‹ Obermann (volume 4)Chapitre 2 sur 29 · A LA LIBRAIRIE D'ABEL LEDOUX · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE D'ABEL LEDOUX

PARIS. — M DCCC XXXIIl.

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LETTRE XLVIIl.

Méterrilte, i*' septembre, VI.

Dans quelque indifféreace que l'on traîne «es années , il arrÎTe pourtant que Ton aperçoiTe le ciel dans une nuit sans nuages. On Toit les astres immenses; ce n*est pas une fâu^ taisie de l'imaginalion , ils sont là sous nos jeux ; on voit leurs distances bien plus vastes, et ces soleils qui semblent montrer des mondes où des êtres différens de nous naissent, sentent et meurent.

La tige du jeune sapin est auprès de moi , droite et fixe; elle s'avance dans Tair, elle semn. i

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ble n'avoir ni vie ni mouvenient ; mais elle subsiste , et si elle se connaît elle-même , son secret et sa vie sont dans elle; elle croit invisiblement. Elle est la même dans la nuit, etdans le jour; elle est la même sous la froide neige , et sous le soleil des étés. Elle tourne avec la terre; elle tourne immobile parmi tous ces mondes. La cigale s'agite pendant le repos de rbomme , elle mourra : le sapin tombera ; les

'■■ mondes cbangeront. Où seront nos lÎTres, nos renommées, nos craintes, notre prudence, et la maison que Ton TOudrait bâtir, et le blë que la grêle n'a pas coucbé ? Four quel temps amassez-TOUs? pour quel siècle est votre espé-

, rance? Encore la réToIution d'un astre , encore une beure de sa durée , et tout ce qui est TOUS ne sera plus : tout ce qui est tous sera plus perdu , plus anéanti , plus impossible que s'il n'eut jamais été. Celui dont le malheur TOUS accable , sera mort. Celle qui est belle , sera morte. Le fils qui tous surviTra sera mort.

Vous aTez rassemblé les moyens des arts (i);

{i) On tct enfin partmu ku point d'iimaier la Innc i une

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TOUS voyez sur la lune comme si elle était près de vos télescope»; tous y cherchez du iBomement ; n'y en a point : il y en a eu , mais elle est morte. Et le lieu, le globe où tous êtes sera mort comme elle. A quoi tous arrétez-TooB? Vous auriez pn faire un mémoire pour TOtre procès, ou finir une ode dont on eût parlé demain au soir. Intelligence des mondes ! qu'ils sont Tains les soins de Thomme ! Quelles risibles sollicitudes pour des incidens d'une heure ! Qo^ tourmens insensés pour arranger les détails de cette vie qu'on souffle du temps Ta dissiper ! Regarder, jouir de ce qui passe, imaginer , s'abandonner : ce teraitlà tout notre être. Mais , régler, établir, connaître , posséder; que de démence l

Cependant celui qui ne reut point s'inquiéter pour des jours incertains , n'aura pas le repos qui laisse l'homme à lui-même , ou le délassement qui peut distraire de ces dégoûts qu'on préfère à la rie tranquille : il n'aura

prOTÙnité apparente , plus grande qne celle des montagnei <iiia dans certaîai olinuits Ttùl nu distin^e parfuteioent, qaoi- (]u'elle8 soient éloignées de plus d'une journée de marche.

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pas, quand il k voudra, la coupe pleine de café ou de vin qui doit écarter pour un moment le mortel ennui. Il n'y aura point d'ordre et de suite dans ce qu'il sera forcé de iàii-e ; ît n'y 'aura pas de sécurité pour les siens.

Farce que sa pensée aura embrassé le monde dans ses hautes conceptions , il arrivera que son génie, éteint par la laugûeiir , n'aura plus même ces hautes conceptions : parce que sa pensée aura cherché trop de vérités dans la nature des choses , il ne sera plus donné à sa pensée elle-même de se maintenir selon sa propre nature.

On ne parle que de réprimer ses passions , et d'avoir la force de faire ce qu'il &ut : mais , au milieu -de tant d'impénétrabilité, montrez ' donc ce qii'îl &ut. Pour moi, je ne le sais pas, et j'ose soupçonner queplusieurs autres l'ignorent. Tous les sectaires ont prétendu le dire, et le montrer avec évidence ; leui-s preuves sumatureUes nous ont laissé dans un doute plus grand. Peut-être une connaissance certaine et un but connu ne sont-ils ni selon notre nature, ni sel^n nos besoins. Cependant il

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£iut vouloir. C'est une triste nécessité, c'est une soUicitud^intolérable d'être toujours con- : traint d'avoir une Tolonté , quand on ne sait \ sur qaol la régler.

Souvent je me repose dans.cette idée que le cours accidentel des choses et les effets directs de nos intentions ne sauraient être qu'une apparence , et que toute chose humaine est né^ cessaire et déterminée par la marche irrésistible de, l'ensemble des choses. 11 me. semble que c'est une vérité dont j'ai le sentiment; mais quand je perds de vue les considérations générales, je m'inquiète et je projette comme im autre. Quelquefois, au contraire, je m'efforce d'approfondir tout ceci , pour savoir si ma volonté peut avoir une base, et si mes vues -peuvent se rapporter à un plan suivi, Vous pensez bien que dans cette. obscurité, impénétrable, tout m'échappe, jusqu'aux probabilités ' elles-mêmes : je me lasse bientôt; je me rebute, et je ne vois rien de certain, si ce n'est peut-, être l'inévitable incertitude de cç que leshom-' mes voudraient connaître.

Ces conceptions étenduesquirende^trhom-

me si superbe, et si avide d'empire, d'espérances et de durée , sout-elles flus vastes que les cieux réfléchis sur la surÊiee d'un peu d'eau de pluie qui s'évapore au premiervent? Le métal que l'art a poli, reçoitrimage d'une partie de l'univers ; nous la recevons comme < lui. ■«•Mais iln'apas le sentiment de ce con~ tact. — Ce sentiment a quelque chose d'étOiH HKDt qu'il nous plal t d'appeler divin. Et ce chien qui TOUS suit, u'a-t-il pas le sentiment des forêts , des piqueurs et du iiisil , dont son œil reçoit l'empreinte en en répercutant les %ures? Cependant après avoir poursuivi quelques. Uèvres , léché la main de ses maitres , et déterré quelques taupes, il meurt; vous l'abandonnes aux corbeaux , dtmt l'instinct perçoit les propriétés des cadavres , et vous avoue:& qu'il n'a plus ce sentiment.

Ces conceptions dont l'immensité surprend notre iàiblesse , et remplit d'enthousiasme no» cœurs boi-nés , sont peut-être moins pour la nature que le plus imparfait des miroirs pour l'iudustine humaine : et pourtant l'homme le brise sans regret. Dites qu'il est affreux à

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notre ame avide de n'avoir qu'une existence accidentelle ; dites qu'il est snblime d'espérer la réunion au piincipe de l'ordre impérissable : n'affirmez rien de plus.

L'homme qui travaille à s'élever, est comme ces ombres dusoirquis'éteudent pendant une heure , qui deviennent plus vastes que leurs causes, qui semblent grandir en s' épuisant; et qu'une seconde fait disparaître .

Et moi aussi j'ai des momens d'oubli , de force , de grandeur : j'ai des besoins démesurés ; septUchri immemorl Mais je vois les monumens des générations effacées ; je vois le caiUou soumis à la main de l'homme , et qui existera cent siècles après lui . J'abandonne les '-. soins de ce qui passe , et ces pensées du présent déjà perdu. Je m'arrête étonné : j'écoute œ qui subsiste encore; je voudrais entendre ce qui subsistera: je cherche dans le mouvement de la forêt, dans le brait des pins, quelques- ''uns des accens de la langue étemelle.

F(Ut» vivante ! Dieu du monde ! J'admire ton oeuvre , si l'homme doit rester; et j'en suis attéré, s'il ne reste pas.

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