I. Fruits de la ronce
LETTRE LI
mais vraiment la direction du nez forme avec la ligne du front un angle si peu sensible ! Comme vous
135 voudrez ; laissons cela. Mais si je vous accorde que Lavater est un enthousiaste, vous m'accorderez qu'il n'est pas un radoteur. Je soutiens que de trouver le caractère, et surtout les facultés des hommes dans leurs traits, c'est une conception du génie, et non pas un écart de
140 l'ima I gination. Examinez la tête d'un des hommes les [290] plus étonnans des siècles modernes. Vous le savez ; en voyant son buste, j'ai deviné que c'était lui. Je n'avais nul autre indice que le rapport de ce qu'il avait fait avec ce que je voyais. Heureusement je n'étais pas seul, et ce
145 fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-être ne sont moins susceptibles de la certitude des sciences exactes. Après des siècles, on pourra connaître assez bien le caractère, les inclinations, les moyens naturels ; mais on sera toujours exposé à l'erreur pour cette
150 partie du caractère que les causes accidentelles modifient, sans avoir le temps ou le pouvoir d'altérer sensiblement les traits. De tous les ouvrages sur ce sujet difficile, les fragmens de Lavater forment, je crois, le plus curieux : je vous le porterai. Nous l'avons parcouru trop superfi-
15s ciellement à Méterville, il faut que nous le lisions de de nouveau. Je n'en veux rien dire de plus aujourd'hui, parce que je prévois que nous aurons le plaisir de beaucoup disputer.
154. Essai sur la physiognomonie, etc. par J. G. Lavater de Zurich, ministre. A {note à porterai).
LETTRE IJI
Paris, 9 octobre, VIL
Je suis très-content de votre jeune ami. Je pense qu'il sera aimable homme et je me crois sûr qu'il ne sera pas 5 un aimable. Il part demain pour Lyon. Vous lui rappelerez qu'il laisse ici deux personnes | dont il ne sera pas [291 oublié. Vous devinez bien la seconde : elle est digne de l'aimer en mère ; mais elle est trop aimable pour n'être pas aimée d'une autre manière, et il est trop jeune pour 10 prévenir et éviter ce charme qui se glisserait dans un attachement d'ailleurs si légitime. Je ne suis point fâché qu'il parte : vous êtes prévenu, vous lui parlerez avec prudence.
Il me paraît justifier tout l'intérêt que vous prenez à 15 lui : s'il était votre fils, je vous féliciterais. Le vôtre serait précisément de cet âge; et lui, il n'a plus de père ! Votre fils et sa mère devaient périr avant Tâge. Je n'évite point de vous en parler. Les anciennes douleurs nous attristent sans nous déchirer : cette amertume profonde, mais adou- 20 cie par le temps et rendue tolérable, nous devient comme nécessaire ; elle nous ramène à nos longues habitudes ; elle plaît à nos cœurs avides d'émotions, et qui cherchent l'infini jusque dans leurs regrets. Votre fille vous reste ; bonne, aimable, intéressante comme eux qui ne sont plus, 25 elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos pertes, votre malheur n'est pas celui de l'infortuné, mais seulement celui de l'homme. Si ceux que que vous n'avez plus vous étaient restés, votre bonheur