I. Freyburg, ville de franchises
Ohermann, II. 4
suis point de ceux qui comptent l'opulence pour rien . Sans être chez moi, sans rien gérer, sans dépendance i
ao comme sans embarras, j'avais ce qui me convenait assez dans une ville comme Lyon, un logement décent, des chevaux, et une table où je pouvais recevoir des... des amis. Une autre manière de vivre | m'eût ennuyé davan- [30 tage dans une grande ville, mais celle-là ne me satisfaisait
25 pas. Elle pourrait tromper si on en partageait la jouissance avec quelqu'un qui y trouvât du plaisir ; mais je suis destiné à être toujours comme si je n'étais pas.
Nous le disions souvent : un homme raisonnable n'est pas ordinairement malheureux, lorsqu'il est libre et qu'il
30 a un peu de ce pouvoir que donne l'argent. Cependant me voici dans la Suisse, sans plaisir, rempli d'ennui et ne sachant quelle résolution prendre. Je n'ai point de famille ; je ne tiens à rien ici : vous n'y viendrez pas, je suis bien isolé. J'ai quelque espoir confus que cela ne
35 subsistera pas ainsi. Puisque je peux me fixer enfin, il faut songer à le faire : le reste viendra peut-être. | Il tombe çncore de la neige ; j'attendrai à Fribourg | que la saison soit plus avancée . Vous savez que le domestique que j'ai emmené est d'ici. Sa mère est très-
40 malade, et n'a pas d'autre enfant que lui : c'est à Fribourg qu'elle demeure ; elle aura la consolation de l'avoir auprès d'elle ; et, pour un mois environ, je suis aussi bien ici [ qu'ailleurs.
19. moi, sans rien posséder, sans dépendance A B — 35. viendrez point, je A B.
LETTRE LIV
LETTRE LIV
Fribourg, 25 mars, VIIL
Vous trouvez que ce n'était pas la peine de quitter sitôt Lyon pour m'arrêter dans une ville, je vous envoie pour ' 5 réponse une vue de Fribourg. | Quoiqu'elle ne soit pas [301] exacte, et que l'artiste ait jugé à propos de composer au lieu de copier fidèlement, vous y verrez du moins que je suis au milieu des rocs : être à Fribourg, c'est aussi être à la campagne. La ville est dans les rochers, et sur les
10 rochers. Presque toutes ses rues ont une pente rapide ; mais malgré cette situation incommode, elle est mieux bâtie que la plupart des petites villes de France. Dans les environs, et aux portes mêmes de la ville, il y a plusieurs sites pittoresques et un peu sauvages.
15 L'ermitage dit la Madelaine ne mérite pas sa célébrité. 11 est occupé par une espèce de fou qui est devenu à moitié saint, ne trouvant plus d'autre sottise à faire. Cet homme n'a jamais eu l'esprit de son état ; dans le gouvernement il ne fut pas magistrat, et dans l'ermitage il ne
20 fut pas ermite ; il portait le cilice sous l'habit d'officier, et le pantalon de hussard sous la robe du désert.
Le roc a été bien choisi par le fondateur. Il est sec et dans une bonne exposition ; la persévérance des deux hommes qui l'ont percé seuls est sûremènt très-remar-
25 quable. Mais cet ermitage, que tous les curieux visitent, est du nombre des choses qu'il est inutile d'aller voir, et dont on a une idée suffisante quand on en sait les dimensions.
II. est beaucoup mieux A B — 19. point magistrat A B — 20. point ermite A B.
Je n'ai rien à vous dire des habitans, parce que je n'ai 30 pas le talent de connaître un peuple pour avoir parlé quelques momens à deux ou trois personnes : la nature ne m'a point fait voyageur. J'a | perçois seulement [30j| quelque chose d'antique dans les habitudes ; le vieux ca- | ractère ne s'y perd qu'avec lenteur. Les hommes et les 35 lieux ont encore la physionomie helvétique. Les voyageurs y viennent peu : il n'y a point de lacs ou de glaciers considérables, point de monumens. Cependant ceux ! qui ne vont que dans la partie occidentale de la Suisse j devraient au moins traverser le canton de Fribourg au 40 pied de ses montagnes ; les terres basses de Genève, de Morges, d'Yverdun, de Nidau, d'Anet, ne sont point suisses ; elles ressemblent à celles des autres peuples.
LETTRE LV
Fribourg, 30 mars, VIII.
Je juge comme autrefois de la beauté d'un site pittoresque ; mais je la sens moins, ou la manière dont je la $ sens ne me suffit plus. Je pourrais dire : Je me souviens que cela est beau. Autrefois aussi je quittais les beaux lieux ; c'était l'impatience du désir, l'inquiétude que donne la jouissance qu'on a seul, et qu'on pourrait posséder davantage. Je les quitte aujourd'hui, c'est l'ennui de leur 10 silence. Ils ne parlent pas assez haut pour moi : je n'y vois pas ce que je voudrais voir, ce que je voudrais en-
36-37. lac, point de glacier considérables A B. LV. 3. autrefois la A B.
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tendre, et je sens qu'à force de ne plus me trouver dans les choses, j'en viens à ce point, de ne plus me trouver dans moi-même. |
15 Je commence à voir les beautés physiques comme les [303] illusions morales : tout se décolore insensiblement, et cela devait être. Le * sentiment des convenances visibles n'est que la perception indirecte d'une harmonie intellectuelle. Comment trouverais-je dans les choses ces mou-
20 vemens qui ne sont plus dans mon cœur, cette éloquence des passions que je n'ai pas, et ces sons silencieux, ces élans de l'espérance, ces voix de l'être qui jouit, prestige d'un monde déjà quitté ' ? |
I. Nos* jours, que rien ne ramène, se composent de momens orageux qui élèvent l'âme en la déchirant ; de longues sollicitudes qui la fatiguent, l'énervent, l'avilissent; de temps inditférens qui l'arrêtent dans le repos s'ils sont rares, et dans l'ennui ou la 5 mollesse s'ils ont de la continuité. Il y a aussi quelques éclairs de plaisir pour l'enfance du cœur. La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le bonheur, on le veut, on le cherche, on s'épuise. Il est vrai qu'on l'espère, et peut-être on l'aurait, si la mort ou la décrépitude ne venaient avant lui.
To Cependant la vie n'est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour l'homme de bien : il s'agit seulement d'imposer à son cœur le repos que l'âme a conservé quand elle est restée juste. On s'effraie de n'avoir plus d'illusions; on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est une erreur : il ne s'agit pas
15 d'occuper son cœur, mais de parvenir à le distraire sans l'égarer ; et quand l'espérance n'est plus, il nous reste, pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.
C'est assez pour attendre la nuit : le sommeil est naturel quand on n'est pas agité.