‹ Objectivité de la perception des sens externesChapitre 14 sur 15 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nons venons de parcourir les principales obieotions coaiu-

sioDs des

que l'on accumule au nom des sciences expérimenta- subjecu-

les contre la véracité et l'objectivité des deux sens qui ont rhonneur d'être le point de mire de toutes les attaques : la vue et l'ouïe^ et nous croyons avoir montré que ces objections, parfois spécieuses, ne reposaient au fond que sur de véritables confusions.

On a d'abord méconnu, dans la perception des sens, la distinction fondamentale des objets propres, connus par une perception véritable, et des objets improprement dits, connus par une simple association d'images ou une induction spontanée, après l'éducation préalable des sens. Aussi a-t-on interrogé l'ouïe et la vue sur des objets qu'ils n'ont pas mission de nous faire connaître directement, et l'on a facilement triomphé de leur impuissance à nous faire atteindre la réalité objective.

Par suite^ on a confondu la perception extérieure des sens, qui saisit la réalité extérieure, avec la perception du sens interne qui ne saisit que la réalité intérieure, les impressions de nos organes ; et ces deux perceptions elles-mêmes, qui nous découvrent le monde réel, extérieur et intérieur, ont été confondues avec Vimagination, qui nous construit le monde imaginaire. Et ces trois ordres de phénomènes, d'un mécanisme et d'une portée si différents, ont été forcés de se plier pour rentrer dans la notion générale et uniforme: « Émotions ou modifications du moi, perçues et interprétées par V intelligence. » Confusions

vistes.

vraiment étranges , dont M. Taine a pris soin de faire ressortir l'énormité, en définissant sérieusement l'hallucination comme une perception fausse, et la vision normale par une hallucination vraie.

Dès lors, dans cette confusion générale des notions les plus simples et des principes élémentaires, est-il étonnant qu'on ait perdu la clef des objections classiques, connues et réfutées depuis l'antiquité la plus reculée, et que les quelques faits nouveaux mais analogues, que la science moderne a pu y ajouter, aient suffi pour achever la confusion des langues et compléter la déroute que l'oubli des premiers principes avait déjà commencée et assurée ? Est-il étonnant que des physiologistes et des savants, qui, d'ailleurs, ne se donnent pas pour philosophes, aient trouvé plus commode de nier l'objectivité, parce qu'ils ne savaient plus comment l'expliquer, et que, entraînés dans une voie si facile, ils aient groupé dans un cadre subjectiviste àpriori une série de faits scientifiques qui aurait fait éclater, sans doute, le cadre fragile et étroit de leur philosophie de collège, mais que l'on aurait pu grouper aussi facilement dans un autre cadre plus large, si on l'avait connu et préféré.

Les plus sincères, en maintes circonstances, ne nous ont-ils pas avoué leur méthode ? Helmholtz, par exemple, ne nous dit-il pas (1) « qu'il a cru sage de conserver pour fil conducteur dans ce dédale de phénomènes si divers un point de vue théorique..., et de le conserver quand même il rencontrerait quelques phénomènes assez fugaces dont on ne pourrait pas encore donner d'explications complètement satisfaisantes. >

Bien loin de blâmer ici les savants de subir l'influence supérieure d'un principe philosophique, ce

(1) Optique, III. 506.

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sont plutôt les philosophes qu'il faudrait blâmer, lorsqu'ils prêtent aux savants des théories fausses et une direction malheureuse.

Gela ne nous empêche pas d'admirer des recherches laborieuses et savantes comme celles qui sont accumulées, par exemple, dans YOptiqiœ physiologique, tout en regrettant qu'elles n'aient pas été orientées par un point de vue plus naturel et plus conforme aux principes d'une saine philosophie. C'est un morceau de musique fort savant, mais il ne serait pas trop difficile, croyons-nous, d'en changer la clef.

Et pour ceux qui trouveraient cette appréciation trop téméraire, nous ferons encore une citation où la loyauté et la modestie du savant physiologiste s'élèvent à la hauteur de sa science: « La connaissance que nous avons, dit-il en conclusion, des phénomènes dont ii s'agit, n'est pas encore assez complète pour considérer une théorie comme admissible à Texclusion de toutes les autres. Je crois que jusqu'ici, dans le choix qu'ils ont eu à faire entre les différentes opinions, les auteurs se sont plutôt laissé influencer chacun par la tendance métaphysique de son esprit, que par l'autorité des faits (1) >.

On reconnaît bien à ce langage la réserve et la modestie de la vraie science. La science n'a donc pas dit ^'°Sïès, son dernier mot. Aussi nous permettrons-nous de tS. regretter qu'un grand nombre de philosophes spiritualistes, peut-être sous l'empire de préoccupations scientifiques exagérées, aient cru pouvoir faire de larges concessions aux subjectivistes, leur abandonner l'objectivité des sensations de l'ouïe, de la vue

( l ) Optique physiol., III, p. 1000. Il est juste d'observer que l'auteur ne discute pas explicitement les théories de l'École auxquelles il n'est proablement pas mieux initié que ses contemporains. Ces aveux n'en sont pas moins précieux.

concet-

sions iou-

et de tous les autres sens, moins un : le tact, et encore abandonner, avec Royer-Gollard, toutes les sensations du tact, moins une ou deux : la sensation d'étendue et de mouvement ; espérant ainsi, par l'étendue, rattraper d'une main le monde extérieur qu'ils lâchaient de l'autre!

Cette concession nous étonne bien moins qu'elle ne nous effraye, depuis le sort malheureux dont les efforts de Reid et de Royer-Collard n'ont pu la préserver.

Non seulement il n'est pas légitime d'assimiler la couleur, le son et les autres qualités secondes à une pure affection du moi comme le plaisir et la douleur: ce serait assimiler le non-moi et le moi, la perception externe et la perception interne, nous l'avons déjà établi; mais encore, ce serait ruiner l'objectivité de l'étendue et du mouvement lui-même. En effet, toutes ces sensations sont au fond de même nature; et si l'étendue elle-même, comme le fait remarquer M. Taine, n'est qu'une « sensation on un extrait plus ou moins élaboré de sensation > (1), pourquoi se fiera cette sensation plutôt qu'à une autre ?

Bien plus l'étendue est une qualité première ; or si les qualités secondes ne sont pas objectives, les qualités premières le seront encore bien moins. Ces qualités premières, comme le fait justement observer Garnier (2), à la suite de S. Thomas (3), ne nous étant connues qu'au travers des qualités secondes, c'est par la couleur que la vue perçoit l'étendue, et le tact ne la touche que par la résistance, 1 1 tempéia-

(1) De l'intelligence, II, \k 111.

(2) Traité des facultés de Vdtne, II, p. 31.

(3) « Sensibilia per accidens non apprehcridiuitur nisi prius apprehendantur sen.sibilia propria; nec sensibilia communia apprehenduntur, nisi apprehendantur sensibilia propria: nunquam visus apprehendit magnitudinem aut fif,airam nisi in quantum apprehondit coloratunr.. » (S. Th. De anima, IT. 13.)

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ture, etc. ; que si les qualités secondes n'existent pas objectivement, que deviennent les qualités premières? N'est-Ce pas rouvrir d'un autre coté la porte au scepticisme?

D'ailleurs le tact à lui seul, s'il n'est pas aidé par la vue et par les autres sens, est-il bien suffisant à nous donner une idée complète de l'étendue? De l'aveu même de nos adversaires, c'est fort incertain. Il n'est pas probable qu'un aveugle-né puisse arriver à connaître complètement la forme géométrique des corps, ni à se figurer l'étendue comme nous nous la figurons. Stuart Alill, après les observations de Platner, en 1785, concluait dans le sens négatif (1). Donc, si, pour avoir l'idée complète d'étendue, il faut au toucher le secours des autres sens et surtout de la vue, et que ces sens ne puissent lui fournir que des éléments subjectifs, on se demande comment la notion complète d'étendue pourra demeurer objective. Ainsi l'objectivité de l'étendue est de nouveau ruinée par une imprudente concession.

Tant il est vrai qu'ébranler l'objectivité de la perception des sens sur un point quelconque, c'est ébranler l'objectivité de toutes les sensations; c'est enlever une des pierres fondamentales et faire crouler l'édifice tout entier.

Il faut donc, de toute nécessité, ce nous semble, re- Reveaom venir simplement au principe d'Aristote, de S. Thomas et de Bossuet : les sens perçoivent immédiatement les corps dans leurs actions sur nos organes; or toute perception normale d'une faculté sur son objet propre est essentiellement vraie et objective.

Au contraire, concéder dans une mesure ou sous une forme quelconque que la sensation n'est qu'une

(1) Le Positivisme, I, p. 352.

à i'Ëicole.

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émotion du moi, signe ou image, dont l'interprétation est livrée à l'intelligence, ce serait retomber logiquement dans le subjectivisme complet. Et nous ne croyons pas qu'une position intermédiaire et mixte soit longtemps soutenable. Tentée plusieurs fois depuis un siècle, surtout par Raid et Royer-CoUard, cette entreprise n'a pas été durable ; elle portait dans ses flancs le germe de sa propre dissolution. Aussi nous semble-t-il reconnaître que les deux camps opposés se divisent et se tranchent de plus en plus. Ou subjectivistes complets, ou objectivistes complets ! Ou bien le monde est tel que nous le percevons dans les conditions normales, ou bien, il est la cause inconnue de nos sensations.

Ce ne sera pas la moindre gloire du génie si sur et si positif de S. Thomas d'Aquin, d'avoir tenu haut et ferme le drapeau de la philosophie vraiment positive qui croit à la présence réelle du monde, à la fois perçu directement par l'expérience interne et l'expérience externe, drapeau qu'Aristote avait relevé des mains défaillantes de Platon, et soutenu si fièrement.

Ce ne sera pas le moindre bienfait de la renaissance des grandes traditions aristotéliciennes et thomistes, de plus en plus grandissante sous l'impulsion sage et puissante de S. S. Léon XIII, que de rendre au bon sens de l'humanité, que de rendre surtout aux sciences expérimentales, dont le siècle est si fier, la réalité complète de ce monde extérieur, que le sophisme paraissait lui avoir un instant ravie.

A notre Cher Fils Albert Farobs, prêtre de Saint-Sulpice, Paris,

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