restait fixé dans ma mémoire et attaché A B
LETTRE LXXXIX
laissait dans le vide, et il semblait m'y retenir ; il ne me donnait rien, et il semblait s'opposer à ce qu'il me fût donné quelque chose. Je restais ainsi sans posséder ni
100 l'ivresse heureuse que l'amour soutient, ni cette mélancolie amère et voluptueuse dont aiment à se consumer nos cœurs encore remplis d'un amour malheureux.
Je ne veux point vous faire la fatigante histoire de mes ennuis. J'ai caché dans mes déserts ma fortune sinistre ;
los elle entraînerait ce qui m'environne, elle a manqué vous envelopper vous-même. Vous avez voulu tout quitter pour devenir triste et inutile comme moi, mais je vous ai forcé de re | prendre vos distractions. Vous avez cru même que j'en avais aussi trouvé ; j'ai entretenu douce-
iio ment votre erreur. Vous avez su que mon calme ressemblait au sourire du désespoir, j'aurais voulu que vous y fussiez plus long-temps trompé. Je prenais pour vous écrire le moment ou je riais... où je ris de pitié sur moimême, sur ma destinée, sur tant de choses dont je vois
115 les hommes gémir en répétant qu'elles vont cesser.
Je vous en dis trop ; mais le sentiment de ma destinée m'élève et m'accable. Je ne puis chercher quelque chose en moi, sans y trouver le fantôme de ce qui ne me sera jamais donné.
120 C'est une nécessité qu'en vous parlant d'elle, je sois toutà-fait moi. Je n'entends pas bien quelle réserve je devais m'imposer en cela. Elle sentait comme moi, une même langue nous était commune : sont-ils si nombreux ceux qui s'entendent ? Cependant je ne me livrais pas à tant
125 d'illusions. Je vous le répète, je ne veux point vous arrêter sur ces temps que l'oubli doit effacer, et qui sont déjà dans l'abîme : le songe du bonheur a passé avec leurs ombres dans la mort de l'homme et des siècles.
Pourquoi ces souvenirs exlialés d'un long trépas ? ils
130 viennent étendre sur les restes vivans de Thomme l'amertume du sépulcre universel où il descendra. Je ne cherche point à justifier ce cœur brisé qui vous est trop bien connu, et qui ne conserve dans ses ruines que l'inquiétude de la vie. Vous savez, vous seul, ses espérances
135 éteintes, ses | désirs inexplicables, ses besoins démesurés. [495 Ne l'excusez pas, soutenez-le, relevez ses débris ; rendezlui, si vous en avez les moyens, et le feu de la vie, et le calme de la raison, tout le mouvement du génie, et toute l'impassibilité du sage : je ne veux point vous por-
140 ter à plaindre ses folies profondes .
Enfin le hasard le plus inattendu me fit la rencontrer près de la Saône, dans un jour de tristesse. Cet événenement si simple m'étonna pourtant. Je trouvai de la douceur à la voir quelquefois. Une âme ardente et tran-
145 quille, fatiguée, désabusée, immense, devait fixer l'inquiétude et le perpétuel supplice de mon cœur. Cette grâce de tout son être, ce fini inexprimable dans le mouvement, dans la voix !... Je n'aime point, souvenezvous-en, et dites-vous bien tout mon malheur.
150 Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amère. Si madame Del*** eût été libre, j'y eusse trouvé le plaisir d'être enfin malheureux à ma manière ; mais elle ne l'était point, et je me retirai avant qu'il me devint impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout
155 m'ennuyait alors, mais actuellement tout m'est indifférent. Il arrive même que quelque chose m'amuse ; je pouvais donc vous parler de tout ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis éteint. Peut-être serais-je bon
131. descendra tout entier A B — 134. savez ses ennuis, ses espérances A B — 157. en savez A. — 151. madame D*** A.
LETTRE LXXXIX
mari ; j'aurais beaucoup d'attachement. Je commence à 60 songer aux plaisirs de l'amour, je ne suis plus digne
d'une amante. L'amour lui-même ne | me donnerait [49^] plus qu'une femme, et un ami. Comme nos affections changent ! comme le cœur se détruit ! comme la vie passe avant de finir !
65 Je vous disais donc combien j'aimais à être ennuyé avec elle de tout ce qui fait les délices de la vie ; j'aimais bien plus les soirées tranquilles. Cela ne pouvait pas durer.
Il m'est arrivé rarement, mais quelquefois, d'oublier 70 que je suis sur la terre comme une ombre qui s'y promène, qui voit et ne peut rien saisir. C'est là ma loi • quand j'ai voulu m'y soustraire, j'en ai été puni. Quand une illusion commence, mes misères s'aggravent. Je me suis senti à côté du bonheur, j'en ai été épouvanté. 75 Peut-être ces cendres que je crois éteintes se seraientelles ranimées ? Il fallut partir.
Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m'attache à oublier de vivre. J'ai cherché le thé pour m'affaiblir, et jusqu'au vin pour m'égarer. Je bâtis, je cultive ; je 80 me joue avec tout cela. J'ai trouvé quelques bonnes gens, et je compte aller au cabaret^ pour découvrir des
I. Ce qui est impraticable en France est encore faisable dans presque toute la Suisse. Il y est reçu de s'y rencontrer vers le soir dans des maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'âge, ni la noblesse, ni les premières magistratures 5 ne font une loi du contraire.
176, ranimées (point) A.
Note, I. est impossible en A B — 3. dans les (faute d'impression ?) B. Obermann, II. 15
hommes. Je me lève tard, je me couche tard ; je suis lent à manger ; je m'occupe de tout, j'essaie de toutes les at I titudes, j'aime la nuit et je presse le temps : je [497 185 dévore mes heures froides, je suis avide de les voir dans le passé.
Fonsalbe est son frère. Nous parlons d'elle ; je ne puis l'en empêcher, il l'aime beaucoup. Fonsalbe sera mon ami : je le veux, il est isolé. Je le veux aussi pour moi ;
190 sans lui que deviendrais-je ? Mais il ne saura pas combien l'idée de sa sœur est présente dans ces solitudes. Ces gorges sombres ! ces eaux romantiques ! elles étaient muettes, elles le seront toujours ! Cette idée n'y met point la paix de l'oubli du monde, mais l'abandon des
195 déserts. Un soir nous étions sous les pins ; leurs cimes agitées étaient remplies des sons de la montagne, nous parlions, il la pleurait ! Mais un frère a des larmes.
Je ne fais point de sermens, je ne fais point de vœux ; je méprise ces protestations si vaines, cette éternité que
200 l'homme croit ajouter à ses passions d'un jour. Je ne promets rien, je ne sais rien : tout passe, tout homme change ; mais je me trompe bien moi-même, ou il ne m'arrivera pas d'aimer. Quand le dévot a rêvé sa béatitude, il n'en cherche plus dans le monde terrestre ; et
205 s'il vient à perdre ses ravissantes illusions, il ne trouve aucun charme dans les choses trop inférieures aux premiers songes.
Et elle traînera la chaîne de ses jours avec cette force désabusée, avec ce calme de la douleur qui lui va si 210 bien. Plusieurs de nous seraient peut-être moins à leur place s'ils étaient moins éloignés | d'être heureux. Cette [49I
184. nuit ; je A B — 205. sublimes illusions A B — 211. moins loin d'être A B.
LETTRE LXXXIX
vie passée dans l'indifférence au milieu de tous les agrémens de la vie, et dans l'ennui avec une santé inaltérable ; ces chagrins sans humeur, cette tristesse sans
21^ amertume, ce sourire des peines cachées, cette simplicité qui abandonne tout quand on pourrait prétendre à tout, ces regrets sans plainte, cet abandon sans effort, ce découragement dont on dédaigne l'affliction ; tant de biens négligés, tant de pertes oubliées, tant de facultés dont
220 on ne veut plus rien faire : tout cela est plein d'harmonie, et n'appartient qu'à elle. Contente, heureuse, possédant tout ce qui semblait lui être dû, peut-être eût-elle moins été elle-même. L'adversité est bonne à qui la porte ainsi ; et je suppose que le bonheur vînt mainte-
225 nant, qu'en ferait-elle ? il n'est plus temps.
Que lui reste-t-il ? Que nous restera-t-il dans cet abandon de la vie, seule destinée qui nous soit commune ? Quand tout échappe jusqu'aux rêves de nos désirs ; quand le songe de l'aimable et de l'honnête
230 vieillit lui-même dans notre pensée incertaine ; quand l'harmonie, dans sa grâce idéale, descend des lieux célestes, s'approche de la terre, et se trouve enveloppée de brumes, de ténèbres ; quand rien ne subsiste de nos besoins, de nos affections, de nos espérances ; quand
235 nous passons nous-mêmes avec la fuite invariable des choses, et dans l'inévitable instabilité du monde ! mes amis, mes seuls amis, elle que j'ai per.due, vous qui vivez loin de moi, vous seuls qui me donnez encore le I sentiment de la vie ! que nous restera-t-il, et que
240 sommes-nous (N) ?
216. pourrait tout prétendre, ces A — 230-231. quand l'image sublime de l'harmonie A B — 233. brumes et de A B — 240. S'il ne peut rester de nos sentimens fugitifs que le sentiment accablant de leur mobilité,