‹ Obermann;Chapitre 80 sur 121 · M*** dans le beau chapitre Dieu. An A B · texte numérisé non relu

M*** dans le beau chapitre Dieu. An A B

LETTRE LXXVIII

bonheur que celui qu'il donne. Quand il n'a point 55 ranimé | dans un autre le sentiment de la vie, quand il [422] n'a pas fait jouir, le froid de la mort est au fond de son cœur rebuté : il semble qu'il finisse dans les ténèbres du néant.

On parle d'hommes qui se suffisent à eux-mêmes et

60 se nourrissent de leur propre sagesse : s'ils ont l'éternité devant eux, je les admire et les envie ; s'ils ne l'ont point, je ne les comprends pas.

Pour moi, non seulement je ne suis pas heureux, non seulement je ne le serai pas, mais si les suppositions

65 vraisemblables que je pourrais faire se trouvaient réalisées, je ne le serais pas encore. Les affections de l'homme sont un abîme d'avidité, de regrets et d'erreurs.

Je ne vous dis pas ce que je sens, ce que je voudrais, ce que je suis ; je ne vois plus mes besoins, à peine je

70 sais mes désirs. Si vous croyez connaître mes goûts, vous y serez trompé. Vous direz entre vos landes solitaires et vos grandes eaux : Où est celui qui ne m'a plus ? Où est l'ami que je n'ai trouvé ni en Afrique, ni aux Antilles ? Voici le temps nébuleux que désire sa

75 tristesse ; il se promène, il songe à mes regrets et au vide de ses années ; il écoute vers le couchant, comme si les sons du piano de ma fille devaient parvenir à son oreille solitaire ; il voit les jasmins rangés sur ma terrasse, il voit mon chapeau gris passer derrière les

80 branches, il regarde sur le sable la trace de mes pantoufles, il veut respirer la brise du soir. Vains songes, vous dis-je, j'aurai déjà changé. Et d'ail | leurs, avons- [423] nous le même ciel, nous qui avons cherché dans des

63. point heureux A B — 64. serai point A B — 79. mon bonnet de nuit passer A B — 79-80. derrière leurs branches fleuries, il A B.

climats opposés une terre étrangère à celle de nos pre-

S<i miers jours ?

Pendant vos douces soirées, un vent d'hiver peut terminer ici des jours brûlans. Le soleil consumait l'herbe autour des vacheries ; le lendemain, les vaches se pressent pour sortir, elles croient la trouver rafraîchie

90 par l'humidité de la nuit ; mais deux pieds de neige surchargent le toit sous lequel les voilà retenues, et elles seront réduites à boire leur propre lait. Je suis moimême plus incertain, plus variable que ce climat bizarre. Ce que j'aime aujourd'hui, ce qui ne me déplaît pas,

95 lorsque vous l'aurez lu, me déplaira peut-être, et le changement ne sera pas grand. Le temps me convient, il est calme, tout est muet ; je sors pour long-temps : un quart d'heure après on me voit rentrer. Un écureuil, en m'entendant, a grimpé jusqu'à la cime d'un sapin. Je iGo laissais toutes ces idées ; un merle chante au-dessus de moi. Je reviens, je m'enferme dans mon cabinet. Il faut à la fin chercher un livre qui ne m'ennuie pas. Si l'on vient demander quelque chose, prendre un ordre, on s'excuse de me déranger ; mais ils m'ont rendu service. Î05 Cette amertume s'en va comme elle était venue ; si je suis distrait, je suis content. Ne le pouvais-je pas moimême ? non. J'aime ma douleur, je m'y attache tant qu'elle dure ; quand elle n'est plus, j'y trouve une insigne folie.

iio Je suis bien changé, vous dis-je. Je me rappelle | que [424" la vie m'impatientait, et qu'il y a eu un moment où je la supportais comme .un mal qui n'avait plus que quelques mois à durer. Mais ce souvenir me paraît maintenant celui d'une chose étrangère à moi ; il me surprendrait

115 même, si la mobilité dans mes sensations pouvait me

LETTRE LXXVIII

surprendre. Je ne vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi rester. Je suis las ; mais dans ma lassitude, je trouve qu'on n'est pas mai quand on se repose. La vie m'ennuie et m'amuse. Venir*,

120 s'élever, faire grand bruit, s'inquiéter de tout, mesurer l'orbite des comètes, et, après quelques jours, se coucher sous l'herbe d'un cimetière ; cela me semble assez burlesque pour être vu jusqu'au bout.

Mais pourquoi prétendre que c'est l'habitude des

125 ennuis, ou le malheur d'une manière sombre, qui dérangent, qui confondent nos désirs et nos vues, qui altèrent notre vie elle-même dans ce sentiment de la chute et du néant des jours de Thomme ? Il* ne faut pas qu'une humeur mélancolique décide des couleurs de

130 la vie. Ne demandez point au fils des Incas enchaîné dans les mines d'où l'on tira l'or du palais de ses ancêtres et des temples du soleil, ou au bourgeois laborieux et irréprochable dont la vieillesse mendie infirme et dédaignée ; ne demandez point à d'innombrables malheureux

135 ce que valent et les espérances et les prospérités humaines ; ne demandez point à Héraclite quelle est l'importance de nos projets, ou à Hégésias quelle est celle I de la vie. C'est Voltaire comblé de succès, fêté [425] dans les cours et admiré dans l'Europe ; c'est Voltaire

140 célèbre, adroit, spirituel et généreux ; c'est Sénèque auprès du trône des Césars, et près d'y monter lui-même ; c'est Sénèque soutenu par la sagesse, amusé par les honneurs, et riche de trente millions ; c'est Sénèque utile aux hommes, et Voltaire se jouant de leurs fan-

145 taisies, qui vous diront les jouissances de l'âme et le

129. point qu'une A B — 140. spirituel et fortuné A B. Ohermann, II. u

repos du cœur, la valeur et la durée du mouvement de nos jours.

Mon ami ! je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de pauvres insensés quand nous vivons ; -150 mais nous sommes si nuls quand nous ne vivons pas ! Et puis on a toujours des affaires à terminer : j'en ai maintenant une grande, je veux mesurer l'eau qui tombera ici pendant dix années. Pour le thermomètre, je l'ai abandonné : il faudrait se lever dans la nuit ; et quand la

155 nuit est sombre, il faudrait conserver la lumière, et la mettre dans un cabinet, parce que j'aime toujours la plus grande obscurité dans ma chambre. (Voilà pourtant un point essentiel où mon goût n'a pas encore changé.) D'ailleurs pour que je pusse prendre quelque intérêt à

160 observer ici la température, il faudrait que je cessasse d'ignorer ce qui se passe ailleurs. Je voudrais avoir des observations faites au Sénégal sur les sables, et à la cime des montagnes du Labrador. Une autre chose m'intéresse davantage ; je voudrais savoir si l'on pénètre de nouveau

165 dans l'intérieur de l'Afrique. Ces contrées | vastes, inconnues, où l'on pourrait, je pense... Je suis séparé du monde. Si l'on en reçoit des notions plus précises, donnez-les-moi. Je ne sais si vous m'entendez.

LETTRE LXXIX

17 juillet, IX.

Si je vous disais que le pressentiment de quelque célébrité ne saurait me flatter un peu, pour la première fois

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