‹ Obermann (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT

Imenstrôm, 28 juin, X.

La sœur de Fonsalbe est ici. Elle est venue sans être attendue, et dans le dessein de rester seulement quelques Jours avec son frère.

Vous la trouveriez à présent aussi aimable, aussi remarquable, et plus peut-être qu'elle ne le fut jamais. Celte app^tion inopinée, le changement des temps, d'ineiïa cables souvenirs, les lieux, la saison, tout semblait d'accord. Et il faut vous dire que, s'il peut être une beauté plu3 accomplie aux yeux d'un artiste, aucune ne réunirait davantage ce qui fait généralement pour moi le charme des femmes.

Nous ne pouvions ici la recevoir comme vous l'eussiez fait à Bordeaux; mais, au pied de nos montagnes, il nous restait à nous arranger selon la circonstance. On devait faucher deux prés, le soir, jusqu'à une heure assez avancée, puis, de grand matin, pour éviter entièrement Fardeur du jour. J'avais déjà eu le projet de donner, dans

* Ce qui le compose n'a été recueilli que vers l'année 1855, époque de la secoude édit\pn» ou depuis.

\lO OBERMANN.

cette occasion, quelque encouragement à mes travailleurs: des musiciens furent appelésf de^Yevay. Une collation, ou, si on veut, un souper champêtre commençant à minuit, et assez varié pour être dji goût des faucheurs même, fut destiné à remplir Tintervalle entre les travaux du soir et ceux du lendemain.

Il arriva qu'un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de six à sept marches. Elle était au-dessus; elle prononça mon nom. C'était bien sa voix, mais avec quelque chose d'imprévu, d'inaccoutumé, de tout à fait inimitable. Je regardai sans répondre, sans savoir que je ne répondais pas. Un demi-jour fantastique, un voile aérien, un brouillard l'environnait. C'était une forme indécise qui faisait presque disparaître tout vêtement ; c'était un parfum de beauté idéale,*une illusion voluptueuse, ayant un instant d'inconcevable vérité. Ainsi devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion: le joug a existé. De cette faiblesse ont dépendu d'autres incertitudes. Ces années-là sont irrévocables; mais aujourd'hui demeure libre, aujourd'hui est encore à mcit.

Je m'absentai en prévenant Fonsalbe. Je m'avançai vers le haut de la vallée. Je marchais sans bruit dans ma préoccupation attentive. J'étais fortement averti; mais le prestige me suivait, et la puissance du passé me paraissait invincible. Toutes ces idées d'aimer, et de n'être plus seul m'inondaient dans la tranquille obscurité d'un lieu désert. Il y eut un moment où j'aurais dit, comme ceux dont plus d'une fois j'ai condamné la mollesse : La posséder et mourir!

Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la terre, c'est en même temps apprécier d'un regard plus ferme ce qu'on a fait et ce qu'on doit faire des dons de la vie. Ce que j'en ai fait I jeune encore.

je m'arrAte au moment fatal. Elle et le désert, ce serait le triomphe du cœur. Non; Toubli du monde, et sans elle, voilà ma loi. L'austère travail et l'avenir!

Je me trouvais placé au détour de la vallée, entre les rocs d*où le torrent se précipite, et les chants que j'avais moi-môme ordonnés ; ils commençaient au loin. Mais ces bruits de fête, le simple mouvement de Tair les dissipait par intervalles, et je savais Finstant où ils cesseraient* Le torrent au contraire subsistait dans sa force, s'écoulant, mais s'écoulant toujours, à la manière des siècles. La fuite de l'eau est comme la fuile de nos années. On Ta beaucoup redit, mais dans plus de mille ans on le redira: le cours de l'eau restera, pour nous, l'image la plus frappante de l'inexorable passage des heures. Voix du torrent au milieu des ombres, seule voix solennelle sous la paix • des cieux, sois seule entendue.

Rien n'est sérieux, s'il ne peut être durable. Vues de haut, que sont les choses dont nous séparera notre dernier souffle? Hésiterai-je entre une rencontre du hasard et les fins de ma destinée, entre une séduisante fantaisie, et le juste, le généreux emploi des forces de la pensée? Je céderais à l'idée d'un lien imparfait, d'une affection sans but, d'un plaisir aveugle ! Ne sais-je pas les promesses qu'en devenant veuve elle a faites à sa famille? Ainsi l'union entière se trouve interdite; ainsi la question est simple, et ne doit pliis m'arrêter. Qu'y aurait-il de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un stérile amour? Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c'est se livrer soi-même à l'étemelle mort. Quelque fragiles que soient ces facultés, j'en suis responsable : il faut qu'elles portent leurs fruits. Ces bienfaits de l'existence, je les conserverai, je les honorerai ; je ne veux du moins m'affaiblir au dedans de moi qu'à l'instant inévitable. Profondeurs de l'espace, serait-ce en vain qu'il

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nous est donné de vous apercevoir? La majesté de la nuit répète d*âge en âge: malheur à toute âme qui se complaît dans la servitude!

SommesHQOus faits pour jouir ici de Tentraînement des désirs? Après cette attente, après les succès, que dironsnous de la satisfaction de quelques journées? Si la vie n'est que cela, elle n*est rien. Un an, dix ans de volupté, c'est un futile amusement, et une trop prompte amertume ! Que restera-t-il de ces désirs, quand les générations souffrantes ou follement distraites passeront sur nos cendres? Comptons pour peu de chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde, cherchons un autre partage : c'est de nos fortes résolutions que quelque effet subsistera peut-être. — L'homme est périssable. — • Il se peut ; mais périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice.

Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions changeaient déjà. Trop facilement je m'étais persuadé que ma jeunesse n'était plus. Mais ces différences avaient eu pour cause, cpmme je crois vous l'avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande - partie réparé. J'avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et qui contribue à mes incertitudes. C'est constamment une grande inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou même dans les penchants. Elle ne tient pas au progrès des années; elle redevient ce qu'elle était. L'habitude de me contenir et de réprimer d'abord tous mes mouvements intérieurs m'en avait laissé méconnaître souvent moi-même les oppositions. Mais, je le vois, à quarante ans de distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n'ai différé d'un quart d'heure à l'autre. Ainsi est agitée, au milieu de l'air, là cime d'un arbre trop flexible ; et, si vous la regardez à

une autre époque, vous la verrez céder encore, mais céder de même.

Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, Faspect du monde, l'appréciation de nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu'on me parle de choses indifférentes, et que J'écoute avec tranquillité, avec indolence ; tandis que, me reprochant ma froideur dans ces conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j'ai passé plusieurs fois du dégoût de cette existence si bornée, que tout embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la curieuse variété des choses, ou de Tamusante sagacité qui nous appelle à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si facilement offrir un autre aspect, c'est moins l'ensemble du grand phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l'ordre général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces; l'une nous captive, et l'autre nous déconcerte, tout dépend d'une certaine confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me manque, et elle renaît sans cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité ! Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je m'arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes essais quelque pensée mal rendue restera inutile; je ne vois plus alors que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins trompés, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude, et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.

Du moins cette mobilité n'est pas de nature à ébranler

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les principes de conduite. Il n'importe même que le but se présente seulement comme vraisemblable, s'il est unique. Affermis en un sens, n'attendons pas d'autres clartés; nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus. Ainsi tout se décide. Je suis ce que j'étais : si je le veux, je serai ce que je pouvais être. Certainement c'est peu de chose ; mais enfin ne descendons plus au-dessous de nousmêmes.

30 juin.

Je vous écris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j^aurais pu vous apprendre en trois lignes ; mais c'était ma manière, et d'ailleurs j'ai du loisir* Bien ne m'occupe, rien ne m'attache; je me sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de plus, un seul. Gela finira, puisque je l'ai résolu; mais à présent tout me semble attristé. Je ne suis pas indécis, mais ému jusqu'à une sorte d^tupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m'appuyer sur vous.

Je restai seul quelque temps encore. Déjà j'étais moins étranger à la tranquille harmonie de la nature. Je rentrai pendant le souper, avant que les chants cessassent.

Désormais n'attendez plus de moi ni une paresse inexcusable, ni l'ancienne irrésolution. La santé et l'aisance sont des facilités qu'on ne réunit pas toujours : je les possède, et j'en ferai usage. Que cette déclaration devienne ma règle. Si je parle aux hommes de leur faiblesse volontaire, ne convient-il pas que je ne m'en permette aucune? Vous savez que jadis j'ai eu, dans mes vains projets, quelques velléités africaines. Mais, à cette épo-

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que, tout s'est accordé pour rendre impraticable un dessein que d'ailleurs il aurait fallu mûrir davantage, et maintenant il serait trop tard pour se livrer aux études qui eïk prépareraient l'exécution.

Que faire donc? Je crois déiSnitivement qu'il ne m'est donné que d'écrire. •— Sur quels sujets? — Déjà vous le savez à peu prés. — D'après quel modèle? — Assurément je nlmiterai personne, à moins que ce ne soit par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois trèsdéplacé de prendre la manière d'un autre, si on peut en avoir une à soi. Quant à celui qui n'a pas la sienne, c'est^ ' à-dire qui n'est jamais entraîné, jamais inspiré, à quoi lui sert d'écrire? — Quel style enfin? — Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour mériter d'ê* tre lu, il faut observer les convenances réelles. — Mais qui en jugera? — Moi, apparemment, N'ai-je pas lu les auteurs qui travaillèrent avec circonspection, comme ceux qui écrivirent avec plus d'indépendance? C'est à moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui convienne, d'un côté à mon sujet ou à mon siècle, et de l'autre à mon caractère, sans manquer à dessein aux règles adn^es, mais sans les étudier expressément. — Quelles seront les' garanties de succès? — Les seules naturelles. S'il ne suffit pas de dire des choses vraies et de s'efforcer de les exposer d'une manière persuasive, je n'aurai point 3e succès : voilà tout. Je ne crois pas qu'il soit indispensable d'être approuvé de son vivant, à moins qu'on ne se voie condamné au malheur d'attendre de sa plume ses moyens de subsistance.

Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire de salon. Passez, hommes de société, hommes considérables dans les pays où tout dépend de ces accointances, vous qui êtes féconds en idées du jour, en livres de parti, en expédients pour produire de l'effet, et qui, même après

avoir tout adopté, tout quitté, tout repris, tout usé, trouvez encore à esquisser quelques pamphlets indécis, afin de faire dire : Le voilà avec ses mots expressifs et ingénieusement accolés, bien qu'un peu rebattus. Passez les premiers, hommes séduisants et séduits; car enfin tous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre temps. Montrez-vous donc aujourd'hui dans votre adresse et votre prospérité.

Ne serait-on pas à peu prés sûr de rendre un ouvrage utile, sans le déshonorer par des intrigues, pour hâter la célébrité de Fauteur? Restez-vous dans la retraite, ou même vivez-vous sans bruit dans une capitale; enfin votre nom est-il inconnu, et votre hvre ne s*écoule-t-il pas? Qu'un certain nombre d'exemplaires en soient déposés dans les bibliothèques, ou envoyés, sans en demander compte, à des libraires dans les grandes villes; tdt ou tard cet écrit sera mis à sa place avec autant de vraisemblance que si vous aviez mendié des suffrages.

Ainsi ma tâche est indiquée. 11 ne me reste plus qu'à la remplir, si ce n'est avec bonheur, avec éclat, du moins avec quelque zélé et quelque dignité. Je renonce à diverses choses, me bornant presque à éviter la douleur. Serai-je à plaindre dans la retraite,* ayant l'activité, l'espérance et 1 amitié? Être occupé sans devenir trop laborieux, contribue essentiellement à la paix de l'âme, de tous les biens le moins illusoire. On n'a plus besoin de plaisirs, puisque les avantages les plus simples donnent des jouissances : c'est ainsi que tant d'honunes bien portants s'accommodent des aliments les moins recherchés. Qui ne voit que l'espérance est préférable aux souvenirs? Dans notre vie, continuel passage, l'avenir importe seul. Ce qui est arrivé disparait, et le présent même nous échappe s'il ne sert demoyen. D'agréables traces du passé ne me paraissent un grand avantage que pour les imagi-

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nations faibles, qui, après avoir été un peu vives, deviennent débiles. Ces hommes-là, s'étant figuré les choses autrement qu'elles ne doivent être, se sont passionnés. L'épreuve les a désabusés; ne pouvant plus imaginer avec exagération, ils n imaginent plus. Les fictions vraies, pour ainsi dire, leur étant interdites, ils auraient besoin de riants souvenirs; sans cela nulle pensée ne les flatte. Uais celui dont l'imagination est puissante et juste peut toujours se faire une idée assez positive des divers biens, lorsque le sort lui laisse du calme ; il n'est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu'ils ont appris anciennement.

Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance et Fonsalbe :.ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres, cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes opiniâtres ; invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception soutiendrait l'âme, fatiguée quelquefois de ces vagues espérances, mais bien plus étonnée d,'elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et les langueurs et les délices de cette active incertitude? La justice du moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix, les lumières morales; je les poursuis dans mon inquiétude : notre union subsistera.

LETTRE XCL

SaDs date connue *•

Je ne vous ai jamais conté l'embarras où je me suis vu, un jour que je voulais franchir les Alpes d'Italie.

Je viens de me rappeler fortement cette circonstance, en lisant quelque part : « Nous n'avons peut-être reçu la

* Cette lettre d'Obermann, recueiUie depuis l'édition précédente, a déjà été imprimée dans les Navigateurs.

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vie présente que pour rencontrer, malgré nos faiblesses, des occasions d'accomplir avec énergie ce que le moment veut de nous. » Ainsi, employer toutes ses forces-è propos, et sans passion comme sans crainte, ce serait être pleinement homme. On a rarement ce bonheur. Quant ù moi, je ne Tai éprouvé qu'à demi dans ces montagnes, puisqu'il ne s'agissait que de mon propre salut.

Je ne pourrai vous rendre compte de l'événement, qu'avec des détails tout personnels : il ne se compose pas d'autre chose.

J'allais à la cité d'Aoste, et j'étais déjà dans le Valais, lorsque j'entendis un étranger dire, dans l'auberge, qu'il ne se hasarderait point à passer sans guide le Saint-Bernard. Je résolus aussitôt de le passer seul : je prétendis que d'après la disposition des gorges, ou la direction des eaux, j'arriverais à l'hospice en devançant les muletiers, et en ne prenant d'eux aucun renseignement.

Je sortis de Martigny à pied par un temps très-beau. Impatient de voir du moins dans l'éloignement quelque site curieux, je marchais d'autant plus vite qu'au-dessus de Saint-Branchier je n'apercevais rien de semblable. Arrivé à Liddès, je me figurai que je ne trouverais plus avant l'hospice aucune espèce d'hôtellerie. Celle de Liddes avait épuisé sa provision de pain, et n'était pourvue d'aucun légume. Il y restait uniquement un morceau de mouton, auquel je ne touchai pas. Je pris peu de vin; mais^ à cette heure inusitée, il n'en fallut pas plus pour me donner un tel besoin d'ombre et de repos, que je m'endormis derrière quelques arbustes.

J'étais sans montre, et au moment de mon réveil je ne soupçonnai pas que j'eusse demeuré là plusieurs heures. Quand je me remis en chemin, ce fut avec la seule idée d'arriver au but ; je n'avais plus d'autre espérance. Ea nature n'encourage pas toujours les illusions que pourtant

elle nous destina. Aycune diversion ne «'offrait, ni la beauté des yallées, ni la singularité des costumes, ni même l'effet de l'air accoutumé des montagnes. Le ciel avait entièrennent changé d'aspect. I)e sombres nuages enveloppaient les cimes dont je m'approchais ; toutefois cela ne put me désabuser à l'égard de l'heure, puisque à cette élévation ils s'amassent souvent avec promptitude.

Peu de minutes après, la neige tombait en abondance. Je passai au village de Saint-Pierre, sans questionner personne. J'étais décidé à poursuivre mon entreprise, malgré le froid, et qu'au delà il n'existât plus de chemin tracé. De toute manière, il n'était plus question de se diriger avec quelque certitude. Je n'apercevais les rochers qu'à l'instant d'y toucher, mais je n'en cherchais d'autre cause que l'épaisseur du nuage et de la neige. Quand l'obscurité fut assez grande pour que la nuit seule pût l'expliquer, je compris enfin ma situation.

La glace vive au pied de laquelle j'arrivai, ainsi que le manque de tojite issue praticable pour des mulets, me prouva que j'étais hors de la voie. Je m'arrêtai, comme pour délibérer à loisir ; mais un total engourdissement des bras m'en dissuada aussitût. S'il devenait impraticable d'attendre le jour dans le liôu où j'étais parvenu, il semblait également impossible de trouver le monastérei dont me déparaient peut-être des abîmes. Un seul parti se présenta^ de consulter le bruit de l'eau^ afin de me rapprocher du courant principal qui, de chute en chute, devait passer auprès des dernières habitations que j'eusse vues en montant. A la vérité j'étais dans les ténèbres, et au milieu de roches dont j'aurais eu peine à sortir en plein jour. L'évidence du danger me soutint. 11 fallait ou périr, ou se rendre sans trop de retard au village qui devait être distant de près de trois lieues.

J'eua assez promptement un succès ; j'arrivai au torrent

qu'il importait de ne plus quitter. Si je m'étais engagé de nouveau dans les roches, peut-être n'aurais-je pas su en redescendre. Nivelé à demi par F effet des siècles, le lit de la Drance devait présenter une aspérité moins redoutable en quelques endroits que les continuelles anfractuosilès des masses voisines. Alors s'établit la lutte contre les obstacles; alors commença la jouissance toute particulière que suscitait la grandeur du péril. J'entrai dans le courant bruyant et inégal, avec la résolution de le suivre jusqu'à ce que cette tentative hasardeuse se terminât ou par quelque accident tout à fait grave, ou par la vue d'une lumière au village. Je me livrai ainsi au cours de cette onde glaciale. Quand elle tombait de haut, je tombais avec elle. Une fois la chute fut si forte, que je croyais le terme arrivé, mais un bassin assez profond me reçut. Je ne sais comment j'en sortis : il me semble que les dents, à défaut des mains, saisirent quelque avance de roche. Quant aux yeux, ils n'étaient guère utiles, et je les laissais, je crois, se fermer lorsque j'attendais un choc trop violent. J'avançais avec une ardeur que nulle lassitude ne paraissait devoir suspendre, heureux apparemment de suivre Une impulsion fixe, de continuer un effort sans incertitude. Commençant à me faire à ces mouvements brusques, à cette sorte d'audace, j'oubliais le village dé Saint-Pierre, seul asile auquel je pusse atteindre, lorsqu'une clarté me l'indiqua. Je la vis avec une indifférence qui, sans doute, tenait plus de l'irréflexion que du vrai courage, et néanmoins je me rendis, comme je pus, à cette demeure dont les habitants étaient auprès du feu. Un coin manquait au volet de la petite fenêtre de leur cuisine : je dus la vie à cet incident. C'était une auberge comme on en rencontre dans les montagnes. Naturellement il y manquait beaucoup de choses, mais j'y trouvai des soins dont j'avais besoin. Placé à l'angle intérieur d'une vaste cheminée, principale

pièce de la maison, je passai une heure, ou davantage, dans l*oubIi de cet état d'exaltation dont j'avais entretenu le singulier bonheur. Nul et triste depuis ma délivrance, je fis ce qu'on voulut: on me donna du vin chaud, ne sachant pas que j'avais surtout besoin d'une nourriture plus solide.

Un de mes hôtes m'avait vu gravir la montagne vers la fin du jour pendant ces bourrasques de neige que redoutent les montagnards mêmes, et il avait dit ensuite dans le village : Il a passé ce soir un étranger qui allait là-haut; de ce temps-ci, c'est autant de mort. Lorsque plus tard ces braves gens reconnurent qu'effectivement j'eusse été perdu sans le mauvais état de leur volet, un d'eux s'écria en patois : Mon Dieu, ce que c'est que de nous !

Le lendemain on m^'apporta mes vêtements bien séchés et à peu près réparés; mais je ne pus me défaire d'un frisson assez fort, et d'ailleurs plusieurs pieds de neige sur le sol s'opposaient à ce que je me remisse volontiers en route. Je passai la moitié de la journée chez le curé de cette faible bourgade, et je dînai avec lui : je n'avais pas mangé depuis quarante et quelques heures. Le jour suivant, la neige ayant disparu sous le soleil du matin, je franchis sans guide les cinq lieues difficiles, et les symptômes de fièvre me quittèrent pendant ma marche. A l'hospice, où je fus bien accueilli, j'eus néanmoins le malheur de ne pas tout approuver. Je trouvais déplacée une variété de mets qu'en des lieux semblables je ne qualifiais pas d'hospitalité attentive, mais de recherche ; et il me sembla aussi que dans la chapelle, cette église de la montagne, une simplicité plus solennelle eût mieux convenu que la prétention des enjolivements. Je restai le soir au petit village de Saint-Remi en Italie. Le torrent de la Doire se brise contre un angle des murs de l'auberge. Ma fenêtre resta ouverte, et, toute la nuit, ce fracas m'éveilla

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OU m'assgupit alternativement à ma grande satisfaction. Plus bas, dans la vallée, je rencontrai des gens chargés de ces goitres énormes qui m'avaient beaucoup frappé de Tautre côté du Saint-Bernard, à Tépoque de mes premières incursions dans le Valais. A un quart de lieue de Saint-Maurice, il est un village tellement garanti des vents froids par sa situation très-remarquablé, que des lauriers ou des grenadiers pourraient y subsister sans d'autre abri eh toute saison ; mais assurément les habitants n'y songent guère. Trop bien préservés des frimas, et dès lors affligés du crétinisme» ils végètent indifférents au pied de leurs immenses rochers, ne sachant pas même ce que c'est que ce mouvement des étrangers qui passent à si peu de distance de l'autre côté du fleuve. Je résolus d'aller voir de plus près, en redescendant vers la Suisse, ces hommes endormis dans une lourde ignorance, pauvres sans le savoir, et infirmes sans précisément soufùir : je crois ces infortunés plus heureux que nous.

Sans l'exactitude scrupuleuse de mon récit, il serait si peu susceptible d'intérêt, que votre amitié même ne lui en trouverait pas. Pour moi , je ne me rappelle que ti^op une fatigue que je* ne ressentais pas alors, mais qui m'a privé sans retour de h fermeté des pieds. J'oublierai moins encore que, jusqu'à présent, les deux heures de ma vie où je fus le plus animé, le moins mécontent de moi-même, le moins éloigné de l'enivrement du bon^ heur, ont été celles où , pénétré de froid , consumé d'ef* forts, consumé de besoin, poussé quelquefois de précipices en précipices avant de les apercevoir et n'en sortant vivant qu'avec surprise, je me disais toujours, et je disais simplement dans ma fierté sans témoins ; Pour cette nû-

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ntite encore , je veux ce que je dois, je fais ce que je veux.

Dernière partie d'une lettre sans date connue.

...Que d'infortunés auront dit, de siècle en siècle , que les fleurs nous ont été accordées pour couvrir notre chaîne, pour nous abuser tous au commencement, et contribuer même à nous retenir jusqu'au terme ! Elles font plus, mais aussi vainement peut-être : elles semblent indiquer ce que nulle tête mortelle n'approfondira.

Si les fleurs n'étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore ; mais quelquefois ce parfum entraîne , comme une heureuse condition de l'existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j'aie cherché ces émanations invisibles, soit surtout qu'elles s'offrent, qu'elles surprennent, je les reçois Kîomme une expression forte , mais précaire , d'une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret.

Les couleurs aussi doivent avoir leur éloquence : tout peut être symbole. Mais les odeurs sont plus pénétrantes, sans doute parce qu'elles sont plus mystérieuses, et que, s'il nous faut dans notre conduite ordinaire de palpables vérités , les grands mouvements de l'âme ont pour principe une vérité d'un autre ordre, le vrai essentiel, et cependant inaccessible dans nos voies chancelantes. *

Jonquille ! violette ! tubéreuse ! vous n'avez que des instants, afin de ne pas accabler notre faiblesse, ou peut-être poumons laisser dans l'incertitude où s'agite notre esprit, tantôt généreux, tantôt découragé. Non, je n'ai vu ni le sindrimal de Ceylan, ni le gulmikek de Perse , ni le pégé-hong de la Ôiine méridionale , mais ce serait assez de la jonquille ou du jasmin pour me faire dire que, tels que

nous sommes, nous pourrions séjourner dans un monde meilleur.

Que veux-je? Espérer, puis n*espérer plus, c'est être ou n'être plus : voilà Thomme, sans doute. Mais comment se fait-il qu'après les chants d'une voix émue, après les parfums des fleurs, et les soupirs de l'imagination, et les élans de la pensée, il faille mourir?

Et il se peut que, le sort le voulant ainsi, on entende s'approcher secrètement une femme remplie de grâce aimante, et que derrière quelque rideau, mais sûre d'être bien visible, à cause des rayons du couchant, elle se montre sans aqtre voile, pour la première fois, se recule vite, et revienne d'elle-même, en souriant de sa voluptueuse résolution. Mais ensuite il faudra vieillir. Où sont aujourd'hui les violettes qui fleurirent pour d'anciennes générations?

Il est deux fleurs silencieuses en quelque sorte, et à peu près dénuées d'odeur, mais qui, par leur attitude assez durable, m'attachent à un point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu'elles suscitant ramènent fortement au passé , comme si ces hens des temps annonçaient des jours heureux. Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs et la hâtive pâquerette, la marguerite des prés.

Le barbeau est la fleur de la vie rurale. 11 faudrait le revoir dans la liberté des loisirs naturels, au milieu des blés, au bruit des fermes, au chant des coqs (0), sur le sentiers des vieux cultivateurs : je ne voudrais pas répondre que cela quelquefois n'allât jusqu'aux larmes.

La violette et la marguerite des prés s'ont rivales. Même saison, même simplicité. La violette captive dès le premier printemps ; la pâquerette se fait aimer d'année en année. Elles sont l'une à l'autre ce qu'est un portrait, ouvrage du pinceau, à côté d'un buste en marbre. La violette rappelle le plus pur sentiment de l'amour; tel il se présente à des cœurs droits. Mais enfin cet amour même, si

persuasif et si suave, n'est qu'un bel accident de la vie. 11 se dissipe tandis que la paix des campagnes nous reste jusqu'à là dernière heure. La marguerite est le signe patriarcal de ce doux repos.

Si j'arrive à la vieillesse , si, un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j'ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu'on place ma chaise sur l'herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient là devant moi , ^ous le soleil , sous le ciel immense, afin qu'en laissant la vie qui passe, je retrouve quelque chose de l'illusion infinie.

ïi6.

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