n'eût pas eu faim. Nos besoins réunis-< sent deux modifications d'un même principe, l'appétit et le sentiment ; la prépondérance de l'une sur l'autre dé-

pendra de l'organisation indiyiclueUe et des circopstanees déterminantes. Tout but d'un désir n^lturel est légitii^e ; tous les moyens qu'il inspire sont bons ^'ils n'attaquent . les droits de personne, et s'ils ne produisent dans nousmêmes aucun désordre réel qui compense son utilité.

Vous avez trop étendu les devoirs. Vous ave? dit : Demandons plus, afin d'obtenir asse?. Vous vous êtes trompé ; si vous exigez trop des hommes, \\& se rebuteront ^ ; si vous voulez qu'ils montrent des vertus chimériques, ils les montreront : ils disent que cela coûte peu. Mais parce que cette vertu n'est pas dans leur pâture, ils auroQt une conduite cachée tout à fait contrée; ^t parce que cette conduite sera cachée, yous ne pourrez en arrêter les excès. Il ne vous restera que ces moyens dangereux dont la vaine tentative augmentera )e lual, en augmentant la contrainte et l'oppositiou entre le devoir et les penchants. Vous croirez d'abord que vos lois sor ront mieux suivies, parce que rinfr$iCtiou eu sera mieux masquée; mais un jugement faux, uu goût dépravé, une dissimulation habituelle, et des ruses hypocrites, en seront les véritables résultats.

Les plaisirs de Tamour coutiennent de grandes pppor sitions physiques t ses dés^irs agitent l'imagination, ses besoins changent les organes ; c est donc l'objet sur lequel la manière de sentir et de voir devait varier davan-

* Ce qui doit exalter rimagination, déranger Fesprit, passionner le cœur et interdire tout raisonnement, réussit d'aular^t mieux qu'on y joint plus d'aiislérité; mais il n'en est pas des institutions durables, des lois temporelles et civiles, des mœurs intérieures et de tout ce qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme, dont la nature est de porter à tout ce qui est difficile, et de faire vénérer tout ce qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle paraît avoir été oubliée. On a très-bien observé dans l'homme ses affections niultipliées, et en quelque sorte les incideats de son cœur; mais il reste i faire un grand pas au delà.

LETTRE ilLIII. 283

tage. n feUait prévenir les suites de cette trop grande différence, et i^on pas y joindre des lois morales qui fussent propres à l'accroître encore. Mais les vieillards ont fait ces lois ; et les vieillards, n'ayant plus le senliment de Tamour, ne sauraient avoir ni la véritable pudeur ni la délicatesse du goût. Ils ont très-mal entendu ce que leur âge ne devait plus entendre. Ils auraient entièrement proscrit Famour, s'ils avaient pu trouver d'autres moyens de reproduction. Leurs sei^sations surannées ont flétri ce qu'il fallait contenir dans les grâces du désir ; et, pour éviter quelques écarts odieux à leur impuissance, ils imaginèrent des entraves si gauches, que la société est troublée tous les jours par de véritable^ crimes que ne se reproclie même point rhonnète homme qui n'a pas réfléchi *.

C'est dans l'amour qu'il fallait permettre tout ce qui n'est fias vraiment nuisible. C'est par l'amour que rhomme se perfectionne ou s'avilit; c'est en cela surtout qu'il fallait retenir son imagination dans les bonies d'une juste liberté, qu'il fallait mettre son bonheur dans les limites de ses devoirs, qu'il fallait régler son jugement par le sentiment précis de la raison des lois. C'était le plus puissant moyen naturel de lui donner la perception de toutes les délicatesses du goût et de leur vraie base, d'ennoblir et de réprimer ses affections, d'imprimer à toutes ses sensations une sorte de volupté sincère et droite, d'inspirer à l'homme mal organisé quelque chose de la sensibilité de l'homme supérieur, de les réunir, de les concilier, de former une patrie réelle, et d'instituer une véritable société.

Laissez-nous des plaisirs légitimes ; c'est notre droit,

* C'est dans ramonr que la déviation est devenue extrême ches les nations k qui nous trouvons des mœurs; et c'est ce qui concerne amour que nous avons exclusivement appelé mœurs.

. c'est votre devoir. J'imagine que vous avez cru faire quelque chose par rétablissemeût du mariage ^ MaisFunion dans laquelle les résultats de vos institutions nous forcent de suivre les convenances du hasard, ou de chercher celles de la fortune à la place des convenances réelles; l'union qu'un moment peut flétrir pour toujours, et que tant de dégoûts altèrent nécessairement; une telle union ne nous suffit pas. Je vous demande un prestige qui puisse se perpétuer ; vous me donnez un lien dans lequel je vois à nu le fer d'un esclavage sans terme, sous ces fleurs d'un jour dont vous l'aviez maladroitement couvert, et que vous-même avez déjà fanées. Je vous demande un prestige qui puisse déguiser ou rajeunir ma vie ; la nature me l'avait donné. Vous osez me parler des ressources qui me restent. Vous souffririez que, vil contempteur d'un engagement où la promesse doit être observée religieusement, puisqu'elle est donnée , j'aille persuader* à une femme d'être méprisable afin que je l'aime *? Moins directement coupable, mais non moins inconsidéré, m'efforcerai-je de troubler ma famille, de désoler des parents, de déshonorer celle à qui ce genre d'honneur est si nécessaire dans la société? Ou bien, pour n'attaquer aucun droit, pour n'exposer personne, irai-je, dans des lieux

* J'ai mal usé du droit d'éditeur, j'ai retranché des passages de plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses hasardées ou inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une lettre comme celle-ci : c'est à dessein que j'ai laissé ce mot sur le mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule de ceux qui lisent : elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela n'attaque ni l'utilité de l'institution du mariage ni même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.

* Il y avait dans le texte : « Je ne la presserai point d'être fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même ; et je ne ferais rien en cela que de très-simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser, un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du désir, nulle passion mutuelle môme ne peut servir d'excuse. »

méprisés, chercher celles qui peuvent être à moi, non par une douce liberté de mœurs, non par un désir naturel, mais parce que leur métier les donne à tous ? N'étant plus à eUes-mêmes, elles ne sont plus des femmes, mais je ne sais quoi d'analogue. L'oubli de toute délicatesse, l'inaptitude aux sentiments généreux, et le joug de la misère, les livrent aux caprices les plus brutes de Thomme en qui une telle habitude dépravera aussi les sensations et les désirs. Il reste des circonstances possibles, j'en conviens; mais elles sont très-rares, et quelquefois elles ne se rencontrent point dans une vie entière. Les uns, retenus par la raison % consument leurs jours dans des privations nécessaires et injustes ; les autres, en nombre bien plus grand, se jouent du devoir qui les contrarie.

Ce devoir a cessé d'en être un dans l'opinion, parce que son observation est contraire à l'ordre naturel des choses. Le mépris qu'on en fait mène pourtant à l'habitude de n'obéir qu'à l'usage, de se faire à soi-même une règle selon ses penchants, et de mépriser toute obUgation dont l'infraction ne conduit pas positivement aux peines légales ou à la honte dans la société. C'est la suite inévitable des bassesses réelles dont on s'amuse tous les jours. Quelle moralité voulez-vous attendre d'une femme qui trompe celui par qui elle vit, ou pour qui elle devrait rivre; qui est sa première amie, et se joue de sa confiance ; qui détruit son repos, ou rit de lui, s'il le conserve,

* On Test aussi par la timidité da sentiment. L'on a distingué dans toute affection de notre être deux choses analogues, mais non semblables : le sentiment et l'appétit. L'amour du cœur donne aux hommes sensibles beaucoup de réserve et d'embarras : le sentiment est plus fort alors que le besoin direct. Mais, comme il n'y a point de sensibilité profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est ainsi dans une véritable passion n'est plus le même dans l'amour sans passion ; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par sa timidité.

et qui s'impose la nécessité de le trahir jusqu'au dernier jour, en laissant à ses affections Teufant qui ne lui appartient pas? De tous les engagements, le mariage n est-il pas celui dans lequel la confiance et la bonne foi importent le plus à la sécurité de la vie? Quelle misérable probité que celle qui paye scrupuleusement m écu, et coippte pour un vain mot la promesse la plus sacrée qui soit entre les hommes 1 Quelle moralité vouley-yous çittendre deFêtre qui s'attachait à persuader uae fenome en cç moquant d'elle, qui la méprise parce qu'elle a été telle qu'il la voulait, la déshonore parce qu'elle l'a aimé, la qi)i(te parce qu'il en a joui, et l'abandonne quand elle a le malheur visible d'avoir partagé ses plaisirs *? Quelle moralité, quelle équité voulez-vous attendre decethomiDe, au moins inconséquent, qui exige de sa femme des sacrifices qu'il ne paye point, et qui la veut sage et inaccessible, tandis qu'il va perdre, dans des habitudes secrètes, l'attachement dont il l'assure, et qu'elle a droit de prétendre, pour que sa fidélité ne soit pas un injuste esclaypge 9

Des plaisirs sans choix dégradent l'homme, des plaisjrs coupables le corrompent ; mais l'amour ssms pa^siop ne l'avilit point. Il y a un âge pour aimer et joniir, il y ep a un pour jf>uir sans amour, le cœur n'est pas toujours jeune, et même, s'il l'est encore, il ne rencontre pf|s toujours ce qu'il peut vraiment aimer.

Toute jouissanc^e est un bien lorsqu'elle est exenqpte et d'injustice et d'excès, lorsqu'elle est amenée par les convenances naturelles, et possédée selon les déitirs d^une organisation délieate.

• Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qai rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et \e soldat qui, dans le saccage d'une ville, en jouit et Végor^e. Celui-ci serait-il moins infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce <jue ordinairement il est ivre ?

L*hypo6risie de Tamour est un des fléaux de la société. Pourquoi Tamour sdrtirait-il de la loi commune? pourquoi n'ètt*e pas en cela, comme dans tout le reste, juste et sincère ? Ceiui-lâ seul est certainement éloigné de tout mal, qui cherche avec naïveté ce qui peut le faire jouir sans remords. Toute vertu imaginaire ou accidentelle m'est suspë(ite ; quand jô la Vois sortir orgueilleusement de sa base erirohée, je cherche, et je dêcouvl-e une lai-* deur interne sous le costume des préjugés, sous le masque fragile de la dissimulation.

Permettez, autorise^ des plaisirs, afin que Ton ait des vertus ; montrez la raison des lois, afin qu'on les vénère; invitez â joUit*, afin d*êtl^ë écouté quand vous commandez de souffrir. Élevez Tàme par le sentiment des voluptés naturelies ; vous la rendrez forte et grande, elle respectera les privations légitimes ; elle en jouira même dans la conviction de leur utilité sociale. le veux que l'homme use librement de ses facultés^ quand elles n'attaquent point d'autres droits. Je veux qu'il jouisse, afin d'être bon ; qu'il soit animé par le plaisir, mais dirigé par l'équité visible; que sa vie soit juste, heureuse et même voluptueuse. J'aime que celui qui pense raisonne ses devoirs ; je fais peu de cas d'une femme qui n'est retenue dans les siens que par une sorte de terreur superstitieuse pour tout ce qui appartient à des jouissances dont elle n'oserait s'avouer le désir.

J'aime qu'on se dise : Ceci est-il mal, et pourquoi l'estir? S'il l'est, on se l'interdit; s'il ne l'est point, on en jouit avec Un choix sévère, avec la prudence qui est l'art d'y trouver une volupté plus grande ; mais sans autre réserve» sans honte, sans déguisements

• Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le iaire sans partialité. Mais cplle difliculté n'est pas très-grande en elle-même, et

La vraie pudeur doit seule contenir la volupté. La pudeur est une perception exquise, une partie de la sensibilité parfaite; c'est la grâce des sens, et le charme de Tamour. Elle évite tout ce que nos organes repoussent; elle permet ce qu'ils désirent ; elle sépare ce que la nature a laissé à notre intelligence le soin de séparer ; et c'est principalement l'oubli de cette réserve voluptueuse qui éteint l'amour dans l'indiscrète liberté du mariage*.

Saint-Saphorin, 10 juillet, VIlL

Il n'y a pas l'ombre de sens dans la manière dont je vis ici. Je sais que j'y fais des sottises, et je les continue sans

n'existe guère que dans la confusion présente de la morale. D'aiUeurs, dans des institutions différentes des nôtres, il n'y aurait peut-être pas des esprits aussi instruits que parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide, et surtout aussi trompée,

* Voici une partie de ce que j'ai retranché du texte. L'on trouvera peut-être que j'eusse dû le supprimer entièrement. Mais je réponds, pour cette circonstance-ci et pour d'autres, que l'on peut se permettre de parler aux hommes quand on n'a rien dans sa pensée qu'on doive leur taire. Je suis responsable de ce que je publie. J'ose juger les devoirs : si jamais on peut me dire qu'il me soit arrivé de manquer, en ce genre, à des devoirs réels, non-seulement je ne les jugerai plus, mais je renoncerai pour toujours au droit d'écrire.

<t J'aurais peu de confiance dans une femme qui 9e sentirait pas « la raison de ses devoirs, qui les suivrait strictement, aveuglément

< et par l'instinct de la prévention. Il peut arriver qu'une telle cona duite soit sûre; mais ce genre de conduite ne me satisfera pas. c J'estime davantage une femme que rien absolument ne pourrait « engager à trahir celui qui compterait sur sa foi, mais qui, dans sa « liberté naturelle, n'étant liée ni par une promesse quelconque, n c par un attachement sérieux, et se trouvant dans des circonstances « assez particulières pour l'y déterminer, jouirait avec plusieurs <r hommes, et même dans l'ivresse, dans la nudité, dans la délicate

< folie du plaisir (K). »

pourtant tenir beaucoup à les continuer. Mais si je ne fais pas plus sagement, c'est que je ne puis parvenir à y mettre de l'importance. Je passe sur le lac la moitié du jour et la moitié de la nuit; et quand je m'en éloignerai, je serai tellement habitué au balancement des vagues, au bruit des eaux, que je me déplairai sur un sol immobile et dans le silence des prés.

Les uns me prennent pour un homme dont quelque amour a un peu dérangé la tête, d'autres soutiennent que je suis un Anglais qui a le spleen; les bateliers ont appris à Hantz que j'étais V amant d'une belle femme étrangère qui vient de partir subitement de Lausanne. Il faudra que je cesse mes courses nocturnes, car les plus sensés me plaignent, et les meilleurs me prennent pour un fou. On lui a dit à Vevay : N'êtes-vous pas au service de cet Anglais dont on parle tant? Le mal gagne ; et pour les gens de la côte, je crois qu'ils se moqueraient de moi si je n'avais pas d'argent : heureusement je passe pour fort riche. L'aubergiste veut absolument me dire, Milord ; et je suis tfès-respecté. Riche étranger, ou Milord, sont synonymes.

De plus, en revenant du lac, je me mets ordinairement à écrire, en sorte que je me couche quand il fait grand jour. Une fois les gens de Tauberge entendant quelque bruit dans ma chambre, et surpris que je mefusse.levé sitôt, montèrent ine demander si je ne prendrais rien le matin. Je leur répondis que je ne soupais point, et qua j*allais me coucher. Je ne me lève donc qu'à midi, ou même à une heure ; je prends du thé, j'écris ; puis, au lieu de diner, je prends encore du thé, je ne mange autre chose que du pain et du beurre, et aussitôt je vais au lac. La première fois que j'allai seul dans un petit bateau que j'avais fait chercher exprès pour cela, ils remarquèrent que Hantz restait au rivage, et que je partais à la fin du

290 OBBRMANR.

jour : il y eut assemblée au cabaret, et ils décidèrent que pour cette fois le spleen avait pris le dessus, et que je fournirais un beau suicide aui annales du village.

Je suis fâché de n'avoir pas pensé d'avance à l'effet que ces singularités pourraient produire. Je n'aime pas à être remarqué : mais je ne l'ai su que quand tout cela était une habitude déjà prise ; et on ne parlerait pas moins si j'allais en changer pour le peu de jours que je dois encore passer ici. Gomme si je n'y savais que faire, j'ai cherché à consumer les heures. Quand je suis actif, je n'ai pas d'autres besoins; mais si je m'ennuie, j'aîme du moins à m'ennuyer avec mollesse.

Le thé est d'un grand secours pour s'ennuyer d'une manière calme. Entre les poisons un peu lents qui font les délices de l'homme, je croîs que c'est un de ceux qui conviennent le mieux à ses ennuis, il donne une émotion faible et soutenue : comme elle est exempte des dégoûts du retour, elle dégénère en une habitude de paix et d'indifférence, en une faiblesse qui tranquillise le cœur que ses besoins fatigueraient, et nous débarrasse de notre force malheureuse. J'en ai pris l'usage à Paris, puis à Lyon : mais ici, j'ai eu l'imprudence de le porter jusqu'à l'excès. Ce qui me rassure, c'est que je vais avoir un domaine et des ouvriers, cela m'occupera et me retiendra. Je me fais beaucoup de mal maintenant; mais comptez sur moi, je vais devenir sage par nécessité.

Je m'aperçois, ou je* crois m'apercevoir que le changement qui s'est fait en moi a été beaucoup aTancé par Fusage journalier du (hé et du vin. Je pense que, toutes choses d'ailleurs égales, les buveurs d'eau conservent bien plus longtemps la délicatesse des sensations, et, en quelque sorte, leur première candeur. L'usage des stimulants vieillit nos organes. Ces émotions outrées, et qui ne sont pas dans l'ordre des convenances naturdles entre

nous et les choses, effacent les émotions simples, et détruisent cette proportion pleine d'harmonie qui nous rendait sensibles à tous les rapports extérieurs, quand nous n'avions, pour ainsi dire, de sentiments que par eus.

Tel est la cœur humain; le principe le plus essentiel des lois pénales n'a pas d'autre fondement. Si on ôte la proportion entre les peines et les délits, si on veut trop presser le ressort de la crainte, on perd sa souplesse ; et si on va encore plus loin, il arrive enfin qu'on le brise : on donne aux âmes le courage du crime ; on éteint toute énergie dans celles qui ont de la faiblesse, et Ton entraine les autres à des vertus atroces. Si l'on porte au delà des limites naturelles l'émotion des organes,, on les rend insensibles à des impressions plus modérées. En employant trop souvent, en excitant mal à propos leurs facultés extrêmes, on émousse leurs forces habituelles; on les réduit à ne pouvoir que trop, ou rien; on détruit cette proportion ordonnée pour les circonstances diverses, qui nous unissait même aux choses muettes, et nous y attachait par des convenances intimes. Elle nous laissait dans l'attente ou l'espoir, en nous montrant partout des occasions de sentir; elle nous laissait ignorer la borne du possible; elle nous laissait croire que nos cœurs avaient des moyens inmienses, puisque ces moyens étaient indéfinis, et puisque, toujours relatifs aux choses du dehors, ils pouvaient toujours devenir plus grands dans des situations inconnues.

Il existe encore une différence essentielle entre Thabi^ tude d'être émus par l'impression des autres objets, ou celle de l'être par Timpulsion interne d'Un ex citatif donné par notre caprice ou par un incident fortuit, et non par l'occurrence des temps. Nous ne suivions plus le cours du monde; nous sonmies animés lorsqu'il nous abandonnerait au repos, et souvent, c'est lorsqu'il nous animerait,

292 OBëRHâNN.

que nous nous trouvons dans rabattement que nos excès produisent. Cette fatigue, cette indifférence nous rend inaccessibles aux impressions des choses, à ces mobiles extérieursqui, devenus étrangers à nos habitudes, se trouvent en discordance ou en opposition avec nos besoins. Ainsi l'homme a tout fait pour se séparer du reste de la nature, pour se rendre indépendant du cours des choses. Hais cette liberté, qui n'est point selon sa propre nature, n'est pas une vraie liberté : elle est comme la licence d'un peuple qui a brisé le joug des lois et des mœurs nationales, elle ôte bien plus qu'elle ne donne, elle met l'impuissance du désordre à la place d'une dépendance légitime qui s'accorderait avec nos besoins. Cette indépendance illusoire, qui détruit nos facultés pour y substituer nos caprices, nous rend semblables à cet homme qui, malgré l'autorité du magistrat, voulait absolument élever dans la place publique le monument d'un culte étranger, au lieu de se borner à en dresser chez lui les autels. 11 se fît exiler dans un désert de sable mouvant, où personne ne s'opposa à sa volonté, mais où sa volonté ne put rien produire; il y mourut libre, mais sans autels domestiques aussi bien que sans temples, sans aliments comme sans lois, sans amis conmie sans maîtres ^

* Les stimulants de la Torride pourraient avoir contribué à nous vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde, parce qu'on y est moins actif; mais l'inquiétude européenne, excitée par leur fermentation, produit ces honmies remuants et agités, dont le reste du globe voit la manie avec un étonnement toujours nouveau.

Je ne dis pas que, dans l'état présent des choses, ce ne soit pas un aUégement pour des individus, et même pour un corps de peuple, que cette activité valeureuse et spbrituelle, qui voit dans le mal le plaisir de le soufMr gaiement, et dans le désordre le côté burlesque que présentent toutes les choses de la vie. L'homme qui Uent aux objets de ses désirs dit bien souvent : Que le monde est triste I Celui qui ne prétend plus autre chose que de ne pas souffrir se dit : Que

LETTRE LXIY.' 293

Je conviens qu'il serait plus à propos de raisonner moins sur l'usage du thé,et d'en cesser Texcès ; mais dès qu'on a quelque habitude de ces sortes de choses, on ne sait plus où s'arrêter. S'il est difficile de quitter une telle habitude, il ne l'est pas moins peut-être de la régler, à moins que Ton ne puisse également régler toute sa manière de vivre. Je ne sais comment avoir beaucoup d'ordre dans une chose, quand il m'est interdit d'en avoir dans le reste ; comment mettre de la suite dans ma conduite, quand je n'ai aucun espoir d'en avoir une qui soit constante, et qui s'accorde avec mes autres habitudes? C'est encore ainsi que je ne sais rien faire sans moyens : plusieurs hommes ont cet art de créer des moyens, ou de faire beaucoup avec très-peu. Pour moi, je saurais peutêtre employer mes moyens avec ordre et utilité ; mais le premier pas demande un autre art, et cet art, je ne l'ai point. Je crois que ce défaut vient de ce qu'il m'ei^t impossible de voir les choses autrement que dans toute leur étendue, celle du moins que je puis saisir. Je veux donc que leurs principales convenances soient toutes observées ; et le sentiment de l'ordre, poussé peut-être trop loin, ou du moins trop exclusif, ne me permet de rien faire, de rîen conduire dans le désordre. J'aime mieux m'abandomier que de faire ce que je ne saurais bien faire. Il y a des hommes qui, sans rien avoir, établissent leur ménage ; ils empruntent, ils font valoir, ils s'intriguent, ils payeront quand ils pourront : en attendant, ils vivent et dorment tranquilles, quelquefois même ils réussissent. Je n aurais pu me résoudre à une vie si précaire ; et quand

la vie est bizarre 1 C'est déjà trouver les choses moins malheureuses, que de les trouver comiques : c'est plus encore quand on s'amuse de toutes les contrariétés qu'on éprouve, et quand, afin de mieux rire, on cherche les dangers. Pour les Français, s'ils ont jamais Naples, ils bâtiront une salle de bal dans le cratère du Vésuve.

294 ' OBERHAMN.

^ j'aurais voulu m'y hasarder, je n'aurais pas eu lea talents nécessaires. Cependant celui qui» avec cette industrie* réussit à faire subsister sa famille, sans s'avilir et sans manquer à ses engagements, est sans doute un homme louable. Pour moi, je ne serais guère capable que de me résoudre à manquer de tout , comme si c'était une loi de la nécessité. Je chercherai toujours à employer le mieux possible des moyens suffisants^ ou à rendre tels, par mes privations personnelles, ceux qui ne le seraient pas sans cela. Je ferais jour et nuit des choses convenables, réglées et assurées, pour donner le nécessaire à un ami, à un enfant ; mais entreprendre dans l'incertitude, mais rendre suffisants, à force d'industrie hasardée, des moyens trèsinsuffisants par eux-mêmes, c'est ce que je ne saurais espérer de moi.

Il résulte d'une telle disposition ce grand inconvénient, que je ne puis vivre bien, sagement, et dans Tordre, ni même suivre mes goûts, ou songer âmes besoins, qu'avec des facuUés à peu près certaines ; et que si je suis peutêtre au nombre des hommes capables d'user bien de ce qu'on appelle une grande fortune, ou ménie d'une médiocrité facile, je suis aussi du nombre de ceux qui, dans le dénûment, se trouvent sans ressources et ne savent faire autre chose que d'éviter la misère, le ridicule ou la bassesse, quand le sort ne les place pas lui-même aii-dessus du besoin.

La prospérité est plus difficile à soutenir que l'adversité, dit-on généralement. Mais c'est le contraire pour 'homme qui n'est pas soumis à des passions positives, qui aime à faire bien ce qu'il fait, qui a pour premier besoin celui de l'ordre, et qui considère plutôt l'ensemble des choses que letirs détails.

L'adversité convient à un homme ferme et un peu enthousiaste, dont l'âme s'attache aune vertu austère , et dont

LBTTEE LXIV. 396

heureusement l'esprit u*en voit pas rincerlitude ^ Mais Tadversitè est bien triste, bien décourageante pour celui qui n y trouve rien à son usage, parce qu'il voudrait faire bien, et que poiur faire il faut pouvoir» parce qu'il voudrait être utile, et que le malbeureux trouve peu d'occasions de l'être. N'étant pas soutenu par le noble fanatisme d'Épic^ tète, il sait bien rô^ster au malheur, mais mal à une vie malheureuse, dont il se rebute enfin, sentant qu'il y perd tout son être.

L'homme religieux, et surtout celui qui est certain d'un Dieu rémunérateur, a un grand avantage : il est bien fiicile de supporter le mal quand le tnal est le plus grand ïâ&h que l'on puisse éprouver. J'avoue que je ne saurais voir ce qu'il y a d'étonnant dans la vertu d^an homme qui lutte sous Tœil de son Dieu, et qui sacrifie des caprioea d'une heure à une félicité sans bornes et sans terme. Un homme tout â fait persuadé ne peut faire autrement, à moins qu'il ne soit en délire. Il me paraît démontré que celui qui succomble à la vue de l'or, à la vue d'une belle femme ou des autres objets des passions terrestres, n'a pas la foi. Il est évident qu'il ne voit bien que la terre : s'il voyait avec la même certitude ce ciel et cet enfer qu'il se rappelle quelquefois, s'ils étaient là, conune les choses de la terré, présents dans sa pensée, il serait impossible qu'il succombât jamais. Où est le sujet qui, jouissant de sa raison, ne sera pas dans l'impuissance de contrevenir à l'ordre de son prince, s'il lui a dit : Vous voilà dans mon harem, au milieu de toutes mes femmes; pendant cinq minutes n*approchez d'aucune : j*ai l'œil sur vous; si vous êtes fidèle pendant ce peu de temps, tous cesplai^ sirs et d'autres vous seront permis ensuite pendant trente années d une prospérité constante^ Qui ne voit que cet

* L'homme de bien est inébranlable dans sa vertu sévère; l'homme à systèmes cherche souvent des verttis austères.

296 OBERHÀNN,

homme, quelque ardent qu'on le suppose, n'a pas même besoin de force pour résister pendant un temps si court? il n*a besoin que de croire à la parole de son prince. Assurément les tentations du chrétien ne sont pas plus fortes, et la vie de l'homme est bien moins devant l'éternité que cinq minutes comparées à trente années : il y a l'infini de distance entre le bonheur promis au chrétien, et les plaisirs offerts au sujet dont je parle; enfin la parole du prince peut laisser quelque incertitude, celle de Dieu n'en peut laisser aucune. Si donc il n'est pas démontré que sur cent mille de ceux qu'on appelle vrais chrétiens, il y en a tout au plus un qui ait presque la foi, il me Test à moi que rien au monde ne peut être démontré.

Pour les conséquences de ceci, vous les trouverez trèssimples; et je veux revenir aux besoins que donne l'habitude des fermentes. Il faut vous rassurer et achever de vous dire comment vous pouvez m'en croire, quoique je promette de me réformer précisément dans le temps que je me contiens le moins, et que je donne à l'habitude une force plus grande.

Il y a encore un aveu à vous faire auparavant, c'est que je commence à perdre enfin le sommeil. Quand le thé m'a trop fatigué, je n'y connais d'autre remède que le vin, je ne dors que par ce moyen, et voilà encore un excès : il faut bien en prendre autant qu'il se puisse sans que la tête en soit affectée visiblement. Je ne sais rien de plus ridicule qu'un homme qui prostitue sa pensée devant des étrangers, et dont on dit : Il a bu, en voyant ce qu'il fait, ce qu'il dit. Mais pour soi-même, rien n'est plus doux à la raison que de la déconcerter un peu quelquefois. Je prétends encore qu'un demi-désordre serait autant à sa place dans l'intimité, qu'un véritable excès dévient honteux devant les hommes et avilissant dans le secret même.

Plusieurs des vins de Lavaux que Ton recueille ici près,

entre Lausanne et Vevay, passent pour dangereux. Mais, quand je suis seul, Je ne fais usage que du courtaiUoux : c'est un \in de Neuchâtel, que Ton estime autant que le petit bourgogne : Tissot le regarde comme aussi salubre.

Dès que je serai propriétaire, je ne manquerai point de moyens de passer les heures, et d'occuper aux soins d'arranger, de bâtir, d'approvisionner, cette activité intérieure dont les besoins ne me laissent aucun repos dans l'inaction. Pendant le temps que dureront ces embarras, je diminuerai graduellement l'usage du vin ; et quant au thé, j'en quitterai tout à fait l'habitude : je veux à l'avenir n'en prendre que rarement. Lorsque tout sera arrangé, et que je pourrai commencer à suivre la manière de vivre que depuis si longtemps j'aurais voulu prendre, je me trouverai ainsi préparé à m'y conformer sans éprouver les inconvénients d'un changement trop subit et trop grand.

Pour les besoins de l'ennui, j'espère ne les plus connaître dès que je pourrai assujettir toutes mes habitudes à un plan général ; j'occuperai facilement les heures ; je mettrai à la place des désirs et des jouissances l'intérêt que l'on prend à faire ce qu'on a cru bon, et le plaisir de céder à ses propres lois.

Ce n'est pas que je me figure un bonheur qui ne m'est pas destiné, ou qui du moins est encore bien loin de moi. J'imagine seulement que je ne sentirai guère le poids du temps ; je pourrai prévenir l'ennui, ou bien je ne m'ennuierai plus qu'à ma manière.

Je ne veux pas m'assujettira une règle monastique. Je me réserverai des ressources pour les instants où le vide sera plus accablant, mais la plupart seront prises dans le mouvement et dans l'activité. Les autres ressources auront leurs limites assez étroites, et l'extraordinaire lui-même sera réglé. Jusqu'à ce que ma vie soit remplie, j'ai besoin d'une règle fixe. Autrement, il me faudrait des excès sans

298 OBERMâMN.

autre terme que celui de mes forces, et encore comment rempliraient-ils un vide sans bornes? J*ai vu quelque part que rhomme qui sent n a pas besoin de vin. Cela peutêtre vrai pour celui qui n'en a point Thabitude. Lorsque j'ai été quelques Jours sobre et occupé, ma tête s'agite excessivement, le sommeil se perd. J'ai besoin d'un excès qui me tire de mon apathie inquiète, et qui dérange un peu cette raison divine dont la vérité gêne notre imagination, et ne remplit pas nos cœurs.

Il y a une chose qui me surprend. Je vois des gens qui paraissent boire uniquement pour le plaisir delà bouche, pour le goût, et prendre un verre de vin comme ils prendraient une bavaroise. Cela n'est pas pourtant, mais ils le croient ; et si vous le leur demandez, ils seront même surpris de votre question.

Je vais m'interdire ces moyens de tromper les besoins du ^aisir et l'inutilité des heures. Je ne sais pas si ce que je mettrai à la place ne sera pas moindre encore ; mais enfin je me dirai : Voici un ordre établi, il faut le suivre. Afin de le suivre constamment, j'aurai soin qu'il ne soit ni d'une exactitude scrupuleuse, ni d'une trop grande uniformité ; il se trouverait des prétextes, et même des motifs, de manquer à la règle, et si u^e fois on y manque, il n'y a plus de raison pour qu'on ne la secoue pas tout à fait.

11 est bon que ce qui plaît soit limité par une loi antérieure. Au moment où on réprouve, il en coûte de le soumettre à une règle qui le borne. Ceux même qui en ont la force ont encore eu tort de n'avoir pas décidé, dans le temps propre à la réflexion, ce que la réflexion doit décider, et d'avoir attendu le moment où ses raisonnements altèrent les affections agréables qu'ils sont forcés de combattre. En pensant aux raisons de ne pas jouir davantage, on réduit à bien peu de chose la jouissance

qu'on se permet : il est de la nature du plaisir qu'il soit possédé avec une sorte d'abandon et de plénitude. Il se dissipe lorsqu'on vent le borner autrement que par la nécessité; et puisqu'il faut pourtant que la raison le borne, le seul moyen de concilier ces deux choses, qui sans cela seraient contraires, c'est d'imposer d'avance au plaisir la retenue d'une loi générale.

Quelque faible que soit une impression, le moment où elle agit sur nous est celui d'une sorte de passion. La chose actuelle est difficilement estimée à sa juste valeur : ainsi dans les objets de la vue, la proximité, la présence, agrandissent les dimensions. C'est avant les désirs qu'il faut se faire des principes contre eux. Dans le moment de la passion, le souvenir de cette règle n'est plus la voix importune de la ft*oide réflexion, mais la loi de la nécessité, et cette loi n'attriste pas un homme sage.

Il est donc essentiel que la loi soit générale ; celle des cas particuliers est trop suspecte. Cependant abandonnons quelque chose aux circonstances : c'est une liberté que Ton conserve, parce qu'on n'a pu tout prévoir, et parce qu'il faut se soumettre à ses propres lois seulement de la même manière que notre*nature nous a soumis à celles de la nécessité. Nos affections doivent avoir de l'indépendance, mais une indépendance contenue dans des limites qu'elle tie puisse passer. Elles sont semblables aux mouvements du corps, qui n'ont point de grôce s'ils sont gênés, contraints et trop uniformes, mais qui manquent de décence comme d'utilité, s'ils sont brusques , irréguliers, ou involontaires.

C'est un excès dans l'ordre même que de prétendre nuancer parfaitement, modérer, régler ses jouissances, et les ménager avec la plus sévère économie, pour les rendre durables et même perpétuelles. Cette régularité absolue est itrop rarement possible : le plaisir nous se-

duit, U nous emporte, comme la tristesse nous retient et nous enchaîne. Nous vivons au milieu des songes ; et de tous nos songes, Tordre parfait pourrait bien être le moins naturel.

Ce que j*ai peine à me figurer, c'est comment on cherche l'ivresse des boissons quand on a celle dés choses. N'est-ce pas le besoin d'être ému qui fait nos passions? Quand nous sommes agités par elles, que pouvons-nous trouver dans le vin, si ce n'est un repos qui suspende leur action immodérée?

Apparemment, l'homme chargé de grandes choses cherche aussi dans le vin l'oubli, le calme, et non pas Ténergie. C'est ainsi que le café, en m'agitant, rend quelquefois le sommeil à ma tête fatiguée d'une autre agitation. Ce n'est pas ordinairement le besoin des impressions énergiques qui entraine les âmes fortes aux excès de vins ou de liqueurs. Une âme forte, occupée de grandes choses, trouve dans leur habitude une activité plus digne d'elle en les gouvernant selon l'ordre. Le vin ne peut que la reposer. Autrement, pourquoi tant de héros de l'histoire, pourquoi tant de gouvernants, pourquoi des maîtres du monde auraient-ilsJ)u? C'était chez plusieurs peuples un honneur de boire beaucoup ; mais des hommes extraordinaires ont fait de même dans des temps où l'on ne mettait à cela aucune gloire. Je laisse donc tous ceux que l'opinion entraîna et tous ceux des gouvernants qui furent des hommes très-ordinaires. Il reste quelques hommes forts et occupés de choses utilqp ; ceux-là n'ont pu chercher dans le vin que le repos d'une têle surchargée de ces soins dont l'habitude atténue l'importance, mais sans la détruire, puisqu'il n'y a rien au-dessus.

Saint-Saphorin, 14 juillet, VIII.

Soyez assuré que votre manière de penser ne sera pas combattue : si j'avais assez de faiblesse pour qu'il lïie fût un jour nécessaire en ceci d'être ramené à la raison, je retrouverais votre lettre. J'aurais d'autant plus de honte de moi que j'aurais bien changé, car maintenant je pense absolument coomie vous. Jusque-là, si elle est inutile sous ce rapport, elle ne m* en satisfait pas moins. Elle est pleine de cette sollicitude de la vraie amitié qui fait redouter par-dessus toutes choses, que l'homme en qui on a mis une partie de soi-même se laisse aller à cesser d'être homme de bien.

Non, je n'oubherai jamais que l'argent est un des plus^ grands moyens de l'homme, et que c'est par son usage qu'il se montre ce qu'il est. Le mieux possible nous est rarement permis : je veux dire que les convenances sont si opposées, qu'on ne peut presque jamais faire bien sous tous les rapports. Je crois que c'en est une essentielle de vivre avec une certaine décence, et d'établir dans sa maison des habitudes conunodes, une manière réglée. Mais, passé cela, l'on ne saurait excuser un homme raisonnable d'employer à des superfluités ce qui permet de faire tant de choses meilleures.

Personne ne sait que je veux me fixer ici : cependant je fais faire à Lausanne et à Vevay quelques meubles et diverses autres choses. On a pensé apparemment que j'étais en état de sacrifier une somme un peu forte aux caprices d'un séjour momentané : on aîira cru que j'allais prendre une maison pour passer l'été. Voilà comment on a trouvé que je faisais de la dépense, et comment j'ai

302 OBERHANN.

obtenu beaucoup de respects, quoique j'eusse le malheur d'avoir la tête un peu dérangée.

Ceux qui ont à louer des maisons de quelque apparence ne m*abordent pas comme un honune ordinaire ; et moi je suis tenté de rendre ces mêmes hommages à mes louis quand je songe que voilà déjà un heureux. Hanlz me donne de Tespérance ; si celui-là est satisfait sans que j'y aie pensé, d'autres le seront peut-être à présent que je puis quelque chose. Le dénûment, la gêne, l'incertitude lient les mains dans les choses mêmes que l'argent ne fait pas. On ne peut s'arranger en rien ; on ne peut avoir aucun projet suivi. On est au milieu d'hommes que la misère accable, on a quelque aisance ettèrieure, et cependant on ne peut rien faire pour eux : on ne peut même leur faire connaître cette impuissance, afin que du moins ils ne soient pas indignés. Où est celui qui songe à la fécondité de l'argent? Les hommes le perdent comme ils dissipent leurs forces, leUr santé, leurs ans. Il est si aisé de l'entasser ou de le prodiguer, si difiScile de remployer bien !

Je sais un curé, près de Fribourg, qui esl mal vêtu, qui se nourrit mal, qui ne dépense pas un demi^batz sans nécessité ; mais il donne tout, et le donne avec intelligence. Un de ses paroissiens, je l'ai entendu, parlait de son avarice : mais celte avarice est bien belle !

Quand on s'arrête à l'importance du temps et à celle de l'argent, on ne peut voir qu'avec peine la perte d'une minute ou celle d'urt batz. Cependant le train des choses nous entraîne ; une convenance arbitraire emporte vingt louis, tandis qu'un malheureux n'a pu oblenit uti êcu. Le hasard nous donne ou nous ôte beaucoup plus qu'il ne faudrait pour consoler l'infortuné. Un autre hasard condamne à Tinaction celui dont le génie aurait conservé l'état. Un boulet brise cette tête que l'on croyait destinée

aux grandes choses, et que trente ans de soins avaient préparée. Dans cette incertitude, sous la loi de la nécessité, que deviennent nos calculs et Fexactitude des détails ?

Sans cette incertitude, on ne voudrait pas avoir des mouchoirs de batiste; ceux de toile serviraient aussi bien, et Ton pourrait en donner à ce pauvre homme de journée qui se prive de tabac quand on remploie dans Fintérieur d'une maison, parce qu'il n a pas de mouchoir dont il ose se servir devant le monde.

Ce serait une vie heureuse que celle qu'on passerait comme ce curé respectable. Si j'étais pasteur de village, je voudrais me hâter de faire ainsi, avant qu'une grande habitude me rendit nécessaire Tusage de ce qui compose une vie aisée. Majsil faut être célibataire, être seul, être indépendant de Topinion ; sans quoi Ton peut perdre dans trop d'exactitude les occasions de sortir des bornes d'une utilité si restreinte. S'arranger de cette manière, c'est trop limiter son sort ; mais aussi, sortez de là, et vous voilà comme assujetti à tous ces besoins convenus dont il est difficile de marquer le terme, et qui entraînent si loin de l'ordre réel, qu'on voit des gens ayant cent mille livres de revenu craindre une dépense (le yipgt francs.

On ne s'arrête pas assez à ce qu'éprouve une femmQ qui se traîne sur une route avec son enfant, qui manque de pain pour elle et pour lui-même, et qui enfin trouve ou reçoit une pièce de six sous. Alors elle entre avec confiance dans une maison où elle aura de la paille pour tous deux ; avant de se coucher, elle lui fait une panade, et dès qu'il dort, elle s'endort contente, laissant à \e^ Providence les besoins du lendemain.

Que de maux à prévenir, à réparer! que de consolations à donner! que de plaisirs à faire, qui sont là, en quelque sorte, dans une bourse d'or, comme des germes

504 OBERMANK.

cachés et oubliés, et qui n'attendent pour produire des fruits admirables que Findustrie d'un bon cœur ! Toute une campagne est misérable et avilie : les besoins, Finquiétude, lé désordre ont flétri tous les cœurs; tous souffrent et s'irritent. L'humeur, les divisions, les maladies, la mauvaise nourriture, l'éducation brutale, les habitudes malheureuses, tout peut être changé. L'union, Tordre, la paix, la confiance peuvent être ramenés; et l'espérance elle-même, et les mœurs heureuses! Fécondité de l'argent!

Celui qui a pris un état, celui dont la vie peut être réglée, dont le revenu est toujours le même, qui est contenu dans cela, est borné là, comme un homme l'est par les lois de sa nature ; l'héritier d'un petit patrimoine, un ministre de campagne, un rentier tranquille peuvent calculer ce qu'ils ont, fixer leur dépense annuelle, réduire leurs besoins personnels aux besoins absolus, et compter alors tous les sous qui leur restent comme des jouissances qui ne périront point. Il ne doit pas sortir de leurs mains une seule monnaie qui ne ramène la joie ou le repos dans le cœur d'un malheureux.

J'entre avec affection dans cette cuisine patriarcale, sous un toit simple, dans l'angle de la vallée. J'y vois des légumes que l'on apprête avec un peu de lait, parce qu'ils sont moins coûteux ainsi qu'avec le beurre. On y fait une soupe avec des herbes, parce que le bouillon gras a été porté à une demi-lieue de là chez un malade. Les plus beaux fruits se vendent à la ville, et le produit sert à distribuer à chacune des femmes les moins aisées de l'endroit quelques bichets de farine de maïs qu'on ne leur donne pas comme une aumône, mais dont on leur montre à faire des gaudes et des galettes. Pour les fruits salubres et qui ne sont pas d'un grand prix, tels que les cerises, les groseilles, le raisin commun, on les consomme

LETTRE LXY. 305

avec autant de plaisir que ces belles poires ou ces pêches qui ne rairaîchiraient pas mieux, et dont on a tiré un bien meilleur parti.

Dans la maison tout est propre, mais d'une simplicité rigoureuse. Si l'avarice ou la misère avaient fait cette loi, ce serait triste à voir, mais c'est l'économie de la bienfaisance. Ses privations raisonnées, sa sévérité volontaire, sont plus douces que toutes les recherches et l'abondance d'une vie voluptueuse; celles-ci deviennent des besoins dont on ne supporterait pas d'être privé, mais auxquels on ne trouve point de plaisir ; les premières donnent des jouissances toujours répétées, et qui nous laissent notre indépendance. Des étoffes de ménage fortes et peu salissantes composent presque tout l'habillement des enfants et du père. Sa femme ne porte que des robes blanches de toile de coton ; et tous les ans, on trouve des prétextes pour répartir plus de deux cents aunes de toile entre ceux qui sans cela auraient à peine des chemises. Il n'y a d'autre porcelaine que deux tasses du Japon, qui servaient jadis dans la maison paternelle; tout le reste est d'un bois très-dur, agréable à l'œil, et que l'on maintient dans une grande propreté. Il se casse difficilement, et on le renouvelle à peu de frais ; en sorte que l'on n'a pas besoin de craindre ou de gronder, et qu'on a de l'ordre sans humeur, de l'activité sans inquiétude. On n'a pas de domestiques : comme les soins du ménage*sont peu considérables et bien réglés, on se sert soi-même afin d'être libre. De plus, on n'aime ni à surveiller ni à perdre : on se trouve plus heureux avec plus de peine, et plus de confiance. Seulement, une femme qui mendiait auparavant vient tous les jours pendant une heure, elle fait l'ouvrage le moins propre, et elle emporte chaque fois le salaire convenu. Avec cette manière d'être, on connaît au juste ce qu'on dépense. Là on sait le prix d'un œuf,

et l*on sait aussi donner sans aucun regret un sac de blé au débiteur pauvre poursuivi par un riche créancier. Il importe à l'ordre même qu'on le suive sans répugnance* Les besoins positifs sont faciles à contenir, par l'habitude, dans les bornes du simple nécessaire ; mais les besoins de l'ennui n'auraient point de homes, et mèneraient d'ailleurs aux besoins d'opinion, illimités comme eux. On a tout prévu pour ne laisser aucun dégoût interrompre l'accord de l'ensemble. On ne fait pas usage des stimulants, ils rendent nos sensations trop irrégulières : ils donnent à la fois l'avidité et l'abattement. Le vin et le café sont interdits. Le tl|é seul est admis, mais aucun prétexte ne peut en rendre l'usage fréquent: on en prend régulièrement une fois tous les cinq jours. Aucune fête ne vient troubler l'imagination par ses plaisirs espérés, par son indifférence imprévue ou affectée, par les dégoûts et l'ennui qui succèdent également aux désirs trompés et aux désirs satisfaits. Tous les jours sont h peu près semblables, afin que tous soient heureux. Quand les uns sont pour le plaisir et les autres pour le travail, l'homme qui n'est pas contraint par une nécessité absolue devient bientôt mécontent de tous et curieux d'essayer une autre manière de vivre. Il faut à l'incertitude de nos cœurs, ou l'uniformité pour la fixer, ou une variété perpétuellequi la suspende et la séduise toujours. Avec les amusements s'introduiraient les dépenses; et Ton perdrait à s'ennuyer dans les plaisirs les moyens d'être contents et aimés au milieu d'une bourgade contente. Cependant il ne faut pas que toutes les heures de la. vie soient insipides et sans joie. On se fait à l'uniformité de l'ennui; mais le caractère en est altéré : Thumeur devient difficile ou chagrine, et au milieu de la paix des choses, on n'a plus la paix de l'âme et le calme du bonheur. Cet homme de bien Fa senti. Il a voulu que les services qu'il rend, que l'ordre

LETTRE LXV. m

qu'il a établi donnassent à sa famille la félicité d'une vie simple, et non pas ramertume des privations et de la mi< sère. Chaque jour a pour les enfants un moment de fête tel qu*on en peut avoir chaque jour. H ne finit jamais sans qu'ils se soient réjouis, sans que leurs parents aient eu le plaisir des pères, celui de voir leurs enfants devenir toujours meilleurs en restant toujpurs aussi contents. Le repas du soir se fait de bonne heure ; il est composé de choses simples, mais qu'ils aimeut, et que souvent on leur laisse disposer eux-mêmes. Après le souper, les jeux en commun chez soi, ou chex des voisina honnêtes, les courses, la promenade, la gaieté nécessaire à leur âge, et si bonne à tout âge, ne leur manquent jaipais. Tant le maître de la maison esl convaincu que le bonheur attache aux vertus, comme les vertus disposent au bonheur.

Voilà comme il faudrait vivre ; voilà comme j'aimerais à faire, surtout si j'avais un revenu considérable. Mais VOUS" savez quelle chimère je nourris dans ma pensée. Je n*y crois pas, et pourtant je ne saurais m'y refuser. Le sort, qui ne m'a donné ni femme, ni enfants, ni patrie; je ne sais quelle inquiétude qui m'a isolé, qui m'a toujours empêché de prendre un rôle sur la scène du monde, ainsi que font les autres hommes; ma destinée enfin, semble me retenir, elle me laisse dans l'attente, et ne me permet pas d'en sortir : elle ne dispose point de moi, mais elle m'empêche d'en disposer moi-même. Il semble qu'il y ait une force qui me retienne et me prépare en secret, que mon existence ait une fin terrestre encore inconnue, et que je sois réservé pour une chose que je ne saurais soupçonner. C'est une illusion peut-être ; cependant je ne puis volontairement détruire ce que je crois pressentir, ce que le temps peut me réserver en effet.

A la vérité, je pourrais m'arranger ici à peu près de la manière dont je parle; j'aurais un objet insuffisant, mais

du moins certain ; et voyant à quoi je dois m'attacher, je m'efforcerais d'occuper à ces soins journaliers l'inquiétude qui me presse. En faisant dans un cercle étroit le bien de quelques hommes, je parviendrais à oublier combien je suis inutile aux hommes. Peut-être même prendrais-je ce parti, si je ne me trouvais pas dans un isolement qui ne m'y offrirait point de douceur intérieure; si j'avais un enfant que je formerais, que je suivrais dans les détails ; si j'avais une femme qui aimât les soins d'un ménage bien conduit, à qui il fût naturel d'entrer dans mes vues, qui pût trouver des plaisirs dans l'intimité domestique et jouir comme moi de toutes ces choses qui n'ont de prix que celui d'une simplicité volontaire.

Bientôt il me suffirait de suivre l'ordre dans les choses de la vie privée. Le vallon ignoré serait pour moi la seule terre humaine. On n'y souffrirait plus, et je deviendrais content. Puisque dans quelques années je serai un peu de poussière que les vers auront abandonnée, j'en viendrais à ce point de regarder comme un monument assez grand la fontaine dont j'aurais amené les eaux intarissables, et ce serait assez, pour l'emploi de mes jours, que dix familles trouvassent mon existence utile.

Dans une terre convenable, je jouirais plus de cette simplicité des montagnes, que je ne jouirais dans une grande ville de toutes les habitudes de l'opulence. Mon parquet serait un plancher de sapin ; au heu de boiseries vernies, j'aurais des murs de sapin ; mes meubles ne seraient point d'acajou, ils seraient de chêne ou de sapin. Je me plairais à voir arranger les châtaignes sous la cendre, au foyer de la cuisine^ comme j'aime à être assis sur un meuble élégant à vingt pieds de distance d'un feu de salon, à la lumière de quarante bougies.

Mais je suis seul ; et, outre cette raison, j'en ai d'autres

encore de faire différemment. Si je savais qui partagera ma manière de vivre, je saurais selon quels besoins et quels goûts il faut que je la dispose. Si je pouvais être assez utile dans ma vie domestique, je verrais à borner là toute considération de l'avenir ; mais, dans l'ignorance où je suis de ceux avec qui je vivrai et de ce que je deviendrai moi-même, je ne veux point rompre des rapports qui peuvent devenir nécessaires, et je ne puis adopter des habitudes trop particulières. Je vais donc m*arranger selon les lieux, mais d'une manière qui n'écarte de moi personne de ceux dont on peut dire : C'est un des nôtres.

Je ne possède pas un bien considérable ; et ce n'est point d'ailleurs dans un vallon des Alpes que j'irais introduire un luxe déplacé. Ces lieux-là permettent la simplicité que j 'aime. Ce n'est pas que les excès y soient ignorés, non plus que les besoins d'opinion. L'on ne petit pas dire précisément que le pays soit simple, mais il convient à la simplicité. L aisance y semble plus douce qu'ailleurs, et le luxe moins séduisant. Beaucoup de choses naturelles n'y sont pas encore ridicules. Il n'y faut pas aller vivre, si on est réduit à très-peu ; mais si on a seulement assez, on y sera mieux qu'ailleurs.

Je vais donc m'y arranger comme si j'étais à peu près sûr d'y passer ma vie entière. J'y vais étabhr en tout la manière de vivre que les circonstances m'indiquent. Après que je me serai pourvu des choses nécessaires, il ne me restera pas plus de huit mille livres d'un revenu clair; mais^e sera suffisant, et j'y serai moins gêné avec cela qu'avec le double dans une campagne ordinaire, ou le quadruple dans une grande ville.

310 OBERNANN

LETTRE LIVI.

19 Juillet, YIU.

Quand on n'aime pas à changer de domestiques, on doit être satisfait d*en avoir un dont Topinion permette de faire à peu près ce qu'on veut. Le mien s'arrange bonnement de ce qui me convient. Si son maître est mal nourri, il se contente de l'être un peu mieux que lui; si, dans des lieux où il n'existe point de lits, je passe la nuit tout habillé sur le foin, il s'y place de môme, sans me faire valoir trop cette condescendance. Je n'en abuse point, et je viens de faire monter, ici un matelas pour lui.

Au reste, j'aime à avoir quelqu'un qui, rigoureusement parlant, n'ait pas besoin de moi. Les gens qui ne peuvent rien par eux-mêmes et qui sont réduits, naturellement et par inaptitude, à devoir tout à autrui, sont trop difficiles. N'ayant jamais rien acquis par leurs pro* près moyens, ils n'ont pas eu l'occasion de connaître la valeur des choses et de se soumettre à des privations volontaires; en sorte que toutes leur sont odieuses. Ils ne distinguent point de la misère une économie raisonnable, ni de la lésinerie une gêne momentanée, que les circonstances prescrivent, et leurs prétentions ont d'autant moins de bornes, que sans vous ils ne pourraient prétendre à rien. Laissez-les à eux-mêmes, ils auront à peini3 du pain de seigle. Prenez-les chez vous, Ms dédaignent les légumes , la viande de boucherie est bien commune, et leur santé ne saurait s'accommoder de l'eau.

Je suis enfin chez moi, et cela dans les Alpes. D n'y a pas bien des années que c'eût été pour moi un grand bonheur; maintenant j'y trouve le plaisir d'être occupé. J'ai»des ouvriers de la Gruyère pour bâtir ma maison de bois, et pour y faire des poêles à la manière du pays. J'ai

LETTRE LXVIl. 311

commencé par faire élever un grand toit couvert d'an* celles^ qui joindra la grange et la maison, et sous lequel seront le bûcher, la fontaine, etc. C est maintenant l'atelier général, et on y a pratiqué à la hâte quelques cases où Von passe la nuit^ pendant que la beauté de la saison le permet. De cette manière, les ouvriers ne sont point dérangés, l'ouvrage avancera beaucoup plus. Us font, aussi leur cuisine en commun, et me voilà à la tête d'un petit Etat très-laborieux et bien uni. Hantz, mon premier ministre, daigne quelquefois manger avec eux. Je suis parvenu à lui faire comprendre que, quoiqu'il eût l'intendance de mes bâtiments, s'il voulait se faire aimer de mon peuple, il ferait bien de ne point mépriser des hommes.de condition libre, des paysans, des ouvriers à qui peut-être la philosophie du siècle donnerait l'impudence de l'appeler valet.

Si vous trouvez un moment, envoye2-moi vos idées sur tous les détails auxquels vous penserez, afin qu'en disposant les choses pour longtemps, et peut-être pour la vie, je ne fasse rien qu'il faille ensuite changer.

Adressez à Imenstrôm; par Vevay.

Imenstrôm, 21 juillet, VIII.

Ma chartreuse n'est éclairée par Faurore en aucune saison, et ce n'est presque que dans Thiver qu'elle voit le coucher du soleil. Vers le solstice d'été, on ne le voit pas le soir, et on ne l'aperçoit le matin que trois heures après le moment où il a passé l'horizon. Il sort alors entre les tiges droites des sapins, près d'un sommet nu, qu'il éclaire plus haut que lui dans les cieux ; il paraît porté sur l'eau du torrent, au-dessus de sa chute; ses rayons divergent avec le plus grand éclat à travers le bois noir;

le disque lumineux repose sur la montagne boisée et sauvage dont la pente reste encore dans Fombre ; c'est l'œil étincelant d un colosse ténébreux.

Mais c'est aux approches de l'équinoxe que les soirées seront admirables et vraiment dignes d'une tête plus jeune. La gorge dlmenstrôm s'abaisse et s'ouvre vers le ^couchant d'hiver : la pente méridionale sera dans Fombre; celle que j'occupe et qui regarde le midi, toute éclairée de la splendeur du couchant, verra le soleil s'éteindre dans le lac immense embrasé de ses feux. Et ma vallée profonde sera comme un asile d'une douce température, entre la plaine ardente fatiguée de lumière, et la froide neige des cimes qui la ferment à l'orient.

J'ai soixante-dix arpents de prés plus ou moins bons; vingt de bois assez beaux, et à peu près trente-cinq dont la surface est toute en rocs, en fondrières trop humides, ou toujours dans Fombre, et en bois ou très-faibles, ou à peu près inaccessibles. Ceci ne donnera presque aucun produit ; c'est un espace stérile, dont on ne tire d'autre avantage que le plaisir de l'enfermer chez soi et de pouvoir, si Ion veut, le disposer pour l'agrément.

Ce qui me plaît dans cette propriété, outre la situation, c'est que toutes les parties en sont contiguês et peuvent être réunies par une clôture commune ; de plus, elle ne contient ni champs, ni vignes. La vigne y pourrait réussir d'après l'exposition ; il y en avait même autrefois : on a mis des châtaigniers à la place, et je les préfère de beaucoup.

Le froment y réussit mal ; le seigle y serait très-beau, dit-on, mais il ne me servirait que comme moyen d'échange : les fromages peuvent le faire plus conoimodément. Je veux simplifier tous les travaux et les soins de la maison, afin d'avoir de l'ordre et peu d'embarras.

Je ne veux point de vignes, parce qu'elles exigent un

travail pénible et que j'aime à voir Thomme occupé, mais non surchargé ; parce que leur produit est trop incertain, trop irrégulier, et que j'aime à savoir ce que j'ai, ce que je puis. Je n'aime point les champs, parce que le travail qu'ils demandent est trop inégal, parce qu'une grêle et ici les gelées du mois de mai peuvent trop facilement enlever leur récolte ; parce que leur aspect est presque continuellement ou désagréable, ou du moins fort indifférent pour moi.

De l'herbe, du bois et du fruit, voilà tout ce que je veux, surtout dans ce pays-ci. Malheureusement le fruit manque à Imenstrôm. C'est un grand inconvénient ; il faut attendre beaucoup pour jouir des arbres que l'on plante, et moi qui aime à être en sécurité pour l'avenir, mais qui ne compte que sur le présent, je n'aime pas à attendre. Comme il n'y avait point ici de maison, on n'y a mis aucun arbre fruitier, à l'exception des châtaigniers et de quelques pruniers très-vieux, qui apparemment appartiennent au temps où il y avait de la vigne et sans doute des habitations ; car ceci paraît avoir été partagé entre divers propriétaires. Depuis la réunion de ces différentes possessions, ce n'était plus qu'un pâturage où les vaches s'arrêtaient lorsqu'elles commençaient à monter au printemps et lorsqu'elles redescendaient pour l'hiver.

Cet automne et le printemps prochain, je planterai beaucoup de pommiers et de merisiers, quelques poiriers et quelques pruniers. Pour les autres fruits, qui viendraient difficilement ici, je préfère m'en passer. Quand on a dans un lieu ce qu'il peut naturellement produire, je trouve que l'on est assez bien. Les soins que l'on se donnerait pour y avoir ce que le climat n'accorde qu'avec peine, coûteraient plus que la chose ne vaudrait.

Par une raison semblable, je ne prétendrai pas avoir chez moi toutes les choses qui me seront nécessaires ou

314 OBERHANN.

dont je ferai usage. Il en est beaucoup qu'il vaut mieux se procurer par échange. Je ne dësapprou?e point que, dans un grand domaine, on fasse tout chess soi, sa toile, son pain, son vin ; qu'on ait dans sa basse-cour porcs, dindes, paons, pintades, lapins, et tout ce qui peut, étant bien administré, donner quelque avantage. Mais j'ai vu avec surprise ces ménages mesquins et embarrassés, où, pour une économie toujours incertaine et souvent onéreuse, on se donnait cent sollicitudes, cent causes d'humeur, cent occasions de pertes. Les opérations rurales sont toutes utiles ; mais la plupart ne le sont que lorsqu'on a les moyens de les faire un peu en grand. Autrement, il vaut mieux se borner à son affaire et la bien conduire. En simplifiant, on rend l'ordre plus facile, l'esprit moins inquiet, les subalternes plus fldèles, et la vie domestique bien plus douce.

Si Je pouvais faire faire annuellement cent pièces de toile, je verrais peut-être à me donner cheî moi cet embarras : mais irais-je, pour quelques aunes, semer du chanvre et du lin, avoir soin de le faire rouir, de le faire tilier, avoir des flleuses, envoyer je ne sais où faire la toile, et encore ailleurs la blanchir? Quand tout serait bien calculé, quand j'aurais évalué les pertes, les infidélités, l'ouvrage mal fait, les îtm indirects, je suis persuadé que je trouverais ma toile trèsrchére. Au lieu que, sans tout ce soin, je la choisis comme je veux. Je ne la paye que ce qu elle vaut réellement, parce que j'en achète une quantité à la fois et que je la prends dans tin magasin. D'ailleurs, je ne change de marchands, cohime d'ouvriers ou de domestiques, que quand il m'est impossible de faire autrement : cela, quoi que l'on dise, arrive rarement, quand on choisit avec l'intention de ne pas changer, et que l'on fait de son côté ce qui est juste pour les satisfaire soi-même.

LETTRB LXVni. 315

Im., 23 juillet. VllI.

J'ai fait à peu près les mêmes réflexions que vous sur mon nouveau séjour. Je trouve, il est vrai, qu'un froid médiocre est naturellement aussi incommode qu'une chaleur très-grande. Je hais les vents du nord et la neige; de tout temps mes idées se sont portées vers les beaux climats qui n'ont point d'hivers, et autrefois il me semblait pour ainsi dire chimérique que Ton vécût à Archangel, à Jeniseick. J'ai peine à sentir que les travaux du commerce et des arts puissent se faire sur une terre perdue vers le pôle, où, pendant une si longue saison, les liquides sont solides, la terre pétrifiée, et l'air extérieur mortel. C'est le Nord qui me parait inhabitable ; quant à la Torride, jç ne vois pas de même pourquoi les anciens l'ont crue telle. Ses sables sont arides sans doute ; mais on sent d'abord que les contrées bien arrosées doivent y convenir beaucoup à l'homme, en lui donnant peu de besoins, et en subvenant, par les produits d'une végétation forte et perpétuelle, au seul besoin absolu qu'il y éprouve. La neige a, dit-on, ses avantages : cela est certain; elle fertilise des terres peu fécondes, mais j'aimerais mieux les terres naturellement fertiles, ou fertilisées par d'autres moyens. Elle a ses beautés : cela doit être, car l'on en découvre toujours dans les choses, en les considérant sous tous leurs aspects; mais les beautés de la neige sont les dernières que je découvrirai.

Mais maintenant que la vie indépendante n'est qu'un songe oubhé ; maintenant que peut-être je ne chercherais autre chose que de rester immobile, si la faim, le froid ou Tennui ne me forçaient de me remuer, je commence à juger des climats par réflexion plus que par sentiment.

Pour passer le temps comme je puis dans ma chambre, autant vaut le ciel glacé des Samoïèdes que le doux ciel deTIonie. Ce que je craindrais le plus, ce serait peut-être le beau temps perpétuel de ces contrées ardentes, où le vieillard n'a pas vu pleuvoir dix fois. Je trouve les beaux jours bien commodes ; mais malgré le froid, les brumes, la tristesse, je supporte mieux Fennui des mauvais temps que celui des beaux jours.

Je ne dors plus comme autrefois. L'inquiétude des nuits, le désir du repos me font songer à tant d'insectes qui tourmentent l'homme dans les pays chauds, et dans les étés de plusieurs pays du Nord. Les déserts ne sont plus à moi; les besoins de convention me deviennent naturels. Que m'importe Findépendance de l'homme? Il me faut de Fargent; et avec de l'argent, je puis être bien à Pétersbourg comme à Naples. Dans le Nord, l'homme est assujetti par les besoins et les obstacles ; dans le Midi, il est asservi par l'indolence et la volupté. Dans le Nord, le malheureux n'a pas d'asile ; il est nu, il a froid, il a faim, et la nature serait pour lui aussi terrible que Faumône et les cachots. Sous l'équateur, il a les forêts, et la nature lui suffit quand l'homme n'y est pas. Là il trouve des asiles contre la misère et l'oppression ; mais moi, lié par mes habitudes et ma destinée, je ne dois pas aller si loin. Je cherche une cellule commode, où je puisse respirer, dormir, me chauffer, me promener en long et en larçe, et compter ma dépense. C'est donc beaucoup si je la bâtis près d'un rocher suspendu et menaçant, près d'une eau bruyante, qui me rappellent de temps à autre que j'eusse pu faire autre chose.

Cependant j'ai pensé à Lugano. Je voulais Faller voir; j'y ai renoncé. C'est un climat facile : on n'y a pas à souffrir Fardeur des plaines d'Italie, ni les brusques alternatives et la froide intempérie des Alpes ; la neige y tombe

rarement, et n'y reste pas. On y a, dit-on, des oliviers, et les sites y sont beaux; mais c'est un coin bien reculé. Je craignais encore plus la manière italienne ; et quand, après cela,, j'ai songé aux maisons de pierres, je n*ai pas pris la peine d'y aller. Ce n'est plus être en Suisse. J'aimerais bien mieux Chessel, et j'y devrais être, mais i[ paraît que je ne le puis. J'ai été conduit ici par une force qui n'est peut-être que l'effet de mes premières idées sur la Suisse, mais qui me semble être autre chose. Lugano a un lac, mais un lac n'eût pas suffi pour que je vous quittasse.

Cette partie de la Suisse où je me fixe est devenue comme ma patrie, ou comme un pays où j'aurais passé des années heureuses dans les premiers temps de la vie. J'y suis avec indifférence, et c'est une grande preuve de mon malheur; mais je crois que je serais mal partout ailleurs. Ce beau bassin de la partie orientale du Léman, si vaste, si romantique, si bien environné; ces maisons de bois, ces chalets, ces vaches qui vont et reviennent avec leurs cloches des montagnes ; les facilités des plaines et la proximité des hautes cimes ; une sorte d'habitude anglaise, française et suisse à la fois ; un langage que j'entends, un autre qui est le mien, un autre plus rare que je ne comprends pas ; une variété tranquille que tout cela donne; une certaine union peu connue des catholiques; la douceur d'une terre qui voit le couchant, mais un couchant éloigné du Nord ; cette longue plaine d'eau courbée, prolongée, indéfinie, dont les vapeurs lointaines s'élèvent sous le soleil de midi, s'allument et s'embrasent aux feux du soir, et dont la nuit laisse entendre les vagues qui se forment, qui viennent, qui grossissent et s'étendent pour se perdre sur la rive où Ton repose : cet ensemble entretient l'homme dans une situation qu'il ne trouve pas ailleurs. Je n'en jouis guère, et j'aurais peine à m'en pas-

318 OBERNANN.

scr. Dans d^âutres lieux, je serais étranger; je pourrais attendre un site plus heureux, et quand je veux reprocher aux choses Fimpuissance et le néant où je vis, je saurais de quelle chose me plaindre : mais ici je ne puis rattribuer qu*à des désirs vagues, à des besoins trompeurs, il faut donc que je cherche en moi les ressources qui y sont peut-être sans que je les connaisse; et si mon impatience est sans remède, mon incertitude sera du moins infinie.

Je dois avouer que j'aime à posséder, même sans jouir: soit que la vanité des choses, ne me laissant plus d'espoir, m'inspire une tristesse convenable à l'habitude de ma pensée ; soit que, n'ayant pas d'autres jouissances à attendre, je trouve de la douceur à une amertume qui ne fait pas précisément souffrir, et qui laisse l'âme découragée dans le repos d'une mollesse douloureuse. Tant d'indifférence pour des choses séduisantes par ellesmêmes, et autrefois désirées, triste témoignage de l'insatiable avidité de nos cœurs, flatte encore leur inquiétude ; elle parait à leur ambition ingénieuse une marque de notre supériorité sur ce que les hommes cherchent, et sur toutes les choses que la nature nous avait données, comme assez grandes pour l'homme.

Je voudrais connaître la terre entière. Je voudrais, non pas la voir, mais l'avoir vue : la vie est trop courte pour que je surmonte ma paresse naturelle. Moi qui crains le moindre voyage, et même quelquefois un simple déplacement, irais-je me mettre à courir le monde, afin d'obtenir, si par hasard j'en revenais, le rare avantage de savoir, deux ou trois ans avant ma fin, des choses qu ne me serviraient pas !

Que celui-là voyage, qui compte sur ses moyens, qui préfère des sensations nouvelles, qui attend de ce qu'il ne connaît pas des succès ou des plaisirs, et pour qui voyager

c'est vivre. Je ne suis ni homme de guerre, ni commerçant, ni curieux, ni savant, ni homme à systèmes; je suis mauvais observateur des choses usuelles, et je ne rapporterais du bout du monde rien d'utile à mon pays. Je voudrais avoir vu, et être rentré dans ma chartreuse avec la certitude de n'en jamais sortir î je ne suis plus propre qu'à finir en paix. Vous vous rappelez sans doute, qu'un jour, tandis que nous parlions de la manière dont on passe le temps sur les vaisseaux, avec la pipe, le punch et les cartes ; vous vous rappelez que moi, qui hais les cartes, qui ne fiime point et qui bois peu, je ne vous fis d'autre réponse que de mettre mes pantoufles, de vous entraîner dans la pièce du déjeuner, de fermer vite la fenêtre, et de me mettre à me promener avec vous à petits pas, sur le tapis, auprès du guéridon où fumait la bouilloire. Et vous me parlez encore de voyages ! Je vous le répète, je ne suis plus propre qu'à finir en paix, en conduisant ma maison dans la médiocrité, la simplicité, l'aisance, afin d'y voir des amis contents. De quelle autre chose irais-je m'inquiéter? et pourquoi passer ma vie à la préparer? Encore quelques étés et quelques hivers, et votre ami, le grand voyageur, sera un peu de cendre humaine. Vous lui rappetez qu'il doit être utile, c'est bien son espoir : il fournira à la terre quelques onces d'humus ; autant vautil que ce soit en Europe.

Si je pouvais d'autres choses, je m'y livrerais ; je les regarderais comme un devoir, et cela me ranimerait un peu : mais pour moi, je ne veux rien faire. Si je parviens à n'être pas seul dans ma maison de bois, si je parviens à ce que tous y soient à peu prés heureux, on dira que je suis un homme utile; je n'en croirai rien. Ce n'est pas être utile que de faire, avec de l'argent, ce que l'argent peut faire partout, et d améliorer le sort de deux ou trois personnes, quand il y a des hommes qui perdent ou qui

sauvent des milliers d'hommes. Mais enfin je serai content en voyant que Ton est content. Dans ma chambre bien close, j'oublierai tout le reste : je deviendrai étroit comme ma destinée, et peut-être je parviendrai à croire que ma vallée est une partie essentielle du monde.

A quoi me servirait donc d'avoir vu le globe, et pourquoi le désirais-je? Il faut que je cherche à vous le dire, afin de le savoir moi-même. D'abord vous pensez bien que le regret de ne l'avoir pas vu m'affecte assez peu. Si j'avais mille ans à vivre, je partirais demain. Comme il en est autrement, les relations des Gook, des Norden, des Pallas, m'ont dit sur les autres contrées ce que j'ai besoin d'en savoir. Mais si je les avais vues, je comparerais une sensation avec une autre sensation du même ordre sous un autre ciel; je verrais peut-être un peu plus clair dans les rapports entre l'homme et les choses, et comme il faudra que j'écrive parce que je n'ai rien de plus à faire, je dirais peut-être des choses moins inutiles.

En rêvant seul, sans lumière, dans une nuit pluvieuse, auprès d'un beau feu qui tombe en débris, j'aimerais à me dire : J'ai vu les sables et les mers et les monts, les capitales et les déserts, les nuits du tropique et les nuits boréales; j'ai vu la Croix du Sud et la Petite Ourse, j'ai souffert une chaleur de 145 degrés, un froid de 150*. J'ai

* Ceci ne peut s'entendre xiue du thermomètre de Fahrenheit. 145 degrés au-dessus de zéro, ou 113 au-dessus de la congélation naturelle de l'eau, répond à 50 degrés et quelque chose du thermomètre dit de Réaumur, et 130 degrés au-dessous de zéro répond à 72 au-dessous de glace. On prétend qu'un froid de 70 degrés n'est pas sans exemple à la New-Zemble. Mais je ne sais si l'on a vu sur les rives mêmes de la Gambie 50 degrés. La chaleur extrême de la Thébaïde, est, dit-on, de 38, et celle de la Guinée paraît tellement au-dessous de 50, que je doute qu'elle aille à ce point en aucun lieu, si ce n'est tout à fait accidentellement, comme pendant le passage du Samiel. Peut-être faut-il aussi douter des 70 degrés de glace dans

marché dans les neiges de TEquateur, et j*ai vu Tardeur du jour allumer les pins sous le cercle polaire ; j'ai comparé les formes simples du Caucase avec les anfractuosités des Alpes, et les hautes forêts des monts Félices avec le granit nu de la Thébaïde ; j'ai vu l'Irlande toujours humide, et la Lybie toujours aride; j'ai passé le long hiver d'Edimbourg sans souffrir du froid, et j'ai vu des chameaux gelés dans l'Abyssinie ; j'ai mâché le bétel, j'ai pris l'opium, j'ai bu l'ava ; j'ai séjourné dans une bourgade où l'on m'aurait cuit si Ton ne m'eût pas cru empoisonné, puis chez un peuple qui m'a adoré, parce que j'y apparaissais dans un de ces globes dont le peuple d'Europe s'amuse ; j'ai vu l'Esquimau satisfait avec ses poissons gâtés et son huile de baleine ; j'ai vu le faiseur d'affaires mécontent de ses vins de Chypre et de Constance ; j'ai vu l'homme libre faire deux cents lieues à la poursuite d'un ours ; et le bourgeois manger, grossir, peser sa marchandise et attendre l'extrême-onction dans la boutique sombre que sa mère achalanda. La fille d'un mandarin mourut de honte parce qu'une heure trop tôt son mari avait aperçu son pied découvert ; dans le Pacifique, deux jeunes filles montèrent sur le pont, prirent à la main l'unique vêtement qui les couvrait, s'avancèrent ainsi nues parmi les matelots étrangers, en emmenèrent à terre, et jouirent à la vue du navire. Un sauvage se tua de désespoir devant le meurtrier de son ami ; le vrai fidèle

les contrées habitées quelconques, quoiqu'on ait prétendu les avoir éprouvés à Jeniseick.

Voici le résultat d'observations faites en 1786. A Ostroug-Yiliki, au 61« degré, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomètre de Réaumur indiquait 51 degrés et demi. Le matin du l"' décembre il descendit à 40; le même jour, à 51 ; et le 7 décembre, à 60. Ceci rendrait vraisemblable un froid de 70 degrés, soit dans la New- Zemble, soit dans les parties les plus septentrionales de la Russie, qui sont plus près du pôle, et qui pourtant ont des habitations.

332 0B8RMARN.

vendit la ieaaae qui l'avait aimé, qui l'avait sauvé, qui l'avait nourri, et la vendit davantage en apprenant qu'il l'avait rendue enceinte (M).

Mais quand j'aurais vu ces choses et beaucoup d'autres; quand je vous dirais : Je les ai vues ; hommes trompés et construits pour l'être 1 ne les save^vous pas? en êlesvous moins fanatiques de vos idées étroites? en aveivous moins besoin de l'être pour qu'il vous reste quelque décence morale?

Non : ce n'est que songe ! D vaut mieux acheter de l'huile en gros, la revendre en détail, et gagner deux sous par livre ^

Ce que je dirais à l'homme qui pense n'en aurait pas une autorité beaucoup plus grande. Nos livres peuvent suffire à l'homme impartial, toute l'expérience du globe est dans nos cabinets. Celui qui n'a rien vu par lui-même, et qui est sans préventions, sait mieux que beaucoup de voyageurs. Sans doute, si cet homme d'un esprit droit, si cet observateur avait parcouru le monde, il saurait mieux encore; mais la différence ne serait pas assez grande pour être essentielle : il pressent dans les rapports des autres les choses qu'ils n'ont pas senties, mais qu'à leur place il eût vues.

Si les Anacharsis, les Pythagore, les Démocrite vivaient maintenant, il est probable qu'ils ne voyageraient pas ; car tout est divulgué. La science secrète n'est plus dans un lieu particulier ; il n'y a plus de mœurs inconnues, il n'y a plus d'institutions extraordinaires, il n'est plus indispensable d'aUer au loin. S'il fallait tout voir par soimême, maintenant que la terre est si grande et la science si compliquée, la vie entière ne suffirait ni à la multiplicité des choses qu'il faudrait étudier, ni à l'étendue des

* Allusion à Démocrite apparemment.

lieux qu'il faudrait parcourir. On n'a plus ces grands desseins, parce que leur objet, devenu trop vaste, a passé les facultés et Tespoir même de l'homme; comment conviendraient-Us à mes facultés solitaires, à mon espoir éteint ?

Que vous dirai-je encore? La servante qui trait ses vaches, qui met son lait reposer, qui enlève la crème et la bat, sait bien qu'elle fait du beurre. Quand elle le sert, et qu'elle voit qu'on l'étend avec plaisir sur le pain, et qu'on met des feuilles nouvelles dans la théière, parce que le beurre est bon, voilà sa peine payée ; son travail est beau, elle a* fait ce qu'elle a voulu faire. Mais quand un homme cherche ce qui est juste et utile, sait-il ce qu'il produira, et s'il produira quelque chose?

En vérité, c'est un lieu bien tranquille que cette gorge d'Imenstrôm, où je ne vois au-dessus de moi que le sapin noir, le roc nu, le ciel infini : plus bas s'étendent au loin les terres que l'homme travaille.

Dans d'autres âges, on estimait la durée de la vie par le nombre des printemps ; et moi, dont il faut que le toit de bois devienne semblable à celui des hommes antiques , je compterai ainsi ce qui me reste par le nombre de fois que vous y viendrez passer^ selon votre promesse, un mois de chaque année.

Im., 27 juillet, VIII.

J'apprends avec plaisir que M. de Fonsalbe est revenu de Saint-Domingue; mais on dit qu'il est ruiné, et de plus marié. On me dit encore qu'il a quelque affaire à Zurich, et qu'il doit y aller bientôt.

Recommandez-lui de passer ici : il sera bien reçu. Cependant il faut le prévenir qu'il le sera fort mal sous

d*autres rapports. Je crois que ceux-là lui importent peu : !s*il n a bien changé, c'est un excellent cœur. Un bon cœur change-t-il ?

Je le plaindrais peu d'avoir eu son habitation dévastée par les ouragans, et ses espérances détruites, s'il n'était pas marié; mais puisqu'il Test, je le plains beaucoup. S'il a vraiment une femme, il lui sera pénible de ne la pas voir heureuse ; s'il n'a avec lui qu'une personne qui porte son nom, il sera plongé dans bien des dégoûts auxquels l'aisance seule permet d'échapper. On ne m'a pas marqué qu'il eût ou qu'il n'eût pas d'enfants.

Faites-lui promettre de passer par Vevây, et de s'arrêter ici plusieurs jours. Le frère de madame Dellemar m'est peut-être destiné. — 11 me vient une espérance. Ditesmoi quelque chose à son sujet, vous qui le connaissez davantage. Félicitez sa sœur de ce qu'il a échappé à ce dernier malheur de la traversée. Non : ne lui dites rien de ma part ; laissez périr les temps passés.

Mais apprenez-moi quand il viendra ; et dites-moi, dans notre langue, votre pensée sur sa femme. Je souhaite qu'elle fasse avec lui le voyage ; c'est même à peu près nécessaire. La saison favorable pour voir la Suisse est un prétexte qui vous servira à les décider. Si l'on craint l'embarras ou les frais, assurez qu'elle pourra être agréablement et convenablement à Vevay, pendant qu'il terminera ses affaires à Zurich.

Im., 29 juillet, VIU.

Quoique ma dernière lettre ne soit partie qu'avant-hier, je vous écris sans avoir rien de particulier à vous dire. Si vous recevez les deux lettres à la fois, ne cherchez point dans celle-ci quelque chose de pressant; je vous préviens

qu'elle ne vous apprendra rien, sinon qu'il fait un temps d'hiver : c'est pour cela que je vous écris, et que je passe l'après-midi auprès du feu. La neige couvre les montagnes, les nuages sont très-bas, une pluie froide inonde les vallées ; il fait froid, même au bord du lac ; il n'y avait ici que cinq degrés à midi, et il n'y en avait pas deux un peu avant le lever du soleil *.

Je ne trouve point désagréables ces petits hivers au milieu de l'été. Jusqu'à un certain point, le changement convient même aux hommes constants, même à ceux que leurs habitudes entraînent. Il est des organes qu'une action trop continue fatigue : je jouis entièrement du feu maintenant, au lieu que dans l'hiver il me gêne, et je m'en éloigne.

Ces vicissitudes, plus subites et plus grandes que dans les plaines, rendent plus intéressante, en quelque sorte, la température incommode des montagnes. Ce n'est point au maître qui le nourrit bien et le laisse en repos que le chien s'attache davantage, mais à celui qui le corrige et le caresse, le menace et lui pardonne. Un climat irrégulier, orageux, incertain, devient nécessaire à notre inquiétude ; un climat plus facile et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse indifférents.

Peut-être les jours égaux, le ciel sans nuages, Tété perpétuel, donnent-ils plus d'imagination à la multitude : ce qui viendrait de ce que les premiers besoins absorbent alors moins d'heures, et de ce que les hommes sont plus semblables dans ces contrées où il y a moins de diversité dans les temps, dans les formes, dans toutes choses. Mais les lieux pleins d'oppositions, de beautés et d'horreur, où l'on éprouve des situations contraires et des sentiments rapides, élèvent Timagination de certains hommes vers le romantique, le mystérieux, Tidéal.

* Thermomètre dit de Réaumur.

3'^6 OBERHANN.

Dog champs toujours tempérés peuvent nourrir des savants profonds; des sables to^]ours brûlés peuvent con. tenir des gymnosophistes et des ascètes. Hais la Grèce montagneuse, froide et douce » sévère et riante, la Grèce couverte de neige et d*oliviers, eut Orphée, Homère, Ëpiménide; la Calédonie, plus difficile, plus changeante, plus polaire et moins heureuse, produisit Ossian.

Quand les arbres, les eaux, les nu^ages sont peuplés par les âmes des ancêtres, par les esprits des héros , par les dryades, par les divinités ; quand des êtres invisibles sont enchainéa dans les cayemes, ou portés par les vents ; quand ils errent sur les tombeaux silencieux, et qu'on les entend gémir dans les airs pendant la nuit ténébreuse, quelle patrie pour le cœur de Thomme ! quel monde pour Tèloquence ^ 1

Sous un ciel toujours le môme, dans une plaine sans bornes, des palmiers droits ombragent les rives d'un fleuve large et muet \ le musulman s'y fait asseoir sur des carreaux, il y fuma tout le jour entre les éyentails qu'on agite devant lui,

Mais des rochers moussus s'avancent sur Tabime des vagues soulevées ; une brume épaisse les a séparés du monde pendant un long hiver : maintenant le ciel est beau, la violette et la fraise fleurissent, les jours grandissent, les forêts s'animent. Sur l'Océan tranquille, les filles des guerriers chantent les combats et l'espérance de la patrie. Voici que les nuages s'assemblent; la mer se soulève, le tonnerre brise les chênes antiques; les barques sont englouties ; la neige couvre les cimes ; les torrents ébranlent la cabane, ils creusent des précipices. Le vent change ; le ciel est clair et froid. A la lueur des étoiles, ou

* C'est une grande facilité pour un poëte : celui qui veut dire tout ce quïl imagine a un grand avantage sur celui qui ne doit dire que des choses positives, qui ne dit que ce qu'il croit.

distingue des planches sur la mer encore metiaçante ; ie$ filles des guerriers ne sont plus. Les vents se taisant, tout est calme ; on entend des voix humaines aU'^dessuB dés rocher S) et des gmttes froides tombent du toU. Le Calédo>* nien s'arme, il part dans la nuit^ il franchit les monts et les torrents^ il court à Fingal ; il lui dit : Slisama est morte ; mats je Tai entendue ; elle ne nous quittera pas^ elle a nommé tes amis, elle nous a commandé de vaincre.

C'est au Nord que semblent appartenir l'héroïsme de l'enthousiasme et les songes gigantesques d'une mélanco*^ lie sublime K À la Torride appartiennent les conceptions austères^ les rêveries mystiques» les dogmeï impénétra*blés, les sciences secrètes^ magiques^ cabalistiques^ et les passions opiniâtres des solitaires.

Le mélange des peuples et la complication des causes^ ou relatives au climat, ou étrangères à lui» qui modifient le tempérament de l'homme, ont fourni des raisons spé^ cieuses contre la grandu itifluence des climats. Il sembla d'ailleurs que l'on n'ait fait qu'entrevoir et les moyens el les effets de cette influence. On n'a considéré que le plus ou moins de chaleur ; et cette came^ loin d'être unique^ n'est peut-être pas la principale.

Si m^e il était possible que la somme annuelle de ta chaleur fût la même en Norvège et dans THedjas^ la dif^ férence resterait encore très^grand^^ el presque aussi grande entre l'Arabe et le Norvégien. L'un nd cannait qu'une nature confstante) l'égalité des jours^ la continuité de la saison, et la brûlante uniformité d'une terre aride. L'autre^ après une longue saison de brumeê ténébreuses où la terre est glacée, les eaux immobiles^ et le Ciel boulé» ^verisé par les vents, verra une saii^ui ncuv^lli édâîrer

^ Encore un aperçu vague. Cette observation serait même inutile ici; mais elle ne l'est pas en générai, et {tour leâ autres passages auxquels elle peut se trouver applicable.

constamment les deux, animer les eaux, féconder la terre fleurie et embellie par les teintes harmonieuses et les sons romantiques. Il a dans le printemps des heures d'une beauté inexprimable ; il a les jours d'automne plus attachants encore par cette tristesse même qui remplit Fâme sans régarer, qui, au lieu de Tagiter d'un plaisir trompeur, la pénètre et la nourrit d'une volupté pleine de mystère, de grandeur et d'ennuis.

Peut-être les aspects différents de la terre et des cieux, et la permanence ou la mobilité des accidents de la nature, ne peuvent-ils faire d'impression que sur les hommes bien organisés, et non sur cette multitude qui paraît condamnée, soit par incapacité, soit par misère, à n'avoir que l'instinct animal. Hais ces. hommes dont les facultés sont plus étendues sont ceux qui mènent leur pays, ceux qui, par les institutions, par l'exemple, par les forces publiques ou secrètes, entraînent le vulgaire; et le vulgaire lui-même obéit en bien des manières à ces mobiles, quoiqu'il ne les observe pas.

Parmi ces causes, l'une des principales, sans doute, est dans l'atmosphère dont nous sommes pénétrés. Les émanations, les exhalaisons végétales et terrestres changent avec la culture et avec les autres circonstances, lors même que la température ne change pas sensiblement. Ainsi, quand on observe que le peuple de telle contrée a changé, quoique son climat soit resté le même, il me semble que l'on ne fait pas une objection solide ; on ne parle que de la température, et cependant l'air d'un lieu ne saurait convenir souvent aux habitants d'un autre lieu, dont les étés et les hivers paraissent semblables.

Les causes morales et poUtiques agissent d'abord avec plus de force que l'influence du climat ; elles ont un effet présent et rapide qui surmonte les causes physiques, quoique celles-ci, plus durables, soient plus puissantes à

LETTRE LXXL 329

la longue. Personne n'est surpris que les Parisiens aient changé depuis le temps où Julien écrivit son Misopogon, La force des choses a mis à la place de Fancien caractère parisien un caractère composé de celui des habitants d'une très-grande ville non maritime, et de celui des Picards, des Normands, des Champenois, des Tourangeaux, des Gascons, des Français en général, des Européens même, et enfin des sujets d'une monarchie tempérée dans ses formes extérieures.

LETTRE LXXL

Im., 3 août, Vni.

S'il est une chose dans le spectacle du monde qui m'arrête quelquefois et quelquefois m'étomie, c'est cet être qui nous paraît la fin de tant de moyens, et qui semble n'être le moyen d'aucune fin; qui est tout sur terre, et qui n'est rien pour elle, rien pour lui-même ^ ; qui cherche, qui combine, qui s'inquiète, qui réforme, et qui pourtant fait toujours de la même manière des choses nouvelles, et avec un espoir toujours nouveau des choses toujours les mêmes; dont la nature est l'activité, ou plutôt l'inquiétude de l'activité ; qui s'agite pour trouver ce qu'il cherche, et s'agite bien plus lorsqu'il n'a rien à chercher ; qui dans ce qu'il a obtenu ne voit qu'un moyen poyr obtenir une autre chose, et lorsqu'il jouit, ne trouve dans ce

* n est probable que les autres parties de la nature seraient aussi obscures à nos yeux. Si nous trouvons dans l'homme plus de sujets de surprise, c'est que nous y voyons plus de choses. C'est surtout dans l'intérieur des êtres que nous rencontrons partout les bornes de nos conceptions. Dans un objet qui nous est beaucoup connu, nous sentons que l'inconnu est lié au connu; nous voyons que nous sommes près de concevoir le reste, et que pourtant nous ne le concevrons pas.

:>50 obëhmann.

qu'il avait dêsirô qu'une force nouvelle pour s'avauW vers ce qu*ii ne désirait pas ; qui aimé mieuft aspirer à ce qu'il craignait que de ne plus rien attendre ; dont le pluB grand malheur serait de n'avoir à louffrir dé rien ; que les ob^ stades enivrent, que les .plaisirs accablent, qui ne s'at»* tache au repos que quand il Ta perdu ; tgt qui, toujours emporté d'illusions en illusions, n'a pas» ne peut pas avoir autre chosa, et ne fait jamais que rêver la vie.

Im., 6 août, VHL

Je ne saurais être surpris que vos amis me blâment de m'être confiné dans un endroit solitaire et ignoré. Je devais m'y attendre, et je dois aussi convenir avec eux que mes goûts paraissent quelquefois en contradiction. Je pense cependant que cette opposition n'est qu'apparente, et n'existera qu'aux yeux de celui qui me croira Un penchant décidé pour la campagne. Mais je n*aime pas exclusivement ce qu'on appelle vivre à la campagne; je n'ai pas non plus d'éloignement pour la ville. Je sais bien lequel des deux genres de vie je préfère naturellement, mais je serais embarrassé de dire lequel me convient tout à fait maintenant.

A ne considérer que les lieux seulement, il existe peu de villes où il ne me fût désagréable de me fixer; mais il n'y en a poi nt peut-être que je ne préférasse à la campagne, telle que je l'ai vue dans plusieurs provinces. Si je voulais imaginer la meilleure situation possible pour moi, ce ne serait pas dans une ville. Cependant je ne donne pas une préférence décidée à la camj)agne ; si, dans une situation gênée, il y est plus facile qu*à la ville de mener une vie supportable, je crois qu'avec de l'aisance il est plus facile dans les grandes villes qu'ailleurs de vivre

LETtHÊ LXÎII. 351

tout à fait bièii îSëloii le lieu. Tôut eelsi est donb stijet à tant d'exceptions, que je ne sauraiâ décider en général. Ce que J'aime, ce n*est pas précisément une chose de telle nature^ mais celle que je vois le plus prés de la per*fection dans son genre, celle que je rétonnaltraiS être lé plus selon sa nature.

Je préférerais là vie d*Un misérable Rnlattdais dans séS roches glacées à celle qUé mènent tfltmombrabléS petits bourgeois de certaines villes, dans lesquelles, tout enveloppés de leurs habitudes, pâles de chagrin et vivant de bêtises, ils se croient supérieurs â Vètre insouciant et robuste qui végète dans la Campagne, et qUl rit tous les dimanches.

J'aime assez une ville petite, propre, bien située, bleft bâtie, qui à pour promenade publique un parc bien planté, et non d'insipides boulevards ; où Ton Voit un marché commode et dé belles fontaines ; Où Ton peut réunir, quoique en petit nombre, des gens non pas extraordinaires, célèbres, ni même savants, mais pensant bien, se voyant aVec plaisir, et ne manquant pas d'esprit; une petite ville enfin où il y a aussi peu qu'il se puisse de misère, de boue, de division, de propos de COtnmère, de dévotion bourgeoise et de calomnie.

I*aime mieux encore une très^grande ville qui rêunis&e tous les avantages et toutes les séductions de l'industrie humaine ; où l'on trouve les manières les plus heureuses, et l'esprit le plus éclairé ; où Ton puisse, dans Son immense population, espérer un ami, et faire des connaissances telles qu'on les désire ; où Ton puisse se perdre quand on veut dans la foule, être â la fois estime, libre et ignoré, prendre le train de Vie que l'on aime, et en changer même sans faire parler de Soi ; où Ton puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer, sans avoir d'autres uges que les personnes dont on est vraiment connu. Paris

est la capitale qui réunit au plus haut degré les avantages des villes ; ainsi, quoique je Taie vraisemblablement quittée pour toujours, je ne saurais être surpris que tant de gens de goût et tant de gens à passions en préfèrent le séjour à tout autre.

Quand on n'est point propre aux occupations de la campagne, on a*y trouve étranger; on sent qu on n'a pasr les facultés convenables à la vie que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un autre rôle que peut-être pourtant on aime, ou on approuve moins. Pour vivre dans une terre, il faut avoir des habitudes rurales : il n'est guère temps de les prendre lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il faut avoir les bras travailleurs, et s'amuser à planter, à greffer, à faner soi-même : il faudrait aussi aimer la chasse ou la pêche. Autrement on voit que l'on n'est pas là ce qu'on y devrait être, et Ton se dit : A Paris, je ne sentirais pas cette disconvenance; ma manière serait d'accord avec les choses, bien que ma manière et les choses ne pussent y être d'accord avec mes véritables goûts. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans l'ordre du monde, quand on en est sorti trop longtemps. Des habitudes constantes dans la jeunesse dénaturent notre tempérament et nos affections ; et s'il arrive ensuite que l'on soit tout à fait libre, Ton ne saurait plus choisir qu'à peu près ce qu'il faut : il n'y a plus rien qui convienne tout à fait*

A Paris on est bien pour quelque temps, mais il me semble qu'on n'y est pas bien pour la vie entière, et que la nature de l'homme n'est pas de rester toujours dans les pierres, entre les tuiles et la boue, à jamais séparé des grandes scènes de la nature. Les grâces de la société ne sont point sans prix, c'est une distraction qui entraine nos fantaisies ; mais elle ne remplit pas notre âme, et elle ne dédommage pas de tout ce qu'on a perdu : elle ne saurait

suffîpe à celui qui n*a qu'elle dans la ville, qui n'est pas dupe des promesses d'un vain bruit, et qui sait le malheur des plaisirs.

Sans doute, s'il est un sort satisfaisant, c'est celui du propriétaire qui, sans autres soins, et sans état comme sans passions, tranquille dans un domaine agréable, dirige avec sagesse ses terres, sa maison, sa famille et luimême, et, ne cherchant point les succès et les amertumes du monde, veut seulement jouir chaque jour de ces plaisirs faciles et répétés, de cette joie douce, mais durable, que chaque jour peut reproduire.

Avec une femme comme il en est, avec un ou deux enfants, et un ami comme vous savez, avec de la santé, un terrain suffisant dans un site heureux et Fesprit d'ordre, on a toute la félicité que Fhomme sage puisse maintenir dans son cœur. Je possède une partie de ces biens ; mais celui qui a dix besoins n'est pas heureux quand neuf sont remplis : l'homme est, et doit être ainsi fait. La plainte me conviendrait mal ; et pourtant le bonheur reste loin de moi.

Je ne regrette point Paris; mais je me rappelle une conversation que j'eus un jour avec un officier de distinction qui venait de quitter le service et de se fixer à Paris. J'étais chez M. T*** vers le soir : il y avait du monde, mais on descendit au jardin, et nous restâmes nous trois seulement ; il fit apporter du porter ; un peu après il sortit, et je me trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu oublier certaines parties de notre entretien. Je ne vous dirai point comment il vint à rouler sur ce sujet, et si le porter après dîner n'entra pas pour beaucoup dans cette sorte d'épanchement : quoi qu'il en soit, voici à peu de chose près ses propres termes. Vous verrez un homme qui compte n'être jamais las de s'amuser ; et il pourrait ne se pas tromper en cela, parce qu'il prétend assujettir

354 OBERMâNK.

ses amusements mêmes à un ordre qtii lui soit pefsonttel, et les rendre ainsi les instruments d'une sorte de passion qui ne finisse qu'avec lui. Je trouvai remarquable ce qu'il me disait : le lendemain matin, voyant que je mù le rappelais assez bien, je me mis à récrire pour le garder parmi mes notes. Le voici : par paresse, je ne veux pas le transcrire, mais vous me le renverrez.

« J'ai voulu avoir un état, je l'ai eu; et j'ai vu que cela ne menait à rien de bon, du moins pour moii J'ai encore vu qu'il n'y avait qu'une chose extérieure qui pût valoir la peine qu'on s'en inquiétât : c'est l'or. U en faut, et il est aussi bon d'en avoir assez qu*il est nécessaire de n'en pas chercher immodérément. L'or est une force : il te* présente toutes les facultés de l'homme^ puisqu'il lui ouvre toutes les voies, puisqu'il lui donne droit à toutes les jouissances ; et je ne vois pas qu'il soit moins utile à l'homme de bien qu'au voluptueux, pour remplir ses vues. J'ai aussi été dupe de l'envie d'observer et de sa** voir, je l'ai poussée trop loin; j'ai appris avep beaucoup de peine des choses inutiles à la raison de l'homme^ et que j'oublie dès à présent. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupté dans cet oubli, mais je l'ai payé trop cher* J'ai un peu voyagé, j'ai vécu en Italie, j'ai traversé la Russie, j'ai aperçu la Chine. Ces voyages-là m*ayant beaucoup ennuyé, quand je n'ai plus eu d'affaires, j'ai voulu voyager pour mon plaisir. Les étrangers ne parlaient que de vos Alpes ; j'y ai couru comme un autre.

« — Vous avez été dédommagé de Tennui des plaines russes.

(n — Je suis allé voir de quelle couleur est la neige dans rété^ si le granit des Alpes est dur, si Teau descend vite en tombant de haut, et diverses autres choses semblables.

« ^ Sérieusement, vous n'en avez pas été satisfeit? vous

n'en avez rapporté aucuii souvenir agréable, aucune observation?...

( —^ Je ïais la forme des chaudières où Ton fait le fromage, et je ^uig en état de juger si les planches des Tableaux topographiques de la Suisse sont exactes, ou si les artistes se sont amusés, ce qui leur est arrivé souvent. Que m'importe que des rochers roulés par quelques hommes aient écrasé un plus grand nombre d'hommes qui se trouvaient dessous? Si la neige et la bisQ régnent neuf mois dans les prés ou une chose si étonnante arriva jadis, je ne les choisirai pas pour y vivre maintenant. Je suis charmé qu'à Amsterdam, un peuple assez nombreux gagne du pain ^t de la bière en déchargeant des tonneaux de café ; pour moi, je trouve du café ailleurs sans respirer le mauvais air de la Hollande, et sans me morfondre à Hambourg. Tout pays a du bon : Ton prétend que Paris a moins de mauvais qu'un autre endroit ; je ne décide point cela, mais j'ai mes habitudes à Paris, et j'y reste. Quand on a du sens et de quoi vivre^i on peut s'arranger partout où il y a des êtres sociables. Notre cœur, notre tête Qt notre bourse font plus à notre bonheur que les lieux. J'ai trouvé le plus hideux libertinage dans les dé* serts du Volga ; j'ai vu les plus risibles prétentions dans les humbles vallées des Alpes. A Astrakan, à Lauâanne, à Naples, l'homme gémit comme à Paris : il rit à Paris comme à Lausanne ou à Naples. Partout les pauvres souffrent, et les autres se tourmentent. Il est vrai que la manière dont le peuple se divertit à Paris n'est guère la manière dont j'aime à voir rire le peuple ; mais convenez aussi que je ne saurais trouver ailleurs une société plus agréable et mie vie plus commode. Je suis revenu de ces fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un goût dominant ou, si vous voulez, une manie ; celle-là ne me quittera pas, car elle n'a rien

de chimérique, et ne donne pas de grands embarras pour un vain but. J*aimc à tirer le meilleur parti de mon temps, de mon argent, de tout mon être. La* passion de Tordre occupe mieux, et produit bien plus que les autres passions ; elle ne sacrifie rien en pure perte. Le bonheur est moins coûteux que les plaisirs.

« — Soit! mais de quel bonheur parlons-nous? Passer ses jours à faire sa partie, à dîner et à parler d'une actrice nouvelle, cela peut être assez conmiode, comme vous le dites fort bien, mais cette vie ne fera point le bonheur de celui qui a de grands besoins.

c — Vous voulez des sensations fortes, des émotions extrêmes : c'est la soif d'une âme généreuse, et votre âge peut encore y être trompé. Quanta moi, je me soucie peu d'admirer une heure, et de m'ennuyer un mois; j'aime mieux m'amuser souvent, et de m'ennuyer jamais. Ha manière d'être ne me lassera pas, parce que j*y joins Tordre, et que je m'attache à cet ordre. »

Voilà tout ce que j'ai conservé de notre entretien, qui a duré une grande heure sur le même ton. J'avoue que, s'il ne me réduisit pas au silence, il me fit du moins beaucoup rêver.

LETTRE LXXIIL

Im., septembre, VUI.

Vous me laissez dans une grande solitude. Avec qui vivrai-je lorsque vous serez errant par delà les mers? C'est maintenant que je vais être seul. Votre voyage ne sera pas long; cela se peut : mais gagnerai-je beaucoup à votre retour? Ces fonctions nouvelles qui vous assujettiront sans relâche vous ont donc fait oublier mes montagnes et la promesse que vous m'aviez faite? Avez-vous cri| Bordeaux si près des Alpes?

Je n'écrirai pas jusqu'à votre retour; je n'aime point ces lettres aventurées qui ne sauraient rencontrer que par hasard celui qui les attend, et dont la réponse, qui ne peut venir qu'au bout de trois mois, peut ne venir qu'au bout d'un an. Pour moi, qui ne remuerai pas d'ici, j espère en recevoir avant votre retour.

Je suis fâché que M. de F*** ait des affaires à terminer à Hambourg avant celle de Zurich ; mais, puisqu'il prévoit qu'elles seront longues, peut-être la mauvaise saison sera passée avant qu'il vienne en Suisse. Ainsi vous pourrez arranger les choses pour ce temps-là, comme elles étaient projetées pour cet automne. Ne parlez point sans qu'il ait promis formellement de s'arrêter ici plusieurs jours. '

Vous voyez si cela m'importe. Je n'ai nul espoir de vous avoir; qu'au moins j'ai quelqu'un que vous aimiez. Ce que vous me dites de lui me satisferait beaucoup, si les projets d'une exécution éloignée me séduisaient. Je ne veux plus croire au succès des choses incertaines.

Im., 15 juin. Neuvième année.

J'ai reçu votre billet avec une joie ridicule. Bordeaux m'a semblé un moment plus près de mon lac que Portau-Prince ou Tîle de Gorée. Vos affaires ont donc réussi: c'est beaucoup. L'âme s'arrange pour se nourrir de cela, quand elle n'a pas un autre aliment.

Pour moi, je suis dans un ennui profond. Vous comprenez que je ne m'ennuie pas ; au contraire, je m'occupe; mais je péris d'inanition.

11 convient d'être concis comme vous. Je suis à Imenstrom. Je n'ai aucune nouvelle de M. de Fonsalbe. D'aii-

leurs, je n'espère plus rien : cependant... Adieu. Si voles, bene est.

I 16 juiB.

Quand je songe que vous vivez occupé et tranquille, tantôt travaillant avec intérêt, tantôt prenant plaisir à ces distractions qui reposent, j*en viens presque au point de blâmerTindépendance, que j'aime beaucoup pourtant. Il est incontestable qu,e T homme a besoin d'un but qui le séduise, d'un assujettissement qui l'entraîne et lui com«mande. Cependant il est beau d'être libre, de choisir ce qui convient à ses moyens, et de n'être point comme l'esclave qui fait toujours le travail d'un autre. Mais j'ai trop le temps de sentir toute l'inutilité, toute la vanité de ce que je fais. Cette froide estimation de la valeur réelle des choses tient de bien prés au dégoût de toutes.

Vous faites vendre Chessel : vous allez acquérir près de Bordeaux. Ne nous reverrions-nous jamais ? Voua étiez si bien ! mais il faut que la destinée de chacun soit remplie. Il ne suffit pas que l'on paraisse content : moi aussi je parais devoir l'être, ot je ne suis pas heureux. Quand vous le serez, envoyez-moi du sauterne; je n'en veux pas auparavant. Mais vous le serez, vous dont le cœur obéit à la raison. Vous le serfiZj homme bon, homme sage que j'a^ïîîir^ et ne puis imiter : vous savez employer la vie ; moi, je l'attends. Je cherche toujours au delà, comme si les heures n'étaient pas perdues, comme si l'éternelle mort n'était pas plus près que mes songes.

Im., 28 juin, IX.

Je n'attendrai plus des jours meilleurs. Les mois changent, les années se succèdent : tout se renouvelle en

LETTRS LX&Y. 559

vôitt ; je reste le mômei Au milieu de ce que j'ai désiré, tout me manque ; je n ai rien obtenu» je ne possède rien : Féniiui consume ma durée dans un long silence. Soit que les vaines sollicitudes de la vie me fassent oublier les choses naturelles, &oit que Tinutile besoin de jouir me ramène à leur ombre^ le vide m'environne tous les jours, et chaque saison semble l'étendre davantage autour de moi. Nulle intimité n*a consolé mes ennuis dans les longues brumes de l'hiver. Le printemps vint pour la nature, il ne vint pas pour moi» Les jours de vie réveillèrent tous les êtres : leur feu indomptable me fatigua sans me ranimer; je devins étranger dans le monde heureux. Et maintenant les fleurs sont tombées^ le lis a passé lui-même; la chaleur augmente^ les jours sont plus longs, les nuits sont plus belles. Saison heureuse! Les beaux jours me sont inutiles, les douces nuits me sont amères. Paix des ombrages ! brisement des vagues! silence! lune ! oiseaux qui chantiez dans la nuit ! sentiments des jeunes annééS) qu'ètes<-vous devenus?

Les fantômes sont restés : ils paraissent devant moi : ils passent j repassent, s'éloignent, comme une nuée mobile sous cent formes pâles et gigantesques» Vainement je cherche à commencer avec tranquillité la nuit du tombeau; mes yeux ne se ferment point. Ces fantOmes de la vie se montrent sans relâche, en se jouant silencieusement; ils approchent et fuient, s'abîment et reparaissent: je les vois tous, et je n'entends rien; c'est une fumée; je les cherche, ils ne sont plus. J'écoute, j'appelle, je n'entends pas ma voix elle-même, et je reste dans un vide intolérable, seul, perdu, incertain, pressé d'inquiétude et d'étonnement, au miheu des ombres errantes, dans l'espace impalpable et muet. Nature impénétrable ! ta splendeur m'accable, et tes bienfaits me consument. Que sont pour moi ces longs jours ? Leitir lumière i^ommence trop

540 OfiERMÂNN.

tôt ; leur brûlant midi m'épuise ; et la navrante harmonie de leurs soirées célestes fatigue les cendres de mon cœur : le génie qui s'endormait sous ses ruines a frémi du mouvement de la vie.

Les neiges fondent sur les sommets ; les nuées orageuses roulent dans la vallée : malheureux que je suis ! les cieux s'embrasent, la terre mûrit, le stérile hiver est resté dans moi. Douces lueurs du couchant qui s'éteint! grandes ombres des neiges durables! et Thomme n'aurait que d'améres voluptés quand le torrent roule au loin dans le silence universel, quand les chalets se ferment pour la paix de la nuit, quand la lune monte au-dessus du Velan !

Dès que je sortis de cette enfance que l'on regrette, j'imaginai, je sentis une vie réelle ; mais je n'ai trouvé que des sensations fantastiques : je voyais des êtres, il n'y a que des ombres; je voulais de l'harmonie, je ne trouvai que des contraires. Alors je devins sombre; le vide creusa mon cœur; des besoins sans bornes me consumèrent dans le silence, et l'ennui de la vie fut mon seul sentiment dans l'âge où l'on commence à vivre. Tout me montrait cette félicité pleine, universelle, dont l'image idéale est pourtant dans le cœur de l'homme, et dont les moyens si naturels semblent efTacés de la nature. Je n'essayais encore que des douleurs inconnues; mais quand je vis les Alpes, les rives des lacs, le silence des chalets, la permanence, l'égalité des temps et des choses, je reconnus des traits isolés de cette nature pressentie. Je vis les reflets de la lune sur le schiste des roches et sur les toits de bois; je vis des hommes sans désirs ; je marchai sur Therbe courte des montagnes ; j'entendis des sons d'un autre monde. >

Je redescendis sur la terre; là s'évanouit cette foi aveugle à l'existence absolue des êtres, cette chimère de rapports réguliers, de perfections, de jouissances

positives; brillante supposition dont s*amuse un cœur neuf, et dont sourit douloureusement celui que plus de profondeur a refroidi, ou qu'un plus long temps a mûri.

Mutations sans terme, action sans but, impénétrabilité universelle : voilà ce qui nous est connu de ce monde où nous régnons.

Une destinée indomptable efface nos songes; et que met-elle dans cet espace qu'encore il faut remplir? Le pouvoir fatigue; le plaisir échappe; la gloire est pour nos cendres; la religion est un système du malheureux; l'amour avait les couleurs de la vie, l'ombre vient, la rose pâlit, elle tombe, et voici Téternelle nuit.

Cependant notre âme était grande; elle voulait, elle devait: qu'a-t-elle fait? J'ai vu sans peine, étendue sur la terre et frappée de mort, la tige antique fécondée par * deux cents printemps. Elle a noiœri l'être animé, elle Ta reçu dans ses asiles ; elle a bu les eaux de l'air, et elle subsistait malgré les vents orageux : elle meurt au milieu des arbres nés de son fruit. Sa destinée est accomplie; elle a reçu ce qui lui fut promis : elle n'est plus, elle â été.

Hais le sapin placé par les hasards sur le bord du marais! il s'élevait sauvage, fort et superbe, comme l'arbre des forêts profondes : énergie trop vaine ! Les racines s'abreuvent dans une eau fétide, elles plongent dans la vase impure; la tige s'affaiblit et se fatigue: la cime, penchée par les vents humides, se courbe avec découragement; les fruits, rares et faibles, tombent dans la bourbe et s'y perdent inutiles. Languissant, informe, jauni, vieilli avant le temps et déjà incliné sur le marais, il semble demander l'orage qui doit l'y renverser : sa vie a cessé longtemps avant sa chute.

t Jiûllet, 11.

Hantz àvaît raison, il restera avec tiiol. Il a Un frèî'e qui était fontainier à six lieues d'ici.

J'avais beaucotip de tuyaux â poser, je Ta! fëit venir. Il m*a plu ; c'est un homme discret et honnête^ Il est simple, et il â Une sorte d' assurance, telle quë là doivent donner quelques moyens naturels, et la conscience d'une droiture inaltérable. Sans être très-robUste, îl est bon travailleur; il fait bien et avec exactitude. îl n'a été àvêC moi ni gêné ni empressé, ni bas ilî faftiîlier. Alors j'allai moi-même dans son village pour savoir ce qu*ori y pensait de lui; j'y vis même sa femme. A mon retour, je lui fis établir une fontaine dans un endroit où il ne concevait guère que j'en pusse faire quelque usage. Ensuite, pendant qU*il achevait les autres travaux, on éleva auprès de cette fontaine une petite maison de paysan, â la manière du pays, contenant soUsUn même tdit plusieurs chambres, la cuisine, la grange et l'étable : tout cela suffisant seulement pour un petit ménage, et pdur hiverner deux vaches. Vous voyez que les voilà installés, lui et sa femme : il a le terrain nécessaire et quelques autres choses. A présent, les tuyaux peuvent manquer, j'ai uh fontainier qui ne me manquera pas. En Vingt jours sa maison a été prête : c'est un des avantages de ce genre de constructions ; quand on a les matériaux, dix hommes peuvent en élever une semblable en deux semaines, et l'on n'a pas besoin d'attendre que les plâtres soient ressuyés.

Le vingtième jour tout était prêt. Le soir était beau, je le fis avertir de quitter l'ouvrage un peu plus tôt, et, le menant là, je lui dis : Cette maison, cette provision de

bois que vous renouvellerez chez moi tous les ans, ces deux vaches, et le pré jusqu'à cette haie, sont désormais consacrés à votre usage, et le seront toujours si vous vous conduirez bien^ comme il m*est presque impossible d'en douter.

Je vais vous dire deux choses qui vous feront voir si cet homme ne méritait pas cela, et davantage. Sentant appa* remment quaVétendue d*un service devait assez répondre de celle de la reconnaissance dans un cœur juste, il insista seulement sur ce que les choses étaient singulièrement semblables à ce qu'il avait imaginé comme devant remplir tous ses désirs, à ce que^ depuis son mariage, il envisageait^ sans espérance, comme le bien suprême, à ce qu'il eût demandé uniquement au ciel, s'il eût pu former un vœu qui dût être exaucé. Cela vous plaira ; mais ce qui va vous surprendre, le voici. H est marié depuis huit ans : il n'a pas eu d'enfants; la misère eût été leur seul patrimoine, car^ chargé d'une dette laissée par son père, il trouvait difficilement dans son travail le nécessaire pour lui et sa femme. Maintenant elle est enceinte. Considérez le peu de facilités ou même d'occasions que laisse au développement de nos facultés un état habituel d'indigence, et jugez si l'on peut avoir, dans des sentiments sans ostentation ni intérieure ni extérieure, plus de noblesse naturelle et plus de justesse.

Je me trouve bien heureux d'avoir quelque chose sans être obHgè de le devoir à un état qui me forcerait de vivre en riche^ et de perdre à des sottises ce qui peut tant produire. Je conviens avec les moralistes que de grands biens sont un avantage souvent trompeur, et que nous rendons très-souvent funeste; mais je ne leur accorderai jamais quune fortune indépendante ne soit pas un des grands moyens pour le bonheur, et même pour la sagesse.

344 OBERMâMR

6 juillet, DL

Dans celte contrée inégale où les incidents de la nature, réunis dans un espace étroit, opposent les formes, les produits, les climats, Tespèce humaine elle-même ne peut avoir un caractère uniforme. Les différences des races y sont plus marquées qu'ailleurs; elles furent moins confondues par le mélange dans ces terres reculées, qu'on crut longtemps inaccessibles, dans ces vallées profondes, retraite antique des hordes fugitives ou épuisées. Ces tribus étrangères les unes aux autres sont restées isolées dans leurs limites sauvages ; elles ont conservé autant d'habitudes particuUères dans l'administration, dans le langage et les mœurs, que leurs montagnes ont de vallons, ou quelquefois de pâturages et de hameaux. Il arrive qu'en passant un torrent six fois dans une route d'une heure, on troiive autant de races d'une physionomie distincte, et dont les traditions confirment la différente origine. •

Les cantons subsistants maintenant^ sont formés d'une multitude d'États. Les faibles ont été réunis par crainte, par alliance, par besoin ou par force, aux républiques déjà puissantes. Celles-ci, à force de négocier, de s'arrondir, de gagner les esprits, d'envahir ou de vaincre, sont parvenues, après cinq siècles de prospérités, à posséder toutes les terres qui peuvent entendre les cloches de leurs capitales.

Respectable faiblesse ! si on a su, si on a pu y trouver les moyens de ce bonheur public vraisemblable dans une enceinte marquée par la nature des choses, impossible

' * Avant la dernière révolution de la Suisse.

LETTRE ^XXVIl. 545

dans une contrée immense livrée au sinistre orgueil des conquêtes, et à Fostentatioa de Tempire, plus funeste encore.

Vous jugez bien que je voulais parler seulement des traits du visage; je suis peirsuadé que vous me rendrez cette justice. Dans de certaines parties de TOberland, dans ces pâturages dont la pente générale est à Touest et au nord-ouest, les femmes ont une blancheur que Ton remarquerait dans les villes, et une fraîcheur de teint que Ton n'y trouverait pas. Ailleurs, au pied des montagnes assez près de Fribourg, j'ai vu des traits d'une grande beauté dont le caractère général était une majesté tranquille. Une servante de fermier n'avait de remarquable que le contour de la joue ; mais il était si beau, il donnait atout le visage une expression si auguste et si calme, qu'un artiste eût pu prendre sur cette tète l'idée d'une . Sémiramis.

Mais l'éclat du visage et certains traits étonnants ou superbes sont très-loin de la perfection générale des formes et de cette grâce pleine d'harmonie qui fait la vraie beauté. Je ne veux pas juger une question qu'on peut trouver Irès-délicate; mais il me semble qu'il y ait ici quelque rudesse dans les formes, et qu'en général on y voie des traits frappants ou une beauté pittoresque, plutôt qu'une beauté finie. Dans les lieux dont je vous parlais d'abord, le haut de la joue est très-saillant ; cela est presque universel, et Porta trouverait le modèle commun dans une tête de brebis.

S'il arrive qu'une paysanne française* soit jolie à dixhuit ans, avant vingt-deux ans son visage hâlé paraît fatigué, abruti ; mais dans ces montagnes les femmes conservent, en fanant leurs prés, tout l'éclat de la jeu-

* Le mot ft^ançam est trop général.

346 OBEHMâNN.

nesse. On ne traverse point Idtir pays sans surprise : cependant, & ne prendre même que le^tisage, si un artiste y trouvait un modèle, ce serait une exception.

On assure que rien n'est si rare dans là plus grande partie de la Suisse qu*unbeau sein: Je sais un peintre qui va jusqu'à prétendre que beaucoup de femmes du pays n'en ont pas même Tidée. Il soutient que certains défauts y sont assez universels pour que la plupart n'imaginent pas que l'on doive être autrement, et pour qu'elles regardent^ comme chimériques des tableaux faits d'après nature en Grèce, en Angleterre, en France. Quoique Ce genre de perfection paraisse appartenir à une sorte de beauté qui n'est pas celle du pays, je ne puis croire qu'il y manque universellement, comme si les grâces les plus intéressantes étaient exclues par le nom moderne qui réunit tant de familles dont l'origine n'a rien de commun, et dont les différences très-marquées subsistent encore.

Si pourtant cette observation se trouvait fondée, ainsi que celle d'une certaine irrégularité dans les formes, on l'expliquerait par cette rudesse qui semble appartenir à l'atmosphère des Alpes. Il est très-vrai que la Suisse, qui a de beaux hommes, et plus particulièrement vers les montagnes, comme dans l'Hash et le haut Valais, contient néanmoins une quantité remarquable de crétins, et sur* tout de demi-crétins goitreux, imbédles, difformes. Beau* coup d'hâbitantfe, sans aVoir des goitres, paraissent atta* qués de la même maladie que les goitreux. On peut attribuer ces gonflements, ces engorgements^ â des parties trop brutes de l'eau, et surtout de l'air, qui s'arrêtent, embarrassent les conduits, et semblent rapprocher la nutrition de l'homme de celle de la plante* La terre y serait-eUe assez travaillée pour les autres animaux, mais trop sauvage encore pour l'homme?

Ne ge pourrait-il point que les plaines couvertes d'un hurmis élaboré par une trituraliou perpétuelle donnassent à Tatmosphère des vapeurs plus assimilées au besoin de Fêtre très-organisé, et qu'il émanât desrochers, des fondrières et des eaux toujours dans Tombre, d^s particules grossières, trop incultes en quelque sorte, et funestes à des organes délicats? Le nitre des neiges subsistantes au milieu de l'été peut s'introduire trop facilement dans nos pores ouverts, La neigç produit des effets secrets et incontestables sur les nerfs et sur les hommes attaqués de goutte ou d*un rhumatisme ; un effet encore plus caché sur notre organisation entière n*est pas invraisemblable. Âini^i la nature qui mélange toutes choses aurait compensé par des dangers inconnus les romantiques be^iutés des terres que Tbomme n'a pa§ goumises-

lbttpe; mmi.

(m.| 16 juillet, IX.

Je §uis tout à fait de votre aviSt ^t mèm^ j'aurais dû moins attendre pour me décider h écrire. U y a quelque chose qui soutient Tâmq dans ce commerce avec les êtres pensants des divers siècles. Imaginer que Ton pourra être à côté de Pythagore, de Plutarque ou d'Ossian, dans le cabinet d'un L** futur, c'est une illusion qui a de la grandeur, c'est un des plus nobles hochets de l'homme. Celui qui a vu comme la larme est brûlante sur la joue du malheureux se met à rêver une idée plus séduisante encore : il croit qu'il pourra dire à l'homme d'une humeur chagrine le prix de la joie de son semblable; qu'il pourra prévenir les gémissements de la victime qu'on oublie; qu'il pourra rendre au cœur navré quelque énergie, en lui rappelant ces perceptions vastes ou consolantes qui égarent les uns ou soutiennent les autres.

548 OBERHANN.

On croit voir que nos maux tiennent à peu de chose, et que le bien moral est dans la main de Thomme. On suit des conséquences théoriques qui mènent à l'idée du bonheur universel ; on oublie cette force qui nous maintient dans Tétat de confusion où se perd le genre humain ; on se dit: Je combattrai les erreurs, je suivrai les résultats des principes naturels, je dirai des choses bonnes ou qui pourront le devenir. Alors on se croit moins inutile, moins abandonné sur la terre : on réunit le songe des grandes choses à la paix d'une vie obscure, et on jouit de l'idéal, et on çn jouit vraiment, parce qu'on croit le rendre utile.

L'ordre des choses idéales est comme un monde nouveau qui n'est point réalisé, mais qui est possible; le génie humain va y chercher l'idée d'une harmonie selon nos besoins, et rapporte sur la terre des modifications plus heureuses, esquissées d'après ce type surnaturel.

La constante versatilité de l'homme prouve qu'il est habile à des habitudes contraires. L'on pourrait, en rassemblant des choses effectuées dans des temps et des lieux divers, former un ensemble moins difficile à son cœur que tout ce qui lui a été proposé jusqu'à présent. Voilà ma tâche.

On n'atteint sans ennui le soir de la journée qu'en s'imposant un travail quelconque, fût-il vain du reste. Je m'avancerai vers le soir de la vie, trompé, si je puis, et soutenu par l'espoir d'ajouter à ces moyens qui furent donnés à l'homme. Il faut des illusions à mon cœur, trop grand pour n'en être pas avide, et trop faible pour s'en passer.

Puisque le sentiment du bonheur est notre premier besoin, que pourra faire celui qui nel'attend pas à présent, et qui n'ose pas l'attendre ensuite? Ne faudra-t-il point qu'il en cherche l'expression dans un œil ami, sur le

front de Fêlre qui est comme lui * ? C'est une nécessité qu'il soit avide de la joie de son semblable ; il n'a d*autre bonheur que celui qu'il donne. Quand il n'a point ranimé dans un autre le sentiment de la vie, quand il n'a pas fait jouir, le froid de la mort est au fond de son cœur rebuté : il semble qu'il finisse dans les ténèbres du néant.

On parle d'hommes qui se- suffisent à eux-mêmes et se nourrissent de leur propre sagesse : s'ils ont l'éternité devant eux, je les admire et les envie; s'ils ne l'ont point, je ne les comprends pas.

Pour moi, non-seulement je ne suis pas heureux, nonseulement je ne le serai pas, mais si les suppositions vraisemblables que je pourrais faire se trouvaient réalisées, je ne le serais pas encore. Les affections de l'homme sont un abîme d'avidité, de regrets et d'erreurs.

Je ne vous dis pas ce que je sens, ce que je voudrais, ce que je suis ; je ne vois plus mes besoins, à peine je sais mes désirs. Si vous croyez connaître mes goûts, vous y serez trompé. Vous direz entre vos landes solitaires et vos grandes eaux : Où est celui qui ne m'a plus? Où est l'ami que je n'ai trouvé ni en Afrique ni aux Antilles? Voici le temps nébuleux que désire sa tristesse ; il se promène, il songe à mes regrets et au vide de ses années; il écoute vers le couchant, comme si les sons du piano de ma fille devaient parvenir ô son oreille solitaire; il voit les jasmins rangés sur ma terrasse, il voit mon chapeau gris passer derrière les branches, il regarde sur le sable la trace de mes pantoufles, il veut respirer la brise du soir. Vains songes, vous dis-je, j'aurai déjà changé. Et d'ailleurs, avons-nous le même ciel, nous qui avons cherché

* Étemel! tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es adorable dans le regard expressif de l'homme bon qui rompt le pain qui lui reste dans la main de son frère. Ce sont, je crois, les propres raolB de M**. An 2440.

350 OBERMiNIH.

dans des climats opposés une terrQ étrangère à celle de nos premiers jours?

Pendant vos douces soirées, un vent d'biver peut terminer ici despurs brûlants. Le soleil consumait Therbô autour des vacheries ; le lendemain, les vaches se pressent pour^sortir, elles croient la trouver rafraîchie par l'humidité de la nuit ; mais deux pieds de neige surchargent le toit sous lequel le3 voilé retenues, et elles seront réduites à boire leur propre lait. Je suis moi-même plus incertain, plus variable que ce cUmat bizarre. Ce que j'aime ^ujour:' d'hui, ce qui ne me déplaît pas, lorsque vous Taure? lu, me déplaira peut-être, et le changement ne sera pas grand, Le temps me convient, il est calme, tout est muet ; je sors pour longtemps : un quart d*heure après on me voit rentrer. Un écureuil, en m' entendant, a grimpé jusqu'à la cime d'un sapin. Je laissais toutes ces idées; un merle chante au-dessus de moi. Je reviens, je m'enferme dans mon cabinet. U faut à la fin chercher un livre qui nem'ennuie pas, Si Ton vient demander quelque ehose^ prendre un ordre, on s*exeuse de me déranger; mais ils m'ont rendu service. Cette amertume s'en va comme elle était venue; sî je suis distrait, je suis content. Ne le pouvàis-je pas moi-même? non. J'aime ma douleur, je m'y attache tant qu'elle dure; quand elle n'est plus, j'y trouve une in^ signe folie. •

Je suisbie& changé, vous dis^je. Ja me rappelle que la vie m'impatientait, et qù^l y a eu un moment où je la supportais comme un mal qui n'avait plus que quelques mois à durer. Mais ce souvenir me parait maintenant celai d'une chose étrangère à moi; il me surprendrait même, si la mobilité dans mes sensations pouvait me surprendre. Je ne vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi rester, Je suis las ; mais dans ma lassitude je trouve qu'on n'est pas mal quand on se repose, La

LETTRE LtXtllL 551

vie m'ennuie et m'amuse. Venir, s'élever, faire grand bruit, s*inqUièter de tout, mesurer Torbite des comètes, et, après quelques jours, se coucher sôus l'herbe d uii cimetière ; cela me semble assez burlesque pdur être vu jusqu'au bout.

Mais pourquoi prétendre que c'est l'habitude des eimuis, ou Id malheur d'une manière sombre, qui dérangent, qui confondent nos désirs et nos vues, qui altèrent notre vie elle-même dans ce sentiment de la chute et du néant des jours de l'homme? Il ne faut pas qu'une humeur mélancolique décide des couleurs de la viô. Ne demandez point au fils des Incas enchaîné dans les mines d'où l'on tira For du palais de ses ancêtres et des temples du soleil, ou au bourgeois laborieux et Irréprochable dont la vieillesse mendîe infirme et dédaignée; ne demandez point à d'innombrables malheureux ce que valent et les espérances et les prospérités humaines ; ne demandez point à Heraclite quelle est l'importance de nos projets, ou à Hégésias quelle, est celle de la vie. C'est Voltaire comblé de succès, fêté dans les cours et admiré dans l'Europe ; c'est Voltaire célèbre, adroit, spirituel et généreux ; c'est Sénèque auprès du trône des Césars, et près d'y monter lui-même; c'est Sénèque soutenu par la sagesse, amusé par les honneurs, et riche de trente millions; c'est Sénèque utile aux hommes» et Voltaire se jouant de leurs fantaisies, qui vous diront les jouissances de l'âme et le repos du cœur, la valeur et la durée du mouvement de nos jours.

Mon ami ! je reste encore quelques heures sur la terré. -Nous sommes de pauvres insensés quand nous vivons ; mais nous sommes si nuls quand nous ne vivons pas ! Et pulsion a toujours des affaires à terminer : j'en ai maintenant une grande, je veux mesurer l'eau qui tombera ici pendant dix années. Pour le thermomètre, je l'ai aban-

donné : il faudrait se lever dans la nuit ; et quand la nuit est sombre, il faudrait conserver de la lumière, et la mettre dans un cabinet, parce que j'aime toujours la plus grande obscurité dans ma chambre. (Voilà pourtant un point essentiel où mon goût n'a pas encore changé.) D'ailleurs, pour que je pusse prendre quelque intérêt à observer ici la température, il faudrait que je cessasse d'ignorer ce qui se passe ailleurs. Je voudrais avoir des observations faites au Sénégal sur les sables, et à la cime des montagnes du Labrador. Une autre chose m'intéresse davantage ; je voudrais savoir si l'on pénètre de nouveau dans l'intérieur de l'Afrique. Ces contrées vastes, inconnues, où Ton pourrait, je pense... Je suis séparé du monde. Si l'on en reçoit des notions plus précises, donnez-les-moi. Je ne sais si vous m'entendez.

17 juiUet, IX.

Si je vous disais que le pressentiment de quelque célébrité ne saurait me flatter un peu, pour la première fois vous ne me croiriez pas; vous penseriez qu'au moins je m'abuse, et vous auriez raison. 11 est bien difficile que le besoin de s'estimer soi-même se trouve entièrement détaché de ce plaisir non moins naturel, d'être estimé par de certains hommes, et de savoir qu'ils disent : c'est l'un des nôtres. Mais le goût de la paix, une certaine indolence de l'âme dont les ennuis ont augmenté chez moi l'habitude, pourrait bien me faire oublier cette séduction, comme j'en ai oublié d'autres. J'ai besoin d'être retenu et excité parla crainte du reproche que j'aurais à me faire, si, n'améliorant rien, ne faisant rien que d'user pesamment des choses comme elles sont, j'allais encore négli-

ger le seul moyen d'énergie qui s'accorde avec Tobscurité de ma vie.

Ne faut-il point que Thomme soit quelque chose, et qu'il remplisse dans un sens ou dans un autre un rôle expressif? Autrement il tombera dans l'abattement; et perdra la dignité de son être ; il méconnaîtra ses facultés, ou s'il les sent, ce sera pour le supplice de son âme combattue. 11 ne sera point écouté, suivi, considéré. Ce peu de bien même que la vie la plus nulle doit encore produire ne sera plus en son pouvoir. C'est un précepte très-beau et très-utile, que celui de la simplicité ; mais il a été bien mal entendu. L'esprit qui ne voit pas les diverses faces des choses pervertit les meilleures maximes ; il avilit la sagesse elle-même en lui étant ses moyens, en la plongeant dans la pénurie, en la déshonorant par le désordre qui en résulte.

Assurément un homme de lettres *■ en linge sale, logé dans le grenier, recousant ses bardes et copiant je ne sais quoi pour vivre, sera difficilement un être utile au monde et jouissant de l'autorité nécessaire pour faire quelque bien. A cinquante ans, il s'allie avec la blanchisseuse qui a sa chambre sur le même palier; ou s'il a gagné quelque chose, c'est sa servante qu'il épouse. A-t-il donc voulu ridiculiser la morale, et la livrer aux sarcasmes des hommes légers? Il fait plus de tort à l'opinion que le prêtre qu'on paye pour en appeler journellement à un culte qu'il a trahi, que le moine factieux qui vante la paix et l'abnégation, que ces charlatans de la probité, dont un certain monde est plein, qui répètent à chaque phrase,

* Expression qui ne convient qu'ici. Je n'aime pas qu'on désigne ainsi des savants ou de grands écrivains ; mais des folliculaires, des gens qui font le métier, ou tout au plus ceux qui sont exactement et seulement hommes de lettres. Un vrai magistrat n'est pas un homme de loi. Montesquieu n'était pas un homme de lettres; plusieurs au-* leurs vivants ne le sont pas.

554 ODERlIAIfN.

mœurs! vertus! honnête homme ! et â qui dés lors on ne prêterait pas un louis sans billet.

Tout hotnme qui a l'esprit juste et qui veut être utile, ne fût-ce que dans sa tie privée, tout homm» enfin qui est digne de quelque considération, la cherche. Il se conduit de manière & l'obtenir jusque dand les choses où Topinion des hommes est vaine par elle-même, pourvu que ce soin n'exige Aë lui rien de contraire à se$ devoirs ou aux résultats essentiels de son caractère. S'il est une règle sans exception, je pense que ce doit être celle-ci ; j'afflr* merais volontiers que c'est toujours par quelque vice du cœur ou du jugement que l'on dédaigne et que l'on affecte de dédaigner Testime publique, partout Où là jus^ tice n'en commande pas le sacrifice.

On peut être Considéré dans la vie la plus obscure, si on s'environne de quelque aisance, si on a de Tordre chez soi et une sorte de dignité dans l'habitude de sa vie. On peut Têtre dans la pauvreté même, quand on a ufl nom, quand on a fait des choses connues, quand on ^ une manière plus grande que son sort, quand on sait faire distinguer de ce qui serait misère dans le vulgaire, jusqu'au dénûment d'une extrême médiocrité. L'homme qui a un caractère élevé n'est point confondu parmi la foule; et si, pour l'éviter, il fallait descendre â des soins minutieux, je crois qu'il se résoudrait à le faire. Je crois qu'il n'y aurait pas en cela de vanité : le sentiment des convenances naturelles porte chaque homme à se mettre à sa place, à tendre à ce que les autres l'y mettent. Si c'était un vain désir de primer, l'homme supérieur craindrait l'obscurité du désert et ses privations, comme il craint la bassesse et la misère du cinquième étage ; mais il craint de s'avilir, et ne craint point de n'être pas élevé : il ne répugne pas à son être de n'avoir pas un grand rôle^ mais d'en avoir un qui soit contraire à sa nature.

LEtTRÊ LIXIX. 355

Si une sorte d'autorité est nécessaire dans tous les actes do la i?ie, elle est indispensable à l'écrivain. La considération publique est un de ses plus puissants moyens : safis elle il ne fait qu*ttn état, et cet état devient bas, parce qu'il remplace une grande fonction.

Il est absurde et révoltant qu'un auteur ose parler à l'boinme de ses devoirs, sans être lui-même homme de bien ^ Hais si le moraliste pervers n'obtient que du tné-

* Il est absurde et révoltant qu'il se charge de chercher les principes, et d'examiner la vérité des vertus, s'il prend pour règle de sa propre conduite les faciles maximes de la société, la fausse mofale convenue. Aucun homme ne doit se mêler de dire aux hommes leurs devoirs et la raison morale de leurs actions, s'il n'est rempli du sentiment dé l'ordre, s'il ne veut avant tout, noil pas précisément la prospérité, mais la félicité publique : si l'unique fin de sa pensée ù'est pas d'ajouter à ce bonheur obscur, à ce bien-être du cœur, source de tout bien, que la déviation des êtres altère sans cesse, et que l'intelligence doit ramener et maintenir sans cesse. Quiconque a d'autres passions, et ne soumet pas à cette idée toute affection humaine; quiconque peut chercher sérieusement les honneurs, les biens, l^amour même ou la gloire, n'est pas né pour la magistrature auguste d'instituteur des hommes.

Celui qui prêche une religion sans la suivre intérieurement, sans y vénérer la loi suprême de son cœur, est un méprisable charlatan. Ne vous irritez pas contre lui, n'allez pas haïr sa personne; mais que sa duplicité vous indigne; et, s'il le faut, pour qu'il ne puisse plus corrompre le cœur humain, plongez-le dans l'opprobre.

Celui qui, sans soumettre personnellement ses goûts, ses désirs, toutes ses vues à l'ordre et à l'équité morale, ose parler de morale à l'honmie, à l'homme qui a comme lui l'égoïsme naturel de l'individu et la faiblesse d'un mortel, celui-là est un charlatan plus détestable : il avilit les choses élevées; il perd tout ce qui nous restait. S'il a la fureur d'écrire, qu'il fasse des contes, qu'il travaille des petits vers; s'il a le talent d'écrire, qu'il traduise, qu'il soit homme de lettres^ qu'il explique les arts, qu'il soit utile à sa manière; qu'il travaille pour de l'argent, pour la réputation ; que, plus désintéressé, il travaille pour l'honneur d'un corps, t)our l'avancement des sciences, pour la renommée de son pays; mais qu'il laisse à l'homme de bien ce qu'on appelait la fonction des sages, et au prédicateur le métier des mœurs.

L'imprimerie a opéré dans le monde social un grand changement.

pris, le moraliste inconnu reste tellement inutile, que, quand il n'en devient pas lui-même ridicule, ses écrits du moins le deviennent. Tout ce qui devrait être saint parmi les hommes perdit sa force lorsque les livres de philosophie, de reUgion, de morale furent étalés au milieu de la boue des quais, lorsque des pages solennelles furent livrées aux plus vils usages du trafic.

L'opinion, la célébrité, fussent-elles vaines en ellesmêmes, ne doivent être ni méprisées, ni même négligées, puisqu'elles sont un des grands moyens qui puissent conduire aux fins les plus louables comme les plus impor-

II était impossible que cette influence ne fît aucun mal; mais elle ne pouvait en faire beaucoup moins. Les inconvénients qui devaient en résulter ont été sentis, mais les moyens employés pour les arrêter n'en ont pas produit de moins graves. Il semble pourtant que, dans l'état actuel des choses en Europe, on pourrait concilier et la liberté d'écrire et les moyens de séparer de l'utilité des livres les excès qui tendent à compenser cette utilité reconnue. Le mal résulte principalement des démences de l'esprit de parti, et du nombre étonnant des livres qui ne contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste ou mauvais. Il s'en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux particuliers, soit au public même. L'auteur est mort quand l'opinion se forme ou se rectifie ; et le public prend un esprit funeste d'indifférence pour le vrai et l'honnête, au milieu de cette incertitude dont il sort presque toujours sur les choses passées, mais où il rentre toujours sur les choses présentes. Dans ma supposition, il serait permis d'écrire tout ce qui est permis maintenant : l'opinion même serait aussi libre. Mais ceux qui ne veulent pas l'attendre pendant un demi-siècle, ceux qui ne peuvent pas s'en rapporter à eux-mêmes, ou qui n'aiment pas à lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi commode qu'utile un garant indirect, une voie tracée, que rien absolument ne les obligerait de suivre. Cette ^stitution exigerait la plus intègre impartiahté; mais rien n'empêcherait d'écrire contre ce qu'eUe aurait approuvé : ainsi son intérêt le plus direct serait de mériter la considération publique, qu'elle n'aurait Siucun moyen d'asservir. On objecte tou^jours que les hommes justes sont trop rares : j'ignore s'ils le sont autant qu'on affecte de le dire ; mais ce qui n'est pas vrai du moins, c'est qu'il n'y en ait point.

tantes. C'est également un excès de ne rien faire pour elles ou de n'agir que pour elles. Les grandes choses que l'on exécute sont belles de leur seule grandeur, et sans qu'il soit besoin de songer à les produire, à les faire valoir; il n'en saurait être de même de celles que l'on pense. La fermeté de celui qui périt au fond des eaux est un exemple perdu; la pensée la plus juste, la conception la plus sage le sont également, si on ne les communique pas; lenr utilité dépend de leur expression, c'est leur célébrité qui les rend fécondes.

Il faudrait peut-être que des écrits philosophiques fussent toujours précédés par un bon livre d'un genre agréable, qui fût bien répandu, bien lu, bien goûté ^ Celui qui a un nom parle avec plus de confiance ; il fait plus et il fait mieux, parce qu'il espère ne pas faire en vain. Malheureusement on n'a pas toujours le courage ou les moyens de prendre des précautions semblables ; les écrits, comme tant d'autres choses, sont soumis à l'occasion même inaperçue ; ils sont déterminés par une impulsion souvent étrangère à nos plans et à nos projets.

Faire un livre seulement pour avoir un nom, c'est une tâche : elle a quelque chose de rebutant et de servile, et quoique je convienne des raisons qui semblent me l'imposer, je n'ose l'entreprendre, et je l'abandonnerais.

Je ne veux cependant pas commencer par l'ouvrage que je projette. Il est trop important et trop difficile pour que je l'achève jamais; c'est beaucoup si je le vois approcher un jour de l'idée que j'ai conçue. Cette perspective trop éloignée ne me soutiendrait pas. Je crois qu'il est bon que je me fasse auteur, a&i d'avoir le courage de continuer à l'être. Ce sera un parti pris et déclaré; en sorte que je le suivrai comme pour remplir ma destination.

^ Ainsi VEsprU des lais le fut par les Lettres persanes.

! 358 OBERMAHH

2 août, IX.

Je pense comme vous qu'il faudrait un roman, un véritable roman tel qu'il en est quelques-uns; mais c'est un grand ouvrage qui m'arrêterait longtemps. A plusieurs égards j'y serais assez peu propre, et il faudrait que le plan m'en vînt comme par inspiration.

Je crois que j'écrirai un voyage. Je veux que ceux qui le liront parcourent avec moi tout le monde soumis à l'homme. Quand nous aurons regardé ensemble^ quand nous aurons pris l'habitude d'une manière commune à eux et à moi, nous rentrerons, et nous raisonnerons. Ainsi deux amis d'un certain âgt sortent ensemble dans la campagne, examinent^ rêvent, ne se parlent pas, et s'indiquent seulement les objets avec leur canne; mais le soir, auprès de la cheminée, ils jasent sur ce qu'ils ont vu dans leur promenade.

La scène de la vie a de grandes beautés. Il faut se considérer comme étant là seulement pour voir* Il faut s'y intéresser sans illusion, sans passion, mais sans indifférence. Comme on s'intéresse aux vicissitudes^ mil passions, aux dangers d'un récit imaginaire : celui-là est écrit avec bien de l'éloquence,

Le cours du monde est un drame assez suivi pour ^tre attachant, assez varié pour exciter rintërèt^ asse^ fixe, assez réglé pour plaire à la raison ^ pour amuser par des systèmes, assez incertain pour éveiller les désirs, pour alimenter les passions. Si nous étions impassibles dans la vie, l'idée de la mort serait intolérable ; mais les douleurs nous aliènent, les dégotits nous rebutent, l'impuissance et les sollicitudes font oublier de voir; et l'on s'en va froidement, comme on quitte les loges quand un voisin

exigeant, quand la sueur du front, quand l'air vicié par la foule ont remplacé le désir par la gêne, et la curiosité par l'impatience.

Quelle manière adopterai-je? Aucune. J'écrirai comme on parle, sans y songer; s'il faut faire autrement, je n'écrirai point. 11 y a cette différence, néanmoins, que la parole ne peut être corrigée, au lieu que l'on peut ôter des choses écrites ce qui choque à la lecture.

Dans les temp^ moins avancés, les poètes et les sophistes lisaient leurs livres aux assemblées des peuples. Il faut que les choses soient lues selon la manière dont elles ont été faites, et qu'elles soient faites selon qu'elles doivent ôtrer lues. L'art de lire est comme c^lui d'écrire. Les grâces et la vérité de Texpression dans la lecture sont infinies comma las modifications de la pensée ; |e conçois à peine qu'un bomma qui lit mal puisse avoir une plume heureuse, un esprit juste et v^ste. Sentir avec génie, et être incapable d'exprimer, parait aussi incom* patîble que d'exprimer avec force ee qu'on ne sent pas*

Quelque parti que Ton prenne sur la question, si tout a été ou n'a pas été dit en morale, on ne saurait conclure qu'il n*y ait plus rien à faire pour cette science, la seule de l'homme. 11 ne suffit pas qu'une chose soit dite, il faut qu'elle soit publiée, prouvée, persuadée à tous, universellement reconnue. 11 n'y a rien de fait tant que la loi expresse n'est pas soumise aux lois de la morale S tant que l'opinion ne voit pas les choses sous leurs véritables rapports.

* On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des lettres publiées par un nommé Malthew :

c C'est une suite nécessaire et du degré de dépravation oi!^ en est c arrivée l'espèce humaine, et d^ l'état actuel de la société en géné- < rai, qu'il y ait beaucoup d'institutions également incompatibles « avec le christianisme et la morale. »

iyoyage à la rw. de Sierrà-Leone.)

Il faudra s'élever contre le désordre, tant que le désordre subsistera. Ne voyons-nous pas tous les jours de ces choses qui sont plutôt la faute de l'esprit que la suite des passions, où il y a plus d'erreur que de perversité, et qui sont moins le crime d'un particulier, qu'un effet presque inévitable de l'insouciance ou de l'ineptie publique?

N'est-il plus besoin de dire aux riches dont la fortune est indépendante : Par quelle fatalité vivez-vous plus pauvres, plus inquiets que ceux qui travaillent à la journée dans vos terres?

De dire aux enfants qui n'ont pas ouvert les yeux sur la bassesse de leur infidélité : Vous êtes de véritables voleurs, et des voleurs que la loi devrait piinir plus sévèrement, que celui qui vole un étranger. Au vol manifeste, vous ajoutez la plus odieuse perfidie. Le domestique qui prend est puni avec plus de rigueur qu'un étranger, parce qu'il abuse de la confiance, et parce qu'il est nécessaire que Ton jouisse de la sécurité, du moins chez soi. Ces raisons, justes pour un homme à gages, ne sontelles pas bien plus fortes pour le fils de la maison ? Qui peut tromper plus impunément? Qui manque à des devoirs plus sacrés? A qui est-il plus triste de ne pouvoir donner sa confiance? Si l'on objecte des considérations qui peuvent arrêter la loi, c'est prouver davantage la ' nécessité d'éclairer l'opinion, de ne pas l'abandonner comme on Ta trop fait, d'en fixer les variations, et surtout de la faire assez respecter pour qu'elle puisse ce que n'osent pas nos lois irrésolues.

N'est-il plus besoin de dire â ces femmes pleines de sensibilité, d'intentions pures, de jeunesse et de candeur : Pourquoi livrer au premier fourbe tant d'avantages inestimables? Ne voyez-vous pas dans ses lettres mêmes, au milieu du jargon romanesque de ses gauches sentiments, des expressions dont une seule suffirait pour déceler la

mince estime qu'il a pour vous, et la bassesse dans laquelle il se sent lui-môme? 11 vous amuse, il vous entraîne, il vous joue ; il vous prépare la honte et l'abandon. Vous le sentiriez, vous le sauriez ; mais, par faiblesse, par indolence peut-être, vous hasardez l'honneur de vos jours. Peut-être c'est pour Tamusement d une nuit que vous corrompez votre vie entière. La loi ne l'atteindra pas ; il aura Tinfâme liberté de rire de vous. Gomment avez-vous pris ce misérable pour un homme? Ne valait-il pas mieux attendre et attendre encore? Quelle distance d'un homme à un homme! Femmes aimables, ne sentirez-vous pas ce que vous valez? — Le besoin d'aimer !

— Il ne vous excuse pas. Le premier des besoins est celui de ne pas s'avilir, et les besoins du cœur doivent euxmêmes vous rendre indifférent quiconque n'a de l'homme autre chose que de n'être pas femme. — Ceux de Fâge !

— Si nos institutions morales sont dans l'enfance, si nous avons tout confondu, si notre raison va à tâtons, votre imprudence, moins impardonnable alors, n'est pas pour cela Justifiée.

Le nom de femme est grand pour nous, quand notre âme est pure. Apparemment le nom d'homme peut aussi imposer un peu à des cœurs jeunes ; mais, de quelque douceur que ces illusions s'environnent, ne vous y laissez pas trop surprendre. Si l'homme est Fami naturel de la femme, les femmes n'ont souvent pas de plus funeste ennemi. Tous les hommes ont les sens de leur «exe; mais attendez celui qui en a l'âme. Que peut avoir de commun avec vous cet être qui n'a que des sens * ?

* J'ai supprimé quelques pages où il s'agissait de drconstances particulières, et d'une personne dont je ne vois pas qu'il soit parlé dans aucun autre endroit de ces lettres. J'y ai, en quelque sorte, substitué ce qui suit : c'est un morceau tiré d'ailleurs, qui dit à peu près les mêmes choses d'une manière générale, et que son analogie avec ce que j'ai retranché m'a engagé à placer ici.

302 OBERVAI^Ii.

« N*est-iL pas arrivé plusieurs fois que le sentiment du bonheur nous ait entraînés dans un abîme de maux, que nos désirs les plus naturels aient altéré notre nature, et que nous nous soyons avidement enivrés d'amertumes? On a toute la candeur de la jeunesse, tous les désirs de rinexpérience, les besoins d'une vie nouvelle, Tespérance d'un cœur droit. On a toutes les facultés de l'amour ; il faut aimer. On a tous les moyens du plaisir ; il faut ètr^ aimée. On entre dans |a vie ; qu'y faire sans amour ? On a beauté, fraichâur, grâce, légèreté, noblesse, eiipression heureuse. Pourquoi l'harmonie de ces mouvemenjt^, ceUe décence foluj^euse, cette t(Mix foife pour tout dire, ce sourire fait pour tout «ntraînar, ce regard fait ^mv chaa^ ger le cœur de l'homme? pourquoi cette délicatesse du cœur et cette sensibilité profonde? L'âge, le désir, ie^ convenances, i'âme, les sens, tout ie veut ; c'e^ uno uér eessité. Tout exprime et demande Famour : cetta peau si douce et d'un blanc si heurfiusen^ent nuancé ; cette n^ain formée pour les plus tendres caresses ; cet isil d<mt les ressources $ont incoiinues s'il ne dit pas : Je ooQseos à être aimée ; ce sein qui, sans amour, est immobile, pauet, . inutile, et qui se flétrirait un jour sans avoir élé divinisé; ces formes, ces contours qui changeraient saa^ avoir Mé connus, admirés, possédés ; ces sentiment si te^dr/es, si voluptueux et si grands, Tambition du cœur, Thâroisme de la passion ! Cette loi délicieuse, que. la loi du miimdea dictée, il faut la suivre. Ce rôle enivrant, que l'im Baitsi bien, que tout rappelle, qu^ le jour inspii^, et que la nuit coromaiide, quelle femme jeune, sensible^ aimaçte, imaginera de ne le point remplir?

« Aussinerimagine-t-onpas. Les cœwrs justes, nobles, purs, sont les premiers perdus. Wus susceptibles d'élévation, ils doivent êtjre séduits pçir /ç/eUe que l'amour donne.

Ils se nourrissent d'erreurs en croyant se nourrir d'es^time ; ils se trouvent aimer un homme, parce qu'ils ont aimé la vertu ; ils sont trompés par des tnisérables, parce que, ne pouvant vraiment aimer qu un homme de bien, ils croient sentir que celui qui se présente pour réaliser leur chimère est nécessairement tel.

« I/énergie de Tdme, Festime, la tonMntë^ le be&oîti d'en montrer, celui d'en avoir ; des sacrifices â récompenser^ une fidélité â couronner j Un BÈpùit â entretenir, une progression â suivre ; l'agitation^ l'intolérable irt(jiiié* tude du cœur et des sens ; le désir si louable de commencer à payer tant d'amour, le désir non moins jttste de resserrer, de consacrer, de perpétuer, d*étetniser des liens si chers; d'autres désirs etlcore, certaine crôittte,certaine curiosité, des hasards qtii l'inditjuent, le destiri qui le veut, tout livré une femme aimalite dans les braë du lovelace. Elle aime, il s'amuse ; elle se donne, il s'amuse; elle jouit, il s'amuse; elle rêvé la durée, le bonheur, lé loîig charme d'iln amour mutuel } elle est dans les songes célestes j elle voit cet œil que le plaisir embrase, elle Voudrait dontier une félicité plus grande* mais le mOiistre s'amuse : les bras dtf plaisir la plongent dans l*abîme, elle dévore une volupté terrible.

« Le lendemain elle est surprise, itt^iéte, rêveuse ; de sonibrespressëntimeilts Commencent des peines affreuses et tirie vie d*ëttiertumeS. Estime des homlnes, teïldresse paternelle, doUCe tonsdeilce, fierté d'une âme pure^ fortune, honneur, espérance, amour, tout a passé. Il ne s'agit plus d'aimer et de vfvTe ; il faUt dévdrer seë Iftrtties et traîner deS jours précaires, flétris, misérables. Il ne s'agit plus de s'avatiCer dans les illusions, dans l'amour et dans la vie ,♦ 11 faut repousser les songea, chercher l'oubli, attendre la mort. Femmes sincères et ôimatttes, belles de tôuteê leë grâces extérieures et des charmes de

364 OBERMANH.

rame, si faites pour être puremoit, tendrement, ment aimées!... n'aimez pas. >

Saoût,]!.

Yocis conYenez que la morale doit seule occuper sérieusement récrivain qui veut se proposer un obj^ otite et grand; mais vous trouvez que de certaines opinions sur la nature des êtres pour lesquelles, dites-vous, j'ai paru pencher jusqu'ici ne s'accordent pas avec la recherche des lois morales et de la base des devoirs.

Je n'aimerais pas à me contredire, et je tâcherai de l'éviter ; mais je ne puis reprocher à ma faiblesse les variations de l'incertitude. J'ai beau examiner, et mettre à cet examen de l'impartialité et môme quelque sévérité, je ne puis trouver là de véritables contradictions.

n pourrait y en avoir entre diverses choses que j'ai dites, si on voulait les regarder comme des affirmations positives, comme les diverses parties d'un même système, d'un même corps de principes donnés pour certains, liés entre eux et déduits les uns des autres. Mais les pensées isolées, les doutes sur des choses impénétrables, peuvent varier sans être contradictoires. J'avoue même qu'il y a telle conjecture sur la marche de la nature que je trouve quelquefois très-probable, et d'autres fois beaucoup moins, selon la manière dont mon imagination s'arrête â la considérer.

Il m'arrive de dire : Tout est nécessaire; si le monde est inexplicable dans ce principe, dans les autres il semble impossible. Et après avoir vu ainsi, il m'arrivera le lendemain de me dire au contraire : Tant de choses sont conduites selon l'intelligence, qu'il parait évident que beaucoup d'autres choses sont conduites par elle. Peut-

être elle choisit dans les possibles qui résultent de l'essence nécessaire des choses, et la nature de ces possibles contenus dans une sphère limitée est telle, que le monde ne pouvant exister que selon de certains modes,, chaque chose néanmoins est susceptible de plusieurs modifications différentes. L'intelligence n'estpas souveraine de la matière, mais elle remploie : elle ne peut ni la faire, ni la détruire, ni la dénaturer ou en changer les lois ; mais elle peut Tagîter, la travailler, la composer. Ce n*est pas une toute-puissance ; c'est une industrie immense, mais pourtant bornée par les lois nécessaires de l'essence des êtres ; c'est une alchimie sublime que l'homme appelle surnaturelle, parce qu'il ne peut la concevoir.

Vous me dites que voilà deux systèmes opposés, et qu'on ne saurait admettre en même temps. J'en conviens ; mais il n'y a point là de contradiction, je ne vous les donne que pour des hypothèses : non-seulement je ne les admets pas tous deux, mais je n'admets positivement ni Tun ni l'autre, et je ne prétends pas connaître ce que l'homme ne connaît point.

Tout système général sur la nature des êtres et les lois du monde n'est jamais qu'une idée hasardée. Il se peut que quelques hommes aient cru à leurs songes ou aient voulu que les autres y crussent; mais c'est un charlatanisme ridicule ou un prodige d'entêtement. Pour moi, je ne sais que douter, et si je dis positivement : Tout est nécessaire, ou bien : Il est une force secrète qui se propose un but que quelquefois nous pouvons pressentir, je n'emploie ces expressions affirmatives que pour éviter de répéter sans cesse : Il me semble, je suppose, j'imagine. Cette manière de parler ne saurait annoncer qne je m'en prétende certain, et je ne dois pas craindre que l'on s'y trompe; quel homme, s'il n'est en démence, s'avisera d'affirmer ce qu'il est impossible que Ton sache ?

S66 OBfeRllAnil.

Il en est imx aufrëmebt lorsque, ëbandOtitiant ces recherches obscdres, notis noua attachons à Id seule science humaine, à la morale. UoAl de l'homine, qui ne peut rien discerner dans l'essence des êtres, peut totit tôll* dans les relations de l'homme. Là nous trOuTdns une luiniëre disposée pour nos organes ; là nous potltons dêCcKJVrir, raisonner, affinnei"; C'est là qné nous sommes responsables de nos idées^ de leur enohi^emetit, de leur accord, de leui* Téritè; c'est lô qu'il faut chercher deS principes certains, et que les (x)nséquehce8 coutradictoil^es seraient ineicusables.

On peut faire Une seule objectioU contre l'étude de la morale ; c'est une difficulté très-forte, il est vrai, mais qUi pourtant ne doit pas nous arrêter. Si tout est nécessaire, que produiront nos recherches, nos préceptes, nos vertus? Mais la néceâsitë de toutes choses n*est pas pt*ouvée ; le sentiment contraire conduit l'homme, et c'est assez pour que dahs toUS les actes de la irie il se togarde Comme livré à lui-mêrtiè. Le stoïcien croyait k là vertu malgré le destin, et ces Orientaux qui conservent le dogrtie de la fatalité agissent, craigtieflt, désirettt comirte les autres hommes. Si même je regardais comme probable là loi universelle de la nécessité, Je pourrais entore chercher les principes des meilleures institutions humaines. En traversant un lac dans un jour d'orage, je me dirai : Si les événements sont invinciblement déterminés, il m'importe peu que les bateliers soient ivres ou non. Cependant, comme il en peut être autrement, je leur recommanderai de ne boire qu'après leur arrivée. Si tout est nécessaire, il lest que j*ai ce soin, il Test encore que je l'appelle faussement de la prudence.

Je n'entends rien aux subtilités par lesquelles on prétend accorder le libre arbitre avec la prescience, le choix de l'homme avec l'absolue puissance de Dieu; l'horreur

LETtftR LXIÎI. 361

infinie que l^âUtetif dé tatttë jUgticë à HéCélëâifëttiônt pont le péché, ainsi que les moyens inconcevables qu'il a ettipîoyés pour le prévenli» ou ie tépârër^ avec retnj)ii*e ébntinuel de ririjUfeticé, et ndl^e pouVoi* de fàîi^e des cMmes tant que bon nous semble. Je trouve qdelclùe* difficîtiltéë à concilier et labontèitiflïlie c(til ôrêâ volontaif ettiettt rhoifttne, et la science iridubitàble de te qui en l'êsùltèralt, âveC l'éternité de sti^filifcefe affreWx poiif leâ qttarailté-heuf cinquantièmeâ des hdmmeS tatlt ailnés. Je potlrraisi comttlé un autre parler Idnguetilfent, adrditernefit oti salvanltoent sur ces questions Impénêti^ableâ ; tndis, si jâttiaii^ j'écris, je m'attacherai plutôt à ce qui concerne l'homme réufti en sodêlédans sa vie temporelle, parce qti*il tne semble qu'en observant Seulement les conséquences pour lesquelles on à des données (^eftàiilës, je pôuitai pehsef des choses vjhaîes et eil dit'e d'utiles:

Je J)at»viehdrai jusqu'à uii certaîri point k connaîtfé rhotnîïie, mais je ne puis deviner la ttature. Je n'entends pas bien Ami principes opposés, ëdétemelleinent faisant et défaisant. Je n'entends pas bien l'univers folmé si tard, là où il n'y avait rien , subsistatit pour Un temps seulement, et coupant aitisl en trois parties l'indivisible èterriitô. Je n'aime point à parler sérieusement de ce que j'ignore ; animalis homo non percipit ea quB sîmt ^tritûs Dd,

Je n'entendrai jamais comment Thomme, qui reconnaît en lui de l'intelligence, peut pi^ètendre que le monde ne contient pas d'intelligence. Malheureusement, je ne vois pas mieux comment une faculté se trouve être une substance. On me dit : La pensée n'est pas un corps, un être physiquement divisible, ainsi la mort ne la détruira pas , elle a commencé pourtant, mais vous voyez qu'elle ne saurait finir, et que, puisqu'elle n'est pas un corps, elle est nécessairement un esprit. Je l'avoue, J'ai le malheur

de ne pas trouver que cet argument victorieux ait le sens commun.

Celui-ci est plus sérieux. Puisqu'il existe des religions anciennement établies, puisqu'elles font partie des institutions humaines, puisqu'elles paraissent naturelles à notre faiblesse, et qu'elles sont le frein ou la consolation de plusieurs, il est bon de suivre et de soutenir la religion du pays où Ton vit ; si l'on se permet de n'y point croire, il faut du moins n'en rien dire, quand on écrit pour les hommes, il ne faut pas les dissuader d'une croyance qu'ils aiment. C'est votre avis ; mais voici pourquoi je ne saurais le suivre.

Je n'irai pas maintenant affaiblir une croyance religieuse dans les vallées des Cévennes ou de l'Apennin, ni même auprès de moi dans la Haurienne ou le Schweitzerland; mais, en parlant de morale, comment ne rien dire des religions? Ce serait une affectation déplacée: elle ne tromperait personne ; elle ne ferait qu'embarrasser ce que j'aurais à dire, et en ôter l'ensemble qui peut seul le rendre utile. On prétend qu'il faut respecter des opinions sur lesquelles reposent l'espérance de beaucoup d'hommes et toute la morale de plusieurs. Je crois cette réserve convenable et sage chez celui qui ne traite qu'accidentellement des questions morales, ou qui écrit dans des vues différentes de celles qui seront nécessairement les miennes. Mais, si en écrivant sur les institutions humaines je parvenais à ne point parler des systèmes religieux, on n'y verrait autre chose que des ménagements pour quelque parti puissant. Ce serait une faiblesse condamnable : en osant me charger d'une telle fonction, je dois surtout m'en imposer les devoirs. Je ne puis répondre de mes moyens, et ils seront plus ou moins insuffisants ; mais les intentions dépendent de moi : si elles ne sont pas invariablement pures et fermes, je suis indigne d'un aussi beau ministère.

Je n'aurai pas un ennemi personnel dans la littérature, comme je n'en aurai jamais dans ma vie privée ; mais, quand il s'agit de dire aux hommes ce que je regarde comme vrai, je ne dois pas craindre de mécontenter une secte ou un parti. Je n'en veux à aucun, mais je n'ai de lois à recevoir d'aucun. J'attaquerai les choses et non les hommes ; si les hommes s'en fâchent, si je deviens un objet d*horreur pour la charité de quelques-uns, je n^en sBrai point surpris, mais je ne veux pas même le prévoir. Si l'on peut se dispenser de parler des rehgions dans bien des écrits, je n'ai pas cette liberté, que je regrette à plusieurs égards : tout homme impartial avouera que ce silence est impossible dans un ouvrage tel que doit être celui que je projette, le seul auquel je puisse mettre de l'importance.

En écrivant sur les affections de l'homme et sur le système général de l'éthique, je parlerai donc des religions; et certes, en en parlant, je ne puis en dire d'autres choses que celles que j'en pense. C'est parce que je ne saurais éviter d'en parler alors que je ne m'attache point à écarter de nos lettres ce qui par hasard s'y présente sur ce sujet : autrement, malgré une certaine contrainte qui en résulterait, j'aimerais mieux taire ce que je sens devoir vous déplaire, ou plutôt vous affliger.

Je vous le demande à vous-même, si dans quelques chapitres il m'arrive d'examiner les religions comme des institutions accidentelles*, et de parler de celle qu'on dit être venue de Jérusalem, comme on trouverait bon que j'en parlasse si j'étais né à Jérusalem ; je vous le demande, quel inconvénient véritable en résultera-t-il dans les lieux où s'agite l'esprit européen, où les idées sont nettes et les

• Il est certain que l'éloignemcnt d'Obermann pour des doctriries qui toutes lui paraissent accidentelles ne s'étend pas jusqu'aux idées religieuses fondamentales.

370 OBBRHANIf.

conceptions désetichantées, où l'on vit dans Fonbli des prestiges, dans l'étude salis toile des sdenees positives et démontrées?

Je voudrais ne rien ôter de la tète de ceux qui l'ont déjà assez vide pour dire : S'il n'y avait pas d'enfer , ce ne serait pas la peine d'étré honnête hotnnie< Peut-être arrivera4-il cependant que je sois lu par un de ces hommes-là^ Je ne me flatte pas qu'il ne puisse résulter aucun mal quelconque de ce que je ferai dans Tintentioti de produire un bien ; mais peut-être aussi diminuerai-je k iiombîe de ces bonnes âmes qui ne croient au devoir qu'en croyant à l'enfer. Peut-être partiendrai-je à ce que le devoir reste ^ quand les reliques et les dénions cornus auront achevé de passer de mode.

On ne peut pas éviter que la foule elle-même en vienne plus ou moins vite, et certainement dans peu de temps, à mépriser l'une des deux idées qti'oti Ta très-impru-> demment habituée à ne recevoir qu'ensemble : il faut donc lui prouver qu'elles peuvent très-bien être séparées sans qtie Toubli de l'une entraîne la subversion de l'autre.

Je crois que ce moment s'approche beaucoup : Ton reconnaîtra plus universellement la nécessité de ne plus fonder sur ce qui s'écroule cet asile moral , hors duquel on vivrait dans un état de guerre secrète ^ et au milieu d'une perfidie plus odieuse que les vengeances et les longues haines des hordes sauvages.

Je ne sais si je sortirai de mes montagnes neigeuses» si j'irai voir cette jolie campagne dont vôHS "me faites^ une description si intéressante , où l'hiver est si facile et le printemps si doux, où les eaux vertes brisent leurs vagues nées en Amérique. Celles que je vois he iriennent

pas de si loin : dans les fentes de mes rochers , où je cherche la nuit comme le triste çhat-huant, retendue conviendrait mal à mon œil et à ma pensée. Le regret de ne pas être avec vous s'accroît tous les jours. Je ne me le reproche pas, j'en suis plutôt surpris; je cherche pourquoi, je ne trouve rien, mais je vous dis que je n'ai pu faire autrement. J'irai un jour; cela est résolu. Je veux vous Yoîr chez vous : je veux rapporter de là le secret d'être heureux, quand rien ne manque que nous* mêmes.

Je verrai en même temps le pont du Gard et le qanal de Languedoc. Je verrai la Grande-Chartreuse, en allant, et i\Qn en rentrant ici; ^t yous sava? pourquoi. J'aima mop asile; je Faimerai tops les jours davantage ,* i^ais je ne me, s§ns plu^ assez fort pour vivre seul Nous allons parler d'autre chose.

Tgut sera ftch0vé dans très-peu de jours. En voici déjà quatre que je couche daup ffion appart^n^pnt,

Quand je laisse mes fenêtres ouvertes pendant la nuit, j'entends distinctement Teau de la fontaine tomber dans le bassin ; lorsqu'un peu de vent l'agite, elle se hrise sur les barres de fer destinées à soutenir les vases que l'on veut remplir. Il n'est guère d'accidents naturels aussi romantiques que le bruit d'un peu d'eau tombant sur l'eau tranquille, quand tout est nocturne, et qu'on distingue seulement dans le fond de la vallée un torrent qui roule sourden^ent derrière les arbres épais, au milieu du silence,

La fontaine pst sous un grand toit , comme je pense vous l'avoir dit ' le bruit de sa chute est moins agreste que si elle était en plein air; mais il est plus extraordinaire et plus heureux. Abrité sans être enfermé, reposant dans un bon lit au miUeu du désert, possédant chez soi Us biens sauvages , on réunit les commodités de la

mollesse et la force de la nature. 11 semble que noire industrie ait disposé des choses primitives sans changer leurs lois, et qu'un empire si facile ne coimaisse point de bornes. Voilà toutThomme.

Ce grand toit, ce couvert dont vous voyez que je suis très-content, a sept toises de large, et plus de vingt en longueur sur la même ligne que les autres bâtiaients. C'est en effet la chose la plus commode : il joint la grange à la maison; il ne touche point à celle-ci, il ne communique avec elle que par une galerie d'une construction légère, et qu'on pourrait couper facilement en cas d'incendie. Voiture , char à bancs , chars de travail , outils, bois à brûler, atelier de menuiserie, fontaine, tout s*y trouve sans confusion, et Ton peut y travailler, y laver, y faire toutes les choses nécessaires sans être gêné par le soleil, la neige ou la boue.

Puisque je n'espère plus vous voir ici que dans un temps reculé, je vous dirai toute ma manière d'être. Je vous décrirai toute mon habitation, et peut-être il y aura des instants où je me figurerai que vous la partagez, que nous examinons, que nous délibérons , que nous réformons.

24 septembre, CL

J'attendais avec quelque impatience que vous eussiez fini vos courses; j'ai des choses nouvelles à vous dire.

M. de Fonsalbe est ici. Il y est depuis cinq semainesr^ il y restera : sa femme y a été. Quoiqu'il ait passé des années sur les mers, c'est un homme égal et tranquille. 11 ne joue pas, ne chasse pas, ne fume pas; il ne boit point; il n'a jamais dansé, il ne chante jamais ; il n'est point triste; mais je crois qu'il Ta été beaucoup. Son front réunit les traits heureux du calme de l'âme, et les

traits profonds du malheur. Son œil, qui n'exprime ordinairement qu'une sorte de repos et de découragement, est fait pour tout exprimer; sa tête a quelque chose d'extraordinaire, et, au milieu de son calme habituel, si une idée grande , si un sentiment énergique vient réveiller, îl prend, sans y penser, Tattitude muette du comman-. dément. J'ai vu admirer un acteur qui disait fort bien le Je le veux y je V ordonne ^ de Néron; mais Fonsalbe le dirait mieux.

Je vous parle sans partialité. Il ir'est pas aussi égal intérieurement qu'au dehors; mais, s'il a le malheur ou le défaut de ne pouvoir être heureux, il a trop de sens pour être mécontent. C'est lui qui achèvera de guérir mon impatience : il à pris son parti, et de plus il m'a prouvé, sans réplique, que je devais prendre le mien, n prétend que lorsque avec la santé on a une vie indépendante, et que Ton n'a que cela, il faut être un sot pour être heureux, et un fou pour être malheureux. D'après quoi vous sentez que je ne pouvais dire autre chose, sinon que je n'étais ni heureux ni malheureux : je l'ai dit , et maintenant il faut que je m'arrange de manière à avoir dit vrai.

Je commence pourtant à trouver quelque chose de plus que la vie indépendante et la santé. Fonsalbe sera un ami , et un ami dans ma solitude. Je ne dis pas un ami tel que nous l'entendions autrefois. Nous ne sommes plus dans un âge d'héroïsme. 11 s'agit de passer doucement ses jours : les grandes choses ne me regardent pas. Je m'attache à trouver bon, vous dis-je, ce que ma destinée me donne ^, le beau moyen pour cela que de rêver l'amitié à la manière des anciens ! Laissons les amis selon l'antiquité, et les amis selon les villes. Imaginez un terme moyen. Que cela? direz vous. Et moi je vous dis que c'est beaucoup.

374 OBEnHANN.

J'ai encore une autre pensée^: Fonsalbe a un fils et une fille. Mais j'attends, pour vous en dire davantage, que mon projet soit défmitiveynent arrêté; d*aiUeur8 ceci tient h plusieurs détails qui voua sont encore inconnus, et dont je dois vqus instruire. Fonsalbe ma déjà dit que je pouvais voua parler de tout oe qui le concerne, et qu'il i\e vous regardait point comme un tiers ; «euleroent vous brûlerez les lettres.

Saipt-Maarice, 7 octobre, }X.

Un Américain ami 4e Fpns£ilbe vient de passer ici pour se rendre çn Italie. Ils sont dUés ensemble jusqu'à Saint* Branphier, au pied d^s montagnes. Je les accompagnai ;

je comptais m'prrêter h 3aint-Hfiyrice| mais j>i continué jusqu'^ l^ casÇ(!)de de Pissev^çhe , qui est entre cett^ ville et M^rtigni, et que j'avais vue autrefois reniement depuis la route,

Là, j*ai attendu le yetpur de \^ voiture- U faisait un temps agréable, Fair était calme et Irès^doux : j*ai pris, tout habillé, un bain de vapeurs froides. I^e volumo d*eau est considérable» et l^ çbute a près de trois pentç pieds. Je m*en approchai autant qu'il me parut possible ; et en un moment je fus mouillé eomme ?i j'eusse été plongé dans Feau,

Je retrouvai pourtant quelque chose des anciennes impressions lorsque je fus assis dans la vapeur qui rejaillit vers les nues, au bruit si imposant de cette eau qui sort d une glace muette, et coule sans cesse d une source immobile, qui se perd avec fracas sans jamais finir, qui se précîipite pour creuser des abîmes, et qui semble tomber éternellement. Nos années et les siècles de l'homme desétendent ainsi : nos jours s'échappent dusilenpe, la nèces-

LETTHB LXXIIV. 575

site les montre, ils glissent ddns l'oubli. Le cours de leurs fantômes pressés s'écoule avec un bruit uniforme^ et se dissipe en se répétant toujours. 11 en reste Une fumée qui monte^ qui rétrograde^ et dont les oïnbres déjà passées enveloppent cette chaîne inexplicable et inutile^ monument perpétuel d'une force inconnue ^ expression bizarre et mystérieuse de l'énergie du lïiondei

Je Y0U8 âToue qu'lmenstt'ôm, et mes souyenirS) et mes habitudes, et mes projets d'enfant, mes arbres, mon cabinet^ tout ce qui a pu distraire mes affections , fut Alors bien petit, bieii misérable à mes yeux. Cette eau active^ pénétrante, et comme remplie de mouvement, ce fracas solennel d'uii torrent qui tombe^ ce nuage qui s'élatice perpétuellement dans les airs, cette situation du corps et de la pensée^ dissipa l'oubli où des années d'efforts parvenaient peut-être à me plonger.

Séparé de tous les lieux par cette atmosphère d'eau et par ce bruit immense, je voyais tous les lieux devant moi, je ne me voyais plus dans aucun. Immobile, j'étais ému pourtant d'un lïiouvenlenf extraordinaire» Eli sécurité au milieu des ruinés menaçantes, j'étais comme englouti par les eaili et vivant dans l'abîme. J'avais quitté la terre, et je jugeais ma vie ridicule; elle me faisait pitié: un songe de la pensée remplaça ces joiirs puérils par des jours employés. Je vis plus distinctement que je ne les avais jamais vues ces pages hetireuses ôt éloignées du rouleau des temps. Les Moïse, les Lycurgue, prouvèrent indirectement au monde leur possibilité : leur existence future m'a été prouvée dans les Alpes « . Quand les hommes des temp6 où il n'était pas ridicuk d'être un homme extraordinaire se retiraient dans une solitude profonde, dans les antres des montagnes, ce n'était pas seulement pour méditer sur les institutions qu'ilë préparaient; on peut aussi penser chez soi, et, s'il faut du

376 0BERMANI9.

silence, on peut le trouver dans une vflle. Ce n'était pas seulement pour imposer aux peuples; un simple miracle de la Magie eût été plus tôt fait, et n'eût pas eu moins de pouvoir sur les imaginations. Hais Fâme la moins assujettie n'échappe pas entièrement à Fempire de l'habitude, à cette conclusion si persuasive pour la foule, et spécieuse pour le génie lui-même, à cet argument de la routine qui tire de l'état le plus ordinaire de l'homme un témoignage naturel et une preuve de sa destination. Il faut se séparer des choses humaines, non pas pour voir qu'elles pourraient être changées, mais pour oser le croire. On n'a pas besoin de cet isolement pour imaginer les moyens qu'on veut employer, mais pour en espérer le succès. On va dans la retraite, on y vit; l'habitude des choses anciennes s'affaiblit, l'extraordinaire est jugé sans partialité, il n'est plus romanesque: on y croit, on revient, on réussit.

Je me rapprochai de la route avant le retour de Fonsalbe. J'étais très-mouillè ; il prétendit qu'on eût pu arriver jusqu'à l'endroit même de la chute sans cet inconvénient-là. C'est où je l'attendais : il réussit d'abord; mais la colonne d'eau qui s'élève était très-mobile, quoiqu'il n'y eût aucun vent sensible dans la vallée. Nous allions nous retirer, lorsqu'on une seconde il fut inondé; alors il se laissa entraîner, et je le menai à la place même où je m'étais assis. Mais je craignais que les variations inopinées de la pression de l'air n'affectassent sa poitrine, moins forte que la mienne; nous nous retirâmes presque aussitôt. J'avais essayé en vain de m'en faire entendre autrement que par signes; mais, lorsque nous lûmes éloignés de plusieurs toises, je lui demandai, avant que son étonnement cessât, ce que devenaient dans une semblable situation les habitudes de l'homme, ou même ses affections les plus puissantes, et les passions qu'il croit indomptables.

Nous nous promenions, allant et revenant de la cascade à la route. Nous convînmes que l'homme le plus fortement organisé peut n'avoir aucune passion positive, malgré son aptitude à toutes, et qu'il y eut plusieurs fois de tels hommes, soit parmi les maîtres des peuples, soit parmi les mages, les gymnosophistes, soit parmi Içs fidèles vrais et persuadés de certaines religions, comme l'islamisme, le christianisme, le bouddhisme.

L'homme supérieur a toutes les facultés de l'homme, et il peut éprouver toutes les affections humaines ; il s'arrête aux plus grandes de celles que sa destinée lui donne. Celui qui fait céder de grandes pensées à des idées petites ou personnelles, celui qui, ayant à faire ou à décider des choses importantes, est ému par de petites affection^ et des intérêts misérables, n'est pas un homme supérieur-.

L'homme supérieur voit toujours au delà de ce qu'il est et de ce qu'il fait; loin de rester en arrière de sa destinée, il devance toujours ce qu'elle peut lui permettre, et ce mouvement naturel de son âme n'est point la passion du pouvoir ou des grandeurs. 11 est au-dessus des grandeurs et du pouvoir : il aime ce qui est utile, noble et juste; il aime ce qui est beau. Il reçoit la puissance, parce qu'il en faut pour rétablir ce qui est utile et beau ; mais il aimerait une vie simple, parce qu'une vie simple peut être pure et belle. Il fait quelquefois ce que les passions humaines peuvent faire ; mais il y a dans lui une chose impossible, c'est qu'il lofasse par passion. Non-seulement l'homme supérieur, le véritable homme d'État n'est point passionné pour les femmes, n'aime point le jeu, n'aime point le vin, mais je prétends qu'il n'est pas même ambitieux. Quand il agit conmie les êtres nés pour le regarder avec surprise, il ne le fait point par les mobiles qu'ils connaissent. Il n'est ni défiant ni confiant, ni dissimulé ni ouvert, ni reconnaissant ni ingrat ; il n'est rien de tout

578 OBERMAim.

cela : son cogvtt attend, son iiitelHgence conduit. Pendant qu'il est â sa place, il marche à sa fin, qui est Tordre en grand, et une amélioration du sort des hommes. Il toit, il Teut, il fait. Celui dont oti peut dire : Il a tel faible m tel penchant, sera uU homme comme les autres. Mais l'homme né pour goutemer est juste et absolu. Désabusé, il serait plus encore; il ne serait pas absolu, il ne serait pas le maître : il deviendrait un sage.

LETTRE LiîXf.

Im;, 12 octobre^ II.

Je le craignais comme tous. Il était naturel de penser que cette sorte de mollesse où mon ennui nï'a jeté deviendrait bientôt utie habitude presque insurmontable; mais, quand j'y ai songé davantage, j'ai cru voir que je n'avais plus rieii à en craindre, que le dial était déjà dans moi, et qu'il me serait toujours trop naturel d'être ainsi dans des circonstances semblables aux circonstances présentes. J'ai cru voir de même que dans une autre situation j'aurais toujours un autre caractère. La manière dont je végète dans l'ordre de choses où je me trouve n'aura aucune influence sur celle que je prendrais si les temps venaient à me prescrire autant d'activité que maintenant ils en demandent peu de moi.

Que me servirait de vouloir rester debout à l'heure du repos, ou vivant dans ma tombe? Un homtne laborieui et qui ne veut point perdre le jour doit-il pour cela se refuser au sommeil de la nuit? Ma nuit est trop longue à la vérité ; mais est-ce ma faute si les jours sont courts, si les nuits sont ténébreuses dans la saison où je suis né? Je veux, comme un autre, me montrer au dehors quand Tété viendra; en attendant je dors auprès du feti pendant les frimas. Je crois que Fonsalbe devient dormeur comme

LBttHË LîttV. 519

moi. Ge»i une bhalYerie bien digite dé la migère de rhomme, que noire manière triste et trafiquille dans la plus belle retraite d'un si beau pays, et datis Taisance au milieu de quelques infortunés plus eontents que nous ne le serons jamais.

Il faut que je tous apprenne quelque chose de nos manies, voui^ trouverez qu'habituellement nôtre langueur n'a rien d'amer. Il est inutile de tous dire que je n'ai pas une nombreuse litrée. A Itf campagne, et dans notre manière de vitre, les domestiques ont leurs occupations | les eordons pourraient aller dix fois avant que personne tint. J'ai cherché la commodité et non l'appareil; j'ai d'ailleurs évité les dépenses sans but$ et j'aime autant me fatiguer moi-même à terser de l'eau d'une Carafe dans un terre, que de sonner pour qu'un laquais tigoureui accoure le fitire depuis l'extrémité de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne faisons guère un moutement l'un sans l'autre, un cordon communique de sa chambre à coucher à la mienne et à mon cabinet. La manière de le tirer varie : nous nous en avertissons ainsi ^ non pas selon le besoin, mais selon nos fantaisies; en sorte que le cordon va trôs^souvent.

Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous amusent^ Ce sont les jouets de notre oisiveté; nous sommes princes en ceci, et, sans avoir d'États à gouverner, nous suivons des caprices un peu bouffons. Nous croyons que c'est toujours quelque chose d'avoir ri ; avec cette différence néanmoins que notre rire ne mortifiera personne. Quelquefois une puérilité nous arrête pendant que noua comptons les mondes atec Lambert; quelquefois, encore remplis de l'enthousiasme de Pindare, nous nous amusons de la démarche imposante d'un poulet d'Inde, ou des manières athlétiques de deux matous épris d'amour qui se disputent leur héroïne.

Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de convenir que celui qui serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir éveillerait Fautre, afin qu'il eût aussi son heure de patience ; et que celui qui ferait un songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en avertirait aussitôt, afin que le lendemain, en prenantle thé, on Texpliquât selon l'antique science secrète*

Je puis maintenant me jouer un peu avec le sommeil ; je commence à le retrouver depuis que j'ai renoncé au oafé, depuis que je ne prends de thé que fort modérément, et que je le remplace quelquefois par du petit-lait, ou simplement par un verre d'eau. Je dormais sans m'en apercevoir pour ainsi dire, et sans repos comme sans jouissance. En m'endormant et en m'éveillant, j'étais absolument le même qu'au milieu du jour; mais à présent j'obtiens, pendant quelques minutes, ce sentiment des progrès du sommeil, cet affaiblissement voluptueux qui annonce l'oubli de la vie, et dont le retour journalier la rend supportable aux malheureux en la suspendant, en la divisant sans cesse. Alors on est bien au lit, même lorsqu'on n'y dort point. Vers le matin, je me mets sur l'estomac. Je ne dors pas, je ne suis pas éveillé ; je suis bien. C'est alors que je rêve en paix. Dans ces moments de cahne, j'aime à voir la vie ; il me semble alors qu'elle m'est étrangère, je n'y ai point de rôle. Ce qui m'airéte surtout maintenant, c'est le fracas des moyens et le néant des résultats ; cet immense travail des êtres, et cette fin incertaine, stérile et peut-être contradictoire, ou ces fins opposées et vaines. La mousse mûrit sur la roche battue des flots ; mais son fruit périra. La violette fleurit inutile sous le buisson du désert. Ainsi l'homme désire, et mourra. Il naît au hasard, il s'essaye sans but, il lutte sans objet, il sent et pense en vain, il passe sans avoir vécu, et celui qui obtient de vivre passera aussi. César a gagné

cinquante batailles, il a vaincu l'Occident; il a passé. Mahomet, Pythagore, ont passé. Le cèdre qui ombrageait les troupeaux a passé comme le gramen que les troupeaux foulaient.

Plus on cherche à voir, plus on se plonge dans la nuit. Tous agissent pour se conserver et se reproduire : la fin de leurs actions est visible, comment celle de leur être ne l'est-elle pas? L'animal aies organes, les forces, l'industrie pour subsister et se perpétuer ; il agit pour vivre, et il vit; il agit pour se reproduire, et il se reproduit. Mais pourquoi vivre ? pourquoi se perpétuer? Je n'entends rien à cela. La bête broute et meurt; l'homme mange et meurt. Un matin je songeais à tout ce qu'il fait avant de mourir ; j'eus tellement besoin de rire, que je tirai deux fois le cordon. Mais en déjeunant nous ne pûmes jamais rire; ce jour-là Fonsalbe imagina de trouver du sérieux dans les arts, dans la gloire, dans les hautes sciences, dans la métaphysique des trinités, je ne sais encore dans quoi. Depuis ce déjeuner, j'ai remis sur ma table De VEsprit des choses^ et j'en ai lu un volume presque entier.

Je vous avoue que ce système de la réparation du monde ne me choque point du tout. 11 n'est pas moderne, mais cela ne peut lui donner que plus d'autorité . Il est grand, il est spécieux. L'auteur est entré dans ces profondeurs, et j'ai pris le parti de lui savoir gré de l'extrême obscurité des termes ; on en sera d'autant moins frappé de celle des choses. Je croirais volontiers que cette hypothèse d'une dégradation fortuite, et d'une lente régénération ; d'une force qui vivifie, qui élève, qui subtiHse, et d'une autre qui corrompt et qui dégrade, n'est pas le moins plausible de nos rêves sur la nature des choses. Je voudrais seulement qu'on nous dît comment s'est faite ou du moins comment s'est dû faire cette grande révolution; pourquoi le monde échappa ainsi à l'Éternel ; com-

S82 OÈERMAI^K.

ment il s*est pu qu'il le permît, ou qu'il ne pût fias Tempêcher; et quelle force étrangère â la puissance Universelle a produit Tuniversel cataclysme? Ce système expliquera tout, excepté la principale difficulté \ tnais le dogme oriental des deux principes était plus clair.

Quoi qu'il en puisse être sur une question peu faite sans doute pour Thabitant de la terre, je ne cotmais rien qui rende raison du phénomène perpétuel doUt tous les accidents accablent notre intelligence, et déconcertent notre curieuse avidité. Nous voyons les individus s'agglomérer et se propager en espèces, pour marcher avec une force multipliée et continue vers je ne sais quel but dont ils sont repoussés sans cesse. Une industrie céleste produit sans relâche, et par des moyens infinis. Un principe d'inertie, une force morte ré^ste froidement; elle éteint, elle détruit en masse. Tous les agents particuliers sont passifs ; lis tendent néanmoiniâ avec ardéUr vers ce qu'ils ne sauraient soupçonner, et le but de dette tendance générale, inconnu d'eux, paraît l'être de tout ce qui existe. Non-seulement le système des êtres semble plein de contrastes dans les moyens, et d'oppositions dans les produits ; mais la force qui le meut parait vague, inquiète, énervée ou balancée par une force indéfinissable : la nature parait empêchée dans sa marché, et conune embarrassée et incertaine.

Notis croirons discerner une lueur dans l'ablme, si nous entrevoyons les mondes comme des sphères d'activité, comme des ateliers de régénération où la matière travaillée graduellement, et subtilisée par uti principe de vie, doit passer de l'état passif et brut â ce point d'élaboration, de ténuité, qui la rendra enfin susceptible d'être imprégnée de feu et pénétrée de lumière. Elle sera employée par rintelligence, non plus comme des matériaux informes, mais comme un instrument perfectionné, puis

LETTRE LXXXiV. 385

comme un agent direct, et enfin comme une partie essentielle de l'être unique, qui alors deviendra vraiment universel et vraiment un.

Le l>œuf est fort et puissant; il ne le sait même pas. Il absorbe une multitude de végétaux, il dévore un pré ; quel grand avantage en va-t-il retirer? Il rumine, il végète pesamment dans Vétable où l'enferme un bomme triste, pesant, inutile pomme lui. L'homme le tuera, il le mangera, il n'en ^era p^B mieux ; et, ^prës que le bœuf sera mort, Ibomme rapurra. Que restera-t-ij de tous deux? un peu d'epgrais qui produira des herbes nouvelle^, et un peu d'herbe qui r^Qurrire^ des chairs nou'^ velles. QuellQ vaînç et muettq vicissitude de vie et de mort ! quel fyoid univers ! M comment est-il bon qu'il soit m lieu de n'être pas?

Ibis, si cettQ fermentation silencieuse et terrible qui semble ne produire que pour immoler, ne faire que pour que l'op ait é(é, ne montrer les germes que pour les dissiper, ou n'accQrder ift sentiment de la vie que pour don^ ner le frémissement de la mort ; si cette force qui meut dans le^ ténèbres la matière éternelle, lance quelques lueurs pour essayer la lumière ; isi cette puissance qui combat le repos et qui promet la vie, broie et pulvérise son œuvre «fin de h préparer pour un grand dessein; si ce monde où nous paraissons n'est que l'essai du monde $ si ce qui est ne fait qu'annoncer ce qui doit être; cette surprise que le mal visible excite en nous ne parait-elle pas expliquée? Le présent travaille pour l'avenir, et l'arrangement du monde est que le monde actuel soit consumé; ce grand sacrifice était nécessaire, et n'est grand qu'à nos yeux. Nous passons dans l'heure du désastre ; ' mais il le fallait, et l'histoire des êtres d'aujourd'hui est dans ce seul mot : ils ont vécu. L'ordre fécond et invariable sera le produit de la crise laborieuse qui nous anéan-

tit : l'œuvre est déjà commencée, et les siècles de vie subsisteront quand nous, nos plaintes, notre espérance et nos systèmes aurons à jamais passé.

Voilà ce que les anciens pressentaient : ils conservaient le sentiment de la détresse de la terre. Cette idée vaste et profonde a produit les institutions des premiers âges , elles durèrent dans la mémoire des peuples comme le grand monument d'une mélancolie sublime. Mais des hordes restées barbares, et des hordes formées par quelques fugitifs qui avaient oublié les traditions antiques en errant dans leurs forêts, des Péiasges, des Scythes, des Scandinaves, ont répandu les dogmes gothiques, les fictions des versificateurs, et la fausse magie ^ des sauvages : alors rhistoire des choses en est devenue l'énigme, jus- *qu'au jour où un homme, qui a trop peu vécu, s'est mis à déchirer quelque partie du voile étendu par les barbares •.

Ensuite je fais un mouvement qui me distrait, je change d'attitude, et je ne vois plus rien de tout cela.

D'autres fois je me trouve dans une situation indéfinissable ; je ne dors ni ne veille, et cette incertitude me plaît beaucoup. J'aime à mêler, à confondre les idées du jour et celles du sommeil. Souvent il me reste un peu de l'agitation douce que laisse un songe animé, effrayant, singulier, remph de ces rapports mystérieux et de cette incohérence pittoresque qui amusent l'imagination.

Le génie de l'homme éveillé n'atteindrait pas à ce que lui présentent les caprices de la nuit. Il y a quelque temps que je vis une éruption de volcan ; mais jamais l'horreur des volcans ne fut aussi grande, aussi épou-

* On Toit que le mot magie doit être pris ici dans son premier sens, et non pas dans l'acceplion nouvelle : en sorte que, par fausse magie, il faut entendre à peu près la magie des modernes.

* B mourut à trente-sept ans, et il avait fait i'Antiq. dév.

vantable, aussi belle. Je voyais d'un lieu élevé; j'étais, je crois, à la fenêtre d'un palais, et plusieurs personnes étaient auprès de moi. C'était pendant la nuit, mais elle était éclairée. La lune et Saturne paraissaient dans le ciel, entre des nuages épars, et entraînés rapidement, quoique tout le reste fût calme. Saturne était près de la terre ; il • paraissait plus grand que la lune, et son anneau, blanc comme le métal que le feu va mettre en fusion, éclairait la plaine immense cultivée et peuplée. Une longue chaîne, très-éloignée, mais bien visible, de monts neigeux, élevés, uniformes, réunissait la plaine et les cieux. J'examinais : un vent terrible passe sur la campagne, enlève et dissipe culture, habitations, forêts ; et en deux secondes ne laisse qu'un désert de sable aride, rouge et comme embrasé par un feu intérieur. Alors l'anneau de Saturne se détache, il glisse dans les cieux, il descend avec une rapidité sinistre, il va toucher la haute cime des neiges; et en même temps elles sont agitées et comme travaillées dans leurs bases ; elles s'élèvent, s'ébranlent, et roulent sans changer, comme les vagues énormes d'une mer que le tremblement du globe entier soulèverait. Après quelques instants, des feux vomis du sommet de ces ondes blanches retombent des cieux oii ils se sont élancés, et coulent en fleuves brûlants. Les monts étaient pâles et embrasés selon qu'ils s'élevaient ou s'abaissaient dans leur mouvement lugubre ; et ce grand désastre s'accomplissait au milieu d'un silence plus lugubre encore.

Vous pense? sans doute que, dans cette ruine de la terre, je m'éveillai plein d'horreur avant la catastrophe; mais mon songe n'a pas fini selon les règles. Je ne m'éveillai point; les feux cessèrent, l'on se trouva dans un grand câline. Le temps était obscur ; on ferma les fenêtres, on se mit à jaser dans le salon, nous parlâmes du feu d'artifice, et mon rêve continua.

38a OBSRMANII.

J'entends dire ot répits ffa^ oos rêves dépendast de ne dont noua avons été frappés les jours précédents, io crois bien que nos rêves, ainsi que toutes pos idées et nos sensations^ ne sont composés que de parties déjà familières et dont nous avons fait l'épreuve \ mais je pense que ce composé n*a souvent pas d'autre rapport avec le passé. Tout ce que nous imaginons ne peut ôtre formé que de ce qui est; mais nou^ rêvons, comme nous imaginons, des choses nouvelles, et qui n'ont souvent, aveo ce que nous avons vu précédemment, aucun rapport que nous puîs~ sions dêcmiyrir. Quelques-uns de ces rêves ^reviennent constamment de la même manière, et semblables dans plusieurs dateurs moindres détails, sans que nous y pensions durant Tintervalle qui s'écoule entre oes diverses époques. J'ai vu en songe des sites plus beaux que tous eeux que j'aurais pu imaginer, et je les ai vus toujours les mêmes. Dès mon enfance je me suis trouvé, en rêve, auprès d'une des premières villes de l'Europe. L'aspe^ du pays différait essentiellement de celui des terres qui environnent réellement oette capitale, que je n'ai jamais vue I et, toutes les fois que j'ai rêvé qu'étant an voyage j'approchais de cette ville, j'ai toujours trouvé le pays tel que je l'avais rêva la première fois, et non pas tel que je le sais être.

Douze ou quinze fois peut-être, j'ai vu en rêvei un lieu de la Suisse que je connaissais déji avant le premier de ces rêves; et néanmoins, quand j'y passe ainsi en songe, je le vois très-différent de ce qu'il est réellement; et toujours comme je l'ai rêvé la première fois.

Il y a plusieurs semaines que j'ai vu une vallée délicieuse, si parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu'il en existe de semblables. La nuit dernière je l'ai vue encore, et j'y ai trouvé de plus un vieillard, tout seul, qui mangeait de mauvais pain à la porte d'une petite

LETTRÉ LXÎXVI. 387

cabâlië f6it ttiîsêfâble. h votis attetidâîs, in*a-t-il dit; je savais que tous deriei venli' ; dans quelques jours je n'y serai plus, et touà trouverez loi dti changement. Erlfeuite nous avons ëtê stif le lac, datls un petit bateau qu'il a fait tourner eil lâe Jetatit dans Teûu. J'allai au fond ; je me noyais et je m'éveillai.

FonSalbe prétend qu'un tel rêve doit être prophétique, et que je Verrai un lac et une vallée Semblables. Afin que le songe s'accomplisse, nous avons arrêté que, si je trouve jamais un pareil lleU, j'Jfaî sur Teau, pourvu que le bateau soit bien Coiistfuit, que le temps soit calme, et qu'il n'y dit point dé Vieillài*d*

LETTRE LïXxyi.

Im., 10 novembre) IX.

Vous avez très-bien devitié ce que je n'avais fait que laisser entrevoir. Vous en concluez que déjà je me regarde comme un célibataire, et j'avoue que celui qui se regarde comme destiné à l'être est bien prés de s'y résoudre.

Puisque la vie se trouve sans mouvement quand on lui ôte ses plus honnêtes meusonges, je Crois avec vous que l'on peut perdre plus qu'on ne gagne à se tenir trop sur la défensive, à se refuser à ce lieu hasardeux qui promet tant de délices, qui occasionne tant d'amerttunes. Sans lui la vie domestique est vide et froîtte, surtout pour l'homme sédentaire. Heureux celui qui Ue Vit pas seul, et qui n'a pas à gémir de ne point vivre Seul.

Je ne Vois rien que l'on puisse de bonne foi nier ou combattre dans ce que Vous dites en faveur du mariage. Ce que je vous objecterai, c'est ce dont vous ne parlez pas.

On doit se marier, cela est prouvé ; mais ce qui est devoir sous un rapport peut devenir folie, bêtise ou crime

SOUS un autre. Il n'est pas si facile de concilier les divers principes de notre conduite. On sait que le célibat en général est un mal; mais que l'on puisse en blâmer tel ou tel particulier, c'est une question très-différente. Je me défends, il est vrai, et ce que je dis tend à m'excuser moimême ; mais qu'importe que cette cause soit la mienne, si elle est bonne. Je ne veux faire en sa faveur qu'une observation dont la justesse me paraît évidente. Je suis bien aise de vous la faire à vous, qui m'auriez volontiers contesté, un certain soir, l'extrême besoin d'une réforme pour mettre de l'unité, de l'accord, de la simplicité dans les régies de nos devoirs; à vous, qui m'avez accusé d'exagération lorsque j'avançais qu'il est plus difficile et plus rare d'avoir assez de discernement pour connaître le devoir que de trouver assez de forces pour le suivre. Vous aviez pour vous de grandes autorités anciennes et modernes; j'en avais d'aussi grandes, et de très-bonnes intentions peuvent avoir trompé sur cela les Selon, les Cicéron, et d'autres encore.

L'on suppose que notre code moral est fait. Il n'y a donc plus qu'à dire aux hommes: Suivez-le; si vous étiez de bonne foi, vous seriez toujours justes ^ Hais moi, j'ai le malheur de prétendre que ce code est encore à faire; je me mets au nombre de ceux qui y voient des contradictions, principes de fréquentes incertitudes, et qui plaignent les holDmes justes, plus embarrassés dans le choix que faibles dans l'exécution. J'ai vu des circonstances où je défie l'homme le plus inaccessible à toute considération personnelle de prononcer sans douter, et où le moraliste le plus exercé ne prononcera jamais aussi vite qu'il est souvent nécessaire d'agir.

* C'est le sens du mot de Selon et du passage du de Officiis qui ont apparenunent donné lieu de citer Cicéron et Selon.

Mais de tous ces cas difficiles, je lï' en veux qu'un : c'est celui dont j'ai à me disculper, et j'y reviens. Il faut rendre une femme heureuse, et préparer le bonheur de ses enfants; il faut donc avant tout s'arranger de manière à avoir la certitude, ou du moins la probabilité de le pouvoir. On doit encore à soi-même et à ses autres devoirs futurs de se ménager la faculté de les remplir, et pai; conséquent la probabilité d'être dans une situation qui nous le permette, et qui nous donne au moins la partie du bonheur nécessaire à l'emploi de la vie. C'est autant une faute qu'une imprudence de prendre une femme qui remplira nos jours de désordre, de dégoûts ou d'opprobre ; d'en prendre une qu'il faudra chasser ou abandonner; ou une avec qui tout bonheur mutuel sera impossible. C'est une faute de donner la naissance à des êtres pour qui on ne pourra probablement rien. Il fallait être à peu près assuré, sinon de leur laisser un sort indépendant, du moins de leur donner les avantages moraux de l'éducation, et les moyens de faire quelque chose, de remplir dans la société un rôle qui ne fût ni misérable ni déshonnête.

Vous pouvez, en route, ne point choisir votre gîte, et considérer comme supportable l'auberge que vous rencontrez. Mais vous choisirez au moins votre domicile; vous ne vous fixerez pas pour la vie, vous n'acquerrez pas un domaine sans avoir eKaminé s'il vous convient. Vous ne ferez donc pas au hasard un choix plus important encore, et par lui-même, et parce qu'il est irrévocable.

Sans doute il ne faut pas aspirer à une perfection absolue ou chimérique ; il ne faut pas chercher dans les autres ce qu'on n'oserait prétendre leur offrir soi-même, et juger ce qui se présente avec assez de sévérité pour ne jamais atteindre à ce qu'on cherche. Mais approuveronsnous rhomme impatient qui se jette dans les bras du

premier venu, et qui sera forcé de rompf e dans trois mois avec Tami si inconsidérément choisi, ou* de s'interdire toute sa vie une amitié réelle pour en conserver une fausse?

Ces (Jjfficultés dans le mariage ne sont pas les mêmes pour tous; elles sont en quelque sorte particulières à une certaine classe d*hommes, et dans cette classe elles sonf fréquentes et grandes. On répond du sort d*autrui ; on est assujetti à des considérations multipliées, et il peut arri'> ver que les circonstances ne permettent aucun choix raisonnable jusqu'à Fftge de n'en plus espérer.

- LETTRE LÎXXVII.

ÎO noTembre, II.

Que la vie est mélangée ? que l'art de s'y conduire est difficile ! Que de chagrins pour avoir bien fait ! que de désordres pour avoir tout sacrifié à l'ordre! que de trouble pour avoir voulu tout régler, quand notre destinée ne voulait point de règle !

Vous ne savez trop ce que je vqux vous dire avec ce préambule ; mais, occupé de Fonsalbe, plein de l'idée de ses ennuis, de ce qui lui est arrivé, ée ce qui devait lui arriver, de ce que je sais, de ce qu'il m'a appris, je vois un abîme d'injustices, de dégoûts, de regrets; et, ce qui est plus déplorable, dans cette suite de misères je ne vois rien d'étonnant, et rien qui lui soit particulier. Si tous les secrets étaient connus, si l'on voyait dans l'endroit caché des cœurs l'amertume qui les ronge, tous ces hommes contents, ces maisons agréables, ces cercles légers, ne seraient plus qu'une multitude d'infortunés rongeant le frein' qui les comprime, et dévorant la lie épaisse de ce calice de douleurs dont ils ne verront pas le fond. Ils voilent tous leurs peines ; ils élèvent leurs fausses joies, ils

LETTRE LlXXYlI. 391

s'agitent pour les fsdre briller â des yeut jaloux toujours ouverts sur autnil. Ils se placent dans le point de vue favorable, afin que cette larme qui reste dans leur œil lui donne un éclat apparent, et soit enviée de îdîil comme lexpression du plaisir.

La vanité sociale est de pârattre heureux. ïout homme se prétend seul à plaindre dans tout, et ^'arrange de manière â être félicité de tout. S*il parle au confident de ses peines, son œil, sa bouche, son attitude, tout est douleur; malgré la force de son caractère, de profonds soupirs accusent sa destinée lamentable, et sa démarche est celle d'un honune qui n'a plus qu'à mourir. Des étrangers entrent î sa tête s'affermît, son sourcil s'élève, son œil se fixe, il fait entendre que les revers ne satiraientratteindre, qu'il se joue du sort, qu'il peut payer tous les plaisirs: il n'est pas jusqu'à sa cravate qui ne se trouve aussitôt disposée d'une manière plus heureuse ; et il marche comme un homme que le bonheur agite, et qui cède aux grands résultats de sa destinée.

Cette vaine montre, cette manie des beaux dehors n'est ignorée que des sots, et pourtant presque tous les hommes en sont dupes. La fête où vous n'êtes pas vous paraît un plaisir, au moment môme où celle qui vous occupe n'est qu'un fardeau de plus. — Il jouit de cent choses! dites-vous. — Ne jouissez-vous pas de ces mêmes choses, et de beaucoup d'autres peut-être? — Je parais en jouir, mais. . . — Homme trompé ! ces mats ne sont-ils pas aussi pour lui? Tous ces heureux se montrent avec leur visage des fêtes, comme le peuple sort avec l'habit des dimanches. La misère reste dans les greniers et dans les cabinets. La joie ou la patience sont sur ces lèvres qu'on observe ; le découragement, les douleurs, la rage des passions et de l'ennui, sont au fond des cœurs ulcérés. Dans cette grande population, tout l'extérieur est préparé ; il est

392 OBERHÂNN.

brillant ou supportable, et l'inténeur est affreux. C'est à ces conditions que nous avons obtenu d'espérer. Si nous ne pensions pas que les autres sont mieux, et qu'ainsi nous pourrons être mieux nous-mêmes, qui de nous traînerait jusqu'au bout de ses jours imbéciles?

Plein d'un projet beau, raisonné, mais un peu romanesque, Fonsalbe partit pour l'Amérique espagnole. 11 fut retenu à la Martinique par un incident assez bizarre, qui paraissait devoir être de peu de durée, et qui eut pourtant de longues suites. Forcé d'abandonner enfin ses desseins, il allait repasser la mer, et n'en attendait que l'occasion. Un parent éloigné chez qui il avait demeuré pendant tout son séjour aux Antilles tombe malade, et meurt au bout de peu de jours. Il lui fait entendre en mourant que sa consolation serait de lui laisser sa fille, dont il croyait faire le bonheur en la lui donnant. Fonsalbe, qui n'avait nullement pensé à elle, lui objecte, qu'ayant vécu plus de six mois dans le même maison sans avoir formé avec elle aucune liaison particulière, il lui était sans doute et lui resterait indifférent. Le père insiste, il lui apprend que sa fille était portée à l'aimer, et qu'elle le lui avait dit en refusant de contracter un autre mariage. Fonsalbe n'objecte plus rien, il hésite; il met à la place de ses projets renversés celui de remplir doucement et homiêtement le rôle d'une vie obscure, de rendre ^une femme heureuse, et d'avoir de bonne heure des enfants, afin de les former. 11 songe que les défauts de celle qu'on lui propose sont ceux de l'éducation, et que ses qualités sont naturelles; il se décide, il promet. Le père meurt ; quelques mois se passent ; son fils et sa fille se préparent à diviser le bien qu'il leur a laissé. On était en guerre ; des vaisseaux ennemis croisent devant l'Ile, on s'attend à un débarquement. Sous ce prétexte, le futur beau-frère de Fonsalbe dispose tout, comme pour se retirer subitement lorsqu'il le faudra, et se mettre

LETTRE LXXXYII. 393

en sûreté ; mais, pendant la nuit, il se rend à la flotte avec tous les nègres de Thabitation, emportant ce qui pouvait être emporté. On a su depuis qu'il s*était établi dans une île anglaise, où son sort ne fut pas heureux.

Sa sœur ainsi dépouillée parut craindre que Fonsalbe ne Fabandonnât malgré sa promesse. Alors il précipita son mariage pour lequel il eût attendu le consentement de sa famille ; mais ce soupçon, auquel il ne daigna faire aucune autre réponse, n* était pas propre à augmenter son estime pour une femme qu'il prit ainsi sans en avoir ni bonne ni mauvaise opinion, etsans autre attachement qu'une amitié ordinaire.

Une union sans amour peut fort bien être heureuse. Mais les caractères se convenaient peu: ils se convenaient pourtant en quelque chose, et c'est dans un cas semblable que l'amour serait bon, je pense, pour les rapprocher tout à fait. La raison était peut-être une ressource suffisante ; mais la raison n'agit pleinement qu'au sein de l'ordre : la fortune s'opposait à une vie suivie et réglée. . . .

On ne vit qu'une fois : on tient à son système, quand il est en même temps celui de la raison et celui du cœur, et on croit devoir hasarder le bien qu'on ne pourra jamais faire si on attend des certitudes. Je ne sais si vous verrez de même ; mais je sens que Fonsalbe a bien fait. Il en a été puni, il devait l'être ; a-t-il donc mal fait pour cela? Si on ne vit qu'une fois... Devoir réel, seule consolation d'une vie fugitive I sainte morale ! sagesse du cœur de l'homme ! il n'a point manqué à vos lois. Il a laissé certaines idées d'un jour, il a oublié nos petites régies : l'habitué du coin, le législateur du quartier, le condamneraient; mais ces hommes de l'antiquité que trente siècles vénèrent, ces hommes justes et grands, ils auraient fait, ils ont fait comme lui...

Pliis je connais Fonsalbe, plus je vois-que nous reste-

594 OBËHMAMn.

rons ensemble. Nous TàTons décidé ainsi ; )a nature des choses l'avait décidé avant nous : je suis heureux qu'il n'ait pas d'état. Il tiendra ici votre place, autant qu'un anii nouveau peut remplacer un ami de vingt années, autant que je pourrai trouver dans mon sort une ombra de nos anciens

songes.

L'intimité entre Fonfialbe et moi devance le progrès du temps, et eUe a déjà le caractère vénérable de l'ancien* neté. Sa confiance n'a point de bornes; et, comme c'est un homme très-discret et naturellement réservé, vous jugez si j'en sens le prix. Je lui dois beaucoup; ma vie est un peu moins inutile, et elle deviendra tranquille malgré ce poids intérieur qu'il peut me faire oublier quelquefois, mais qu'il ne saurait lever. Il a rendu à mes déserts quelque chose de leur beauté heureuse, et du romantisme de leurs sites alpestres : un infortuné, un ami y trouve des heures assez douces qu'il n'avait pas connues. Nous nous promenons, nous jasons, nous allons au hasard ; nous sommes bien quand nous sommes ensemble. Je vois tous les jours davantage quels cœurs une destinée contraire peut cacher parmi les hommes qui ne les connaissent pas, et dans un ordre de choses où ils se chercheraient euxmêmes.

Fonsalbe a vécu tristement dans de perpétuelles inquiétudes, et sans jouir de rien. Il a deux ou trois ans de plus que moi; il sent que la vie s'écoule. Je lui disais: Le passé est plus étranger pour nous que l'existence d'un inconnu, il n'en reste rien de réel ; les souvenirs qu'il laisse sont trop vains pour être comptés comme des biens ou des maux par un homme sage. Quel fondement peuvent avoir les plaintes ou les regrets de ce qui n'est plus? Si vous eussiez été le plus heureux des hommes, le jour présent serait-il meilleur? Si vous eussiez soufîPert des maux affreux. . . Il mé laissait dire, mais je m'arrêtai moi-même.

LETTRE IXXXVII. 505

Je sentU que, s'il eût passé dis années dans un caveau humide, sa santé en fût restée altérée ; que les peines morales peuvent aussi laisser des impressions ineffaçables, et que, quand un homme sensé se plaint des malheurs qu'il paraît ne plus éprouver, ce sont leurs suites et leurs conséquences diverses qu*il déplore.

Quand on a volontairement laissé échapper Toccasion de bien faire, on ne la retrouve ordinairement pas ; c'est ainsi qu'est punie la négligence de ceux dont la nature était de faire le bien, mais que retiennent les considérations du moment, ou les intérêts de leurs passions. Quelques-uns de nous joignent à cette disposition naturelle la volonté raisonnée de la suivre, et Thabitude de faire taire toute passion contraire ; leur unique intention, leur premier désir est de jouer bien en tout le rôle d'homme, et d'exécuter ce qu'ils jugent être bon. Verront-ils sans regret s'éloigner d'eux toute possibilité de faire bien ces choses qui n'appartiennent qu'à la vie privée, mais qui sont importantes parce que très-peu d'hommes songent réellement à les bien faire ?

Ce n'est pas une partie de la vie aussi peu étendue, aussi secondaire qu'on le pense, de faire pour sa femme non pas seulement ce que le devoir prescrit, mais ce qu'une raison éclairée conseille, et même tout ce qu'elle permet. Bien des hommes remplissent avec honneur de grandes fonctions pubhques, qui n'eussent pas su agir dans leur intérieur, comme Fonsalbe eût fait s'il eût eu une femme d'un esprit juste et d'un caractère sûr, une femme qui fût ce qu'il fallait pour qu'il suivît sa pensée.

Les plaisirs de la confiance et de l'intimité sont grands entre des amis ; mais, animés et multipliés par tous ces détails qu'occasionne le sentiment de la différence des sexes, ces plaisirs délicats n'ont plus de bornes. Est-il une habitude domestique plus délicieuse que d'être bon et

396 OBERHâNN.

juste aux yeux d'une femme aimée ; de faire tout pour elle et de n'en rien exiger ; d'en attendre ce qui est naturel et honnête et de n'en rien prétendre d'exclusif ; de la rendre estimable, et de la laisser à elle-même; de la soutenir, de la conseiller, de la protéger, sans la gouverner, sans l'assujettir ; d'en faire une amie qui ne cache rien et qui n'ait rien à cacher, sans lui interdire des choses, indifférentes alors, mais que d'autres tairaient et devraient s'interdire ; de la rendre la plus parfaite, mais la plus libre qu'il se puisse ; d'avoir sur elle tous les droits, afin de lui rendre toute la liberté qu'une âme droite puisse accepter ; et de faire ainsi, du moins dans l'obscurité de notre vie, la félicité d un être humain digne de recevoir le bonheur sans le corrompre et la liberté de l'esprit sans en être corrompu?

LETTRE LXXXYIIL

Im., 30 noTembre, IX.

Il fait aujourd'hui le temps que j'aimerais pour écrire des riens pendant cinq ou six heures, pour jaser de choses insignifiantes, pour lire de bonnes parodiés, pour passer le temps. Depuis plusieurs jours je suis autant que jamais dans cette disposition; et vous auriez la lettre la plus longue qu'on ait encore reçue à Bordeaux, si je ne devais pas mesurer avec Fonsalbe la pente d'un filet d'eau qu'il veut amener dans la partie la plus haute de mes prés, et qu'aucune sécheresse ne pourra tarir, puisqu'il sort d'un petit glacier. Cependant on peut bien prendre le temps de vous dire que le ciel est précisément tel que je l'attendais.

Ils n'ont pas besoin d'attendre, ceux qui vivent comme il convient, qui ne prennent de la nature que ce qu'ils en ont arrangé à leur manière, et qui sont les hommes de

l'homme. Les saisons, le moment dn jour, Fétat du ciel, tout cela leur est étranger. Xeurs habitudes sont comme la règle des moines; c'est une autre loi qui ne considère qu'elle-même. Elle ne voit point dans la loi naturelle un ordre supérieur, mais seulement une suite d'incidents à peu près périodiques, une série de moyens ou d'obstacles qu'il faut employer ou vaincre selon la fantaisie des circonstances. Sans décider si c'est un mal ou non, j'avoue qu'il en doit être ainsi. Les opérations pubHques, et presque tous les genres d*affaires, ont leur moment réglé longtemps d'avance; elles exigent, à époque fixe, le concours de beaucoup d'hommes, et on ne saurait comment s'entendre si elles suivaient d'autres convenances que celles qui leur sont propres. Cette nécessité entraîne le reste : l'homme des villes, qui ne dépend plus des événements naturels, qui même les voit ou le gêner souvent ou le servir par hasard, se décide et doit se décider à arranger ses habitudes selon son état, selon les habitudes de ceux qu'il voit, selon Thabitude publique, selon l'opinion de la classe dont il est, ou que ses prétentions envisagent.

Une grande ville a toujours à peu près le même aspect; les occupatior\s ou les délassements y sont toujours à peu près les mêmes, et on y prend volontiers une manière d'être uniforme. Il serait effectivement fort incommode de se lever dès le matin dans les longs jours, et de se coucher plus tôt en décembre. Il est agréable et salubre de voir Taurore; mais que ferait-on après l'avoir vue entre les toits, après avoir entendu deux serins pendus à une lucarne saluer le soleil levant? Un beau ciel, une douce température, une nuit éclairée par la lune, ne changent rien à votre manière; vous finissez par dire : A quoi cela sert-il? Kt même, en trouvant mauvais l'ordre de choses qui le fait dire, il faudrait convenir que

598 OBERNANN.

celui qui le dit n'a pas tout à fait tort. On serait au moins original si on allait faire leverexprès son portier et courir de grand matin pour entendre les moineaux chanter sur le boulevard ; si on allait s'asseoir à la fenêtre d*un salon, derrière les rideaux, pour se séparer des lumières et du bruit, pour donner un moment à la nature, pour voir avec recueillement l'astre des nuits briller dans le misseau de la rue.

Hais dans mon ravin des Alpes, les jours de dix-huit heures ressemblent peu aux jours de neuf heures. J'ai conservé quelques habitudes de la ville, parce que je les trouve assez douces, et même convenables pour moi qui ne saurais prendre toutes celles du Ueu ; cependant, avec quatre pieds de neige et douze degrés de glace, je ne puis vivre précisément de l^ même manière que quand la sécheresse allume les pins dans les bois, et que Ton fait des fromages à cinq mille pieds au-dessus de moi.

Il me faut un certain mauvais temps pour agir au dehors, un autre pour me promener, un autre pour faire des courses, un autre pour rester auprès du feu, quoiqu'il ne fasse pas froid, et un autre encore pour me placer à la cheminée de la cuisine, pendant que l'on fait ces choses du ménage qui ne sont pas de tous les jours, et que je réserve» autant qu'il se peut, pour ces moments-là. Ypus voyez qu'afin de vous dire mon plan, je mêle ce qui est déjà pratiqué à ce qui le sera seulement; je suppose que j'ai déjà suivi mon gen^e de vie tel que je commence à le suivre en effet, et tel que je le dispose pour les autres saisons et pour les choses encore à faire.

Je n'osais parler des beaux jours. Il faut pourtant le confesser enfin, je ne les aime pas ; je veux dire que je ne les aime plus. Le beau temps embellit la campagne, il semble y augmenter l'existence ; ou l'éprouve généralement ainsi. Mais moi, je suis plus mèconleut quand il fait

LETTRE LXXXYIII. 500

très-beau. J'ai vainement lutté contre ce mal-ètre inté^ rieur, je n'ai pas été le plus fort; alors j'ai pris un autre parti beaucoup plus commode, j*ai éludé le mal que je ne pouvais détruire. Fonsalbe veut bien condescendre à ma faiblesse : les excès modérés de la table seront pour ces jours sans usages, si beaux à tous les yeux et si accablants aux miens. lisseront les jours de la mollesse) nous les y commenceroiy tard, et nous les passerons aux lumières, js S'il se rencontre des choses plaisantes à lire, des chosea d'un certain comique, on les met de côté pour ces matinées-là. Après le dîner, on s'enferme, avec du vin ou du léger punch. Dans la liberté de Tintimité, dans la sécurite de l'honune qui n'a jamais à craindre son propre cœur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le reste et l'amitié elle-même, avides d'essayer un peu cette folie que nous avons perdue sans être sages, nous cherchons le sentiment actif et passionné de la chose présente, à la place de ce sentiment exact et mesuré de toutes les choses, de ce penser silencieux qui refroidit l'homme et surcharge sa faiblesse.

Minuit arrive ainsi, et Ton est délivré... oui, Ton est délivré du temps, du temps précieux et irréparable, qu'il est souvent impossible de ne pas perdre, et plus souvent impossible d'aimer.

Quand la tète a été dérangée par Timagination, l'observation, Tétude, par les dégoûts et les passions, par les habitudes, par la raison peut-être, croyez-vous que ce soit une' chose facile d'avoir assez de temps, et surtout de n'en avoir jamais trop ? Nous sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons nos manies; nous sommes au milieu de la nature, mais nous l'obser^ vous. D'ailleurs, je crois que, même dans l'état sauvage, beaucoup d'hommeonttropd'espritpournepass'ennuyer.

Nous avons perdu les passe-temps d'une sodété choisie;

400 OBEAHANM.

nous prétendons nous en consoler en songeant aux ennuis, aux contraintes futiles et inévitables de la société en général. Cependant n'aurait-on pas pu parvenir à ne voir que des connaissances intimes? Que mettrons-nous à la place de ^cette manière que les femmes seules peuvent avoir, qu'elles ont dans les capitales de la France, de cette manière qu'elles rendent si heureuse, et qui les rend aussi nécessaires à l'homme de goût qu'à l'homme passionné? C'est par là que notre solitude est profonde, et que nous y sommes dans le vide des déserts.

A d'autres égards, je croirais que notre manière de vivre est à peu près celle qui emploie mieux le temps. Nous avons quitté le mouvement delà ville; le silence qui nous environne semble d'abord donnera la durée des heures une constance, une immobilité qui attriste l'homme habitué à précipiter sa vie. Insensiblement et en changeant de régime, on s'y fait un peu. En redevenant calme, on trouve que les jours ne sont pas beaucoup plus longs ici qu'ailleurs. Si je n'avais cent raisons, les unes assez solides, les autres un peu misérables de ne point vivre en montagnard, j'aurais un mouvement égal, une nourriture égale, une manière égale. Sans agitation, sans espoir, sans désir, sans attente, n'imaginant pas, ne pensant guère, ne voulant rien de plus, et ne songeant à rien de nouveau, je passerais d'une saison à une autre et du temps présent à la vieillesse, comme on passe des longs jours aux jours d'hiver, sans en apercevoir Taffaiblissement uniforme. Quand la nuit viendrait, j'en conclurais seulement qu'il faut des lumières, et quand les neiges commenceraient, je dirais qu'il faut allumer les poêles.- De temps à autre j'apprendrais de vos nouvelles, et je quitterais un moment ma pipe pour vous répondre que je me porte bien. Je deviendrais content ; je parviendrais à trouver l'anéantissement des jours assez rapide dans la

froide tranquillité des Alpes, et je me livrerais à cette suite d Incuriosité) d*oubli, de lenteur, où reposarhomme des montagnes dans l'abandon de ces grandes solitudes.

Im., 6 décembre, IX.

J'ai voulu vous annoncer dès le jour même ce moment, jadis si désiré, qui pourrait faire époque dans ma vie, si j'étais entièrement revenu de mes songes, ou peut-être si je n'avais rien perdu de mes erreurs. Je suistoutàfaitchez moi; les travaux sont finis. C'est enfin l'instant de prendre un train de vie qui emploie de certaines heures, et qui fasse oublier les autj^es : je puis faire ce que je veux; mais le malheur est que je ne vois pas bien ce que je dois faire.

C'est cependant une douce chose que l'aisance; on peut tout arranger, suivre les convenances, choisir et régler. Avec de l'aisance, la raison peut éviter le malheur dans la vie ordinaire. Les riches seraient heureux s'ils avaient de l'aisance ; mais les riches aiment mieux se faire pauvres. Je plains celui que des circonstances impérieuses réduisent à monter sa maison au niveau de ce qu'il possède. 11 n'y a point de bonheur domestique sans une certaine surabondance nécessaire à la sécurité. Si on trouve plus de paix et de bonne humeur dans les cabanes que dans les palais, c'est que l'aisance est plus rare dans les palais que dans les cabanes. Les malheureux, au milieu de l'or, ne savent comment vivre ! S'ils avaient su borner leurs prétentions et celles de leurs familles, ils auraient tout; car l'or fait tout : mais dans leurs mains inconsidérées l'or ne fait rien. Ils le veulent ainsi : que leurs goûts soient satisfaits ! Mais, dans notre médiocrité, donnons du moins d'autres exemples.

Pour n'iètrc pas vraiment malheureux, il ne faut qu'un bien ; on le nomme raison, sagesse ou vertu. Pour être

4M OBERNANN.

satisfait, je crois qn'il en faut quatre : beaucoup de raison, de la santé, quelque fortune, et un peu de oe bonheur qui consiste à avoir le sort pour goi. A la vérité, chacun de ces trois autres biens n*estrien sans la raison, et la raison est beaucoup sans eux. Elle peut les donner enfin, ou consoler de leur perte ; mais eux ne la donnent pas, et oe qu'ils donnant sans elle n'a qu*un éclat extérieur, une apparence dont le cœur n'est pas longtemps abusé. Avouons que Ton est bien sur la terre quand on peut et qu'on sait. Pouvoir sans savoir eqt fort dange*reux; savoir sans pouvoir est inutile et triste.

Pour moi, qui ne prétends paa vivre, mais seulement regarder la vie, je ferai bien de me n{ettre à imaginer du moins le rôle d'un homme. Je veux passer tous les jours quatre heures dans mon cabinet. J'appellerai cela du travail; ce n'en est pas un pourtant, car il n'est pas permis de poser une serrure ou d'ourler un mouchoir le jour du repos, mais on est très-libre de faire un chapitre du Mande primitif. Puisque j'ai résolu d'écrire, je ne serais pas excusable si je ne le faisais pas maintenant ^ J'ai tout ce qu'il me faut : loisir, tranquillité, bibUothèque bornée, mais suffisante; et au lieu de secrétaire, un ami qui me fera continuer, et qui soutient qu'en écrivant on peut faire quelque bientôt ou tard.

* Des jours pleins de tristesse, Thabitude rêveuse d'une âme comprimée, les longs ennuis qui perpétuent le sentiment du néant de îa vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa' pensée ; ils furent souvent favorables à des écrits dont la poésie exprime les profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de Tâiîie humaine que ses douleurs ont rendue impénétrable et comme infinie. Mais un ouvrage important par son objet, par son ensemble et sou étendue, un ouvrage que l'on consacre aux hommes, et qu'on destine à rester, ne s'entreprend que lorsqu'on a une manière de vivre à peu près fixe, et qu'on est sans inquiétude sur le sort des siens. Pour Obermann, il vivait seul, et je ne vois pas que la situation favorable où x se trouve maintenant lui fût indispensable.

LETTRE LXXXtX. 403

Avant de m'ôccuper des fuiblesses des homnidg, il faut que je vous parle de la mienne pour là dernière fois. Foni salbe, avec qui je n'aurais pas d'autres secrets, mais qui ne soupçonne rien de ceci, me fait sentir tous les jours, et par sa présence, et par nos entretiens où le nom de sa sçeur revient si souvent , combien )*étais éloigna de cet oubli devenu mon seul asile.

n a parlé de moi dans ses lettres à madane Del*^^, et il a paru le faire de ma part. Je ne savais eommfiiit prévenir cela, ne pouvant en donner à Fonsalbe aucune raison; mais j*en suis d*autant plus fâché , qu'elle aura dû juger contradictoire que je ne suivisse pas ce que moi-môme j'avais dit.

Ne trouvez point bizarre Tamertume que je cherehe dans ces souvenirs , et les soins inutiles que je prends pour les éloigner, comme si je n'étais pas sûr de moi. Je ne syis ni fanatique, ni incertain dans ma droiture. Mes intentions me resteront soumises, mais ma pensée ne Test pas; et si j'ai toute l'assurance de Fhomme qui veut ce qu'il doit, j'ai toute la fhiblesse de celui que rien n'a fixé. Cependant je n'aime point; je suis trop malheureux pour cela. Gom** ment donc se fait-il. ..?Vous ne sauriez m'entendre, quand je ne m'entends pas moi-même.

Il y a bien des années que je la vis, mais comme j'étais destiné à n'avoir que le songe de mon existence, il en résulta seulement que son souvenir -restait attaché au sentiment de continuité de mon être. Voilà pour ces temps dont tout est perdu.

Lebesoin d'aimer était devenu l'existence elle-même, et le sentiment des choses n'était que l'attente et le pressentiment de cette heure qui commence la lumière de la vie. Mais si dans le cours insipide de mes jours , il s'en trouvait un qui parût offrir le seul bien que la nature contint alors pour mon coeur, ce souvenir était dans moi

comme pour m'en éloigner. Sans avoir aimé Je me voyais dans une sorte d'impuissance d'aimer désormais, ainsi que ces hommes en qui une passion profonde a détruit le pouvoir de sentir une affection nouvelle. Ce souvenir n'était pas l'amour, puisque je n'y trouvais point de consolation , point d'aliment : il me laissait dans le vide , et il semblait m'y retenir; il ne me donnait rien, et il semblait s'opposer à ce qu'il me fût dontaé quelque chose. Je restais ainsi sans posséder ni l'ivresse heureuse que l'amour soutient, ni cette mélancoUe amère et voluptueuse dont aiment à se consumer nos cœurs encore remplis d'un amour malheureux.

Je ne veux point vous îake la fatigante histoire de mes ennuis. J'ai caché dans mes déserts ma fortune sinistre; elle entraînerait ce qui m'environne, elle a manqué vous envelopper vous-même. Vous avez voulu tout quitter pour devenir triste et inutile comme moi, mais je vous ai forcé de reprendre vos distrations. Vous avez cru même que j'en avais aussi trouvé; j'ai entretenu doucement votre erreur. Vous avez su que mon calme ressemblait au sourire du désespoir, j'aurais voulu que vous y fussiez plus longtemps trompé. Je prenais pour vous écrire le moment où je riais.... où je ris de pitié sur moi-même, sur ma destinée, sur tant de choses dont je vois les hommes gémir en répétant qu'elles vont cesser.

Je vous en dis trop; mais le sentiment de ma destinée m'élève et m'accable. Je ne puis chercher quelque chose en moi, sans y trouver le fantôme de ce qui ne me sera jamais donné.

C'est une nécessité qu'en vous parlant d'elle je sois tout à fait moi. Je n'entends pas bien quelle réserve je devais m'imposer en cela. Elle sentait comme moi, une même langue nous était commune : sont-ils si nombreux ceux qui s'entendent? Cependant je ne me livrais pas à

tant d'illusions. Je vous le répète, je ne veux point vous arrêter sur ces temps que Toubli doit effacer, et qui sont déjà dans F abîme : le songe du bonheur a passé avec leurs ombres dans la mort de l'homme et des siècles. Pourquoi ces souvenirs exhalés d'un long trépas ? ils viennent étendre sur les restes vivants de l'homme l'amertune du sépulcre universel où il descendra. Je ne cherche point à justifier ce cœur brisé qui vous est trop bien connu , et qui ne conserve dans ses ruines que l'inquiétude de la vie. Vous savez, vous seul, ses espérances éteintes, ses désirs inexplicables, ses besoins démesurés. Ne l'excusez pas, soutenez-le, relevez ses débris; rendez-lui, si vous en avez les moyens, et le feu de la vie, et le calme de la rai" son, tout le mouvement du génie, et toute l'impassibilité du sage : je ne veux point vous porter à plaindre ses folies profondes.

Enfin le hasard le plus inattendu me fit la rencontrer près de la Saône, dans un jour de tristesse. Cet événement si simple m' étonna pourtant. Je trouvai de la douceur à la voir quelquefois. Une âme ardente, et tranquille, fatiguée , désabusée, immense, devait fixer l'inquiétude et le perpétuel supplice de mon cœur. Cette grâce de tout son être y ce fini inexprimable dans le mouvement, dans la voix!... Je n'aime point, souvenez-vous-en, et dites-vous bien tout mon malheur.

Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amère. Si madame Del*** eût été libre, j'y eusse trouvé le plaisir d'être enfin malheureux à ma manière; mais elle ne l'était point, et je me retirai, avant qu'il me devînt impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout m'ennuyait alors, mais actuellement tout m'est indifférent. Il arrive même que quelque chose m'amuse; je pouvais donc vous parler de tout ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis éteint. Peut-être serais-je bon mari; j'aurais beaucoup

406 OBERMANII.

d'attachement: Je commence à songer aux plaisirs de Fa^ mour, je ne suis plus digne d'une^amante. L'amour luimême ne me donnerait plus qu*ime femme, et un ami. Comme nos affections changent ! comme le cœur se détruit ! comme la vie passe, avant de finir!

Je vous disais donc combien j'aimais à être ennuyé avec elle de tout ce qui fait les délices de la vie; j'aimais bien plus les soirées tranquilles. Gela ne pouvait pas durer.

Il m'est arrivé rarement, mais quelquefois, d'oublier que je suis sur la terre comme une ombre qui s'y promène, qui voit et ne peut rien saisir. C'est là ma loi; quand j'ai voulu m'y soustraire, j'en ai été puni. Quand une illusion commence, mes misères s'aggravent. Je me suis senti à côté du bonheur, j'en ai été épouvanté. Peutêtre ces cendres que je crois éteintes se seraient-elles ranimées? Il fallut partir.

Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m'attache à oublier de vivre. J'ai cherché le thé pour m'affaiblir, et jusqu'au vin pour m'égarer. Je bâtis, je cultive, je me joue avec tout cela. J'ai trouvé quelques bonnes gens , et je compte aller au cabaret^ pour découvrir des hommes. Je me lève tard; je me couche tard; je suis lent à manger; je m'occupe de tout^ j'essaye de toutes les attitudes, j'aime la nuit et je presse le temps : je dévore mes heures froides, et suis avide de Fes voir dans le passé.

Fonsalbe est son frère. Nous parlons d'elle; je ne puis Fen empêcher, il l'aime beaucoup. Fonsalbe sera mon ami : je le veux, il est isolé. Je le veux aussi pour moi;

* Ce qui est impraticable en France est encore faisable dans presque toute'la Suisse, n y est reçu de s'y rencontrer vers le soir dans des maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'âge, ni la noblesse, ni les premières magistratures ne font une loi du contraire.

sans lui, que deviendrais-je?Mais il ne saura pas combien l'idée de sa sœur est présente dans, ces solitudes. Ces gorges sombres! ces eaux romantiques! elles étaient muettes, elles le seront toujours 1 Cette idée n'y met point la paix de l'oubli du monde, mais l'abandon des déserts. Uii soir nous étions sous les pins; leurs cimes agitées étaient remplies des sons de la montagne, nous parlions, il la pleurait ! Hais un frère a des larmes.

Je ne fais point de serments, je ne fais point de vœux ; je méprise ces protestations si vaines, cette éternité que rhomme croit ajouter à ses passions d'un jour. Je ne promets rien, je ne sais rien : tout passe, tout homme change; mais je me trompe bien moi-même, ou il ne m'arrivera pas d'aimer. Quand le dévot a rêvé sa béati* tude, il n'en cherche plus dans le monde terrestre ; et s'il vient à perdre ses ravissantes illusions, il ne trouve aucun charme dans les choses trop inférieures aux premiers songes.

Et elle traînera la chaîne de ses jours avec cette force désabusée, avec ce cahne de la douleur qui lui va si bien. Plusieurs de nous seraient peut-être moins à leur place s'ils étaient moins éloignés d'être heureux. Cette vie passée dans l'indifférence au milieu de tous les agréments de la vie, et dans l'ehnui avec une santé inaltérable ; ces chagrins sans humeur, cette tristesse sans amertume, ce sourire des peines cachées, cette simplicité qui abandonne tout quand on pourrait prétendre à tout, ces regrets sans plainte, cet abandon sans effort, ce découragement dont on dédaigne l'affliction ; tant de biens négligés, tant de pertes oubliées, tant de facultés dont on ne veut plus rien faire : tout cela est plein d'harmonie, et n'appartient qu'à elle. Contente, heureuse, possédant tout ce qui semblait lui être dû, peut-être eût-elle moins été elle-même. L'adversité est bonne à qui la porte ainsi; et je suppose que

le bonheur vînt maintenant, qu en ferait-elle? il n est pins temps.

Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon de la vie, seule destinée qui nous soit commune? Quand tout échappe jusqu'aux rêves de nos désirs ; quand le songe de Taimable et de Thonnête vieillit lui-même dans notre pensée incertaine ; quand Tharmonie, dans sa grâce idéale, descend des lieux célestes, s'approche de la terre, et se trouve enveloppée de brumes, de ténèbres; quand rien ne subsiste de nos besoins, de nos affections, de nos espérances ; quand nous passons nous-mêmes avec la fuite invariable des choses, et dans Finévitable instabilité du monde! mes amis, mes seuls amis, elle que j'ai perdue, vous qui vivez loin • de moi, vous qui s^uls me donnez encore le sentiment de la vie ! que nous resterat-il, et que sommes-nous (N) î

Page 1