SECOND FRAGMENT
dont le champ vient d'être grêlé, à réparer le chemin où des chars * ont versé , où les chevaux se blessent ; s'occuper selon ses facultés et ses goûts; donner à ses enfants des connaissances/l'esprit d'ordre et des talents : tout cela vaut bien la misère gauchement prônée par la fausse sagesse.
Le mépris de l'or, inconsidérément recommandé dans l'âge qui en ignore la valeur, a souvent ôté à des hommes supérieurs un des plus grands moyens , et peut-être le plus sûr, de ne point vivre inutiles comme la foule.
Combien de jeunes personnes , dans le choix d'un maître, se piquent de compter les biens pour rien, et se précipitent ainsi dans tous les dégoûts d'un sort précaire, et dans l'ennui habituel qui seul contient tant de maux !
Un homme sensé, tranquille, et qui méprise un caractère folâtre, se laisse séduire par quelque conformité dans les goûts ; il abandonne au vulgaire la gaité, l'humeur riante, et même la vivacité, l'activité; il prend une femme sérieuse , triste, que la première contrariété rend mélancolique, que les chagrins aigrissent, qui avec l'âge devient taciturne, brusque , impérieuse, austère , et qui , s'attachant avec humeur à se passer de tout, et se passant bientôt de tout par humeur et pour en donner aux autres la leçon , rendra toute sa maison malheureuse.
Ce n'était pas dans un sens trivial qu'Épicure disait : Le sage choisit pour ami un caractère gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans passe légèrement sur ce conseil , et c'est beaucoup s'il n'en est pas révolté, car il a
1 Le mot char n'est pas usité en ce sens, du moins dans la plus grande partie de la France , où les charrettes à deux roues sont plus en usage. Mais en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi les chariots légers, les voitures de campagne à quatre roues qui y servent au lieu de charrettes.
OBEBMANN.
rejeté les préjugés communs; mais il en sentira l'importance quand il aura quitté ceux de la sagesse.
C'est peu de chose de n'être point comme le vulgaire des hommes ; mais c'est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n'être plus comme le vulgaire des sages.
LETTRE XXX VF.
Lyon, 7 avril , VI.
Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la foret, feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau silencieux ! que seriez-vous à l'homme , si vous ne lui parliez point des autres hommes? La nature serait muette, s'ils n'étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées , et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes? La nature sentie n'est que dans les rapports humains , et l'éloquence des choses n'est rien que l'éloquence de l'homme. La terre féconde, les cieux immenses , les eaux passagères ne sont qu'une expression des rapports que nos cœurs produisent et contiennent.
Convenance entière, amitié des anciens ! Quand celui qui possédait l'affection sans bornes recevait des tablettes où il voyait les traits de la main d'un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les beautés d'un site , ou les dimensions d'un glacier? Mais les relations de la vie humaine sont multipliées; la perception de ces rapports est incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts; l'amitié antique est toujours loin de nos cœurs ou de notre destinée. Les liaisons restent incomplètes
LETTRE XXXVI
entre l'espoir et les précautions , entre les délices que l'on attend et l'amertume qu'on éprouve. L'intimité elle-même est entravée par les ennuis , ou affaiblie par le partage, ou arrêtée par les circonstances. L'homme vieillit, et son coeur rebuté vieillit avant lui. Si tout ce qu'il peut aimer est dans l'homme, tout ce qu'il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances sociales, là, et par une nécessité invincible, se trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus qu'il n'espère reste un peu éloigné de l'homme. Les choses mortes sont moins puissantes ; mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons; mais nous sommes plus assurés d'y trouver, à notre choix, les choses qu'elles contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés, mais cetains. La passion cherche l'homme; quelquefois la raison se trouve réduite à le quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s'est formé un lien puissant de l'homme avec cet ami de l'homme, pris hors de son espèce, et qui lui convient tant , parce qu'il est moins que nous , et qu'il est plus que les choses insensibles. S'il fallait que l'homme prit au hasard un ami , il lui vaudrait mieux le prendre dans Fespèce des chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui donnerait^ moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces animaux.
Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert, mais dans celle de l'isolement; quand ces êtres faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d'être malheureux et si peu d'être satisfaits , qui n'ont que des instants pour jouir et qu'un jour pour vivre ; quand le père et sa femme , quand la mère et ses filles n'ont point de condescendance , n'ont point d'union, qu'ils ne veulent pas aimer les mêmes choses.
qu'ils ne savent pas se soumettre aux mêmes misères, et soutenir ensemble , à distances égales , la chaîne des douleurs ; quand, par égoïsme ou par humeur, chacun , refusant ses forces, la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon où germent, avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent tous : ô hommes! qu'êles-vous donc pour l'homme?
Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence qui glace nature universelle! tu l'as fait ainsi pour que la vertu fût grande, et que le cœur de l'homme devînt meilleur encore et plus résigné sous le poids qui l'écrase.
LETTRE XXXVIl.
Lyon , 2 mai, VI.
J'ai des moments où je désespérerais de contenir l'inquiétude qui m'agite. Tout m'entraîne alors et m'enlève avec une force immodérée : de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l'abîme qu'elle a ''^ creusé.
Si j'étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables; mais j'écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j'éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m'ouvrirais-je ainsi? quel autre supporterait le fatigant bavardage d'une manie sombre , d'une sensibilité si vaine ? C'est mon seul plaisir de vous conter ce que je ne puis dire qu'à vous , ce que je ne voudrais dire à nul autre, ce que d'autres ne voudraient pas entendre. Que m'importe le contenu de mes lettres ? Plus elles sont longues, ou plus j'y mets
LETTRE XXXVII
de temps, plus elles valent pour moi; et, si je ne me trompe, l'épaisseur du paquet ne vous a jamais rebuté. On parlerait ensemble pendant dix heures , pourquoi ne s'écrirait- on pas pendant deux?
Je ne veux pas vous faire un reproche. Vous êtes moins long, moins diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous écrivez avec moins de plaisir même à ceux que vous aimez. Vous me dites ce que vous avez à me dire dans l'intimité; mais moi solitaire, moi rêveur au moins bizarre , je n'ai rien à dire, et j'en suis d'autant plus long. Tout ce qui me passe par la tête, tout ce que je dirais en jasant, je l'écris si l'occasion se présente : mais tout ce que je pense , tout ce que je sens , je vous l'écris nécessairement; c'est un besoin pour moi. Quand je cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon âme s'éteint, que je suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours à manger, dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux !
Je voudrais avoir un métier , il animerait mes bras et endormirait ma tête. Un talent ne vaudrait pas cela; cependant, si je savais peindre, je crois que je serais moins inquiet. J'ai été longtemps dans la stupeur; je regrette de m'être éveillé. J'étais dans un abattement plus tranquille que l'abattement actuel.
De tous les moments rapides et incertains où j'ai cru , dans ma simplicité, qu'on était sur la terre pour y vivre, aucun ne s'est embelli d'une erreur aussi durable, aucun ne m'a laissé de si profonds souvenirs que ces vingt jours d'oubli et d'espérance , où , vers l'équinoxe de mars , près du torrent, devant les rochers entre la jacinthe heureuse et la simple violette , j'allai m'imaginer qu'il me serait donné d'aimer.
Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans goûts, sans espérance, j'aurais pu végéter ennuyé mais tranquille : je pressentais l'énergie humaine , mais dans
OBEllMAiNN.
ma vie ténébreuse je supportais mou sommeil. Quelle force sinistre m'a ouvert le monde pour m'ôter les consolations du néant?
Entraîné dans une activité expansive; avide de tout aimer, de tout soutenir, de tout consoler; toujours combattu entre le besoin de voir changer tant de choses funestes , et cette conviction qu'elles ne seront point changées, je reste fatigué des maux de la vie, et plus indigné de la perfide séduction des plaisirs , l'œil toujours arrêté sur l'immense amas des haines, des iniquités, des opprobres et des misères de la terre égarée.
Et moi! voici ma vingt-septième année les beaux jours sont passés , je ne les ai pas môme vus. Malheureux dans l'âge du bonheur, qu'attendrai-je des autres âges? J'ai passé dans le vide et les ennuis la saison heureuse de la confiance et de l'espoir. Partout comprimé, souffrant, le cœur avide et navré, j'ai atteint, jeune encore, les regrets de la vieillesse. Dans l'habitude de voir toutes les fleurs de la vie se flétrir sous mes pas stériles, je suis comme ces vieillards que tout a fuis; mais, plus malheureux qu'eux, j'ai tout perdu longtemps avant de finir moi-même. Avec une âme avide, je ne puis reposer dans ce silence de mort.
Souvenir des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées , des lieux qu'on ne reverra pas , des hommes qui ont changé! sentiment de la vie perdue!
Quels lieux furent jamais pour moi ce qu'ils sont pour les autres hommes? quels temps furent tolérables, et sous quel ciel ai-je trouvé le repos du cœur? J'ai vu le remuement des villes, et le vide des campagnes, et l'austérité des monts; j'ai vu la grossièreté de l'ignorance, et le tourment des arts; j'ai vu les vertus inutiles , les succès indifférents , et tous les biens perdus dans tous les maux; l'homme et le sort, toujours inégaux , se trompant sans cesse, et, dans la lutte effrénée
LETTRE XXXVII
de toutes les passions , l'odieux vainqueur recevoir pour prix de son triomphe le plus pesant chaînon des maux qu'il a su faire.
Si l'homme était conformé pour le malheur, je le plaindrais bien moins; et, considérant sa durée passagère, je mépriserais pour lui comme pour moi le tourment d'un jour. Mais tous les biens l'environnent , mais toutes ses facultés lui commandent de jouir, mais tout lui dit : Sois heureux; et l'homme a dit : Le bonheur sera pour la brute ; l'art , la science , la gloire , la grandeur, seront pour moi. Sa mortalité, ses douleurs, ses crimes eux-mêmes ne sont que la plus faible moitié de sa misère. Je déplore ses pertes, le calme, le choix, l'union , la possession tranquille. Je déplore cent années que des millions d'êtres sensibles épuisent dans les sollicitudes et la contrainte, au milieu de ce qui ferait la sécurité, la liberté , la joie; et vivant d'amertume sur une terre voluptueuse, parce qu'ils ont voulu des biens imaginaires et des biens exclusifs.
Cependant tout cela est peu de chose : je ne le voyais point il y a un demi-siècle , et dans un demi-siècle je ne le verrai pas.
Je me disais : S'il n'appartient pas à ma destinée de ^ ramener à des mœurs primordiales une contrée circonscrite et isolée; si je dois m'efforcer d'oublier le monde, et me croire assez heureux d'obtenir pour moi des jours tolérables sur cette terre séduite, je ne demande alors qu'un bien, qu'une ombre dans ce songe dont je ne veux plus m'évciller. Il reste sur la terre , telle qu'elle est , une illusion qui peut encore m'abuser : elle est la seule; j'aurais la sagesse d'en être trompé; le reste n'en vaut pas l'efrort. Voilà ce que je me disais alors ; mais le hasard seul pouvait m'en permettre l'inestimable erreur. Le hasard est lent et incertain ; la vie rapide, irrévocable : son printemps passe; et ce besoin trompé, en ache-
OBEllMANN.
vaut de perdre ma vie , doit enfin aliéner mon cœur et altérer ma nature. Quelquefois déjà je sens que je m'aigris, je m'indigne, mes affections se resserrent, l'impatience rendra ma volonté farouche, et une sorte de mépris me porte à des desseins grands mais austères. Cependant cette amertume ne dure point dans toute sa force : je m'abandonne ensuite, comme si je sentais que les hommes distraits , et les choses incertaines , et ma vie si courte, ne méritent pas l'inquiétude d'un jour, et qu'un réveil sévère est inutile quand on doit sitôt s'endormir pour jamais.
LETTRE XXXVllI.
Lyon, 8 mai, VL
J'ai été jusqu'à Blamont, chez le chirurgien qui a remis si adroitement le bras de cet officier tombé de cheval en revenant de Chessel.
Vous n'avez pas oublié comment , lorsque nous entrâmes chez lui à cette occasion , il y a plus de douze ans , il se hâta d'aller cueillir dans son jardin les plus beaux abricots; et comment, en revenant les mains pleines, ce vieillard, déjà infirme, heurta du pied le pas de la porte, ce qui fit tomber à terre presque tout le fruit qu'il tenait. Sa fille lui dit brusquement : Voilà comme vous faites toujours; vous voulez vous mêler de tout, et c'est pour tout gâter ; ne pouvez-vous pas rester sur votre chaise? c'est bien présentable à présent! Nous avions le cœur navré, car il souffrait et ne répondait rien. Le malheureux ! Il est plus malheureux encore , il est paralytique ; il est couché dans un véritable lit de douleurs, il n'a auprès de lui que cette misérable qui est
LETTRE XXXVIil.
sa fille. Depuis plusieurs mois il ne parle plus; mais le bras droit n'est pas encore attaqué, il s'en sert pour faire des signes. Il en fit que j'eus le chagrin de ne pouvoir expliquer; il voulait dire à sa fille de m'offrir quelque chose. Elle ne l'entendit pas, et cela arrive trèssouvent. Lorsqu'il lui survint quelques affaires au dehors, j'en profitai pour que son malheureux père sût du moins que ses maux étaient sentis : il a encore une oreille assez bonne. Il me fit comprendre que cette fille , regardant sa fin comme très-prochaine , se refusait à tout ce qui pourrait diminuer de quelques sous l'héritage assez considérable qu'il lui laisse ; mais que, quoiqu'il en eût eu bien des chagrins , il lui pardonnait tout , afin de ne pas cesser d'aimer , à son dernier moment , le seul être qui lui restât à aimer. Un vieillard voir ainsi expirer sa vie î un père finir avec tant d'amertume dans sa propre maison ! Et nos lois ne peuvent rien !
Il faut qu'un tel abîme de misères touche aux perceptions de l'immortalité. S'il était possible que, dans un âge de raison , j'eusse manqué essentiellement à mon père, je serais malheureux toute la vie, parce qu'il n'est plus, et que ma faute serait aussi irréparable que monstrueuse. On pourrait dire, il est vrai, qu'un mal fait à celui qui ne le sent plus , qui n'existe plus , est actuellement chimérique en quelque sorte et indifférent, comme le sont les choses tout à fait passées. Je ne saurais le nier; cependant j'en serais inconsolable. La raison de ce sentiment est bien difficile à trouver. S'il n'était autre que le sentiment d'une chute avilissante dont on a perdu l'occasion de se relever avec une noblesse qui puisse consoler intérieurement , on trouverait ce même dédommagement dans la vérité de l'intention. Lorsqu'il ne s'agit que de notre propre estime, le désir d'une chose louable doit nous satisfaire comme son
exécution . Celle-ci ne diffère du désir que par les suites, et il n'en peut être aucune pour l'offensé qui ne vit plus. On voit pourtant le sentiment de cette injustice dont les effets ne subsistent plus nous accabler encore, nous avilir , nous déchirer , comme si elle devait avoir des résultats éternels. On dirait que l'offensé n'est qu'absent, et que nous devons retrouver les rapports que nous avions avec lui , mais dans un état qui ne permettra plus de rien changer, de rien réparer, et où le mal sera perpétuel malgré nos remords.
L'esprit humain trouve toujours à se perdre dans cette liaison des choses effectuées avec leurs conséquences inconnues. Il pourrait imaginer que ces conceptions d'un ordre futur et d'une suite sans bornes aux choses présentes n'ont d'autres fondements que la possibilité de leurs suppositions ; qu'elles doivent être comptées parmi les moyens qui retiennent l'homme dans la diversité , dans les oppositions , dans la perpétuelle incertitude où le plonge la perception incomplète des propriétés et de l'enchaînement des choses.
Puisque ma lettre n'est pas fermée, il faut que je cite Montaigne. Je viens de rencontrer par hasard un passage si analogue à l'idée dont j'étais occupé, que j'en ai été frappé et satisfait. Il y a dans cette conformité de pensées un principe de joie secrète; c'est elle qui rend l'homme nécessaire à l'homme , parce qu'elle rend nos idées fécondes, parce qu'elle donne de l'assurance à notre imagination , et confirme en nous l'opinion de ce que nous sommes.
On ne trouve point dans Montaigne ce que l'on cherche, on rencontre ce qui s'y trouve. Il faut l'ouvrir au hasard, et c'est rendre une sorte d'hommage à sa manière. Elle est très-indépendante, sans être burlesque ou affectée; et je ne suis pas surpris qu'un Anglais ait mis
LETTEE XXXVIII.
les Essais au-dessus de tout. On a reproché à Montaigne deux choses qui le font admirable, et dont je n'ai nul besoin de le disculper entre nous.
C'est au chapitre huitième du livre second qu'il dit : « Comme je sçay , par une trop certaine expérience , il n'est aucune si douce consolation en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire , et d'avoir eu avec eux une par faite et entière communication. »
Cette entière communication avec l'être moral semblable à nous , et mis auprès de nous dans des rapports respectés, semble une partie essentielle du rôle qui nous est départi pour l'emploi de notre durée. Nous sommes mécontents de nous quand , l'acte étant fini, nous avons perdu sans retour le mérite de l'exécution dans la scène qui nous était confiée.
Ceci prouve , me direz-vous peut-être , que nous pressentons une autre durée. Je vous l'accorde ; et nous conviendrons aussi que le chien , qui ne veut plus alimenter sa vie parce que son maître a perdu la sienne , et qui s'élance dans le bûcher embrasé où l'on consume son corps , veut mourir avec lui parce qu'il croit fermement à l'immortalité , et qu'il a la certitude consolante de le rejoindre dans un autre monde.
Je n'aime pas à rire de ce qu'on veut mettre à la place du désespoir, et cependant j'allais plaisanter si je ne m'étais retenu. La confiance dont l'homme se nourrit dans les opinions qu'il aime, et où il ne peut rien voir, est respectable , puisqu'elle diminue quelquefois l'amertume de ses misères; mais il y a quelque chose de comique dans cette inviolabilité religieuse dont il prétend l'environner. îl n'appellerait pas sacrilège celui qui assurerait qu'un fils peut sans crime égorger son père ; il le conduirait à la maison des fous , et ne se fâcherait pas : mais il devient furieux si on ose lui dire que peut-être ii
mourra comme un chêne ou un renard, tant il a peur de le croire. Ne saurait-il s'apercevoir qu'il prouve sa propre incertitude ? Sa foi est aussi fausse que celle de certains dévots qui crieraient à l'impiété si l'on doutait qu'un poulet mangé le vendredi pùt nous plonger dans l'enfer , et qui pourtant en mangent en secret ; tant il y a de proportion entre la terreur d'un supplice éternel et le plaisir de manger deux bouchées de viande sans attendre le dimanche.
Que ne prend- on le parti de laisser à la libre fantaisie de chacun les choses dont on peut rire , et même les espérances que tous ne peuvent également recevoir ? La morale gagnerait beaucoup à abandonner la force d'un fanatisme éphémère, pour s'appuyer avec majesté sur rinviolable évidence. Si vous voulez des principes qui parlent au cœur, rappelez ceux qui sont dans le coeur de tout homme bien organisé.
Dites : Sur une terre de plaisir et de tristesse, la destination de l'homme est d'accroître le sentiment de la joie, de féconder l'énergie expansive , et de combattre , dans tout ce qui sent, le principe de l'avilissement et des douleurs...
TROISIÈME FRAGMENT