‹ ObéronChapitre 6 sur 20 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

.Tules-Ct^sur et (rune fée, transformé eu naiu par im liizarre encliauteiiieiit. Quant au mien, c'est le même personnage qui fiaure , dans le Mc)<h(m''s Taie de Cliaucer, et dans le Midsummcr ISighi's Dream de Shakespeare, comme le roi des fées ou des sylphes {King of FaijVies). La manière dont le récit de sa querelle avec Titania , son épouse, est entremêlé à l'histoire d'Huon et de Rézia , me semble , avec la permission des critiques, constituer la beauté essentiellement propre à la conception de ce poëme.

Dans le fait, Obéron comprend non pas deux, mais, si l'on veut y regarder de près, trois actions principales, à savoir : l'entreprise tentée par Huon sur l'ordre de l'empereur; l'histoire de ses amours avec Rézia, et la réconciliation d'Obéron et de Titania INIais ces trois actions , ou ces trois fables , se rattachent si intimement au nœud véritable du récit, qu'aucune ne peut , sans le concours des autres, ni se développer ni se dénouer avec succès. Sans l'assistance d'Obéron, Huon n'aurait pu accomplir la mission que lui a donnée Charles ; sans l'amour du chevalier pour Rézia et sans l'espoir que fonde Obéron, pour sa réunion avec Titania, sur la constance et la fermeté des deux amants, le prince des génies n'aurait aucun motif de prendre une part si active a leurs aventures. De cet enlacement d'intérêts divers, qui se trouvent dans une réciproque et continuelle dépendance , résulte une espèce d'unité dont le mérite me semble être nouveau , et dont l'effet sur le lecteur, en l'attachant fortement à tous les acteurs du récit, doit être à l'abri de toutes les contestations de la critique.

Une fois encore, IMnses, sellez-moi l'Iiippogriffe, (jue je chevauciic au pays des antiques féeries! Comme l'aimable délire se joue gracieusement autour de mou sein libre de toute entrave! Qui donc ceignit mon front du bandeau magique? Qui dissipe à mes yeux le brouillard où sont cacbées les merveilles d'autrefois? Je vois, dans la mêlée confuse, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, la bonne épée du chevalier et des païens le sabre étiucelant.

En vain le vieux suHan rugit décolère, en vain une forêt de lances se dresse menaçante : les sons mélodieux du cor d'ivoire ont retenti, et, comme un touibillon, la fureur delà danse les saisit tous; ils tournent en cercle jusqu'à Cv; que l'haleine et la laison leur manquent. Victoire, sire chevalier, victoire! la belle est conquise. Que lardez-vous? Partez! La voile frémit. A Rome, que le Saint-Père consacre votre union!

Seulement, que le doux fruit défendu ne vous tente pas avant le temps! Patience! In veut ami favorise votre fuite; deux jours encore et les rives dorées de l'Hespérie vous souriront. 0 sauve-les, fidèle Schérasmin, sauve-les... si c'est

ü OJUÎRON.

possible! Vain espoir! Dans leur ivresse, ils u'eiilendent inline pas le tonnerre. Inforlnnés. où vous conduit un seul inslant d'oubli! L'anKuu- peul-il fasciner a ce point? u.

Dans quel océan de misères il vous a pré(i|)ilés! Qui pourra calii:er le courroux du demi-dieu?... Ali! comme, à iravers les ilôts, ils se roulent, les bras entrelacés, heureux encore de périr en môme temps sur le sein l'un de I autre. Ne resj)érez pas, hélas ' Trop irrité contre vous, Obéron vous lefiise la dernière consolation , la dernière et triste consolation de ceux qui souffrent, la mort !

Des tourments plus cruels leur sont réservés. Je les vois nus, sans secours, errer sur la ])lage déserte. Leur gite, c'est le creux d'un rocher; leur couche, une poignée de joncs 'a moitié pourris; leur nourriture, des baies sauvai-cs croujiissant ça et la sur do maigres broussailles. Dans celle détresse extreme, nulle fumée lointaine qui leur annonce une cabane, pas d'esquif dont la vue leur promette assislance. La fortune, le hasard, la nature sont a la fois conjurés pour leur perte.

VA pourtant la colère du ^engelu■ ne sadoucil point ; letir misère n'a pas atteint son plus haut teinic ; elle ne fait qu'alimenter leurs feux. Ils souffrent, ;i la vérité, jnais ils souffrent ensemble. Qu'ils soient arrachés l'un a l'autre comme, aux éclats de la foudre , l'ouragan en furie sépare un vaisseau de sa conserve : que l'espoir s'éteigne dans l'asile intime oîi bride encore sa faible et dernière flamme !

CHAXT PREMIKR. 7

Co coiij) m.iiKniail h \ouv niisiro!... 0 loi, |(Mir ii(''ni(', 1cm- nini iiamiörcs , dis, l;i f;m(o quo r.tiiioiir a cominisc méritc-t-olle une vengeance sans bornes?.... Mallieiir a vous ! Je vois encore des laimes qui biilienl, dans ses yeux, cl, (juand Ctliéion pleure, vous avez lout

a craindre Mais où , dans sori vol daiiile , la déiiranle

fanlaisie f enlraîne-1-elle , ô Muse ? Ton auditeur reste interdit ; il se demande ce que tu as, et tes visions sont pour lui des énittnics.

Viens, redescends près de nous, lîi , sur ce canapé; puis, au lieu de crier : .le vois, je vois, ce que seule tu peux voir . raconte-nous sans façon comment fout s'est passé. Regarde, ils s'apprêtent, la bouche ouverte, l'œil en arrêl , auditeurs empressés a conclure le [)acte par leiiuel ils s'engagent, si lu sais les tromper, a se laisser liomper. Allons!... I^coufez donc l'iiistoire depuis sou commencement.

Le paladin... puis(pie enlln, poin vous diverlir. autant du moins ([u'ou peni vous diverlir encore, nous avons r(''sohi de vous conler ses avenlures... le paladin avait, dc[iuis (piehpie tem(is , l'ait le serment d'aller a Babylono. Ce »pi'il devait accomplir dans celle ville était une rude tâche , même aux jours de Charlemaiine, une lâche telle (fu'a présent nul chevalier n'en courrai! les dangers au jirix dé toute la gloiie du monde.

Loisque, devant son oncle, le Saint-Père de Home,

8 ÜBKRON.

dont il l)iiiiiii;iil k's i)io(ls »IcMîMincs |»('nilciites. il vui , cil j»ieu\ cliirlicii, confessé loiites ses fautes, — Mon (ils , lui (lit le poutife , après l'avoir absous et béni , vas en pai\ ! L'entreprise que tu tentes réussira. Avant toutes choses, pourtant, une fois a Joppé, visite le Saint- Sépulcre.

Le chevalier baise humblement la pantoufle du pape, fait vœu d'obéir et part en pleine confiance... Diflicile était l'œuvre h la(pielle Cliarlemaiine l'avait condamné; mais, avec l'aide de Dieu et de saint Christophe, il espère bien en venir a son honneur. Il débarque a Joppé , prend le bâton de pèlerin, s'achemine vers le tombeau sacré ; puis il se sent doublement fortiflé dans son courage et dans sa foi.

Alors . bride abattue , il s'élance vers Bagdad. — Y serai-jc bientôt? — pense-t-il sans cesse. — Mais, <lans l'intervalle, se trouvaient encore plus d'une montagne escari)ée , plus d'im désert, plus d'une épaisse forêt. iVotez aussi que chez les païens la belle langue d'oc était chose inconnue. — Est-ce bien la le chemin de Bagdad? — demande-t-il a chaque porte , sans que jamais personne le comprenne.

Lue fois, la route qui s'ouvrait devant lui le mena dans |(>s bois. Durant tonte une longue journée, il che- \au<ha par l'orage et la pluie, tantôt à gauche, tantôt a droite , obligé souvent de se tailler , avec sa large épée , un passage a travers les broussailles. Il gravit une mon-

fagiie pour rocoiiiiaîlic pins aisôineni les altMitouis ; mais, ùmaihoiir, plus il rcuardo , plus la foivt sonihlc s'éleiidi'o.

Dans col offol l<nil nalurol . il voit un sortilège. Aussi . quo (lovint-il (juand la nuil, a la lin, lo surprit dans oos régions sauvages, d'où, môme en plein jour, on avait peine a se tirer? Son inquiétude fut a son comMc. Les cimes dos arbres ne laissaienl en s'enlrocioisanl , percer auciMie étoile. Il prit sini cheval par la hride, et, du mieux qu'il put, \o, conduisit lui-même, se lieurtanl la tôle a cliacine pas contre les troncs de la forêt.

Le voile épais et noir qui recouvre le ciel , ces ])ois inconnus, un bruit dont sou oreille est frai)pée alors pour la première fois, le rugissement des lions, qui, rendu plus terrible par le silence de la nuit , vient tonnant du fond dos monlagnes où les rochers le répercutent, tout se réunit pour faire trembler un homme (|ni de sa vie n'avait jamais tiemblé.

bien (juauparavant nul fils de la femme ne Tait vu reculer, notre héros sent, à ce biiiit, les nerfs se détendre dans ses bras et ses jaml)os; malgré lui un frisson glacial court le long de ses reins. Mais quelle crainte pourrait étouffer la résolution qui le pousse a lîabylone ? La bride toujours en main, le glaive hors du fourreau, il giavil un sentier (pii serpente a travers les rochers.

H n"a pas fait beaucoup de elieniin. (pi'il croit aperce-

tO OBÉROX.

voir un feu dans l'éloignemenl. Celle vue ramène aussitôt plus de sanff a ses joues. Parlagé entre le doute et le désir de rencontrer quekiue être humain dans ces montagnes désertes, il continue a poursuivre la lueur qui tantôt meurt et tantôt reparaît, selon que le sentier descend ou remonte.

Tout a coup, devant lui, une caverne ouvre, au sein des rochers, sa gueule sombre et béante. A l'entrée flambe un feu pétillant. Vivement illuminée , la pierre saille en formes bizarres du milieu des ténèbres, et les buissons, qui pendent hors de ses noires crevasses, s'agitent, a la réverbération du foyer, comme des flammes verdoyantes. Saisi d'une terreur où se mêle quelque plaisir , le paladin s'arrête a contempler ce merveilleux spectacle.

Halte! — tonne une voix qui sort de la caverne, et soudain paraît en face d'Huon un homme de haute stature. Un manteau , grossièrement tissu de la peau des chats sauvages, retombe sur ses larges cuisses ; une barbe noire et hideuse descend en boucles touffues jusques a sa poitrine, et sur son épaule repose, en guise de massue, une branche de cèdn^ , lourde assez pour assommer d'un coup le taureau le plus fort.

Sans être effrayé ni de l'homme, ni de sa massue, ni de sa barbe, le chevalier commence en langue d'oc, la seule qu'il sache, a expliquer la i)osition où il se trouve. — Qu"entends-je? s'écrie avec ravissement le vieil honmie

CHANT PRKMIRR. 11

(les l)ois. 0 (lonop musique des hurds de la (iaroune ! sei/.e fois déjà le soleil a [)ai'couru le eeicle des éloiles depuis que mon oreille n'a pu se lepaîlie de les aecenis !

NoI)le sire , soyez le bienvenu au Monl-Lihan , quoiqu'il soit faeile de eoniitreudre (jue . si volie roule vous a eondiiil dans ce nid de serpei\ls, vous ue l'avez pas |»iise "a ma eonsidrialiou. \enez , re[tosez-vous el vous conlcnlez d'un Irujial lepas d(tnl le meilleur relief esl l(! Iiou void(tir de l'hôte. ÎMon vin jaillit du creux de ce rocher, mais il purilie le sang el rend la vue plus claire.

l,e Ik'mos, n(> laissant pas a cet accueil d'éprouver nric grande joie, suil aussilùl son compatriote dans la caverne, dépos(^ avec confiauce cascjue et cuirasse, et, une fois désaimé , paraît semhlahle a un jeune dieu. De son côté, l'homme des bois reste ccjunne frappé de la hauuelle d'Alquif au nn)ineul où lautre, dél)oiU'lant son hrillaul morioii , laisse ruisseler en larges boucles de lou;;s et blouds cheveux sur son dos élancé.

(Quelle ressemblance! s'écrie-1-il , c'est vraiment trait j»our Irait ! Le port, les yeux, la bouche, la chevelure ! connue il lui ressemble! — A (jui ? demande le chevalier. — l'anlon . jeune lumime ; c'est un souvenir, un rêve d un lenq)s meilleur , si doux, si lrisl(! aussi... Cela ue peut être... et pourtant, quand ces beaux cheveux se sont <l(''roul(''s sur vos épaules, j ai cru . de la lête aux pieds , le retrouver lui-même, le retrouver tout entier : seule-

nient sji [»oilrine était plus large et vos cheveux sont plus clairs.

D'après votre langage , vous êtes de mon pays. Peutctie n'est-ce pas sans cause que vous ressomlilez a ce point au bon maître sur qui , depuis seize ans déjà , je pleure, si loin de ma nation , dans ces forêts sauvages. Mon destin, hélas! était de lui survivre. Celte main a fermé ses yeux, et les miens n'ont cessé d'arroser fidèlement sa tombe prématurée. Quel miracle anjonrd'lini do le revoir en vous !

Le hasard se plaît souvent a de pareils jcu\, lui répond le jeune homme. — Soit , continue l'aulre. Pourtant , noble chevalier, la sympathie qui m'atlire vers vous n'est pas une illusion ; elle est sincère et mérite récompense : faites donc que Schérasmin puisse vous nonmier par votre nom? — i\Ion nom est Iluon , héritier ef fils du preux Sévin, jadis duc de Guyenne.

0 ! s'écrie le vieillard en tombant a ses pieds , mon cœur ne mentait point ! Soyez le bienvenu dans ces lieux inhospitaliers et retirés , mille fois le bienvenu, ô vous, fils du pieux, du vaillant, de l'excellent seigneur avec (jui. dans mon meilleur temps, j'ai couru mainte et mainte avenliu^e dans les lonrnois ou les cond)als. Vous lulàtriez encore a la lisière quand nous fîmes vomi d'aller au Saint-Sépulcre.

Qui donc eût pu croire que. dix-lmil ans plus lard,

nous nous rencontrerions dans ces gorges du Lil)an ? Jamais on ne doit désespérer, alors même qu'au milieu de la plus triste nuit, disparaît une dernière étoile... Mais pardonnez, seiiiueur, le bavardage où la joie m'en- I raine , et permettez qu'avant toutes choses je vous ' demande quels orages ont pu vous jeter sur ces terres ioinlaines?

Sire Iluon s'assied a côté du vieillard , sur un banc de mousse, devant le brasier ; puis, après avoir réparé ses forces avec la fraîche boisson que fournit la source , et quelques rayons de miel , il raconte son histoire a son hôte , lequel ne peut se lasser de le contempler , et remarque sans cesse un nouveau trait de ressemblance entre son ancien maître et le jeune chevalier.

Huon raconte , avec des détails un peu longs , ainsi qu'en use la jeunesse , comment sa mère voulut l'élever a la cour , seul lieu qui convienne a Téducalion des princes ; comment elle prit grand soin de l'instruire dans les préceptes et les vertus de la chevalerie ; avec quelle rapidité s'écoula le doux rêve de son enfance , el comment , aussitôt que son menton laissa percer un léger dnvet , il fut a lîordeaux proclamé duc , en grande pompe sur le perron de son château.

Deux années se passèrent ensuite, comme deux jours, dans les plaisirs et les fêtes frivoles , les chasses . les tournois, les banquets se sner('(l;int jus(pi'à cerprAmory,

li OBfiRON.

leiiiiemi de sa iiiaisoii , vint li le noircir iiu'clianinionl auprès de renipereur, dont son père déjà n'avait pas su conserver les bonnes grâces. 11 ajoute alors comment. Charles l'avait invité , sous les semblants de la bienveillance , h venir a sa cour pour y recevoir l'inveslilure.

11 dit comment son étern(>l ennemi , larlificieux baron de llaulefeuille, s'était concerté avec Cliarlot , le second fils de Charlemagne, le plus méchant petit prince de la clirélienté . et (pii depuis loniitemits convoitait les domaines d'ilnoii ; comment, eulin, ils s'entendirent pour lui dresser un piéee a son passage, el, par suite, le guellèrenl un malin dans la l'orêt de iMonllhéiy.

I\lon frère, continue-t-il, le jeune Gérard faisait route avec nous, son faucon sur le poing. Dans sa joyeuse insouciance, il s'éloigne de la troupe, où peisonne, d ailleurs, ne soupçonnait aucun danger, lâche l'oiseau et galope après lui. Pendant ce temps, nous i)oursuivons notre chemin , sans faire grande allenlion à la dis|>arition ni du faucon, ni dercufanl.

Tout a coup un cri plaintif arrive à nos oreilles. Nous paessons le pas, el, voyez, mon frère, renversé de cheval, gît à terre, sanglant et souillé. Un page, inconnu a tous les hommes de ma suite , bien que ce fût Chariot luimême , se disposait a le frapper briilalemeni . tandis qu'un nain se lenail a l'écart avec li* faucon.

CHANT PREMIlill, 15

Ijiflommé de colore , je m'éciie : — Maraud , qu'a fait ce faible enfant \nmy ctie ainsi traité? Arrière ! ÎSe le lonclie pas, même du hont des doiijls , a moins que ton venlii' n'ait qneUine démangeaison de sentir mon épée. — Ali ! m'aposlroplia le page , te voila? c'est toi précisément que je cherchais. Di'[)!iis longtemps mon cœur, allere de vengeance , avait soif de ton sang.

Si (u ne me connais pas, sache que je suis le lils de Tliierry, dnc des Ardennes. Ton [lèrc Sévin , pnisse-t-il Itrnicr dans l'ahîme ! dut jadis a la trahison la vicloire qu'il remporta snr le mien dans une passe d'armes, et n'échappa que jiai' la fnite a sa tro[) juste réconq)ense ; mais j'ai jnié d'en avoir salisfaclion, et tu paieras pour lui. Tiens, songe a tes oreilles.

A ces mois il fond, la lance en ariét, sur moi qiu , peu préparé a un tel jeu , ne m'étais pas mis en garde. Par lionhenr , je parai le coup de mon hras gauche, autour duquel j'avais à la hâte loulé monmauleau, et snr-le-cluunp, du pommeau de mon ('pée, ledéloxal reçut à la tempe droite \u\ hoiioii qui lui ôla la faculté de respirer.

En un mol il lomha pour ne ne plus se relever. Aussitôt des cavaliers parurent en grand nombre dans la foiét ; mais les lâches n'avaient nul souci de venger la mort du prince. Pendant que nous pansions les blessîU'es de Gérard, cl l;uil que nous ne fûmes pas hors de Iciu' vue. ils

se tinrent tranquillement a distance ; puis ils niiicnt le cadavre sur un cheval et suivirent le chemin du palais.

Ignorant la tournure fâcheuse que cette affaire peut prendre auprès de Charles , je continue ma roule sans m'inquiéter de l'aventure. INous arrivons. Mon vieil oncle, l'abbé de Saint-Denis, homme de haute sagesse, porte pour moi la paiole ii l'audience. On nous accueille bien, et tout va se passer a mciveille, lorsipi'au niomeut où l'on est prêt a se mettre îi table, Haulefeuille sarrcle devant le château avec le corps du prince.

Douze écuyers, affublés de crêpes noirs, moulent, en le portant, les hauts degrés du perron. Quiconque les voit reste muet et glacé. Ils marchent droit li la salle du festin. Les portes s'ouvreut et les douze spectres déposent, au milieu de l'assemblée , une civière couverte de linges ensanglantés. L'empereur lui-même pâlit, les cheveux se dressent sur toutes les têtes , et moi je me sens frappé comme de la foudre.

Alors Âmory s'avance. Il soulève le drap sanglant qui cache le cadavre, et — Vois, crie-t-il a l'empereur, ceci est ton lils l et voilîi le félon, qui porta ce coup fatal a l'empire et a toi! voila le meurtrier de notre reposa tous! Pourquoi suis-je arrivé trop tard? Surpris sans défense, Chariot a été frappé dans les bois par un assassin , au lieu de l'être en champ ouvert , comme un chevalier, i)ar la main d'un chevalier.

Malgré les cliai;iins quo joiirnolloinciit le méchant prince donnait au vieux inoiiaifiuc , il n'en était pas moins son fils, sa chair et son sanii. L'empereur resta quelques instants immobile; puis, cédant à sa douleur: — Mon iils ! mon lils ! — s'écria-t-il , — et il se jeta sur le cadavre. Pour moi, ce cri paternel, si plein d'angoisses, fut un coup de poignard; en ce moment j'aurais donné mon sang pour la vie de Chariot.

Seigneur, m'écriai-jo, écoute-moi. Ma volonté n'est pas coupable ; il s'est donné pour le fils du duc des Ardennes, et ce qu'il a fait, par Dieu! aurait suffi pour mettre a bout la patience d'un saint. Il a frappé cet enfant qui ne lui lit jamais de mal ; il a parlé outrageusement de l'honneur de mon père ; il s'est jeté sur moi-même en traître , en meurtrier... Je voudrais bien savoir qui, devant tant d'insultes, aurait pu rester froid !

Ah ! scélérat, — dit Charles en m'entendanl. 11 se lève ; son regard irrité llamboie comme l'œil du lion ; il arrache une épée de la main diin valet, et, dans sa fureur, m'aurait peicé d'outre en outre si les princes ne l'avaient, avec force. letenu par derrière. Tout entier l'ordre des chevaliers s'ébranle : cent épées biillent ii la fois , et leur ra[)ide éclair seml)le éveiller la soif du sang dans tous les co urs.

Mille clameurs frappent les voûtes, le plancher tremble, les gothiques vitraux frémissent et crient. Mort I Trahison !

Lurle chaque l>oiichc. C'est comme une uouvelle confusion (les Inn^^ucs. On rnitit, on se lienrle , on Jii^ile des l)oiniis menaçants.... I/aI)l)é, que la iol)e de saini Jîenoil met seul encore h l'abri de la violence, oin>ose enlin , de son hras étendu , un scapulairc a nos épées.

Respectez , crie-t-il très-liau(, respectez en moi le Sainl- Père, dont je suis le Dis. Au nom du Dieu que je sers, je commande la paix. — Il parle avec un air, sur un Ion qui auraieni contraint les païens même a obéir. Aussitôt les flots de la rébellion s'apaisent , les regards s'éclaircissent , et chaque épée , cliaiiuc poignard est en silence glissé dans le fourreau.

L'abbé rapporte a Charles l'événement tel qu'il s'est passé. La persuasion est sur ses lèvres ; mais qu'y puis-je gagner? Le cadavre est la, il cric vengeance. — Regarde, tonne l'empereur, et prononce la sentence du meurtrier de mon fds ; prononce-la pour moi. Oui, mânes altérés de vengeance, vous vous repaîtrez de son sang : qui! jneure et (pie son corjis engraisse les corbeaux !

Alors mon cœur éclata. — Je ne suis pas un assassin , m"écriai-je en élevant la voix ; on ne peut être un juge équitable dans sa propre cause. Amory, mon accusateur, est un traître, seigneur. Me voici de mon plein gré, me voici libre, et je prétends, au risque de jna vie, arracher de celle ànie fausse la preuve qu'il est un fourbe et uu menteur ; qu'il Test et l'a été, qu'il le sera tant qu(> son

CHANT PRKMIEU. 10

souffle ompoisonnoro Inir : lout <o qui airivc est son oiivia^Jto ; il a seul loiit coni|)loté.

.lo suis , commo lui . do race piiiiriric ; jo suis jiair (\i\ royaume e( reveudiquo mes droKs. L'euiporour ne peut, nie les dénier. Voila mon gant ; qu'il ose le relever, el, le jugement de Dieu dira contre lequel de nous la voix de ce san^ doit lonner dans l'enfer. La source de mon courage est dans mon innocence, seigneur ; je ne redoute rien de la foudre du ciel.

Les princes de l'empire, Ions tant (ju'ils se Irouvenl présents, comprennent ijn'ils sont personnellement atteints par' ma condamnation. Un muimure s'élève j)armi eux , semblable au bruit de la mer lorsqu'au loin la tempête commence a menacer. Ils prient , ils pressent , ils exposent mes droits. Vains efforts ! Rien ne peut toucher ce père dont le moine regard ne quitte pas la tête sanglante de son (ils, rien, quoique Ilautefeuille lui-même, regardant connue facile de me vaincre, se joigne aux sujijtliants.

Seigneur, dit-il, laissez-moi punir bwoupable. Je ne risque rien alors cpie le devoir et le droit sont pour moi. — Ah! m'écriai-je, transporté de honte et de colère, lu lailles cncoie ! Tiemble ! les foudres du vengeur ne dorment pas toujours. — Mon glaive, meurtrier, re|)ren<l Ilautefeuille, sera chargé de les faire tomber en masse sur ta tête. — Cependant Charles . que mon allilude inile de plus en plus, donne "a sa üarde Tordre de me saisir.

Cef onlio imprudent soulève do nouveau la salle entière. Les i;!aives élincellent, preis a défendre les droits de la chevalerie que Charles viole en ma personne. — Saisisscz-lc , coramande-t-il une seconde fois. — Mais il voit les chevaliers se presser, le fer a la main , en cercle épais autour de moi ; c'est vainement que, presque étouffé dans la mêlée, le saint abbé les menace d'anathème.

Le sort de l'empiie semblait suspendu à un lil. Les têtes jurises du conseil supplient a genoux l'empereur d'avoir égard aux privilèges des chevaliers. Plus ils l'implorent, moins il est ébranlé. A la fin, le duc Naymes, qui souvent dans sa vie , lorsque Charles perdit la (cte, lui prêta la sienne, approche la bouche de son oreille, se retourne vers nous , et déclare que l'empereur autorise le combat proposé.

Huon raconte ensuite que , sur cette seule i)arole , l'agitation se calma ; les chevaliers se dispersèrent. Quoique toujours irrité au fond du cœur, Charles, dont les yeux a demi voilés couvaient une sourde rage, fixa le huilièmc jour pour celui du champ-clos. Les deux combaKanIs s'équipèrent avec une giande magiiilicence. Dans l'intervalle Amory, certain de son triomphe, ne laissait pas surtout de se carrer.

Bien qu'au fond de l'âme une voix accusatrice ébranlât son courage, l'orgueilleux guerrier comptait sur un bras de fer, aux coups duquel s'était déjà brisée plus d'une

CHAM rilKMIl'K. 21

ioicl de laiicos. .laiiiiiis il iriivail Ircinlilc' (Icvaiil im ciiiicini, Ol conihallic a ouli'ancc t'lail |)laisir [»ouf lui. Toiilet'ois sa l'oico i;iiiaiil('S(|iie, sa sii[I(mI)(' assuraiU'C, nc (iroiil, (jiie lo IroinpL'r dans coKc alTairo tlc saiiji.

Lo grand jouf olail arrivi': lo poiiplo. assemblö. I'iossaiit siir ma poitiiiio im \hA ('cii lamo d'aiiiont, jo paiiis (laus la lice el fus salué de Ions, on penl le dire, avec amour. L'acciisalenr nrallendail. Sur une ostiade étail. le vieux Charles, au milieu do ses princes, et, loin de dissiinulor ses sonlimenls, il semblait, de connivence avec Amory, avoir soif do mon sang.

On nous parlage le soleil. Los juges prennent place, ^lon adversaire païaît brûler d'impalience jusqu'au premier appel de la Iroinpelle; elle sonne el nous {tarions, et nous nous lieurlons avec lanl de violence que nos clicvan\ Umibent sur les genoux, et que noiis-mcmes pouvons a peine rester en selle. Vite, llaiilefonilb^ et moi •piiltons les ëlriers, ol, dans un clin d'œil, les doux épées biillenl hors du foini(\in.

Ne demande pas <{ue j(! lo fasse le récil du combat. La si!|»ériorité de mon adversaire élail évidenle. JMus fort (jiie moi, [»lus oxix'rimenlé , il élail encore excité par une fureur i)lus grande. ÎMais j'avais le senliment démon innocence, et j'y puisais une vigueur égale 'a mon vouloir. L'avantage resta longtemps incertain. Déjà le sang dn calomniateur coulait par plus d'une issue, et pour*

tant Hiion . toujours jompli d'ardeur, n'était même pas blessé.

Quand il voit sa cuirasse toute rougie, toute fumante de son sang, le farouche Amory se sent embrasé d'une fureur nouvelle. Semblable à l'ouragan qui détruit tout devant lui, il fond sur son ennemi; il frappe coup sur coup, de telle façon que notre chevalier ne résiste qu'avec peine. A la fin même, un bras digne de Uoland le contraint, après une longue lutte, a reculer de quelques pas.

Se croyant sûr de la victoire, Amory, pour terminer d'un seul coup le combat, soulève des deux mains sa formidable épée. Mais, l'heur d'IIuon veut qu'il esquive la mort, car, avant que llautcfeuille ail pu reprendre l'équilibre, il l'alloint si rudement, la où le heaume se rattache au col, que les oreilles du traître en retentissent : sa main défaillante laisse échapper la poignée de son glaive.

L'orgueilk'U\ londjc aux pieds do son adversaire, qui, l'épée haute, s'élance sur lui. — Décharge la conscience, lui crie-t-il, si la vie a quoique prix pour toi : confesse

ta fourberie — Brigand, dit Amory, pendant qu'avec

rage il réunit toutes ses forces pour lui porter un dernier coup ; prends ceci cl suis-moi dans l'enfer.

Porté d'une main mal assurée et déjoué par un rapide mouvement d'IIuon, le coup, par bonheur, ne fait qu'effleurer, sans le blesser, le bras gauche du jeune paladin :

CHANT FUKMIEU. 23

mais, dans ravcnslcmcnt de sa colt'ic, ce dernier oublie que , pour avouer la vérité devant Cliarlemagne , Hautefeuille a besoin de respirer quelques instants encore, et, furieux, il lui plonge dans la gorge sa longue et large épée.

Le traître vomit son âme impure en flots épais et rouges. Quant au vainqueur, il est, aux yeux de tous, absous et purilié dans le sang de son accusateur. Le héraut le proclame et des cris de joie s'élèvent au ciel. Les chevaliers accourent pour essuyer le sang qui dégoutte le long de l'armure d'Huon; puis ils l'accompagnent jusqu'auprès de l'empereur.

Mais Charles , — ainsi continue le jeune homme , Charles s'obstinait dans son ressentiment. — Ce nouveau meurtre, s'écrie le monarque, me rendra-t-il mon (ils? L'innocence d'Huon est-elle reconnue? Hautefeuille a-t-il laissé échapper un seul mot de rétractation? Que le coupable soit donc a jamais banni de nos états, et que ses terres et ses biens tombent en dévolu a la couronne.

Sévère était l'arrêt , sévère aussi la bouche qui le prononçait ; mais que pouvions-nous faire? Notre seule ressource était de supplier. Les pairs, les chevaliers, tous nous tombons a genoux : rangés en cercle autour du trône, nous attendîmes si longtemps que nos jambes en étaient meurtries ; tout espoir de le fléchir semblait a jamais perdu , lorsqu'à la fin, Charles pourtant rompit son long silence : — Allons, princes et chevaliers, vous le voulez : nous cédons.

24 OlM-Kü.M.

Néanmoins, écoutez la condition que rien ne saurait plus nie faire révoijuer. — Mois il ahuissa le sceptre vers moi, sur les marches «lu Irône. — Jeté fais jtrâee ; mais il l'heure même lu parliras pour sorlir du rovaunie, et, tant <|ue lu n'auras pas rempli |»oint pour j)oint mon ordre ijupérial , Ion retour dans nos étals y sera pour toi le signal de la moit.

Vas à Ikihylone : à l'heure solennelle où , dans loule sa pompe, le calife, enlouré des émirs, se livre au\ plaisirs du festin , entre, abats la tête de l'homme qui se trouve îi sa gauche, et que le sang en rejaillisse sur la helle table ronde. Quand cela sera fait, approche-loi chaslement de l'héritière du trône, assise près de son père , et devant tous embrasse-la trois fois comme la (lancée.

Puis, tandis que le calife, surpris d'une scène inattendue, reste immobile et muet de ta hardiesse, jette-foi, d'après l'usage oiiental . sur le bras d'or de son fauteuil , et prie-le de le donner pour moi, connue un pn'sent ipii resserre notre amitié, quatre de ses dents molaires et une l'oignée de sa barbe grise.

l'ars, et , si tu ne veux encourir une mort inunédiale. ne reviens pas avant d'avoir exécuté mot jiour mol ce (]ue je t'ai prescrit. Compte, du reste, sur ma faveur. — L'empereur se lut. Inutile de décrire l'impression produite par ses paroles : chacun sentit qu'une faveur semblable ne valait pas nii<Hi\ qu'un arrêt de mort.

Un sourd murmure commence à gronder dans la salle. — Par saint Georges I dit un preux qui, sur les Iraces de Tristan et de Lancelof, avait mené mainte aventure à fin, je n'ai guère coutume de trembler devant licn : qu'un autre expose sa tele j'expose aussi la mienne ; mais ce que l'empereur ordonne a sire Iluon, Gauvin lui-mCmc, tout brave qu'il était , ne l'aurait pas tenté.

Que te dirai-Je enfin? Il était trop évident que

Charles en voulait a ma vie. Toutefois, que ce fût désespoir, pressentiment, bravade, qui me rendit si follement téméraire, peu importe , je m'avançai devant lui, et, plein de confiance : — Seigneur, dis-je, la rigueur de tes ordres ne saurait faire flécliir mon courage ; je suis un Franc : impossible ou non , j'accepte l'entreprise. Soyezen tous témoins.

Par suite de ce serment , tu me vois ici , mon bon Schérasmin , résolu d'aller ;» liabyloue. Si lu veux m'indiquer le chemin le j)lus court, je t'en saurai gré; sinon, eh l>ien ! je m'en tirerai conmie je pourrai. — Mon bien cher maître , réplique l'homme des bois , pendant que des larmes ruissèlent le long de sa barbe , vous me rappelez, comme du fond du tombeau, à une vie nouvelle.

Je vous le jure ici , et voila pour gage de ma parole cette main, vieille il est vrai, mais non pas sans vigueur... Avec vous, le fils chéri, l'héritier de mon excellent maître, je veux vivie et mouiir. La lâche que l'eniperenr vous

imposa ne laisse pas d'être difficile , mais elle offre aussi de la i^loiie a ijagner. Soit, je vous conduirai ; et, jusqu'à la (Ici nière jioutte de mon sang, comptez sur moi.

Le jeune prince , touché d'une fidélité si rare , se jette avec reconnaissance au cou du vieillard. Là-dessus ils s'étendent tous les deux sur l'iierhe sèche , et lluon dort comme si c'était de l'édredon. Puis, quand le jour s'éveille, s'éveille aussi le chevalier. Le rciiard plein d'ardeur, il boucle son armure. Quant à Schérasmiii, il prend le bissac sur son dos, un gourdin à la main , et marche bravement en tète.

Depuis (mis jours déjà le noble couple, toujours conloiil . (lis[)os et résolu, descend des souunels du Libau. Ils (•lieniineiil sans relâche, taulùt. a la lueur des étoiles, tantôt aux clartés du soleil ; mais, quand jnidi pique leurs têtes de ses ardents rayons, ils se rei)osent , au sein do riierhe liante, sous Tondne des vieux cèdres. Autour deux le peuple des airs, au vol léger, au bariolé plumage, accoide mille voix argentines et prend sans crainte sa part de leurs repas.

Le quatrième jour, au matin, une troupe "a cheval paraît îi peu tie dislance sur les hauteurs. — Ce sont des Aiabes , dit le plus vieux a son maître. Si c'est possible , évitons-les; nous n'avons rien de mieux a fisire, car je ne connais pas dliôtes plus inconuuodes. — Y penses-tu.-' réplique le fils de Sévin ; où donc entendis-tu que des Francs prissent jamais la fuite ?

Le casque d'Huon, qui, rayonnant au soleil, semble tout dVscarbonde et de rubis , attire , c(mime un aimant, les (ils (lu désert. La flèche et l'arc prêts, le sabre tire'«, ils ciiargenl d'un vol impétueux sur nos deux vo^agems. Un

homme ;i pied, un homme a eheval leur paraissent des ennemis dignes a peine d'être attaqués. Mais ils apprirent qu'ils s'élaient trompés.

Couvert de son bouclier , le jeune héros bondit au milieu d'eux , et d'un coup de lance renverse a bas de sa jument celui qui semble être le chef. Le sang du malheureux jaillit par torrents de sa bouche et de ses narines. Tous alors, pour venger la mort du capitaine, se préci- })itentsur le vainqueur, s'escrimant contre lui et d'estoc et de taille ; mais , du premier geste , Schérasmin , qui couvre ses derrières , étend un des bandits sur le carreau.

Poiu' sa part le chevalier travaille si rudement le reste de la troupe que bientôt un second, puis un troisième ont vidé les arçons. A chaque revers de son épée vole tantôt une tète, tantôt un bras, le sabre encore au poing. La lourde massue de l'écuyer ne frappe guère avec moins de vigueur. Les mécréants invoquent, en jurant, leur impuissant iMahom, et ceux qui peuvent fuir ne tardent pas à prendre leur élan.

Le champ de bataille est couvert de cadavres ; des débris d hommes et de chevaux y sont amoncelés dans un hideux pèle-mèle. Dès que le nouveau compagnon d'Huon s'est choisi dans le butin un glaive de bonne trempe , dès qu'il a pris un cheval , le meilleur de ceux qui sont restés sans maîtres, le liéros éj)eronnc son fougueux étalon et vole, rapide connue un oiseau , vers les vallées où devant

CHANT DLUXIEMK. 2'J

ses refj;ai(ls s'clcndent ;ui pied de la moiitai^iie d'infinies perspectives.

Le pays paraît bien cultivé : partout il est coupé par des ruisseaux ; les pâturages sont couverts de moutons ; les champs, de leur parure fleurie. On apeiçoil éparses, près des palmicis , de paisibles cabanes. Toujours satisfaits, leurs bruns habitants accomplissent gaîment leur travail quotidien, se croient riches au sein de la pauvreté, et, lorsque la fatigue et la faim les appellent au repos sous dos ombrages frais, ils invitent amicalement le pèlerin qui passe a partager leurs agrestes et grossiers aliments.

Quand le soleil commence a l'accabler, le chevalier s'y arrête auprès d'une bergère ; elle émiette pour lui son pain dans un lait gras et blanc. A demi effrayés, ces bonnes gens contemplent a la dérobée l'homme de fer étendu sur l'herbe ; mais son regard et son accent lui gagnent vite les comus : aussi les enfants se hasardent h l'approcher et jouent bientôt avec ses boucles blondes. Leur gaieté confiante réjouit le vaillant paladin : avec eux il redevient enfant; il prend part a leurs gracieux ébats.

Qu'on serait heureux, pense-l-il , d'habiter ces chaumières ! Vain souhait ! Son destin l'appelle vers d'autres lieux... Le soir arrive ; au moment de la séparation son cœur se gonfle, et, pour prix du cordial repas, il jette une poignée d'or dans le sein de l'hôtesse. Mais les heuleuses gens ne savaient ce que c'était ; ils exerçaient l'iios-

30 OBKRüN.

pitalité sans penser au salaire, e( le preux fut ohliu'é de reprendre son or.

Ils chevauchèrent ensuite jusqu'au niomenl où , vers le jour baissant, une forêt s'étendit devant eux. — Ami , dit le paladin au vétéran, tant que je n'ai pas accompli ma parole, c'est comme un feu (jui me brûle. Ne devaistu pas me conduire a Bagdad par le chemin le plus court? et pourtant il me semble être en selle depuis quatre ans déjà. — f.a route la plus courte, répond son guide, traverse celle forêt; mais gaidez-vous de vous y engager.

On n'en dit rien de bon ; aucun, du moins, ne s'y est aventuié qui soit revenu jamais. Cioyez-moi, seigneur, un petit lutin , a l'humeur malfaisante, lient domicile dans ces bois ; ils sont pleins de ceifs , de chevreuils , de renards, autrefois hommes foui comme nous, et le ciel sait quelles fourrures sauvages nous aurons revêtues avant que le matin vienne.

Pourvu, réitli(iuc le lils de Sévin , qu'en iiass.int par ces bois, la route conduise a Babylone, je ne crains lien du reste. — Seigneur, laissez-moi vous conjurer ;i genoux ; c'est . pai' Dieu ! [Aus pour vous (pie poiu' moi , car, soyez-en certain, ni la lésislance ni la fuite ne sont de rien contre ce malin espiit. Que ris(]uez-vous y (•iu<j , six jours de relard, voilîi tonte laffaire, et vous ne serez encore (jue Irop'tôt a Bagdad.

Si tu as peui-, [Ji'ononcr le clievalier , eli bien, reste;

CHANT DEUXIEMU:. :{1

<|ii;iii( "a moi , jo vais (mi avaiil . mon parti osl pris. — Pour cola non , ciio Scliérasniin : la morl somhle (oujoiirs anicro; mais, al)an(lonner son maîlre ! cVsl \c. tail d'un làclio. Si vous Otos décidé , sans liésitor j«^ vous suis , cl que Dion , que JNolio- Dame- d'Acqs, ncuis soient en aide. — l-j) ' marche, dit linon, viens. — Et, pâle connue la cire, il entre dans la foret ; le vieillaid le suit en frissonnant.

A peine ont-iis liollé deux cents pas ;i la clarté du créi>uscule, qu a droite, à gauche, s'atlroui)e au-devant d'eux un essaim de dicvreuils et de cerfs lancés en pleine course. Malgré le peu de lumière (\\ü reste encore , Scliérasmin piétend voir des larmes dans leurs yeux ; ils semblent , a son dire , engager les voyageurs à se retirer, c(mime s'ils criaient d'un ton compatissant : Fuyez , pauvres hères , fuyez vite.

Eh bien! dit-il tout bas au paladin, vous voyez ce qu'il en est ; me croirez-vons une autre fois? N'avais-je pas tout prédit , mot i)onr mot? Ces betes,qne la pitié fait s'agiter si fort an-devant de nous, ces bctes, vous dis-je , sont des honnues ; et, si vous allez ])Ins loin , croyez-moi , nous aurons sur nos talons le lutin lui-même. Que l'entclemciit ne vous fasse pas mépriser les conseils d'un ami, qn il ne vous j)récipite pas dans le malheur !

Quoi! mon brave, réplique lluon, je vais de ce pas "a Ua^dad |)our demander au calife une poiiiuée des poils de sa barbe et (piatie de ses d(Mils, et tu voudrais <|ne je me laissasse intimider par un danger, pour le moins

3â OBÉRON.

clouleuv? Qii"as-tu fait de Ion bon sens? Qui sait, ce lutin est peut-ûlre mon ami ? Quant a ceux-ci , du reste , le péril n'est pas grand. Vois comme en un clin-d'œil ils se dispersent tous.

Pendant qu'il parle il s'élance vers eux, et tout cède comme l'air devant lui, tout s'évanouit en une seconde... Huon et son guide continuèrent quelque temps leur route sans rien entendre et sans rien dire. Le jour était alors tombé, et la sombre nuit épanchait ses pavots : tout a la ronde était plongé dans un profond sommeil, et sur la forêt entière planait le silence des tombeaux.

is.

A la lin lécuyer ne peut plus se contenir. — Seigneur, dit-il , si je vous dérange au milieu de vos rêves , ne m'en veuillez pas ; c'est une de mes faiblesses , je ne puis le nier, force m'est de parler quand il fait noir : dès mon enfance j'en ai pris l'habitude. Au silence qui règne ici, on dirait que le grand Pan est mort. Si le fer de nos chevaux ne retentissait sur le terrain, a coup sûi- on entendrait gratter les taupes.

Vous pensez que j'ai j)eui : pourtant, sans vanterie, car, apiès tout, les (jualilés de Ihonune ne sont que des dons, et, d'ailleurs, beaucou|) existent encore qui me virent à l'épreuve; sans vanterie, quand les glaives se choquent sur les champs de bataille ou dans les tournois, homme contre homme, de taille comme d'estoc, alors j'en suis ; même s'il le faut, seul contre deux ou trois.

ciiui ou six, eli bien, j'en suis toujours; Ta, du moins, ou |)eut se lier a se? bras.

Que i'eunenii , en un mot, soit de cliair et d'os, je lui tiens tête. Mais je dois francliement l'avouer, s'il s'agit ' de passer a minuit près d'un cimetière , oli ! alors mon chapeau ne laisse pas de se soulever un i)cu ; si quelque esprit encore vient me barrer le chemin , je ne sais quelle mine faire. A quoi, ventrc-saint-gris ! peuvent me servir bras et épée , quand une main invisible fait pleuvoir sur mon dos une grêle de coups ?

Supposons . comme on en a des exemples , que je sépare tout net le crâne du corps ; bahl... pendant quil roule toujours , voila doux nouvelles têtes qui déjà ont pris sa place sur les épaules. Souvent même le tronc couit a pleines jambes après la tête et la remet en position , ainsi tpiun chapeau enlevé i)ar le veut. Comment, je vous prie , s'y prendre avec des gens pareils ?

A la vérité , comme vous le savez bien , dès que le coq a chanté , c'en est fait de cette clique , farfadets , esprits , fantômes, qui de onze a minuit se glisse dans les ténèbres ; on dirait que le vent les a tous emportés. Mais le lutin (pii fait ici des siennes est d'un acabit tout particulier: il tient cour ouverte ; il mange, il boit, il vit, il a un corps ni plus ni moins qu'un d'entre nous ; enfin il se montre en plein jour.

Tu as fait de ton mieux pour réchauffer ma curiosité ,

3i OBKRON.

dit a son loiir le lils de Séviii. On parle si souvent des esprits , on débile tant de mensonges sur leur compte , que des profanes comme nous ne savent trop qu'en croire. Une fois il vint à noire cour un homme profoudémcnt savant. Il nous jurait bien haut qu'il n'existait rien de semblable, et se moquait sans pitié de tous les visionnaires : aussi le chapelain le traitait-il sans cesse de manichéen.

Ils disputaient souvent auprès d'une bouleille, et, quand le vin des derniers verres leur montait à la tête, ils mêlaient tant de latin dans leurs discours que pas un de nous n'y pouvait plus comprendre xm mol. Alors je nie disais: vous avez beau bavarder savamnu'Ut, on ne sait bien que ce qu'on a par soi-même éprouvé. Aussi voudrais-je , a présent, qu'un esprit en iieisonne me dise le vrai de la chose.

En ce moment nos voyageurs se trouvèrent , sans s'en être aperçus, engagés dans un parc où serpentaient dans tous les sens tant de chemins qu'il était prescjne inqtossible de ne pas s'y fourvoyer. La lune venait aussi de se lever dans son ])lein , comme poui' égarer , aux fausses lueurs du clair-obscur , l'œil attaché a chercher une issue.

Seigneur, disait Schérasmin , on prétend ici nous entortiller dans un labyrinthe. Le seul moyen d'en sortir est... ma foi ! de prendre , au petit bonheur , son nez pour jguide. — Plus sage que ne le pensent bien des donneurs

CIIVNT Dl'UXIKMF. 35

(l";ivis. ce ('(»iiscil, ;uissilù( suivi. iiiÏMic les voyaiioni's au rond-poiiil , oh. dans le coiilif^ (rime imiiioiiso rloile , viciiiKMil aJKHilir (oiis l(>s senlicrs de la \\n\i.

Do la ils ajUMToivoiil , dans \r milieu des laillis , nu cliàlcau (jiii. coninu' (issu de la pouipi'o du soif, s'élovo ia\(»nnanl dans les airs. Avec des ^eu\ où renchanleniont se nirle à la leneur, lluon rei^aide sans parlei', sans l)oni;er, ne saeliani plus s'il veille on s'il lè^e. Soudain les porles d'or s'ouvrent à fiiands batlanls, el veis lui roule un cliai' que (raîneni des léopards.

Un cnfani, beau eoinine le dieu d'Amour au sein de Oylliéiée, étail assis dans ee <;liar d'ariieul , les n^nes à la main. — Il vient sur nous, mou bon maître, crie dans son effroi Srlu'rasmin . eu prenant par la hiide le cheval d'Iluon : nous sommes perdus ! Fuyez ! oh. fuyez ! voilà le nain (pii vient. — Connue il est beau! réplique le chevaliei'. — Il n'en est (pie [>ire. Fuyons, fût-il dix fois plus beau.

Fuyez, vous dis-je , sinon c'en est fait de nous. — Il non se débat , à la vérité , mais rien ne sert de résister. L'écnyer galope en avant, du train le plus accéléré , et tire après lui le cheval de sou maître , ne cessant d'aller, de boudii' sur les pierres et les ronces, a travers les futaies et les broussailles , pai' dessus les fossés et les haies , j»isqu'a ce que , sortis de la forêt , ils se croient eu sûreté dans la rase campagne.

Derrière les fuyards gronde un ouragan qui met le vent, la pluie , la foudre a leurs trousses. La lune est engloulie par les ténèbres. 11 tonne , il sifllc , il craque , comme si la forêt se brisait en éclats. Tous les éléments déchaînés se font la guerre avec une horrible fureur ; mais du milieu de la tempête résonne parfois, en accents caressants, la douce voix du génie.

Pourquoi me fuir ? Tu fuis ton bonheur : aie confiance en moi ; reviens , Huon , reviens sur tes pas. — Seigneur, si vous le faites, vous êtes perdu, crie Schérasmin. Allez toujours ; mettez les doigts dans vos oreilles , et pas un mot ; il Ji'a que de mauvais desseins. — Alors recommence la course éperdue a travers l'espace et les obstacles, la pluie les inondant, l'ouiagan mugissant autour d'eux, jusqu'à ce que les murs d'un couvent arrêtent les chevaux emportés.

Nouvelle aventure ! Le jour où cela se passait était précisément la fête de sainte Agathe, patronne des filles que' recelait ce cloître. Dans un monastère, éloigné d'une portée d'arquebuse , tout au plus , vivaient , grassement nourris, certains disciples du saint abbé Antoine. Or, ce soir même, ils s'étaient réunis les uns et les autres pour faire amicalement une procession commune.

Ils revenaient , marchant couple par couple dans le plus bel ordre, lorsque, près du couvent, l'orage les sur-

prit : crniv , bannières , cajniccs deviennent le jouet des venis ; la pluie pénètre à (lots dans le repli des guimpes. C'est en vain qu'on elieiclie a ménager la décence ; la dévotion a perdu ses droils, et tous, bizarement accoutrés, se meltenl a courir ça et i;i dans une contusion -passablement comique.

ïci , troussée jusqu'au genou , telle nonnain barbollc dans la vase. La , c'est un moine dont les pieds glissent en courant : sa chute met en fuite un troupeau de sœurettes, et, dans son effroi , le frocard accroche la prieuie par la jambe, A la fin, quand la tempcte a bien fait rage, tous les gens de la procession, trempés, crottés, étrillés, hors d'haleine, arrivent dans le préau du monastère.

Le tumulte était loin de s'apaiser, lorsque , par la porte restée toute grande ouverte, notre ami Schérasmin tombe au milieu de la cohue monastique, croyant trouver dans cette bénite enceinte un asile non moins sûr qu'au ciel même. Huon le suit, et quand, pour s'excuser de la liberté qu'ils prennent, il veut ouvrir la bouche, voilh, comme un éclair, que le nain est devant eux.

Le ciel, soudain , n'a plus de nuages. Tout est serein , calme et sec de même qu'auparavant. Beau comme un ange nouveau-né dans les nimbes de l'aurore , le génie s'appuie a la tige d'un lis , et sur ses épaules pend un cor en ivoire ; mais, quelque charmant qu'il soit, un frisson inconnu les saisit tous , car la colère se devine , sombre et silencieuse, au froncement de son sourcil.

I'<tiian( le cor à ses lèvres, il souffle, et l'on entend l'air le )>lus séiluisant. Un esprit de vertige saisit tout ;i coup le vieil écnyer. 11 veut danser ; et, sans pouvoir se contenir, il empoigne une béjiuine édenlée qui meurt denvie de faire ini loui' de valse ; il iiamliade , il bondit connue un jeune chevreau, et tourne avec la nonne si rapidement <pie robe et iiuirape s"agi(en( dans Tair aux éclats de rire de l'assemblée.

La même fureur a bientôt gagné toute la gent cloîtrée. Cliaque frocaid jirend sa nonnette par la main . et le l)aUet commence tel que de sitôt on n'en leverra pas un. Les sœurs et les frères ne connaissent plus ni règle, ni discipline : moins effrénée est la danse des Faunes. Seul Iluon est resté ferme sur ses jtieds ; en les voyant sauter, il lit a gorge déployée.

Alors le beau nain s'approche, et, la figure sérieuse, parle ainsi dans la langue du paladin : — Pourquoi fuir devant moi, Huon de Guyenne?... Tu gardes le silence... De par le dieu du ciel, que je connais aussi, réponds-moi. — La confiance renaît dans le cœur d'Iluon. — Que veuxtu de moi? dit-il. — Ne crains rien , prononce le génie : celui qui n'a pas a redouter la clarté du jour est un frère pour moi.

iO.

Je t'aimai dès ton enfance, et les biens que je t(; l'éserve , jamais lils d'Adam ne les obtint de moi. Ton cœur est pur, ta conduite sans ambages. Quand le devoir,

CHAM DliUXIK.Ml!:. :J9

<iuaii<l riioiHicui' ;i piiilr, (u iic soii'-ios j»;is a <l(>niandor si le sang ot la chair sont on jeu. 'In crois en loi , cl lo courage ne (e tai( i>as dclaul an momonl do rc[)i'onvc : aussi mon appui no peut lo manquer, car je n'ai de cliâlimenls (juo pour les criminels.

Si CCS drôles cnfroqucs uclaionl pas une liypocrile engeance ; si leur chaste regard , si leur i)arole onctueuse ne servaient de masque a une conscience coupable , ils seraient, en dépit du cor, comme toi, sur leurs pieds. Quant à Schérasmin, dont la (igure honuête suffit a plaider la cause, il n'expie que les torts de sa langue. S'ils dansent tous , ce n'est pas qu'une simple envie les ait piqués ; ils dansent , les malheureux , parce qu'ils no sont pas mai 1res d'en agir autrement.

Cependant une fiénésie nouvelle, s'eiuparant des danseurs, accélère encore la ronde échevelée. Si vite ils tournent, si haut ils saulonl, (jue lo cicur, dans chaque poitrine , est ballotté jusqu'au gosier ; ils fondent a leur propre chaleur comme la neige au dégel. L'humanité du paladin ne résiste plus a un pareil spectacle. S'il devait eu coûter la vie à lonle cotlo jeunesse , quel douunage, pense-t-il , en sup[iliani pour obtenir leur grâce.

Le beau nain secoue la lige de son lis. Aussitôt le magique verlitio S(> dissipe : les iiias |»upillos de saint Anloiiio reslonl pélriliés ; paie, comme si de la loud>o elle sorlail, chaque nonnain s'emprosse do rajuster sa robe, son voile, tout ce que la danse , enfin , a i)U déranger. (Miant à

4) OBÉilON.

Siht'iasniin, trop vieux pour ce jeu-là, il tombe sans force à la renverse et croit que son cœiu- va éclater. u.

Eh ))ien ! balbutie-t-il, que vous disais-je , mon noble maître? — Rien de plus, ami Scliérasmin, dit le génie en lui coupant la parole. Je te connais pour un vaillant champion ; mais chez toi la tête se laisse trop facilement emporter par le ca>ur. Pourquoi, sur la foi d'autrui, être si prompt a me calomnier? Fi donc ! la barbe déjà grise et si jeune de jugement !... ^ oyons, prends en patience cette légère punition... Quant à vous, allez, et faites pénitence pour vous et pour vos so'urs,

rs'onnes et moines s'esquivent tout honteux. Puis le gracieux nain s'adresse à l'écuver d'une voix amicale : — Quoi, vieillard, le soupçon ride encore ton front?... mais, en faveur de la loyauté, Obéron te pardonne. Approche davantage, vieux buveur; viens, ne crains aucune tromperie ; te voilà tout haletant : prends cette coupe et vide-la d'un trait.

A ces mots le roi des génies lui tend un vase fait de l'or le plus fin. Scliérasmin, qui peut à peine se tenir sur ses jambes, trébuche de surprise en voyant qu'il est vide. — Ah ! dit le nain, encore de la défiance? Vite, la coupe à la bouche , bois et ne doute plus. — Le brave homme, dont la résolution vacille encore, obéit néanmoins et voit l'or se remplir d'excellent vin de Langon.

Il boit d'un tiait la coupe entière : une vie nouvelle

CHANT DEUXIEME. ii

soudain roloclrisc et pénètre ses veines dune clialeur voluptueuse ; il se sent aussi fort , aussi dis})üs qu'au ynu' où , dans ses belles années , il prit avec son premiei" maître la route des lieux saints. Plein de respect et de confiance , il tombe aux pieds du génie : — Maintenant, s'écrie-t-il , ma foi est solide comme une montagne.

La-dessus Obérou se tourne vers le chevalier. — Je sais, lui dit-il d'un ton grave, pour quelle mission Charles t'envoie à Babylone. Tu vois les dangers qu'il a pris plaisir à te préparer ; sa colère en veut à ta vie ; mais je t'aiderai a l'accomplir, cette entreprise commencée par toi avec confiance et avec courage. Tiens, preux lluon , prends ce cor.

Souffle doucement dans son embouchure, et quand dix raille hommes te menaceraient de la lance et du glaive , aux sons mélodieux qui sortiront de la trompe recourbée, tous commenceront à danser, ainsi que tu le vis ici , h tournoyer sans répit, jusqu'à ce qu'ils tombent h terre... Si, au contraire, tuen sonnes avec force, ce sera un appel et je paraîtrai.

Fussé-je à des milliers de lieues , tu me verras accourir a ton aide. Souloment garde cet appel pour l'heure où lu seras a la dernière extrémité. Cette coupe aussi , elle est à toi. Dès qu'un liomme lo\al la porte a ses lèvres, elle se remplit de vin ; la source d'où libre son nectar ne tarit jamais : si toutefois un fripon l'approche de sa bouche, elle se vide et lui brûle la main.

42 OlîEttON.

Uuoii reçoit avec reconnaissance les sages merveillenx qui lui attestent la protection de son nouvel ami. Puis, connne il voit l'horizon se teindre a l'orient de pourpre et d'or , l'impatient chevalier s'informe du chemin a prendre pour arriver promptement a Babylonc. — Va, (lil Ol)éron après l'avoir indiqué, et puissé-je ne jamais voir le jour où le cœur d'Huon pourrait se déshonorer par une faiblesse.

Ce n'est pas que je me mélie de ton courage ; mais hélas ! tu es un fils d'Adam, pétri de molle argile, aveugle pour l'avenir. Trop souvent un plaisir passager devient la source de longues douleurs... N'oublie jamais l'avis que te donne Obéron. — Il le touche de sa tige de lis, et dans l'insiant Huon voit deux perles limpides rouler sur l'azur de ses yeux pleins d'amour.

Mais, quanti il veut lui jurer soumission et fidélité, le nain a disparu ; une senteur de lis indique senle la place où il se trouvait. Confondu, sans voix, le jeune preux reste immobile , se frottant les yeux et le front ; de même qu'au réveil d'un beau songe on cherche a s'assurer si l'objet dont on subissait le charme existe réellement, ou n'était qu'un fantôme de la nuit.

Ses doutes, s'il en avait eu, se seraient aussitôt dissipés. Le cor et la coupe, en effet, pendent sur son épaule au moyen d une chaîne d'or. Poiu' l'cruver. la coupe est la pièce la plus précieuse de ce magique trésor.

CHANT DKIIXIKME. 43

— Seigneur, dil-il ;ui niomonl <io touii' rôtrier ;i son maître, un coup oncoïc en riionnetir du Ixin nain. Sur ma (idélité, son vin est le vrai l)^ellva^e des Dieux. M.

Quand ils oui pris d(>s forces pour le voyage, ils s'en vont dereclief et par monis et pai' van\, d'après ranli(jue usai;e de la clievalerie, niareliant (ont le lonj; du jour et ne inenant, i)our le repos sous les arores, qu'une partie de la nuit. Quaire journées se succèdent de la sorte sans amener d'aventures, le paladin rêvant d(''j;i qu'il esta Baiidad , et le fidèle écuyer heureux de se dire : C'est le lils de Sévin auprès de qui je chevauche.

Le cinquième jour, leur clieiiiin les avait conduits au milieu des montagnes , lorsqu'ils aperçurent tout a coup plusieurs tentes de riche apparence dressées dans un élroit vallon. Des chevaliers, au nombre de vingt et plus, étaient couchés par groupes a l'ombre des palmiers ; ils paraissaient faire la sieste après leur repas. Les casques et les armes étaient suspendus aux branches les plus basses, et les chevaux broutaient l'herbe a l'entour.

A peine a- t-on pu remarquer les deux cavaliers siu" la hauteur, que toute la troupe se lève, comme si le bouleselle avait sonné pour le combat. En un clin d'œil la vallée entière est en mouvement ; on s'agite ça et là ; on court aux armes : les chevaliers se couvrent de fer, et les écuyers brident leurs palefrois.

Vois donc ces gens la-bas , dit le héros à Scliérasinin , comme ils sont affairés ; qui peut troubler ainsi leur digestion tout a l'heure si i)aisible? — ÎNous-mêmes , ce me semble , répond l'écuyer. Soyez sur vos gardes ; les voici qui se rangent eu demi-cercle et qui marchent à

CHANT TROISIÈMi:. 45

nous. — Sire Iluon tire avec sang-froid son épée. — Aiui, dil-il , ceci m'est bon pour tous les mauvais cas.

Sur ces entrefaites , un homme assez bien tourné , et revêtu d'une armure , sort des rangs. Apres les avoir poliment salués . il prie les voyageurs de vouloir bien l'entendre. — Excusez , seigneur paladin , dit-il. Depuis une demi-année nous arrêtons en ce lieu quiconque parait dans la vallée , quiconque , du moins , appartient comme nous a l'ordre de chevalerie. Choisissez, maintenant, ou de rompre ici quelques lances , ou d'exécuter immédiatement ce qui fait l'objet de ma démarche.

Qu'est-ce donc? demande modestement Huon. — Non loiud'ici,reprendrétranger,segobergedans un château-fort le géant Angoulaffre , ennemi juré des chrétiens , monstre féroce , non moins passionné pour les belles qu'un nègre libertin. Le pis de l'affaire , c'est qu'il est à l'épreuve des traits et des coups, grâce a la vertu d'une bague soustraite par lui au naiu dont vous venez, Messieurs, de traverser le parc.

Je suis un prince du Mont-Liban , seigneur. Épris de la plus belle des belles , je me vouai a son service , et j'y restai trois longues années avant qu'elle consentît a couronner tant de fidélité. J'étais enfin son époux ; mais ù l'instant même où j'allais dénouer sa ceinture , voilà ce loup-garou qui survient, la prend par le bras et décampe sous mes yeux avec mon tendre agneau.

46 OBERÜN.

Sept liinrs se sont écoulées depuis ce jour fa(;il. J'ai tout mis eu oeuvre pour la délivrer ; mais la loiu- de fer où le géaut Ta renfermée, est faite de façon a m'en rendre l'accès impossii)le, comme la fuite l'est pour elle. Privé, pendant ce long intervalle , des doux fruits de l'amour , je n'en ai goûté que le triste plaisir de contempler de loin , aux aguets sur un arbre, ces odieuses murailles.

Quelquefois même il m'a semblé la voir auprès d'une fenêtre , les cheveux épars et flottants , les bras tendus vers le ciel, comme pour implorer sa miséricorde. Cette vue brisait mon cœur. Alors le désespoir ma poussé a prendre la résolution extrême dont je vous ai fait part, ainsi qu'a tous ces braves. Bref, seigneur, a moins de se battre, aucun chevalier ne saurait passer outre.

Personne encore n'a pu m'enlever de ma selle. Si vous y parvenez, libre à vous de continuer votre voyage ; sinon vous devrez vous résigner, comme ces messieurs , a recevoir mes ordres, a ne plus quitter ces lieux d'un pas, tant que nous n'aurons pas mené l'aventure a bonne fin , et délivré ma fiancée des chaînes d'Angoulaffre.

Si pourtani vous le préférez , jurez d'aller droit à la tour, et d'en ramener mon Angela ; on vous laisse l'alternative , et vous aurez, en plus, des droits a ma reconnaissance. — Prince, dit le paladin, qu'est-il question de me laisser le choix? Vous me faites l'honneur de m'offrir le combat : puis-je hésiter ? Venez , ([ue je courr«

uuc lance avec vous, [mis avec voIrc inoiido : nous voirons le reste ensuite.

Le beau chevalier paraît suritris, mais il accepte. Les champions i^alopeui , les Irompetles sonnent: href, sire IhKMi jette assez iinlement le prince du l.ihan sur le sein de honne el vieille nature. Les autres poursuivants alors se présentent , chacun a son tour ; puis, (piand il les a tous traités il l'éiial de leur chef, Iluon les relève avec des façons courtoises.

— Par Dieu, seigneur chevalier, dit, en boitant vers lui . le prince des cèdres, vous êtes un rude jouteur ! mais, basfe ! votre main. Venez , maintenant que le soir nous sourit, prendre , en frère, part a notre banquet , et nous réconcilier le verre en main. — Sire Iluon ac(juiesce avec gratitude "a son invitation. Trois heures se passent a boire et a rire. En le voyant si poli et si beau , les chevaliers lui pardonnent de bonne grâce leurs reins cassés.

— Chers seigneurs et amis, leur dit-il a la lin, puisque j'ai loyalement reconquis sur vous ce (pii , du reste, fut toujours mon droit , puisque je suis libre , eh bien ! sachez-le, je vais de ce pas attaquer le géant; c'était mon premier dessein , el je Texecute maintenant avec d'autant plus de plaisir (juil s'agit de rendre service à un galant honmie. — La-dessus il les remercie de toutes les attentions qu'ils ont eues pour lui , et les i>resse a la fih' dans s<>s bras.

Ai.

Pour se rendre au château du brutal Angoulaffre , la route la plus courte va par une forêt de pins. Quand les chevaliers la lui ont indiquée , il prend congé d'eux , en promettant de leur donner bientôt des nouvelles de la dame. — Adieu , seigneurs. — Bonheur et succès. — Et le paladin de traverser les bois au plus rapide galop. Le soleil naissant rougissait à peine la cime des sapins , lorsqu'Huon voit, en rase campagne, une tour énorme devant lui.

La masse entière semblait coulée solidement en fer, et tout autour elle était si bien close , qu'une petite porte , large de deux pieds au plus, s'y trouvait seule ouverte. Deux colosses de métal, aux dimensions gigantesques, se tiennent devant l'étroite entrée. Animés par un effet de magie, ils brandissent des fléaux dans leurs mains, frappant sans relâche et si dru , qu'entre un coup et le coup qui le suit , aucun rayon de lumière ne saurait pénétrer sans en être broyé.

Le paladin s'arrête un moment , et tandis qu'il réfléchit a la manière dont il va commencer l'entreprise, une jeune fllle se laisse voir à une fenêtre et lui fait signe bien chastement de s'approcher. — Oui-da , crie Schérasmin , la demoiselle gesticule a son aise ; mais vous ne ferez pas la folie d'y aller. Ne voyez-vous pas les suisses, h droite et a gauche de la porte ? Pas un de vos os n'y entrerail intact.

Mais Iliion , fidèle aux règles de son ordre , n'aurait pas tourné le dos a Safan on personne. — Que faire ici , se dit-il , sinon se jeter tout droit sur la porte a travers les fléaux? — L'épée haute, les yeux fermés, il prend sa course , il entre. Honneur a lui ! sa confiance ne l'a point trompé: aussitôt qu'il les touche, les colosses d'airain restent sans mouvement.

Le chevalier laisse Schérasmin dans la cour à garder les chevaux... Déjli la prisonnière est accourue pour le recevoir. Avec SOS noirs cheveux épandus sur son dos , sa robe dont le hlauc satin retombe jusqu'à terre, sa gorge a demi voilée , oîi des rubans d'or fixent la riche étoffe , elle servirait de modèle pour la plus ravissante des Grâces ou des Muses.

Un tendre incarnat rougit ses joues. — Quel ange , dit-elle , osant à peine loucher la main du héros , quel ange vous conduit ici ? J'étais a la croisée , priant la sainte Vierge , quand vous m'êtes apparu. C'est elle , sans aucun doute, qui fit cela pour moi ; envoyé par la Vierge, par celle qui déjà vint a mon aide si souvent , Angela vous accepte : soyez mille fois le bienvenu.

Mais partons sans délai : chaque instant m'est odieux que je passe dans ce cachot. — Je ne viens pas , dit Huon , pour m'en aller si vite. Où est le géant? — Oh ! celui-là , répond-elle , est par bonheur plongé dans un profond sommeil. Bien vous prend de le trouver ainsi ,

cor, s'il se réveillait, loul espoir de le vaincre serait |)er(lii pour vous , aussi longtemps, du moins, qu'il aurait à son doigt la bague enchantée.

Du reste , nous avons le temps de la lui prendre en foute sécurité. — Comment cela? — Le sommeil qui, chaque jour, à quatre ou cinq reprises, le paralyse et l'engourdit, n'est pas un sommeil ordinaire... Mais, d'ici au mimient de son réveil , deux heures au moins vont s'écouler, et je puis brièvement vous conter la chose... Mon père , nommé Balazin de Phrygie . est seigneur de Jéricho, dans le pays de Palestine.

Voila quatre ans a peu près qu'Alexis, le plus beau prince du Liban , vint a m'aimer. Je fus très-réservée pour lui. Toutefois, si ma pruderie put l'affliger, mon cœur , croyez-le bien , n'en était pas coupable : cela me coûtait assez , mais, dès les premières semaines, j'avais fait vœu a sainte Alexia de n'être a lui que dans le cas où, durant trois années, il resterait a mon service, pur toujours et chaste , pas autrement.

Chaque jour, en secret, il me devint plus cher. Long fut le temps d'épreuve ; mais il finit : nous fûmes mariés... Bref, déjà nous étions seuls dans la chambre nuptiale, lorsque tout a coup la porte craque et vole bruyamment en éclats. Le géant vient a l'improviste , me saisit , fuit, et sept mois se sont écoulés dejuiis (ju'en sa tour il me lient prisonnière.

CHAM' TUülSlEMli. 51

Pour comprendre s'il m'élail facile de toujours repousser les attaques sans nombre du géant, il faudrait le connaître, le voir vous-même. Que vous dirai-je , seigneui? Être assailli sans cesse et remporter sans cesse la victoire, est làclie difficile. Une nuit, j'en frémis encore ! une nuit qua la clarté de la Inné il m'avait poussée a l)oii(, je tombai sur mes genoux, et. me tordant les mains, j'appelai la mère de Dieu a mon secours,

l'aile mentendit, la douce reine des cieux , la Vierge pleine de grâces. Frappé comme par la fondre , le fontaleur soudain tomba, et durant six heures entières il perdit , avec la connaissance , le pouvoir de me nuire. Toutes les fois que , depuis, il recommence l'odieux combat , le miracle se renonvelle également : sa bague enchantée n'y peut lien.

Aujijurdhni , comme d'ordinaire , il a succombé. Après un iulervalle de six heures, quatre sont écoulées déj;t, il renaît à l'existence, aussi fort, aussi dispos (|ue si de rien n'élait. Qnant a la bague, tant qu'elle le protège, il ne court pour sa vie aucun danger. Oh ! \ous ne sauriez croire combien cet anneau a de vertus... Mais rien ne vous empêche de tout voir par vous-même.

Ce (pii vous arrive advint alors au chevalier. Sur ce nom d'Angonlaffie, il s'élait (iguré quelque colosse de la rude souche de Titan, un monstre semblable a ces (ils (l(>, la Terre (pii, voulant escalader le séjour des Dieux, arra-

chèrent jadis le liant Pélion jusqu'aux racines pour l'entasser tout entier sur l'Ossa. Que trouve-t-il? un homme de sept pieds.

Connaissez-vous l'œuvre divine de Glykon? Avez-vous jamais vu , dans le marbre original ou sa copie en plâtre, lo demi-dieu fils de la longue nuit? Songez-y : vous aurez devant vous l'homme qui, le soir où rayonnait la lune, mit aux abois cette pauvre Angela. Couché conunc il i'était, le plus sagace. parmi nos anciens d'aujour<riiui , l'aurait pris pour une statue d'Hercule.

Pour une statue d'Hercule reposant après avoir, chez Augias, nettoyé les étables de marbre. Angonlaffre semble aussi large des épaules, aussi haut de la poitrine : puis, c'est le même costume. Iluon resta surpris, car les antiques n'étaient pas précisément son fort, et cette manière de s'exposer au chaste regard du jour, dans la simple toilette des siècles héroïques, lui parut œuvre toute païenne.

Kh bien! chuchoftc la jeune fdle, qu'hésitez- vous, noble chevalier? 11 dort. Prenez la bague, frappez, et c'en est fait. — Ma gloire m'est trop chère pour en agir ainsi. Un ennemi plongé dans le sommeil et nu comme un ver dort en sûreté auprès de moi. Je prétends avant tout l'éveiller. — Au moins, dit-elle, emparez-vous de l'anneau. — Le chevalier s'approche donc pour l'ôter au géant, et, sans le savoir, devient a son tour le maître des esprits.

Indépendamment de maintes vertus qu'Huon ne con-

CHANT TROISIHMK. 53

iiiiii jias oncopo, cotte bagiio a la faculté de s'adapter incoiitiiicnl a tonte espèce de doigt. Qu'il soit grand ou petit, elle s'étend ou se resserre, selon la circonstance. Le paladin contemple le merveilleux anneau avec un plaisir qui n'est pas sans terreur. Puis il saisit le bras du géant et le secoue si rudement , si longtemps, que l'autre à la fin se réveille.

Angoulaffre commence a remuer. Aussitôt la fille de Balazin s'enfuit en poussant un grand cri. Toujours fidèle a ses vaillants instincts, toujours soumis aux principes de la chevalerie, sire Huon reste sans s'éuKuivoir a la même j)lace. En l'apercevant, le mécréant l'apostrophe ainsi dans sa mauvaise humeur: — Qui donc es-tu, petit drôle, I)our interrompre mon sommeil du matin ? Ta ]»auvre tète doit bien fort te démanger pour que tu viennes de propos délibéré la mettre a mes pieds.

Lève-toi d'abord et prends tes armes, fanfaion , réplique le paladin; mon glaive ensuite te répondra. Le Ciel m'envoie pour findiger un châtiment trop mérité. Tu touches au terme de ta vie ainsi que de tes péchés. — En l'entendant, le géant, qui voit sa bague au doigt <riluon, connnence a s'effrayer. — Voyons, dit-il, avant que le sang ne me bouille, rends-moi cet anneau et vas en paix.

Je t'ai repris ce que lu avais volé, fait observer Huon , pas autre chose. Quant au maître légitime de ce bijou, je saurai le trouver et lui rendre son bien. A ce prix la

5i OBERON.

vie me semble méprisable. Allons, debout, prends (es armes et descends avec moi. — Tn anrais pu me tner pendant mon sommeil, reprend le païen, dont riiinneiir s'adoucit de plus en plus; je le crois un jiaiaiU homme, et, d'ailleurs, jai compassion de ta jeunesse. Donne-moi l«l bague, et je te laisse ta tête.

Lâche! s'écrie le jeune héros, n'as-tu pas honte! Tu mendies en vain. Meurs, ou, si tu mérites la vie, güiiue-la du moins en chevalier. — Alors le réprouvé saute a terre si furieusement que les murs en retentissent. Sou onl flamboie comme la gueule de l'enfer; un souffle bruyant s'échappe de ses narines, et sa bouche exhale une vapeur épaisse. Il s'empresse d'aller mettre une cuirasse impénétrable môme pour une lame enchantée.

Le chevalier descend ; son ennemi paraît aussitôt. Bardé tout entier d'un acier magique, le mécréant se croit assuré de la victoire, car il oublie qu'aucun sortilège no saurait le protéger contre les foudres de la bague. La bonne é[)ée d'Huon brise toutefois du premier coup l'armure d'Angouliiffre et le blesse mortellement. Le sang afflue par torrents dans la vaste gorge du géant , et lui feime les voies de la respiration.

Il tombe, connue au front du Taurus un pin fracassé par la foudre. La tour et la plaine retentissent de sa chute. Il perd tout sentiment de l'existence. Son o'il hagard se ferme h la lumière, et déjà les diables traînent son âme ma'.ulile, son aux» sur la(pielle pèsent tant de forfaits,

CHAM laolSIKMi:. äj

(li'vnnl Uli lriliiiii;il (cnililc. I.o viiiiKjuoiir essiiio l(^ iioir poison (Uli sotiilh' son IVi' (Mis;ini;laiité ; puis il va roîioii- \vi la joniio (illc.

iioiiiiciii- Il vous. UKWi noble seigiiour ! Vous m'avez l)ion voiiiiée, s'écrie Vii^ela en se jctanl loule ravie a ses j)ie(ls. VA loi (pii ICnvovas ponr me sauver, ô reine du ciel ! je fais vou de (e consacrer, eu or pur et m.assif, un poids éiial , <juel qu'il soil , au poids du premier lils que je dois mettre au jour.

Sire lluon la relève. Ses manières sont [)leines de resl)ecl. l'.n répondant a ses remerciements, il déploie toute la politesse du bon vieux temjis : politesse, il est vrai, moins rallinée que la nôtre , mais d'autant plus solide. Protéger les dames, n'est-ce pas le vrai devoir d'un chevalier? et ne doit-il })as , lors même (pie son C(enr ne s'y trouve pas intéressé, verser pour chacune son sang dès le premier appel":*

Jusqu'à ce moment, Angela n'avait eu ni assez de calme ni assez de loisir pour observer de près son défenseu!'. Mais, quand , a sa prière, il eut (*»té ses armes , elle aurait volontiers, tant le paladin lui parut beau, souhaité |>liis d yeiiv encore (jue l'oiseau de Junon n'en portait tians sa (|ueue. Depuis les pieds jusqu'à la tête, lluon lui semble le ])remier des honmies : le premier pour la figure et le maintien , pour la grandeur et pour la grâce.

Ce n'est pas qu'elle le compare "a personne qui se trouve

50 Ol] KRÖN.

entre son conir et lui. Siins penser a mal, elle laisse aller SCS ycu.v : voir, après tout , n'est pas pécher. Aucun scrupule ne trouble ce plaisir, car elle subit encore le charme (le sa naïve et première illusion. Sa sécurité vient précisément de ce qu'Alexis n'occupe en rien son âme.

Par bonheur, innocente Angela, tes yeux ne trouvent dans le cœur d'Huon nul élément qui s'embrase a leur feu. Si mainte fois un regard du jeune homme rencontre a moitié route la prunelle de la dame, il n'exprime rien de plus que l'œil d'une statue ; il ne serait pas plus froid s'il tombait par hasard sur les figures d'un tapis ou les fleurs d'une corbeille.

Une puissance inconnue qui, seml)lable a l'aimant, attire le héros a Bagdad , émousse l'éclat périmant de ce regard , laisse passer en pure perle mille attraits devant lui. Ni la taille d'Angela , qui se dessine conmie un beau vase tourné par l'Amour même , ni le contour gracieux du nez, qui se rattache au front avec une douce majesté, rien ne le touche.

Semblable a la double colline dont la neige est voilée dans la brume, vainement le sein de la jeune fdle soulève en palpitant une gaze légère et blanche; vainement sa peau est aussi lisse, aussi pure que l'onde où l'aurore aime a mirer ses roses; vainement, enfin, la beauté déposa sur chaque trait une si visible empreinte que nulle parure ne saurait ni la rehausser, ni la dissimuler:

Avoc tous SCS appas, Ani-cla n'est pour lui ni jeune, ni belle. Loin de convoiter plus longtemps son aimable présence , il souhaite de grand cœur qu'elle soit rendue, sans différer, auxembrassements de son époux, et, comme elle n'en dit mot, il ne peut enfin s'empêcher d'en parler le premier.

A peine a-t-ii promis de la conduire et de la protéger, a peine a-t-elle entr'ouvert ses lèvres pour exprimer sa gratitude , qu'un bruit d'armes et de chevaux , montant de la cour, les interrompt soudain. On entend déjà piétiner sur l'escalier tournant-. Angela s'effraye : — Qui peut venir? — Mais bientôt sa crainte se change en plaisir ; car, voyez , Alexis entre dans la salle.

La réflexion lui était venue , un peu tard a la vëiité , que les choses ne se passaient pas d'une manière trop glorieuse pour lui. Quoi ! tandis qu'IIuon la disputait seul au géant, lui, l'époux d'Angela , entouré de cavaliers, se reposait a l'omlH'e, loin des horions, et buvait, pour réconforter ses membres délicats , le doux vin des palmiers ! Qui lui garantissait , d'ailleurs , que le paladin ne délaierait pas avec la bien-aimée ?

Cette pensée avait a peine bourdonné dans son oreille que, suivi de tous ses gens, il s'était jeté en selle |)Our venir, au grand trot, dans le cas où, grâce au courage d'Huon , tout péril serait passé , recevoir Angela , souhaiter a l'étranger les récompenses célestes, et s'humilier

58 OUEIION.

peul-L'Iro nn peu. ApKs toul , direz-vous . et" n'était qu'un prince liii LiJian.

Dispensé , par cet iiicidenl inattendu , de reconduire la Jjelic a la vallée des Palmes, le paladin se laisse complimenter a Tenvi par tous ces brillants cavaliers. Leurs éloges rembarrassent autant que feraient des injures. Toutefois le bienfait ne doit pas rester incomplet , et, par la vertu de l'anneau magique . des mains invisibles dressent une table où sétale avec abondance tout ce qui peut flatter le palais.

— x\li ! s'écrie la belle (lancée, j'étais prêle a l'oublier. Sire chevalier, avant que nous prenions place au festin , courez ouvrir vous-même le harem d'AngouIaffre. Sans me compter, la tour contenait encore cinquante demoiselles, la (leur des jolies lilles , une vraie plate-bande de tulipes. Il les avait conservées pour en faire, je pense, un sacrifice a son prophète.

Le harem est ouvert et laisse voir d'aimables houris, imago vivante, dans leur riche parure, dans leur folle gaieté, du paradis joyeux de Mahomet. Sire lluon abandonne ces dames a la protection des beaux cavaliers, et déjà il est bien loin que derrière lui des ciis bruyants l'appellent encore pour le prier d'honorer au moins le banquet de sa présence.

Le pourpre du soir s'était fondu dans les teintes grises de la unit. Déjà la lune se glissait a l'horizon , lorsque le

))itl;t(lin , «loiil la inoiihirc no jkuiI |>Iiis aller, aiiive dans nn (i(''li(ien\ endroit où il se résout ;i prendre tin repos. Il s'oeenpe ;i cliereher une conclu^ sur la verle pelouse, el , de son eùlé , Sehérasmin dinine des soins au\ <les- (riers : lout a eoup une tenlc n)agnili(pie apparail loiile 'dressée près d'Iinon.

Un rielie lapis eonvre le sol dans lonle son étendue ; elle est h Tentonr iiarnie de moelleux eonssins qui, sons chaque pression, rebondissent eonnue aninu's d'une vie intérieure, et, dans le milieu, un trépied d'or suppoile uwe table de jaspe, la table des Dien\ pour nn venire affamé , car le repas est servi.

Glacé de surprise , le clievalier fait signe a Sihéiasinin d'approcher: Vois, lui di(-il : qu'en penses-lii? — (»h! dit le biave écnyer, la chose est facile a devinei-, l'ami Ol)éron est dans le voisinaiio. Sans lui , au lieu de nous dorloter dans l'édredon , nous aurions passé la nnil moins agréablement sur le sein de la terre. VoiTa ce que j appelle songer a ses amis.

Venez, cher maître; après celle longue trotte, le repos nous semblera doux. Mie, cpiitlez vos armes. Vous le voyez, l'aimable nain, s'il fait l'hospitalité an vol, n'a rien épargné du moins pour nous traiter avec magni licence. — Hnon cède 'a son conseil ; il s'asseyent a moitié couchés autour de la table, et ripaillent en vrais chevaliers. La coupe circule aussi, et, bi<Mi (|n'ell(> sitil fn''-

qiiemment vidée aux gais refrains de la Gascogne , elle s'emplit toujours de nouveau.

Bientôt la douce main du sommeil détend insensiblement leurs muscles fatigués. Une musique ravissante , qu'on dirait émanée du ciel , remplit le silencieux espace des airs. Chaque feuille, sur les arbres d'alentour, semble douée d'un agile gosier , el dans foutes ces voix résonne, mille fois reproduit, l'angélique organe deMara, l'accent divin qui charme tous les cœurs,

Toujours également complète, la douce harmonie continue , mais en faiblissant degré par degré , jusqu'au murmure le plus léger de l'air, alors que les feuilles en été sont II peine agitées ça et la , et que, dans un calme ruisseau. Tonde se joue en réseaux d'argent sur le genou des nymphes. Sans veiller ni dormir, le chevalier se laisse bercer au souffle mélodieux qui , mourant peu a peu , (init par assoupir ses sens.

II dort d'un sommeil non interrompu jusqu'à l'heure où le coq matinal flaire au loin les coursiers de l'aurore. Un songe merveilleux vient alors l'agiter : il croit suivre une route inconnue , sur la rive d'un fleuve , à travers des campagnes ombreuses. Tout a coup une femme, qui semble une déesse, se trouve devant lui ; une céleste doucenr brille dans ses grands yeux, et sur toute sa personne l'Amour a réi)andu son charme.

Pôur la première fois lluon ressent le pouvoir de ce

dieu ; ce ((u'il ôpiouve, des mois ne sauraient le décriie. La respiration Uii manque : tout éperdu de ravisscmcnl, il semble enraciné au sol ; sa vie est coneenirée dans son regard. L'apparition s'est évanouie qu'il eroit la contempler encore , et, quand sa douce erreur se dissipe h la fin , il ferme des yeux (pii n'ont plus rien a voir.

Gisant engourdi sur la live, déjà, dans son rêve, il se sent mort , lorsqu'une main douce et chaude vient à palper son cœur. Il s'éveille, et, comme s'il sortait du tombeau , il se lève et voit de nouveau près de lui la femme qu'aucune sur la terre n'égale a ses yeux ; elle lui semble trois fois plus l)elle , trois fois plus ravissante qu'a la première rencontre.

Silencieux, ils s'envisagent l'un l'autre, échangeant des regards qui se disent avec une ardente éloquence ce que n'osent encore exprimer leurs lèvres. Dans les yeux de la jeinie beauté s'ouvre pour le paladin un ciel où son âme se plonge comme dans un océan d'amoureuses délices. Bientôt l'excès du plaisir se change en douleur. Poussé par un penchant irrésistible, Huon tombe aux bras de la nymphe qu'il élreint sur son cœur.

Heureux amant ! il sent l'autre cœur palpiter sur le sien. Comme il bal ! comme il bride !... Soudain le jour cesse ; le tonnerre roule son char de feu sur de sombres nuages ; les autans farouches se déchaînent avec d'affreux mugissemeuls. Lue force invisible arrache la nymphe des

bras du chevalier , l'emporte et la précipite dans le torrent voisin.

11 entend son cri d'angoisse et veut la suivre ; mais , ô tourment d'enfer! il ne le peut ; il reste altéré, aussi roi(ie(]uune st;itue sur un tombeau. Tout haletant de ses efforts, il lutte inutilement contre ses membres : ni bras ni jambes ne se meuvent. Il croit être enfoncé jusqu'au cou dans la glace; il voit l'inconnue fendre au-dessus des vagues ses mains suppliantes ; mais c'est en vain qu'il cherche a crier . en vain qu'aiguillonné par son amour désespéré , il essaie de se jeter après elle dans les (lots.

— Seigneur, lui dit Schérasmin, en remarquant sa respiration pénible, debout, réveillez-vous , un mauvais rêve vous lient a la gorge. — Place, fantômes, failes-nu)i place , crie Huon ; voulez-vous donc me ravir jusqu'à son ombre? — Et , dans sa rage, il s'éveille en sursaut ; son cœur, encore ému d'une transe mortelle , bat avec violence ; son œil reste 11 xe devant la clarté du soleil, et sur ses joues pCdies coule une froide sueur.

— Le rêve était rude, remarque récu\cr ; vous serez, selon toute apparence , resté trop longtemps sur le dos.

— Lu rêve ! soupire le his de Sévin , dont le regard n'a plus son expression farouche. Oui , c'en était un ; mais un rêve qui m'enlève a toujours le repos du co'ur. — Puisse Dieu ne pas le permettre, mon excellent maître,

— Parle -moi séiieusemenl , dit Huon avec, gravité:

ii<> crois-lii ])as que les rèvcs nous cnscigncnl quelquefois ravonir?

On on .1 des exemples , seigneur... el , viüinient , depuis que je vous JK'compagne , je n'ose ])lus rien nier ; mais , 'pour vous dire tout de suite la pure vérité , je vous avouerai franeliemenl que je ne fais pas grand cas des songes. La chair et le sang, chez moi du moins, sont en jeu toutes fais que je rêve. Nos anciens savaient a (juoi s'en tenii', et le dicton bien connu nous l'apprend '.

• Si pourtant vous vouliez me conûer le sujet du rêve , peut-Oire trouverais -je a vous dire quehjue chose do mieux. — Je veux le faire , dit Ilnon , et sans relard. A peine l'aube rougit-elle la cime de cet ailn'e : nous avons le temps; mais, avant tout, donne-moi la coupe, que je remette mes esprits. Je sens toujours comme un poids de mille (juintaux peser sur ma poitrine.

Pendant que le chevalier puise a la coupe enchantée une force m)uvelle, le vieil écnyer le considère en silence, comme s'il voyait avec peine le (ils de Sévin montrer plus de faiblesse qu'il ne sied a un homme. — Quoi ! se di!-il a lui-même, en secouant la lêle , prendre au réveil tant de souci d'un rêve! Toulefois , puisqu'il en est ainsi, laissons -le dire: cela peut encore passer pendant le déjeuner.

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