‹ Obermann; (volume 3)Chapitre 5 sur 9 · SECOND FRAGMENT · texte numérisé non relu

SECOND FRAGMENT

Sixième année.

Je ne suis pas surpris que la justesse des idées soit assez rare en morale. Les anciens , qui n'avaient pas l'expérience des siècles, ont plusieurs fois songé à mettre la destinée du cœur de l'homme entre les mains des sages. La politique moderne est plus profonde : elle a livré l'unique science aux prédicateurs, et à cette foule que les imprimeurs appellent hommes de lettres; mais elle protège solennellement l'art défaire des fleurs en sucre, et l'invention des perruques d'une nouvelle forme.

Dès que l'on observe les peines d'une certaine classe d'hommes , et qu'on commence à en découvrir les causes , on reconnaît qu'une des choses les plus nouvelles et les plus utiles que l'on pût faire serait de les prémunir contre des vérités qui les trompent, contre des vertus qui les perdent.

Le mépris de l'or est une chose absurde. Sans doute , préférer l'or à son devoir est un crime; mais ne sait-on pas que la raison prescrit de préférer le devoir à la vie

SECOND FRAGMEINT.

comme aux richesses? Si la vie n'en est pas moins un bien en général, pourquoi l'or n'en serait-il pas aussi un? Quelques hommes indépendants et isolés font trèsbien de s'en passer; mais tous ne sont pas dans ce cas, et ces déclamations si vaines, qui ont un côté faux, nuisent beaucoup à la vertu. Vous avez rendu contradictoires les principes de conduite; si la vertu n'est que l'effort vers l'ordre, est-ce par tant de désordre et de confusion que vous prétendez y amener les hommes? Pour moi, qui estime encore plus dans l'homme les qualités du cœur que celles de l'esprit, je pense néanmoins que l'instituteur d'un peuple trouverait plus de ressources pour contenir de mauvais cœurs que pour concilier des esprits faux.

Les chrétiens et d'autres ont soutenu que la continence perpétuelle était une vertu; ils ne l'ont pas exigée des hommes, ils ne l'ont même conseillée qu'à ceux qui prétendraient à la perfection. Quelque absolue et quelque indiscrète que doive être une loi qui vient du ciel, elle n'a pas osé davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l'argent , on ne saurait y mettre aussi trop de modération et de justesse. L'abnégation religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus à une indifférence sincère pour les richesses, et même pour toute propriété ; mais dans la vie ordinaire le désir de l'or est inévitable. Avec l'or, dans quelque lieu habité que je paraisse, je fais un signe; ce signe dit : Que l'on me prévienne, que l'on me nourrisse, que l'on m'habille, que l'on me désennuie, que l'on me considère, que l'on serve moi et les miens, que tout jouisse auprès de moi; si quelqu'un souffre, qu'il le déclare, ses peines sont finies ! Et comme il a été dit , il est fait.

Ceux qui méprisent l'or sont comme ceux qui méprisent la gloire , qui méprisent les femmes, qui méprisent

les talents, la valeur, le mérite. Quand rimbécillité de l'esprit, Fimpuissance des organes, ou la grossièreté de Fâme, rendent incapable d'user d'un bien sans le pervertir, on calomnie ce bien , ne voyant pas que c'est sa propre bassesse que l'on accuse. Un homme de mauvaises mœurs méprise les femmes, un raisonneur épais blâme l'esprit , un sophiste moralise contre l'argent. Sans doute , les faibles esclaves de leurs passions , des sots ingénieux , des bourgeois étonnés , seront plus malheureux ou plus méchants quand ils seront riches. Ces gens-là doivent avoir peu, parce que posséder ou abuser, c'est pour eux la même chose. Sans doute encore, celui qui devient riche et qui se met à vivre le plus qu'il peut en riche , ne gagne pas, et quelquefois perd à changer de situation. Mais pourquoi n'est-il pas mieux qu'auparavant? c'est qu'il n'est pas réellement plus riche : plus opulent, il est plus gêné et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il s'arrange si bien que le moindre incident les dérange, et qu'il accumule des dettes jusqu'à sa ruine. 11 est clair que cet homme est pauvre. Centupler ses besoins, faire tout pour l'ostentation; avoir vingt chevaux parce qu'un tel en a quinze, et, si demain il en a vingt, en avoir bien vite trente; c'est s'embarrasser dans les chaînes d'une pénurie plus pénible et plus soucieuse que la première. Mais avoir une maison commode et saine, un intérieur bien ordonné, de la propreté, une certaine abondance , une élégance simple; s'arrêter là quand même la fortune deviendrait quatre fois plus grande ; employer le reste à tirer un ami d'embarras, à parer d'avance aux événements funestes, à donner à l'homme bon devenu malheureux ce qu'il a donné dans sa jeunesse à de plus heureux que lui, à remplacer la vache de cette mére de famille qui n'en avait qu'une , à envoyer du grain chez ce cultivateur

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