‹ Obermann;Chapitre 70 sur 121 · car si A B — 31. du plus misérable Norwégien dans A B · texte numérisé non relu

car si A B — 31. du plus misérable Norwégien dans A B

LETTRE LXXII I39

tous les avantages et toutes les séductions de l'industrie

50 humaine ; où l'on trouve les manières les plus heureuses, et l'esprit le plus éclairé ; où l'on puisse, dans son immense population, espérer un ami, et faire des connaissances telles qu'on les désire ; où l'on puisse se perdre quand on veut dans la foule, être à la fois estimé, libre

55 et ignoré, prendre le train de vie que l'on aime, et en changer même sans faire parler de soi ; où l'on puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer, sans avoir d'autres juges que les personnes dont on est vraiment connu. Paris est la capitale qui réunit au plus haut degré les

60 avantages des | villes ; ainsi, quoique je l'aie vraisembla- [400] blement quittée pour toujours, je ne saurais être surpris que tant de gens de goût et tant de gens à passions en préfèrent le séjour à tout autre.

Quand on n'est point propre aux occupations de la

65 campagne, on s'y trouve étranger; on sent qu'on n'a pas les facultés convenables à la vie que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un autre rôle que peut-être pourtant on aime, ou on approuve moins. Pour vivre dans une terre, il faut avoir des habitudes rurales : il n'est guère

70 temps de les prendre lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il faut avoir les bras travailleurs, et s'amuser à planter, à greffer, à faner soi-même : il faudrait aussi aimer la chasse ou la pêche. Autrement on voit que l'on n'est pas là ce qu'on y devrait être, et l'on se dit : A

75 Paris, je ne sentirais pas cette disconvenance ; ma manière serait d'accord avec les choses, bien que ma manière et les choses ne pussent y être d'accord avec mes véri-

$4-55. fois connu, respecté, libre A B — S9- la ville quiAB ; à un plus haut A B — 63 . toute autre B — 69. les habitudes A B — 76. quoique ma A B — 77. puissent y être A B.

tables goûts. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans Tordre du monde, quand on en est sorti trop long-temps. So Des habitudes constantes dans la jeunesse dénaturent notre tempérament et nos affections ; et s'il arrive ensuite que l'on soit tout-à-fait libre, l'on ne saurait plus choisir qu'à peu près ce qu'il faut : il n'y a plus rien qui convienne tout-à-fait.

85 A Paris on est bien pour quelque temps, mais il me semble qu'on n'y est pas bien pour la vie entière, et que la nature de l'homme n'est pas de res | ter toujours dans les pierres, entre les tuiles et la boue, à jamais séparé des grandes scènes de la nature. Les grâces de la société ne

90 sont point sans prix, c'est une distraction qui entraîne nos fantaisies ; mais elle ne remplit pas notre âme, et elle ne dédommage pas de tout ce qu'on a perdu : elle ne saurait suffire à celui qui n'a qu'elle dans la ville, qui n'est pas dupe des promesses d'un vain bruit, et qui sait

95 le malheur des plaisirs.

Sans doute, s'il est un sort satisfaisant, c'est celui du pro|^riétaire qui, sans autres soins, et sans état comme sans passions, tranquille dans un domaine agréable, dirige avec sagesse ses terres, sa maison, sa famille et lui-même ; 100 et, ne cherchant point les succès et les amertumes du monde, veut seulement jouir chaque jour de ces plaisirs faciles et répétés, de cette joie douce, mais durable, que chaque jour peut reproduire.

f Avec une femme comme il en est, avec un ou deux 105 'enfans, et un ami comme vous savez, avec de la santé, un terrain suffisant dans un site heureux et l'esprit d'ordre, on a toute la félicité que l'homme sage puisse maintenir

91. âme, elle A B — loi. ses plaisirs (Jante (P impression) A B — 102. plaisirs faibles et A B.

LETTRE LXXII

dans son cœur. Je possède une partie de ces biens ; mais celui qui a dix besoins n'est pas heureux quand neuf sont iio remplis : l'homme est, et doit être ainsi fait. La plainte me conviendrait mal ; et pourtant le bonheur reste loin de moi.

Je ne regrette point Paris ; mais je me rappelle une conversation que j'eus un jour avec un offi | cierde distinc- [402]

115 tion qui venait de quitter le service et de se fixer à Paris. J'étais chez M. T*** vers le soir : il y avait du monde, mais on descendit au jardin, et nous restâmes nous trois seulement ; il fit apporter du porter ; un peu après il sortit, et je me trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu

120 oublier certaines parties de notre entretien. Je ne vous dirai point comment il vint à rouler sur ce sujet, et si le porter après dîner n'entra pas pour beaucoup dans cette sorte d'épanchement : quoi qu'il en soit, voici à peu de chose près ses propres termes. Vous verrez un homme

125 qui compte n'être jamais las de s'amuser ; et il pourrait ne se pas tromper en cela, parce qu'il prétend assujettir ses amusemens mêmes à un ordre qui lui soit personnel, et les rendre ainsi les instrumens d'une sorte de passion qui ne finisse qu'avec lui. Je trouvai remarquable ce qu'il

130 me disait : le lendemain matin, voyant que je me le rappelais assez bien, je me mis à l'écrire pour le garder parmi mes notes. Le voici : par paresse, je ne veux pas le transcrire, mais vous me le renverrez.

« J'ai voulu avoir un état, je l'ai eu ; et j'ai vu que

135 cela ne menait à rien de bon, du moins pour moi. J'ai . encore vu qu'il n'y avait qu'une chose extérieure qui pût valoir la peine qu'on s'en inquiétât : c'est l'or. 11 en faut,

129. lui-même. A B — 130-131. je m'en rappelais A B — i-^^, plusieurs points avant J'ai A B.

et il est aussi bon d'en avoir assez, qu'il est nécessaire dç n'en pas chercher immodérément. L'or est une force : il

140 représente toutes les facultés de l'homme, puisqu'il lui

I ouvre toutes les voies, puisqu'il lui donne droit à toutes [403] les jouissances ; et je ne vois pas qu'il soit moins utile à l'homme de bien qu'au voluptueux, pour remplir ses vues. J'ai aussi été dupe de l'envie d'observer et desavoir,

145 je l'ai poussée trop loin ; j'ai appris avec beaucoup de peine des choses inutiles à la raison de l'homme, et que j'oublie dès à présent. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupté dans cet oubli, mais je l'ai payé trop cher. J'ai un peu voyagé, j'ai vécu en Italie, j'ai traversé la Russie, j'ai

150 aperçu la Chine. Ces voyages-tâm'ayant beaucoup ennuyé, quand je n'ai plus eu d'affaires, j'ai voulu voyager pour mon plaisir. Les étrangers ne parlaient que de vos Alpes ; j'y ai couru comme un autre. —

« Vous avez été dédommagé de l'ennui des plaines

155 russes. —

« Je suis allé voir de quelle couleur est la neige dans l'été, si le granit des Alpes est dur, si l'eau descend vite en tombant de haut, et diverses autres choses semblables. —

160 « Sérieusement, vous n'en avez pas été satisfait ? vous n'en avez rapporté aucun souvenir agréable, aucune observation ?... —

« Je sais la forme des chaudières où l'on fait le fromage, et je suis en état de juger si les planches des

165 Tableaux topographiques de la Suisse sont exactes, ou si les artistes se sont amusés, ce qui leur est arrivé souvent, Que m'importe que des rochers roulés par quelques hommes aient écrasé | un plus grand nombre d'homi^jes [404] qui se trouvaient dessous ? Si la neige et la bise régnent

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170 neuf mois dans les prés où une chose si étonnante arriva jadis, je ne les choisirai pas pour y vivre maintenant. Je . suis charmé qu'à Amsterdam, un peuple assez nombreux P gagne du pain et de la bière en déchargeant des tonneaux de café ; pour moi, je trouve du café ailleurs sans respirer 175 le mauvais air de la Hollande, et sans me morfondre à Hambourg. Tout pays a du bon : l'on prétend que Paris ^

ta moins de mauvais qu'un autre endroit; je ne décide point cela, mais j'ai mes habitudes à Paris, et j'y reste. Quand on a du sens et de quoi vivre, on peut s'arranger 180 partout où il y a des êtres sociables»/Notre cœur, notre tête et notre bourse font plus à notre bonheur que les lieux. J'ai trouvé le plus ^hideux libertinage dans les déserts du Wolga ; j'ai vu les plus risibles prétentions dans les humbles vallées des Alpes. A Astracan, à Lau- 185 sanne, à Naples, l'homme gémit comme à Paris : il rit à Paris comme à Lausanne ou à Naples. Partout les pauvres souffrent, et les autres se tourmentent. Il est vrai que la manière dont le peuple se divertit à Paris n'est guère la manière dont j'aime à voir rire le peuple ; mais convenez 190 aussi que je ne saurais trouver ailleurs une société plus agréable et une vie plus commode. Je suis revenu de ces fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un goût dominant ou, si vous voulez, une manie ; celle-là ne me quittera pas, car elle n'a rien | de [405] 195 chimérique, et ne donne pas de grands embarras pour un vain but. J'aime à tirer le meilleur parti de mon temps, démon argent, de tout mon être. La passion de l'ordre ^ccupe mieux, et produit bien plus que les autres passions ; elle ne sacrifie rien en pure perte. Le bonheur

200 est moins coûteux que les plaisirs. — **

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