‹ Obermann;Chapitre 46 sur 121 · ne voit faute dlvipression ?) B · texte numérisé non relu

ne voit faute dlvipression ?) B

Ohermann, H.

qui lutte sous l'œil de son Dieu, et qui sacrifie des caprices d'une heure à une félicité sans borne et sans terme. Un homme tout-à-fait persuadé ne peut faire autrement à moins qu'il ne soit en délire. Il me paraît

215 démontré que celui qui succombe à la vue de l'or, à la vue d'une belle femme ou des autres objets des passions terrestres, n'a pas la foi. Il est évident qu'il ne voit bien que la terre : s'il voyait avec la même certitude ce ciel et cet enfer qu'il se rappelle quelquefois, s'ils étaient là,

220 comme les choses de la terre, présens dans sa pensée, il serait impossible qu'il succombât jamais. Où est le sujet qui, jouissant de sa raison, ne sera pas dans l'impuissance de contrevenir à l'ordre de son prince, s'il lui a dit : Vous voilà dans mon harem, au milieu de toutes mes

225 femmes ; pendant cinq minutes n'approchez d'aucune : j'ai l'œil sur vous ; si vous êtes fidèle pendant ce peu de temps, tous ces plaisirs vous seront permis ensuite pendant trente années d'une prospérité constante^ ? Qui ne voit que cet homme, quelque ardent qu'on le suppose, -

230 n'a pas même besoin de force pour résister pendant un temps si court ? il n'a besoin que de croire à la parole de son prince. Assurément les tentations du chrétien ne sont pas plus fortes, et la vie de l'homme est bien moins devant l'éternité, que cinq minutes comparées à trente

235 années : il y a l'infini de distance entre le bonheur promis au chrétien, et les plaisirs of | ferts au sujet dont je [354 parle ; enfin la parole du prince peut laisser quelque incertitude, celle de Dieu n'en peut laisser aucune. Si donc il n'est pas démontré que sur cent mille de ceux

240 qu'on appelle vrais chrétiens, il y en a tout au plus un

212. bornes A B — 219. enfer dont il A — 224. mon sérail A B — 225. n'en approchez aucune A B.

LETTRE LXIV

qui ait presque la foi, il me l'est à moi que rien au monde ne peut être démontré.

Pour les conséquences de ceci, vous les trouverez trèssimples ; et je veux revenir aux besoins que donne l'habi-

245 tude des fermentés. Il faut vous rassurer et achever de vous dire comment vous pouvez m'en croire, quoique je promette de me réformer précisément dans le temps que je me contiens le moins, et que je donne à l'habitude une force plus grande.

250 II y a encore un aveu à vous faire auparavant, c'est que je commence à perdre enfin le sommeil. Qjaand le thé m'a trop fatigué, je n'y connais d'autre remède que le vin, je ne dors que par ce moyen, et voilà encore un excès : il faut bien en prendre autant qu'il se puisse sans 255 que la tête en soit affectée visiblement. Je ne sais rien de plus ridicule qu'un homme qui prostitu[e] sa pensée devant des étrangers ; et dont on dit : Il a bu, en voyant ce qu'il fait, ce qu'il dit. Mais pour soi-même, rien n'est plus doux à la raison que de la déconcerter un peu

260 quelquefois. Je prétends encore qu'un demi-désordre serait autant à sa place dans Tintimité, qu'un véritable excès devient honteux devant les hommes et avilissant dans le secret même. |

Plusieurs des vins de Lavaux que l'on recueille ici près, [355]

265 entre Lausanne et Vevay, passent pour dangereux. Mais, quand je suis seul, je ne fais usage que du courtailloux : c'est un vin de Neufchâtel, que l'on estime autant que le petit bourgogne : Tissot le regarde comme aussi salubre.

270 Dès que je serai propriétaire, je ne manquerai point de moyens de passer les heures, et d'occuper aux soins

246. malgré que A — 254. excès : car il A B — 256. prostitué d'impression) C.

d'arranger, de bâtir, d'approvisionner, cette activité intérieure dont les besoins ne me laissent aucun repos dans l'inaction. Pendant le temps que dureront ces

275 embarras, je diminuerai graduellement l'usage du vin ; et quant au thé, j'en quitterai tout-à-fait l'habitude : je veux à l'avenir n'en prendre que rarement. Lorsque tout sera arrangé, et que je pourrai commencer à suivre la manière de vivre que depuis si long-temps j'aurais

2&0 voulu prendre, je me trouverai ainsi préparé à m'y conformer sans éprouver les inconvéniens d'un changement trop subit et trop grand.

Pour les besoins de l'ennui, j'espère ne les plus connaître dès que je pourrai assujettir toutes mes habitudes

285 à un plan général ; j'occuperai facilement les heures ; je mettrai à la place des désirs et des jouissances l'intérêt que l'on prend à faire ce qu'on a cru bon, et le plaisir de céder à ses propres lois.

Ce n'est pas que je me figure un bonheur qui ne m'est

290 pas destiné, ou qui du moins est encore bien loin de moi. J'imagine seulement que je ne sentirai guère le poids du temps ; je pourrai prévenir | l'ennui, ou bien je ne m'ennuierai plus qu'à ma manière.

Je ne veux pas m'assujettir à une règle monastique. Je

29$ me réserverai des ressources pour les instans où le vide sera plus accablant, mais la plupart seront prises dans le mouvement et dans l'activité. Les autres ressources auront leurs limites assez étroites, et l'extraordinaire lui-même sera réglé. Jusqu'à ce que ma vie soit remplie,

300 j'ai besoin d'une règle fixe. Autrement il me faudrait des excès sans autre terme que celui de mes forces, et encore

291. sentirais plus le A; sentirais point le B — 292. temps, que je A B — 292-293. l'ennui ordinaire, et que je A B.

LETTRE LXIV

lOI

comment rempliraient-ils un vide sans bornes ? J'ai vu quelque part que l'homme qui sent n'a pas besoin de vin. Cela peut être vrai pour celui qui n'en a point l'ha-

305 bitude. Lorsque j'ai été quelques jours sobre et occupé, ma tête s'agite excessivement, le sommeil se perd. J'ai besoin d'un excès qui me tire de mon apathie inquiète, et qui dérange un peu cette raison divine dont la vérité gêne notre imagination, et ne remplit pas nos cœurs.

310 II y a une chose qui me surprend. Je vois des gens qui paraissent boire uniquement pour le plaisir de la bouche, pour le goût, et prendre un verre de vin comme ils prendraient une bavaroise. Cela n'est pas pourtant, mais ils le croient ; et si vous le leur demandez, ils seront

315 même surpris de votre question.

Je vais m'interdire ces moyens de tromper les besoins du plaisir et l'inutilité des heures. Je | ne sais pas si ce que je mettrai à la place ne sera pas moindre encore ; mais enfin je me dirai : Voici un ordre établi, il faut le suivre.

320 Afin de le suivre constamment, j'aurai soin qu'il ne soit ni d'une exactitude scrupuleuse, ni d'une trop grande uniformité ; il se trouverait des prétextes, et même des motifs, de manquer à la règle, et si une fois on y manque, il n'y a plus de raison pour qu'on ne la secoue

325 pas tout-à-fait.

Il est bon que ce qui plaît soit limité par une loi antérieure. Au moment où on l'éprouve, il en coûte de le soumettre à une règle qui le borne. Ceux mêmes qui en ont la force ont encore eu tort de n'avoir pas décidé,

330 dans le temps propre à la réflexion, ce que la réflexion doit décider, et d'avoir attendu le moment où ses raisonnemens altèrent les affections agréables qu'ils sont forcés

316. vais donc A B — 320-321. soit pas d'une A B — 322. car il AB.

de combattre. En pensant aux raisons de ne pas jouir davantage, on réduit à bien peu de chose la jouissance

335 qu'on se permet ; il est de la nature du plaisir qu'il soit possédé avec une sorte d'abandon et de plénitude. Il se dissipe lorsqu'on veut le borner autrement que par 1^ nécessité ; et puisqu'il faut pourtant que la raison le borne, le seul moyen de concilier ces deux choses, qui

340 sans cela seraient contraires, c'est d'imposer d'avance au plaisir la retenue d'une loi générale.

Quelque faible que soit une impression, le moment où elle agit sur nous est celui d'une sorte de passion. La chose actuelle est difficilement estimée | à sa juste valeur :

J45 ainsi dans les objets de la vue, la proximité, la présence, agrandissent les dimensions. C'est avant les désirs qu'il faut se faire des principes contre eux. Dans le moment de la passion, le souvenir de cette règle n'est plus la voix importune de la froide réflexion, mais la loi de la

350 nécessité, et cette loi n'attriste pas un homme sage.

Il est donc essentiel que la loi soit générale ; celle des cas particuliers est trop suspecte. Cependant abandonnons quelque chose aux circonstances : c'est une liberté que l'on conserve, parce qu'on n'a pu tout prévoir, et

3 S 5 parce qu'il faut se soumettre à ses propres lois seulement de la même manière que notre nature nous a soumis à celles de la nécessité. Nos afl"ections doivent avoir de l'indépendance, mais une indépendance contenue dans des limites qu'elle ne puisse passer. Elles sont semblables

360 aux mouvemens du corps, qui n'ont point de grâce s'ils sont gênés, contraints et trop uniformes, mais qui manquent de décence comme d'utilité, s'ils sont brusques, irréguliers, ou involontaires.

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