‹ Obermann;Chapitre 103 sur 121 · grands desseins A B — 57. supportable ; l'intérieur A B · texte numérisé non relu

grands desseins A B — 57. supportable ; l'intérieur A B

LETTRE LXXXVII

70 tout son séjour aux Antilles tombe malade, et meurt au bout de peu de jours. Il lui fait entendre en mourant que sa consolation serait de lui laisser sa fille, dont il croyait faire le bonheur en la lui donnant. Fonsalbe, qui n'avait nullement pensé à elle, lui objecte qu'ayant vécu plus

75 de six mois dans la même maison sans avoir formé avec elle aucune liaison particulière, il lui était sans doute et lui resterait indifférent. Le père insiste, il lui apprend que sa fille était portée à l'aimer, et qu'elle le lui avait dit en refusant de contracter un autre mariage. Fonsalbe

80 n'objecte plus rien, il hésite ; il met à la place de ses projets renversés celui de remplir doucement et honnêtement le rôle d'une vie obscure, de rendre une femme heureuse, et d'avoir de bonne heure des enfans, afin de les former. Il songe que les défauts de celle qu'on lui

85 propose sont ceux de l'éducation, et que ses qualités sont naturelles ; il se décide, il promet. Le père meurt ; quelques mois se passent ; son fils et sa fille se préparent à diviser le bien qu'il leur a laissé. On était en guerre ; des vaisseaux ennemis croisent devant l'île, on s'attend à

90 un débarquement. Sous ce prétexte, le futur beau-frère de Fonsalbe dispose tout, comme pour | se retirer subitement lorsqu'il le faudra, et se mettre en sûreté ; mais, pendant la nuit, il se rend à la flotte avec tous les nègres de l'habitation, emportant ce qui pouvait être emporté.

95 On a su depuis qu'il s'était établi dans une île anglaise, où son sort ne fut pas heureux.

Sa sœur ainsi dépouillée parut craindre que Fonsalbe

73. F*** {Ceite initiale alterne dans la suite avec le nom entier, comme si t auteur avait eu Sabord Vidée de désigner ainsi son personnage, puis qtiil en ait changé, sans corriger partout) A — 79. F*** A — 87. préparaient A B — 88. avaient laissé {faute d'impression) A B — 91. F*** A — 92. faudrait A B — 97 . F*** A .

Obermann, II. 14

ne l'abandonnât malgré sa promesse. Alors il précipita son mariage pour lequel il eût attendu le consentement

loo de sa famille ; mais ce soupçon, auquel il ne daigna faire aucune autre réponse, n'était pas propre à augmenter son estime pour une femme qu'il prit ainsi sans en avoir ni bonne ni mauvaise opinion, et sans autre attachement qu'une amitié ordinaire.

105 Une union sans amour peut fort bien être heureuse. Mais les caractères se convenaient peu : ils se convenaient pourtant en quelque chose, et c'est dans un cas semblable que l'amour serait bon, je pense, pour les rapprocher tout-à-fait. La raison était peut-être une

iio ressource suffisante ; mais la raison n'agit pleinement qu'au sein de l'ordre : la fortune s'opposait à une vie

suivie et réglée

On ne vit qu'une fois : on tient à son système, quand il est en même temps celui de la raison et celui du cœur,

115 et on croit devoir hasarder le bien qu'on ne pourra jamais faire si on attend des certitudes. Je ne sais si vous verrez de même ; mais je sens que Fonsalbe a bien fait. Il en a été puni, il devait l'être ; a-t-il donc mal fait pour cela ? Si I on ne vit qu'une fois... Devoir réel, seule [48»

120 consolation d'une vie fugitive ! sainte morale ! sagesse du cœur de l'homme ! il n'a point manqué à vos lois. Il a laissé certaines idées d'un jour, il a oublié nos petites règles : l'habitué du coin, le législateur du quartier, le condamneraient ; mais ces hommes de l'an-

125 tiquité que trente siècles vénèrent, ces hommes justes et grands, ils auraient fait, ils ont fait comme lui...

Plus je connais Fonsalbe, plus je vois que nous reste-

III. s'opposa A B — 114-115. cœur, on A B — 117. F*** A — 125. vénérèrent A.

LETTRE LXXXVII

rons ensemble. Nous l'avons décidé ainsi ; la nature des choses l'avait décidé avant nous : je suis heureux qu'il

lîo n'ait pas d'état. 11 tiendra ici votre place, autant qu'un ami nouveau peut remplacer un ami de vingt années, autant que je pourrai trouver dans mon sort une ombre de nos anciens songes.

L'intimité entre Fonsalbe et moi devance le progrès

135 du temps, et elle a déjà le caractère vénérable de l'ancienneté. Sa confiance n'a point de bornes ; et comme c'est un homme très-discret et naturellement réservé, vous jugez si j'en sens le prix. Je lui dois beaucoup ; ma vie est un peu moins inutile, et elle deviendra tran-

140 quille malgré ce poids intérieur qu'il peut me faire oublier quelquefois, mais qu'il ne saurait lever. Il a rendu à mes déserts quelque chose de leur beauté heureuse, et du romantisme de leurs sites alpestres : un infortuné, un ami y trouve des heures assez douces qu'il

145 n'avait pas connues. Nous nous promenons, nous jasons,

nous allons au hasard ; nous sommes bien | quand nous [481] sommes ensemble. Je vois tous les jours davantage quels cœurs une destinée contraire peut cacher parmi les hommes qui ne les connaissent pas, et dans un ordre

150 de choses où ils se chercheraient vainement eux-mêmes. Fonsalbe a vécu tristement dans de perpétuelles inquiétudes, et sans jouir de rien. Il a deux ou trois ans de plus que moi ; il sent que la vie s'écoule. Je lui disais : Le passé est plus étranger pour nous que l'existence

15 s d'un inconnu, il n'en reste rien de réel ; les souvenirs qu'il laisse sont trop vains pour être comptés comme des biens ou des maux par un homme sage. Quel fondement peuvent avoir les plaintes ou les regrets de ce qui

n'est plus ? Si vous eussiez été le plus heureux des 60 hommes, le jour présent serait-il meilleur ? Si vous eussiez souffert des maux affreux... Il me laissait dire, mais je m'arrêtai moi-même. Je sentis que, s'il eût passé dix années dans un caveau humide, sa santé en fût restée altérée ; que les peines morales peuvent aussi laisser :65 des impressions ineffaçables, et que quand un homme sensé se plaint des malheurs qu'il paraît ne plus éprouver, ce sont leurs suites et leurs conséquences diverses qu'il déplore.

Quand on a volontairement laissé échapper l'occasion

70 de bien faire, on ne la retrouve ordinairement pas ; c'est ainsi qu'est punie la négligence de ceux dont la nature était de faire le bien, mais que retiennent les considérations du moment, ou | les intérêts de leurs passions. Quelques-uns de nous joignent à cette disposition natu-

75 relie la volonté raisonnée de la suivre, et l'habitude de faire taire toute passion contraire ; leur unique intention, leur premier désir est de jouer bien en tout le rôle d'homme, et d'exécuter ce qu'ils jugent être bon. Verront-ils sans^ regret s'éloigner d'eux toute possibilité

8b de faire bien ces choses qui n'appartiennent qu'à la vie privée, mais qui sont importantes parce que très peu d'hommes songent réellement à les bien faire ?

Ce n'est pas une partie de la vie aussi peu étendue, aussi secondaire qu'on le pense, de faire pour sa femme

85 non pas seulement ce que le devoir prescrit, mais ce qu'une raison éclairée conseille, et même tout ce qu'elle permet. Bien des hommes remplissent avec honneur de grandes fonctions publiques, qui n'eussent pas su agir dans leur intérieur, comme Fonsalbe eût fait s'il eût eu

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