est bien plus A B
LETTRE LXXXIX
pas excusable si je ne le faisais pas maintenant ^ J'ai tout ce qu'il me faut : loisir, tranquillité, bibliothèque bornée, mais suffisante ; et au lieu de ] secrétaire, un ami [49^] qui me fera continuer, et qui soutient qu'en écrivant
55 on peut faire quelque bien tôt ou tard.
Avant de m'occuper des faiblesses des hommes, il faut que je vous parle de la mienne pour la dernière fois. Fonsalbe, avec qui je n'aurais pas d'autres secrets, mais qui ne soupçonne rien de ceci, me fait sentir tous les jours,
6o et par sa présence, et par nos entretiens où le nom de sa sœur revient si souvent, combien j'étais éloigné de cet oubli devenu mon seul asile.
Il a parlé de moi dans ses lettres à madame Del***, et il a paru le faire de ma part. Je ne savais comment pré-
6$ venir cela, ne pouvant en donner à Fonsalbe aucune rai-
I. Des jours pleins de tristesse, l'habitude rêveuse d'une âme comprimée, les longs ennuis qui perpétuent le sentiment du néant de la vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa pensée ; ils furent souvent favorables à des écrits dont 5 la poésie exprime les profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de l'âme humaine que ses douleurs ont rendue impénétrable et comme infinie. Mais un ouvrage important par son objet, par son ensemble et son étendue, un ouvrage que l'on consacre aux hommes, et qu'on destine à rester, ne s'entrelo prend que lorsqu'on a une manière de vivre à peu près fixe, et qu'on est sans inquiétude sur le sort des siens. Pour Obermann, il vivait seul, et je ne vois pas que la situation favorable où il se trouve maintenant lui fût indispensable.
52. tranquillité, ennui, bibliothèque A B — 64. il l'a fait comme de ma A B,
Note. 10. fixée A B — 11, Pour O., il A.
son ; mais j'en suis d'autant plus fâché qu'elle aura dû juger contradictoire que je ne suivisse pas ce que moimême j'avais dit.
Ne trouvez point bizarre l'amertume que je cherche
70 dans ces souvenirs, et les soins inutiles que je prends pour les éloigner, comme si je n'étais pas sûr de moi. Je ne suis ni fanatique, ni incertain dans ma droiture. Mes intentions me resteront soumises, mais ma pensée ne l'est pas ; et si j'ai toute l'assurance de l'homme qui
75 veut ce qu'il doit, j'ai toute la faiblesse de celui que rien n'a fixé. Cependant je n'aime point ; je suis trop malheureux pour cela. Comment donc se fait-il.... ? Vous ne sauriez m'entendre, quand je ne m'entends pas moimême.
80 II y a bien des années que je la vis, mais comme
I j'étais destiné à n'avoir que le songe de mon existence, [493] il en résulta seulement que son souvenir restait attaché au sentiment de continuité de mon être. Voilà pour ces temps dont tout est perdu.
85 Le besoin d'aimer était devenu l'existence elle-même, et le sentiment des choses n'était que l'attente et le pressentiment de cette heure qui commence la lumière de la vie. Mais si dans le cours insipide de mes jours, il s'en trouvait un qui parût offrir le seul bien que la
90 nature contînt alors pour mon cœur, ce souvenir était dans moi comme pour m'en éloigner. Sans avoir aimé, je me voyais dans une sorte d'impuissance d'aimer désormais, ainsi que ces hommes en qui une passion profonde a détruit le pouvoir de sentir une affection nou-
95 velle. Ce souvenir n'était pas l'amour, puisque je n'y trouvais point de consolation, point d'aliment : il me