sa chute A B
LETTRE LXXXIV
lit vers les nues, au bruit si imposant de cette eau qui sort
20 d'une glace muette, et coule sans cesse d'une source immobile, qui se perd avec fracas sans jamais finir, qui se précipite pour creuser des abîmes, et qui semble tomber éternellement. Nos années et les siècles de l'homme descendent ainsi : nos jours s'échappent du silence, la néces-
25 sité les montre, ils glissent dans l'oubli. Le cours de leurs fantômes pressés s'écoule avec un bruit uniforme, et se dissipe en se répétant toujours. Il en reste une fumée qui monte, qui rétrograde, et dont les ombres déjà passées enveloppent cette chaîne inexplicable et inutile, monu-
30 ment perpétuel d'une force inconnue, expression bizarre et mystérieuse de l'énergie du monde.
Je vous avoue qu'Imenstrôm, et mes souvenirs, | et mes [456] habitudes, et mes projets d'enfant, mes arbres, mon cabinet, tout ce qui a pu distraire mes affections, fut alors
3$ bien petit, bien misérable à mes yeux. Cette* eau active, pénétrante, et comme remplie de mouvement, ce fracas solennel d'un torrent qui tombe, ce nuage qui s'élance perpétuellement dans les airs, cette situation du corps et de la pensée, dissipa l'oubli où des années d'efforts par-
40 venaient peut-être à me plonger.
Séparé de tous les lieux par cette atmosphère d'eau et par ce bruit immense, je voyais tous les lieux devant moi, je ne me voyais plus dans aucun. Immobile, j'étais ému pourtant d'un mouvement extraordinaire. En sécurité au
45 milieu des ruines menaçantes, j'étais comme englouti par les eaux et vivant dans l'abîme. J'avais quitté la terre, et je jugeais ma vie ridicule ; elle me faisait pitié : un songe de la pensée remplaça ces jours puérils par des jours
34. cabinet, que tout A B — 34-35. fut bien A B — 35. eau glaciale, active A B.
employés. Je vis plus distinctement que je ne les avais
So jamais vues ces pages heureuses et éloignées du rouleau des temps. Les Moïse, les Lycurgue prouvèrent indirectement au monde leur possibilité : leur existence future m'a été prouvée dans les Alpes.
Quand* les hommes des temps où il n'était pas ridicule
55 d'être un homme extraordinaire se retiraient dans une solitude profonde, dans les antres des montagnes, ce n'était pas seulement pour méditer sur les institutions qu'ils préparaient ; on peut aussi penser chez soi, et, s'il faut du silence, on | peut le trouver dans une ville. Ce
60 n'était pas seulement pour imposer aux peuples ; un simple miracle de la Magie eût été plus tôt fait, et n'eût pas eu moins de pouvoir sur les imaginations. Mais l'âme la moins assujettie n'échappe pas entièrement à l'empire de l'habitude, à cette conclusion si persuasive pour la
65 foule, et spécieuse pour le génie lui-même, à cet argument de la routine qui tire de l'état le plus ordinaire de l'homme un témoignage naturel et une preuve de sa destination. Il faut se séparer des choses humaines, non pas pour voir qu'elles pourraient être changées, mais pour
70 oser le croire. On n'a pas besoin de cet isolement pour imaginer les moyens qu'on veut employer, mais pour en espérer le succès. On va dans la retraite, on y vit ; l'habitude des choses anciennes s'affaiblit, l'extraordinaire est jugé sans partialité, il n'est plus romanesque : on y
75 croit, on revient, on réussit.
Je me rapprochai de la route avant le retour de Fon-
53. Alpes. . . ligne de points A B — 56. profonde et dans A B — 57. méditer les A B — 69. voir comment elles pourraient être autrement, mais A B — 75. réussit, ligne de points et note: Ces suppressions interrompent la suite des idées, je suis fâché qu'elles aient dû me paraître convenables. Il en est de même dans plusieurs autres lettres. A B.
LETTRE LXXXIV
salbe. J'étais très-mouillé ; il prétendit qu'on eût pu arriver jusqu'à l'endroit même de la chute sans cet inconvénient-là. C'est où je l'attendais ; il réussit d'abord ; mais
80 la colonne d'eau qui s'élève était très-mobile, quoiqu'il n'y eût aucun vent sensible dans la vallée. Nous allions nous retirer, lorsqu'en une seconde il fut inondé ; alors il se laissa entraîner, et je le menai à la place même où je m'étais assis. Mais je craignais que les variations ino-
85 pinées de la pression de l'air n'affectassent sa poitrine,
moins forte que la mienne ; nous nous | retirâmes presque [4 5 8] aussitôt. J'avais essa3'é en vain de m'en faire entendre autrement que par signes ; mais lorsque nous fûmes éloignés de plusieurs toises, je lui demandai, avant que son
90 étonnement cessât, ce que devenaient dans une semblable situation les habitudes de l'homme, ou même ses affections les plus puissantes, et les passions qu'il croit indomptables.
Nous nous promenions, allant et revenant de la cas- 95 cade à la route. Nous convînmes que l'homme le plus fortement organisé peut n'avoir aucune passion positive, malgré son aptitude à toutes, et qu'il y eut plusieurs fois de tels hommes, soit parmi les maîtres des peuples, soit parmi les mages, les gymnosophistes, soit parmi les 100 fidèles vrais et persuadés de certaines religions, comme l'islamisme, le christianisme, le bouddhisme.
L'homme* supérieur a toutes les facultés de l'homme, et il peut éprouver toutes les affections humaines ; il s'arrête aux plus grandes de celles que sa destinée lui donne. 105 Celui qui fait céder de grandes pensées à des idées petites
86. bien moins A B — 91. les petites habitudes A B — 99. gymnosophistes, ou les sages, soit A B — loi. l'Islamisme ou le Christianisme, (alinéa) L'homme A B — 103-104, de l'homme; il A B — 105 . a des (faute d'impression) A.
OU personnelles, celui qui, ayant à faire ou à décider des choses importantes, est ému par de petites affections et des intérêts misérables, n'est pas un homme supérieur. L'homme supérieur voit toujours au-delà de ce qu'il est
iio et de ce qu'il fait; loin de rester en arrière de sa destinée, il devance toujours ce qu'elle peut lui permettre, et ce mouvement naturel de son | âme n'est point la passion [459] du pouvoir ou des grandeurs. Il est au-dessus des grandeurs et du pouvoir : il aime ce qui est utile, noble et
115 juste ; il aime ce qui est beau. Il reçoit la puissance, parce qu'il en faut pour établir ce qui est utile et beau ; mais il aimerait une vie simple, parce qu'une vie simple peut être pure et belle. Il fait quelquefois ce que les passions humaines peuvent faire ; mais il y a dans lui une chose
120 impossible ; c'est qu'il le fasse par passion. Non seulement l'homme supérieur, le véritable homme d'état n'est point passionné pour les femmes, n'aime point le jeu, n'aime point le vin, mais je prétends qu'il n'est pas même ambitieux. Quand il agit comme les êtres nés pour le regarder
12$ avec surprise, il ne le fait point par les mobiles qu'ils connaissent. Il n'est ni défiant ni confiant, ni dissimulé ni ouvert, ni reconnaissant ni ingrat ; il n'est rien de tout cela : son cœur attend, son intelligence conduit. Pendant qu'il est à sa place, il marche à sa fin, qui est
130 l'ordre en grand, et une amélioration du sort des hommes. Il voit, il veut, il fait. Celui dont on peut dire : Il a tel taible ou tel penchant, sera un homme comme les autres. Mais l'homme né pour gouverner est juste et absolu. Désabusé, il serait plus encore ; il ne serait pas absolu, il
13$ ne serait pas le maître : il deviendrait un sage.
iio. rester derrière sa A B — 113 . et des A B — 124. il fait comme ces êtres AB — 131. fait. Il est juste et absolu. Celui A B — 132. est un A B — 133. gouverner, gouverne. Il est le maître et n'est rien autre chose Oî«).AB.
LETTRE LXXXV
LETTRE LXXXV. [460
Im., 12 octobre, IX.
Je le craignais comme vous. Il était naturel de penser que cette sorte de mollesse où mon ennui m'a jeté devien- ') drait bientôt une habitude presque insurmontable ; mais quand j'y ai songé davantage, j'ai cru voir que je n'avais plus rien à en craindre, que le mal était déjà dans moi, et qu'il me serait toujours trop naturel d'être ainsi dans des circonstances semblables aux circonstances présentes.
10 J'ai cru voir de même que dans une autre situation j'aurais toujours un autre caractère, La manière dont je végète dans Tordre de choses où je me trouve n'aura aucune influence sur celle que je prendrais si les temps venaient à me prescrire autant d'activité que maintenant
15 ils en demandent peu de moi.
Que me servirait de vouloir rester debout à l'heure du repos, ou vivant dans ma tombe ? Un homme laborieux et qui ne veut point perdre le jour doit-il pour cela se refuser au sommeil de la nuit ? Ma nuit est trop longue
20 à la vérité ; mais est-ce ma faute si les jours sont courts, si les nuits sont ténébreuses dans la saison où je suis né ? Je veux, comme un autre, me montrer au dehors quand l'été viendra ; en attendant je dors auprès du feu pendant les frimas. Je crois que Fonsalbe devient dormeur comme
25 moi. C'est une bizarrerie bien | digne de la misère de l'homme, que notre manière triste et tranquille dans la plus belle retraite d'un si beau pays, et dans l'aisance au milieu de quelques infortunés plus contens que nous ne le serons jamais.
3 . craignais aussi, il A B — 6-7. avais rien à A B. Ohermann, H.
30 II faut que je vous apprenne quelque chose de nos manies, vous trouverez qu'habituellement notre langueur n'a rien d'amer. Il est inutile de vous dire que je n'ai pas une nombreuse livrée. A la campagne, et dans notre manière de vivre, les domestiques ont leurs occupations ; les cor-
35 dons pourraient aller dix fois avant que personne vînt. J'ai cherché la commodité et non l'appareil ; j'ai d'ailleurs évité les dépenses sans but ; et j'aime autant me fatiguer moi-même à verser de l'eau d'une carafe dans un verre que de sonner pour qu'un laquais vigoureux accoure le
40 faire depuis l'extrémité de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne faisons guère un mouvement l'un sans l'autre, un cordon communique de sa chambre à coucher à la mienne et à mon cabinet. La manière de le tirer varie : nous nous avertissons ainsi, non pas selon le
45 besoin, mais selon nos fantaisies; en sorte que le cordon va très-souvent.
Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous amusent. Ce sont les jouets de notre oisiveté ; nous sommes princes en ceci, et sans avoir d'états à gouverner,
50 nous suivons des caprices un peu bouffons. Nous croyons que c'est toujours quelque chose d'avoir ri ; avec cette différence néanmoins | que notre rire ne mortifiera per- [462] sonne. Quelquefois une puérilité nous arrête pendant que nous comptons les mondes avec Lambert ; quelquefois,
55 encore remplis de l'enthousiasme de Pindare, nous nous amusons de la démarche imposante d'un poulet d'Inde, ou des manières athlétiques de deux matous épris d'amour qui se disputent leur héroïne.
Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de
32. point une A B — 50-51. croyons, comme eux, que A B — 51. chose que d'avoir A B.
LETTRE LXXXV
60 convenir que celui qui serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir éveillerait l'autre, afin qu'il eût aussi son heure de patience ; et que celui qui ferait un songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en avertirait aussitôt, afin que le lendemain en pre-
65 nant le thé on l'expliquât selon Tantique science secrète. Je puis maintenant me jouer un peu avec le sommeil ; je commence à le retrouver depuis que j'ai renoncé au café, depuis que je ne prends de thé que fort modérément, et que je le remplace quelquefois par du petit lait,
70 ou simplement par un verre d'eau. Je dormais sans m'en apercevoir pour ainsi dire, et sans repos comme sans jouissance. En m'endormant et en m'éveillant, j'étais absolument le même qu'au milieu du jour; mais à présent j'obtiens, pendant quelques minutes, ce sentiment des progrès
75 du sommeil, cet affaiblissement voluptueux qui annonce l'oubli de la vie, et dont le retour journalier la rend supportable aux malheureux en la suspendant, en la divisant sans cesse. Alors on est bien au lit, même lorsqu'on n'y dort | point. Vers le matin, je me mets sur l'estomac.
80 Je ne dors pas, je ne suis pas éveillé ;je suis bien. C'est alors que je rêve en paix. Dans ces momens de calme, j'aime à voir la vie ; il me semble alors qu'elle m'est étrangère, je n'y ai point de rôle. Ce qui m'arrête surtout maintenant, c'est le fracas* des moyens et le néant des
85 résultats ; cet immense travail des êtres, et cette fin incertaine, stérile et peut-être contradictoire, ou ces fins opposées et vaines. La* mousse mûrit sur la roche battue des flots ; mais son fruit périra. La violette fleurit inutilement sous le buisson du désert. Ainsi l'homme désire, et
90 mourra. Il naît au hasard, il s'essaie sans but, il lutte sans