I. Soiigps, mensonges
Le paladin commence ainsi l'histoire de son rêve : — Qnoi que lu puisses penser de ce que je vais te dire, mon cher Schérasmin, ce n'est pas un conte néanmoins. Oui , tel que tu me vois, je suis encore. Dieu merci , pur de corps et d'esprit. Jamais, avant ce jour, mon cœur innocent n'avait donné prise a l'amour.
Nombre de beautés se trouvaient, il est vrai, à la cour de ma mère, où les jeunes hommes ne manquaient pas d'occasions, surtout aux gages touchés, d'être induits facilement a la galanterie. Il y avait maintes fois quehpie jarretière à détacher ; mais les plus joiis pieds ne lioulilaient en rien mon imagination toujours tranquille, toujours superbe; dans le pied même de Genèvre, je n'aurais vu qu'un pied : ma pensée n'allait pas au-delà.
Peut-être la cause en fut-elle aussi que, dès mon enfance, je ne vis qu'épaules et gorges nues. L'habitude en cela ressemble a Méduse : elle nous fait de pierre même pour la beauté. Pourtant, a quoi me servit-il de rester libre durant deux fois dix années? Mon heure n'en est pas
moins voimc. Hélas! ami, mon dcsliii ("lait d aimer eu soime |M)ui- la [)ieniièio fois.
Oui, Schérasraiii , je l'ai vue ]iiaiuleuaul , celle quo les étoiles uio douiieul pour souveraiuc. Je l'ai vue, et, 'sans lésistauee. mou cunir, au premier coup d'œil , s'est livré a elle. Celait un songe, me dis-tu. Non, ami , non , les simples visions ne laissent pas de traces aussi profondes ; et dusses-tu mille fois m'appeler un fou , elle vit , elle fui a moi et je dois la ravoir.
Oh I si comme moi tu lavais vue , cet ange de grâce et de beauté! Si du moins il m'était donné de peindre, je te la montrerais Ijrùlanle, ainsi qu'elle flotte encore devant mon front, et , j'en suis certain, elle embraserait ton co'ur, tout vieux qu'il soit , jusqu'à le réduire en cendres. Que ne m'est-il resté quelque chose dont la vie émanât de la sienne! Son bouquet, seulement. Oh ! que ne dounerais-je pour l'avoir.
imagine une femme dans le plus pur éclat de la jeunesse, pétrie, sur nu modèle d'en haut, de la neige des lis et de la tlamme des roses ; proie a sa taille les proportions les [)lus gracieuses ; qu'un paisible sourire plane sur sou visage ; que chaque appas, empreint d'une noble majesté, réveille et contienne a la fois les désirs: imagine tout cela, et tu n'auras d'elle qu'une ombre a peine.
Fuis, doucement attiré par ses tendres regards, j'ai pu la presser sur mon sein , l'enchanteresse qui semblait
6ß OHI'UÜN.
n'être que la forme iiéricnnc d'un aiiiie ; j'ai pu sentir son cœur il(''l)or(l('r dans le mien Oh! dis, est-il possible que pour tant d'extase la vie ne m'ait ])as manqué?... Viens froidement me lépondrc encore : ce n'était qu'un rêve ! Comme, auprès de ce rêve, mon existence passée est pâle, et vide, et morte !
Encore une fois, Schérasmin, non , ce n'était pas une vaine chimère éclose, aux fumées du vin, dans le domaine de la fantaisie. Un sentiment qui ne peut m'égarer me dit qu'elle existe, cette fenmie, et qu'elle est née pour moi. Peut-être Ohéron lui-même la lit -il apparaître. Si c'est
une illusion, ô laisse-la moi: l'erreur est si douce!
Mais que parlé -je d'illusion ; un pareil rêve ne saurait tromper. Sinon, rien de réel ; sinon, la vérité même n'est que mensonge.
Le vieil écuyer balance sa tête, fertile en doutes, de l'air d'un houune qui manque de l)onnes raisons pour contester des récits merveilleux auxquels il ne croit pas. — Que penses-tu? demande le chevalier. — Voila, réplique l'indifférent, ce qui fait mon embarras. J'aurais, a la vérité, bonne envie de soulever plus d'une objection , mais a quoi bon , au bout du compte, si ce n'est a vous affliger?
Quant a présent, puisque enfin votre parole de i)rince vous engage a l'égard de Charles, nous allons, pensé-je, poursuivre la route de Bagdad. Peut-être d'ici la le charme se dissipera- t-il ; peut-être aussi , Oberen s'en mêlant , la
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princesse du songe se retroiivpia-f-ollo a riniprovislo. l'^n altcnclant, cher maî(rc, si rcspéiance vous va, espérez: on gagne du moins a cola de ne pas faire do mauvais sang.
' Pendant que Schérasmin discourt de la sorte, le clievaiior se tient auprès de lui la tête baissée. Dans son cerveau, tout malade d'amour, los choses en effet ont subitement changé de face. — Hélas! dit-il , ne m'abuse pas non plus avec de fausses consolations. Des astres hosliles me menacent; que puis-jo espérer? Dis. La tempOto qui l'arracha de mes bras ne ino laisse que trop prévoir ma destinée.
Elle me fut ravie ! Du sein des flots ses bras encore
se tendent vers moi.... Je sens encore mon sang qui se fige dans mes veines.... Hélas ! rivé au sol comme par des chaînes, j'étais là, mais impuissant a la sauver! — T<mt cela se passait en rêve, dit Schérasmin. Pourquoi , sans nécessité, vous chagriner avec ces noires appréhensions? Les songes n'en font jamais d'autres. Le plus sage, croyozmoi , c'est de n'en piendre que ce qui peut nous réjouir.
Qu'un bon génie vous ait montré la reine future de votre CO ur, rien de mieux : on peut en croire quelque chose ; bref , je le voux bien, c'est la pure vérité. Mais, le torrent , le tourbillon , les éorous aux mains et aux pieds, ce sont Ta dos inventions qui n appartiennent qu'au rôve. Moi-même dans mes jeunes années, quand le cauchemar me tenait, j'en ai vu plus d'une fois tout autant.
Ainsi , par exemple, je suis a me promener, lorsqu'un vilain ours, noir et velu , le Ciel sait d'où il vient ! se rencontre au travers de mon chemin. Dans mon effroi , je porte la main à Tépée et je tire, tire.... en vain ! Une soudaine impuissance détend les muscles dans fous mes meml>res. A vue d'oeil l'ours grandit; il devient sept fois plus gros encore ; il ouvre une gueule horrible comme l'enfer. Alors je veux fuir ; mais je me sens transi et je ne puis bouger.
Une autre fois , toujours en rêve , vous passez , en revenant d'un souper joyeux, devant une vieille masure. Le volel craque et voila, tout a coup, un nez long comme le bras qui se met a la croisée. La peur vous prend. Vous cherchez a lui échapper, mais devant, derrière vous, des fantômes se présentent, et, tirant de leurs cous, en les allongeant toujours, d'énormes langues de feu, ils vous regardent dans la face.
Vous passez a l'autre coté de la rue et vous cherchez , dans votre angoisse mortelle, un appui contre la muraille. Alors une main sèche sort d'un trou, se met a courir, froide comme glace, le long de votre dos, et tâtonne sans façon, de ci, de la, pour vous pincer. Chaque cheveu se dresse sur votre tête. La fuite est impossible et la rue se rétrécit de seconde en seconde, la main devient toujours plus froide , le nez toujours plus long.
Ces visions-la ne laissent pas, comme je l'ai dit , de se
loncoiitror fiéinioinnioiil. Ce sont do m;iiiv;iis loiiis ([iio so joiionf dans noire corveau los faifadols de la nuit, pas autre chose. Au réveil, le nez s'évanouit et la torrour aussi.... A votre place, je ne penserais plus a celte affaire et je m'en tiendrais aux promesses du nain. En route ! Certain pressentiment me dit (prà Bagdad nous reverrous la belle.
Le chevalier est debout a ces mots. Une ardeur nouvelle l'anime, comme s'il n'avait pas eu de rêve. Hennissant à la brise du matin, son palefroi est prêt déjà , tout harnaché, tout bridé. Iluon saute en selle et, quand il se retourne vers la plaine, la tente a disparu. Un cliri d'œil a sufG pour la dresser sur le gazon; un soufilo, pour la faire évanouir.
Protégés contre les rayons du soleil par les futaies et les palmiers, ils traversent, en suivant le cours de l'Euphrate, le plus beau pays de la terre. Ni l'un, ni l'autre ne dit mot, bien que les sujets ne manquent pas a la conversation; mais ils sont absorbés, chacun de son côté, dans d'autres réflexions. L'air pur, la délicieuse matinée, le chant joyeux des oiseaux, le tranquille coulant du fleuve , réveillent chez tous deux l'imagination légèrement assoupie.
Dans sou miroir magique , Huou ne cherche que l'image adorée. 11 la voit peinte sur l'acier de son écu ; il gravit, sur ses traces, les cimes les plus ardues du Taurus, pénètre, en la demandant, jusiju'au redoutable
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(oiiiljoau (le Moilin , coml)al los dragons et les géanis qui Yciiloii! autour (lu château où elle languit : il est ])vêi h la (lisi>ulcr à l'enfer tout entier.
Pendant (ju'il serre sur son cœur, dans une félicité imaginaire, la fiancée conquise au prix de tant d'efforts, Scliérasniin se voit peu a peu transporté des rives de l'Euphrate aux rives de la Garonne, oîi , enfant, il cueillit son i)reiuier bouquet. Non , pense-1-il , nulle part le soleil du Seigneur, notre Dieu, n'est aussi doux que la où sa lumière brilla pour mes jeunes années ; nulle campagne n'est aussi riante; nulle verdure, aussi fraîche.
llmnhle lieu où j'ai re(:u le jour, oïi j'éprouvai mon premier plaisir et mon premier chagrin, inaperçu, ignoré, comme tu l'es, mon cœur a jamais le préfère entre tous. Partout, il se sent attiré secrètement vers toi, et, dans le paradismcme, il auraità souffrir les peines del'exil. Puisséje, au moins, ne pas me tromper en espérant qu'ui» jour je reposerai dans ton sein, auprès de mes pères.
A la faveur de ces rêveries, la distance qui les sépare de Bagdad s'abrège insensiblement. Mais, vers le milieu du jour, la chaleur les contraint a chercher un abri dans la forêt. Couchés encore, près d'un vieil arbre, sur la mousse épaisse et tendre, ils rafraîchissaient leurs gosiers desséchés a la coupe d'Obéron , lorsqu'au moment où elle s'emplissait pour la troisième fois, un cri affreux rugit a leurs oreilles.
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Ils SO It'vcnl. Lo chevalier saisi! son iiiaive; il vole à I eiiilioii ddù les cris relenlisseui , cl <jiie voit-il? Vn Sarrazin a clie\al se défend contre nn lion. Sa force et sou couraj:c sont épuisés, et, sll combat encore, son bras affaii>li n'est armé (|ue par le désespoir. Le cheval, a moilié déchiré, a, dans son auiioisse. mordu son frein de part en pari; il chanci'le cl, hientôt, il se roule avec sou <-avalier dans nu (orient de saiiii.
Le lion, écumant de raize, se précipite sur son adversaire. La flamme jaillit de ses regards. Mais, déjà, le fer d'iluon pénètre dans ses lianes. Irrité d'un pareil coml)liment, le roi des animaux y répond par une longue éraflure d'où le sang du paladin s'écoule en mille ruisseaux. Sans l'anneau d'Angoidaffre, son corps était fendu ou deux,
Huon voit sa mort élinceler dans les yeux de la bête. Alors, rassemblant toutes ses forces, il lui plonge sa COM rie ejiée au travers de la nuque. Le lion brandit une dernière fois sa queue; si d'un bond le chevalier ne sautait en arrière, il serait h moitié écrasé. C'est en vain aussi (jue le nu)nslre agile ses griffes redoutables ; uu coup de Schérasmin l'éteud mort sur la place.
Le Sarrazin , qu'a son turban garni de pierreries ou reconnaît pour homme d'imi)orlance, est tout suant en* corc de terreur et d'angoisse. Les étrangers le prennent par le bras. Ils le conduisent avec ménagement sous
l'aihie où ils oiU reposé. Afin qu'il se loinello, ou lui loiul la coupe d'or cl récuyer lui dil; eu arabe : — Vrai, Seigueur, vous devez uue actiou de grâces au Dieu des cluétieus.
Le païeu jette sur eux un regard sournois et })rend des mains d'Huon la coupe toute pleine. Mais, quand il l'approche de ses lèvres , le vin se tarit , l'or lui brûle les doigts, en punition de sa vilenie cachée. 11 jette en beuglant le vase au loin ; il trépigne, il tempête, il blasphème d'une manière effroyable. Sir Huon , qui ne saurait sans dégoût l'entendre plus longtemps, tire son épée bénite afin de convertir le mécréant.
La partie paraît trop forte au drôle pour qu'il ait envie de prendre la défensive. Semblable a l'autruche que relancent des chasseurs, il court vers la prairie où paissent les deux chevaux, saute lestement sur le genêt d'Iluon, l'empoigne par la crinière et, brides abattues, détale en tel effroi, en telle hâte, qu'on le dirait emporté sur l'aile de la tempête.
L'aventure n'était pas agréable. Qu'aurait-il servi , pourtant, de se mettre a la poursuite du larron? l'ar bonheur, avec un peu d'argent , on trouva, dans le prochain village , une espèce de mulet. La pauvre bêle, diaphane comme un verre , semble avoir a peine assez de vie pour atteindre Bagdad. Mais Schérasmin aime encore mieux tàter de son échine que se traîner a pietl sur les pas de son maître.
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