car il est A B
LETTRE LXIV
C'est un excès dans l'ordre même que de prétendre
36^ nuancer parfaitement, modérer, régler ses jouissances, et les ménager avec la plus sévère économie, pour les rendre durables et même perpétuelles. Cette régularité absolue est trop rarement possible : le plaisir nous séduit, il nous emporte, comme la tristesse nous retient
370 et nous enchaîne. Nous vivons au milieu des songes ; et
de tous nos | songes, l'ordre parfait pourrait bien être [359] le moins naturel.
Ce que j'ai peine à me figurer, c'est comment on cherche l'ivresse des boissons quand on a celle des
375 choses. N'est-ce pas le besoin d'être ému qui fait nos passions ? Quand nous sommes agités par elles, que pouvons-nous trouver dans le vin, si ce n'est un repos qui suspende leur action immodérée ?
Apparemment l'homme chargé de grandes choses
380 cherche aussi dans le vin l'oubli, le calme, et non pas l'énergie. C'est ainsi que le café, en m'agitant, rend quelquefois le sommeil à ma tête fatiguée d'une autre agitation. Ce n'est pas ordinairement le besoin des impressions énergiques qui entraîne les âmes fortes aux
585 excès de vins ou de liqueurs. Une âme forte, occupée de grandes choses, trouve dans leur habitude une activité plus digne d'elle en les gouvernant selon l'ordre. Le vin ne peut que la reposer. Autrement, pourquoi tant de héros de l'histoire, pourquoi tant de gouvernans, pour-
390 quoi des maîtres du monde auraient-ils bu ? C'était chez plusieurs peuples un honneur de boire beaucoup ; mais des hommes extraordinaires ont fliit de même dans des temps où l'on ne mettait à cela aucune gloire. Je laisse donc tous ceux que l'opinion entraîna et tous ceux des