I. Relatif à des lettres supprimées
éo malgré son goût naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de Vernet pour une belle matinée, et le paysage le plus vrai de Hue, pour les vallons de Bièvre ou de Montmorency.
Vous êtes pressé de savoir où nous avons été, ce qui
é5 nous est arrivé. D'abord il ne nous est rien arrivé : pour le reste, vous le verrez, mais pas encore ; j'aime les écarts. Savez-vous qu'il serait très-possible qu'un jour il aimât Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir. C'est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez
70 poursuivre ; mais je vous arrête, je veux que vous en soyez convaincu.
Il n'est pas naturel à un jeune homme qui sent beaucoup d'aimer une capitale, attendu qu'une capitale n'est pas absolument naturelle à l'homme. Il lui faut un air
75 pur, un beau ciel, une vaste campagne offerte aux | courses, aux découvertes, à la chasse, à la liberté. La paix laborieuse des fermes et des bois lui plaît mieux que la turbulente mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conçoivent pas qu'un homme libre puisse se i
€0 courber au travail de la terre : pour lui, il ne voit pas | comment un homme peut s'enfermer dans une ville et encore moins comment il aimera lui-même un jour ce qui le choque maintenant. Le temps viendra néanmoins ! où la plus belle campagne, quoi | que toujours belle à ses [29^)|
85 yeux, lui sera comme étrangère. Un nouvel ordre d'idées absorbera son attention ; d'autres sensations se mettront naturellement à la place de celles qui lui étaient seules naturelles. Quand le sentiment des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses simples, celui-
75. ouverte aux courses A B — 80. tnavail de la guerre (faute d'impresfion) A B.
LETTRE LU
90 ci s'effacera insensiblement dans son cœur : ce n'est pas parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu'il l'agitera davantage. Les relations de l'homme à l'homme excitent toutes nos passions ; elles sont accompagnées de tant de trouble, elles nous maintiennent dans une agita-
95 tion si cont[i]nue, que le repos après elles nous accable, comme le silence de ces déserts nus où il n'y a ni variété ni mouvement, rien à chercher, rien à espérer. Les soins et le sentiment de la vie rustique animent l'âme sans l'inquiéter ; ils la rendent heureuse ; les sollicitudes
100 de la vie sociale l'agitent, l'entraînent, l'exaltent, la pressent de toutes parts ; ils l'asservissent. Ainsi le gros jeu retient l'homme en le fatiguant ; sa funeste habitude lui rend nécessaire ces alternatives d'espoir et de crainte qui le passionnent et le consument.
105 II faut que je revienne à ce que je dois vous dire ; cependant comptez que je ne manquerai pas de m'interrompre encore; j'ai d'excellentes dispositions à raisonner mal à propos.
Nous résolûmes d'aller à pied ; cette manière lui coniio vint fort, mais heureusement elle ne fut point du goût de
son domestique. Alors, pour n'avoir | pas avec nous un [295] mécontent qui eût suivi de mauvaise grâce nos arrangemens très-simples, je trouvai quelques commissions à lui donner à Paris et nous l'y laissâmes, ce qui ne lui 115 plut pas davantage.
Je suis bien aise de m'arrêter à vous dire que les valets aiment la dépense. Ils en partagent les commodités et les avantages, ils n'en ont pas les inquiétudes ; ils n'en jouissent pas non plus assez directement pour en
95. continue AB ; contenue {qui paraît bien une faute d'impression') C — ICI. asservisset (/a?//c d'impression) C — 115. davantage... (plusieurs points) A B.
120 être rassasiés, et pour n'y plus mettre de prix. Comment donc ne l'aimeraient-ils point ? ils ont trouvé le secret de de la faire servir à leur vanité. Quand la voiture du maître est la plus belle de la ville, il est clair que le laquais est un être d'une certaine importance : s'il a l'hu-
125 meur modeste, au moins ne peut-il se refuser au plaisir d'être le premier laquais du quartier. J'en sais un qui a été entendu disant : Un domestique peut tirer vanité de servir un maître riche, puisqu'un noble met son honneur à servir un grand roi, puisqu'il dit avec orgueil, le roi
130 mon maître. Cet homme aura lu dans l'antichambre, et il se perdra.
Je pris tout simplement, dans les commissionnaires, un homme dont on me répondit. Il porta le peu de linge et d'effets nécessaires ; il nous fut commode en
135 beaucoup de choses, et ne nous gêna pour aucune. Il parut très-content de se promener sans fatigue à la suite de gens qui le nourrissaient bien, et le traitaient encore mieux : et nous ne fûmes pas fâchés, dans une course de ce genre, d'à | voir à notre disposition un homme avec
140 qui on pouvait quitter, sans se compromettre, le ton des maîtres. C'était un compagnon de voyage fort serviable, fort discret ; mais qui enfin osait quelquefois marcher à côté de nous, et même nous parler de sa curiosité et de ses remarques, sans que nous fussions obligés de le con-
145 tenir dans le silence, et de le renvoyer derrière avec un demi-regard d'une certaine dignité.
Nous partîmes le 14 septembre ; il faisait un beau temps d'automne, et nous l'eûmes avec peu d'interruption pendant toute notre course. Ciel calme, soleil faible
150 et souvent caché, matinées de brouillards, belles soirées.
129, avec un si plaisant orgueil A B.
LETTRE LU
terre humide et chemins propres ; le temps enfin le plus favorable, et partout beaucoup de fruits. Nous étions bien portans, d'assez bonne humeur : lui, avide de voir et tout prêt à admirer ; moi, assez content de prendre de
155 l'exercice, et surtout d'aller au hasard. Quant à l'argent, beaucoup de personnages de roman n'en ont pas besoin ; ils vont toujours leur train, ils font leurs affaires, ils vivent partout sans qu'on sache comment ils en ont, et souvent quoiqu'on voie qu'ils n'en doivent pas avoir :
160 ce privilège est beau ; mais il se trouve des aubergistes qui ne sont pas au fait, et nous crûmes à propos d'en emporter. Ainsi il ne manqua rien, à l'un pour s'amuser beaucoup, à l'autre pour faire avec lui une tournée agréable; et plusieurs pauvres furent justement surpris
165 de ce que des gens qui dépensaient un peu d'or pour [ leur plaisir, trouvaient quelques sous pour les besoins du misérable.
Suivez-nous sur un plan des environs de Paris. Imaginez un cercle dont le centre soit le beau pont de Neuilly
170 près de Paris, vers le couchant d'été. Ce cercle est coupé deux fois par la Seine et une fois par la Marne. Laissez la portion comprise entre la Marne et la petite rivière de Bièvre ; prenez seulement le grand contour qui commence à la Marne, qui coupe la Seine au-dessous de Paris, et
175 qui finit à Antony sur la Bièvre : vous aurez à peu près la trace que nous avons suivie pour visiter, sans nous éloigner beaucoup, les sites les plus boisés, les plus jolis ou les plus passables d'une contrée qui n'est point belle, mais qui est assez agréable et assez variée.
180 Voilà vingt jours bien passés, et qui n'ont coûté qu'à peu près onze louis. Si nous eussions fait cette course
179. variée... {lignes de points) AB — 180. jours assez bien A B.
d'une manière en apparence plus commode, nous eussions été assujettis et souvent contrariés ; nous eussions dépensé beaucoup plus, et certainement elle nous eût
185 donné moins d'amusement et de bonne humeur.
Un inconvénient encore plus grand dans des choses de ce genre, ce serait d'y porter une économie trop contrainte. S'il faut craindre à chaque auberge le moment où la carte paraîtra, et s'arranger, en demandant à dîner,
190 de manière à dépenser le moins possible, il vaut beaucoup mieux ne pas sortir de chez soi. Tout plaisir où l'on ne porte pas quelque aisance et une certaine liberté, | cesse d'en être un. Il ne devient pas seulement indifférent, mais désagréable ; il donnait un espoir qu'il n'a pu rem-
195 plir ; il n'est pas ce qu'il devait être; et quelque peu de de soins ou d'argent qu'il ait coûté, c'est au moins un sacrifice en pure perte.
Dans le peu que je connais en France, Chessel et Fontainebleau sont les seuls endroits où je consentirais
200 volontiers à me fixer, et Chessel le seul où je désirerais vivre. Vous m'y verrez bientôt.
Je vous avais déjà dit que les trembles et les bouleaux de Chessel n'étaient pas comme d'autres trembles et d'autres bouleaux : les châtaigniers et les étangs et le
205 bateau n'y sont pas comme ailleurs. Le ciel d'automne est là comme le ciel de la patrie. Ce raisin muscat, ces reines-marguerites d'une couleur pâle que vous n'aimiez point, et que maintenant nous aimons ensemble, et l'odeur du foin de Chessel, dans cette belle grange où nous
210 sautions quand j'étais enfant ! Quel foin ! quels fromages à la crème ! les belles génisses ! Comme les marrons, en sortant du sac, roulent agréablement sur le plancher au-
197. perte... {lignes de points) A B — 211. belles vaches ! A B.
LETTRE LUI
dessus de mon cabinet ! Il semble que ce soit un bruit de la jeunesse. Mais soyez-y.
215 Mon ami, il n'y a plus de bonheur. Vous avez des affaires ; vous avez un état ; votre raison mûrit ; votre cœur ne change pas, mais le mien se serre. Vous n'avez plus le temps de mettre les marrons sous la cendre, il faut qu'on vous les prépare ; qu'avez-vous fait de nos
220 plaisirs ?
J'y serai dans six jours : cela est décidé.
LETTRE LUI. [299
Fribourg 1 1 mars, huitième année.
Je ne vois pas comment j'aurais pu faire si cet héritage ne fût point venu : je ne l'attendais assurément pas, et 5 cependant j'étais plus fatigué du présent que je n'étais inquiet de l'avenir. Dans l'ennui d'être seul, je trouvais du moins l'avantage de la sécurité. Je ne songeais guère à la crainte de manquer du nécessaire ; et maintenant que je n'ai cette crainte d'aucune manière, je sens quel vide
10 c'est pour un cœur sans passions que de n'avoir point d'heureux à faire, et de ne vivre qu'avec des étrangers, quand on a enfin ce qu'il faut pour une vie aisée.
Il était temps que je partisse, j'étais bien à la fois et fort mal. J'avais l'usage de ces biens que tant de gens
15 cherchent sans les connaître, et que plusieurs condamnent par dépit, dont la privation serait pénible dans la société, mais dont la possession donne peu de jouissances. Je ne