‹ Objectivité de la perception des sens externesChapitre 13 sur 15 · VÉRACITÉ DE L'OUIE ET DE LA VUE · texte numérisé non relu

VÉRACITÉ DE L'OUIE ET DE LA VUE

Question

La théorie péripatéticienne et thomiste que nous avons exposée, sur la perception et Tobjectivité des sens externes, ne fait aucune exception pour la vue ni l'ouïe ; elle admet l'objectivité de tous les sensibles jjTopres, voire même des sons et des couleurs, malgré certaines difficultés spéciales que nous allons étudier à part.

Cependant, nous le reconnaissons volontiers, ce n'est là qu'une thèse secondaire qui n'appartient pas 'Jo™^"' à l'essence, mais seulement à l'intégrité du système. '■"^'^• Ceux qui, après avoir admis la théorie fondamentale^, estiment nécessaire de faire une si grave exception, sont parfaitement libres de la faire sans encourir le reproche de contradiction, et plusieurs néo-scolastiques usent largement de cette liberté. Ont-ils raison ; auraient-ils tort? c'est ce que nous examinerons avec une complète impartialité.

Nous sommes donc arrivés à la question la plus délicate, qui ne sera pas la moins intéressante. Nous allons nous demander si la perception des sons et des couleurs est vraiment objective. La représentation que nous nous faisons, par exemple, du rouge ou du

156 ÉTUDES PniLOSOPHIQUES

vert est-elle conforme à son objet? L'agent lumineux

est-il vi-aiment rouge ou vert, ou bien est-il seulement

dans un état vibratoire qui ne ressemble en rien ni

au rouge ni au vert ?

On Pour éviter toute équivoque, précisons davantage

•"ï" notre question, en déterminant le sens rigoureux des

qnesiion. ^^^^ ^^^ ^^ couleuv. La perception des sons et des

couleurs est en eflet un phénomène très complexe où

l'on peut distinguer quatre éléments :

1° Les vibrations des agents extérieurs (air et éther) où les corps sont plongés ;

2° L'état sonore ou coloré produit par ces vibrations ;

3° La perception et la conscience que nous en éprouvons ;

4" Enfin le plaisir, la douleur et toutes les émotions sensibles qui en résultent.

Il est clair que ces deux derniers éléments : perception et conscience, plaisir et douleur, n'ont rien d'objectif, et qu'ils résident uniquement dans le sujet sentant ; ce sont « des états de conscience >.

Il est encore manifeste que les vibrations qui produisent et accompagnent le son et la couleur sont dans les objets extérieurs, en même temps que dans nos organes, lorsqu'ils vibrent à l'unisson ; mais cette vibration n'est pas encore le son ni la couleur, et ne saurait en prendre le nom, si ce n'est par une métaphore très équivoque, dont nous ne nous servirons jamais.

Reste à savoir si l'état sonore ou coloré, produit par ces vibrations des corps extérieurs et de nos organes, est un état physique et objectif, tel qu'il nous apparaît, ou simplement un état psychique et subjectif que nous projetterions sur les corps, par une illusion naturelle.

l'objectivité des sens externes 157

Nous soutiendrons la première hypothèse : les sons et les couleurs sont un état réel, soit des corps extérieurs, soit de nos propres organes, état purement physique en lui-même, et qui devient l'objet de la perception et de la conscience, dans le phénomène si complexe de la sensation.

L'apparition de cette thèse en 1885, lors de notre ^ogrès première édition, souleva, comme il était facile de le irimon. prévoir, un grand nombre de contradicteurs et une vive controverse. Un de nos adversaires les plus décidés, ancien élève de l'École polytechnique, finit par reconnaître loyalement qu'elle n'avait rien d'incompatible avec les données scientifiques (1) ; et depuis cette époque nous avons eu le plaisir de la voir soutenue en Italie, en Allemagne, en France, en Hollande et en Belgique, par bon nombre de philosophes néoscolastiques auxquels on ne saurait reprocher ni esprit rétrograde, ni ignorance des sciences expérimentales ; nous avons eu des approbateurs, parmi les professeurs de l'Université et jusqu'au sein de la nouvelle Sorbonne ; on a même composé à l'étranger des traités de physique et d'optique qui, rompant ouvertement avec les vieux préjugés, professent l'objectivité des sons et des couleurs.

C'est donc avec une confiance encore plus grande en la solidité de notre cause, que nous allons la défendre pour la seconde fois, en tenant compte des lumières nouvelles qu'a pu produire la controverse.

Suivant notre méthode, nous consulterons d'abord le témoignage du bon sens, ensuite l'expérience interne, puis la raison pure et enfin les sciences expérimentales, afin de voir si leurs témoignages s'accor-

(1) « Là, en effet, il n'y a plus d'obstacle et la théorie de M. Farges peut s'appliquer ». (Annaies de philosophie chrétienne, 1885, janvier, p. 541.)

dent. Mais il faut d\abord les interroger à part, et écouter la réponse de chacun de ces témoins, sans parti pris et sans préjugés. Si, pour écouter le bon sens, par exemple, nous n'avions pas le courage d'éloigner les préoccupations scientifiques, il est clair que nos jugements ne seraient plus impartiaux, et que la vérité de nos conclusions serait fort compromise.

Noin. — Dès Tapparilion de cet ouvrage, un membre de l'Institut écrivait dans le Journal des Savants : « La théorie de M. Farges sur l'objectivité des sons et des couleurs est d'accord avec le sens commun et avec l'observation des phénomènes scientifiques, quand elle est bien faite.. »

Réponse du bon sens et du sens intime.

Interrogeons donc le bon sens de l'humanité, point Réponse de départ de toute connaissance scientifique. Que nous '^«"ns"" dit le bon sens le plus vulgaire sur les sons et les couleurs? De l'aveu unanime des philosophes et des savants, le bon sens est pleinement partisan de l'objectivité des sons et des couleurs. Si vous alliez dire à un homme de la campagne que la verdure de la prairie, les mille nuances de ses fleurs, les teintes si variées des montagnes, le murmure des fontaines, le ramage des oiseaux, bien loin d'exister comme il les voit ou les entend, sont un pur état de sa sensibilité, non seulement vous le surprendriez beaucoup, mais vous le laisseriez parfaitement incrédule : et si vous insistiez, vous seriez traités, pour le moins, de moqueur insolent. Vous renouvelleriez l'expérience dans tous les pays du monde et sous toutes les latitudes, le résultat serait infailliblement le même. Tout homme qui n*a pas fait de métaphysique ou qui cesse d'en faire, croit à l'objectivité des sons et des couleurs.

Interrogeons maintenant l'expérience interne, notre Réponse conscience. Si j'écris sur du papier blanc avec de mZ' l'encre noire, je perçois quelque chose de blanc et quelque chose de noir en dehors de moi; et, bien loin d'attribuer la blancheur ou la noirceur à mon esprit ou à mes yeux, je l'attribue au papier et à l'encre, et je distingue ici parfaitement la différence entre le moi et le non-moi. Si je souffre au contraire, si je jouis, si je remue mon œil pour fixer un objet ou pour m' accommoder à sa distance, je sens très bien que c'est moi qui soulïre, quijouis, qui suis en mouvement, etc.

Je perçois clairement que le plaisir, la souffrance, le mouvement sont des modifications de ma personne et non pas d'un objet voisin.

Bien plus, s'il arrive que les oreilles me tintent, ou qu'en frottant mes paupières je perçoive des éclairs de lumière, j'aurai très bien conscience que ces bruits ou ces éclairs sont des modifications physiques de mon organe lui-même et non pas d'objets extérieurs.

Donc mon sens intime, dont la fonction est de percevoir le moi et de le distinguer du non-moi, interrogé dans les conditions normales, range avec l'évidence la plus complète les sons et les couleurs dans la catégorie du non-moi, tandis qu'il met l'audition elle-même et la vision, c'est-à-dire l'acte de perception et de conscience, dans la catégorie du moi. C'est le moi qui perçoit la couleur et le son ; mais la couleur et le son m'apparaissent comme des objets distincts du moi.

Réponse de la raison pure.

Interrogeons ensuite la raison et demandons-lui si Ya-wi la réponse du sens intime lui paraît aussi contradic- dicuoD? toire que plusieurs de nos adversaires semblent le penser (1).

Un corps lumineux et coloré, une cloche retentissante, sont-ils des concepts impossibles ? Nous écouterons plus tard la réponse des sciences expérimentales : mais à priori, ma raison ne trouve pas impossible qu'un corps ait une action lumineuse ou sonore. Sans doute, il serait impossible que cette action ne fût pas Faction de quelque agent, ou que ce mouvement lumineux et sonore ne fût pas le mouvement de quelques molécules d'air, d^éther ou de toute autre substance ; mais nous n'avons jamais regardé les images aériennes de la lumière ou du son comme des accidents sans substance ; bien loin de contredire ces notions élémentaires, le sens intime les affirme au moins implicitement ; dans la perception de la couleur et du son, se trouve implicitement renfermé ce jugement que ma raison rendra plus explicite : quelque chose est coloré, quelque chose est retentissant. Or il ne répugne nullement qu'une manière d'être extensive comme la couleur et le son, appartienne à des substances matérielles.

Si la conception du son et des couleurs comme qualités des corps n'est pas contradictoire, elle est peutêtre obscure, et cette obscurité serait peut-être une rai- obscurité son suffisante pour ne pas l'accepter. C'est du moins la raison alléguée par Descartes, Locke et la plupart

(1) Le Positivisme, I, p. o59.

L'OBJECTIVITÉ — ii

des écoles modernes. Nous ne la croyons pas très convaincante.

L'obscurité d'un fait, légitimement constaté, ne nous a jamais permis de le nier. Cette obscurité prouve notre ignorance ou l'imperfection de Pesprit humain, mais elle ne prouve rien contre l'existence de ce fait. Ce principe spécieux d'une fausse critique nous conduirait trop loin, jusqu'à traiter d'illusions la plupart des phénomènes naturels dont les trois quarts au moins sont encore bien mystérieux aux yeux de notre raison.

Accordons, si l'on veut, que les qualités physiques produites dans l'air et dans l'éther, par les vibrations moléculaires, et que nous appelons son ou couleur, soient un état mystérieux et obscur, Fétat quantitatif et extensif des corps est-il beaucoup plus clair aux yeux de la raison ? Il suffit de rappeler les controverses interminables des métaphysiciens au sujet du temps et de l'espace, pour conclure que la notion de quantité est aussi mystérieuse que celle de qualité^ parce que nous touchons ici aux profondeurs même de l'essence de l'être. Ce faux critérium de « l'idée claire », nous conduirait donc logiquement à les rejeter l'une et l'autre malgré leur évidence. Et alors privée de qualités et de quantité, la substance de l'être matériel finirait par s'évanouir dans les rêves du pliénoménisme ou d'un idéalisme transcendant.

Je sais bien que tous nos adversaires ne poussent pas la logique jusqu'à ces excès ; ils arrivent du moins à une conséquence que nous ne saurions admettre. Les sons et les couleurs n'étant plus pour eux une manière d'être des corps, tous nos modernes en font une manière d'être de l'esprit: ce qui nous paraît une conception bien plus « obscure > encore que la précédente.

Que l'idée abstraite et immatérielle de son et de coacep. couleui" en général se trouve dans mon esprit, rien de pSplus légitime ; c'est d'ailleurs un fait facile à cons- encore tater, quoiqu'il ne soit pas exempt de quelque mystère. ST. Mais que mon esprit lui-même soit sonore ou coloré, chaud ou froid, qu'il ait ces modalités rouges ou bleues, en do ou en si bémol, que jusqu'ici nous avions attribuées aux corps qui nous entourent, voilà ce que ma raison ne comprendra jamais, non seulement parce que c'est obscur, mais parce qu'il est déraisonnable et contradictoire d'attribuer à un esprit des modalités extensives qui ne peuvent venir que de la matière, ni exister que dans la matière ou dans une forme substantiellement unie à la matière.

Cette explication psychique des sons et des couleurs est donc encore moins claire que l'explication physique. Ce n'est même pas une explication, car en transportant les sons et les couleurs de Pordre objectif à l'ordre subjectif, du monde physique où nous croyons les voir, dans le monde psychique, on n'a réussi qu'à reculer la difficulté au lieu de la résoudre, et à compliquer le problème par une nouvelle illusion de conscience impossible à justifier. Pour simpliiier la science des corps, la physique,, on complique ainsi et l'on obscurcit la science de lame, la psychologie, d'une manière tout à fait invraisemblable.

Cependant on ne désespère pas de nous convaincre Nonveue et voici par quels arguments. ''^"°°

Qu'est-ce que le son et la couleur?

C'est ce qui est vu et entendu.

Donc, l'essence du son et de la couleur consiste à être vu et entendu.

Donc, lorsqu'ils ne sont ni vus, ni entendus, ils n'existent pas. Ils sont donc purement subjectifs.

Cette objection que nous avons trouvée dans une

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foule d'auteurs (1), et qu'on nous a présentée souvent de vive voix, nous croyons lui avoir donné toute sa force et sa précision.

Avant de répondre, nous aimions à rétorquer l'argument par la comparaison qu'Aristote lui-même avait coutume d'employer (2).

Qu'est-ce que la vérité ?

C'est ce qui est perçu par rintelligence.

Donc, l'essence de la vérité consiste à être perçue par l'intelligence. Donc, lorsqu'une vérité n'est pas perçue, elle n'existe pas. La vérité est donc subjective : ce qui est faux.

Déjà nous commençons à saisir le défaut de la cuirasse. Lorsqu'on fait àla fois la demande et la réponse, il est facile d'avoir toujours raison. Laissez-nous donc à notre tour répondre à votre demande.

Qu'est-ce que le son et la couleur ?

C'est ce qui est vu ou visible, entendu ou audible. C'est non seulement tout ce que je vois ou j'entends en ce moment, mais tout ce qu'il est possible de voir ou d'entendre. De même que la vérité, c'est non seulement ce que mon intelligence perçoit, mais tout ce qui est de nature à être perçu par elle.

(1) V. Le Positivisme, I, p. 357. On formule aussi la même difficulté en disant que le son et la couleur ne sont pas en acte dans les corps, mais seulement en puissance, avant l'action de voir ou d'entendre.

(2) « Scibile quidem sublatum tollit scientiam ; scienta vero sublata scibile non tollit. Sublato quidem animali non erit scientia : scibilium vero multa esse possunt.

« Similiter etiam bis se habent, quae ad sensum spectant ; nam sensibile prius videtur esse sensu. iSensibile enim sublatum una tollit sen- .sum, sensus vero sensibile non una tollit. Nam animali sublato, sensus quidem toUitur ; .sensibile vero erit, ut corpus, calidum, dulce/ amarum. et reliqua omnia qusecumque sunt sensibilia. » [Categ., cap. v, De relatis ad aliud.) — Cfr. Meta. III, c. 5, S 21, où Aristote nous en donne la raison métaphysique ; le moteur quoiqu'il soit relatif au mobile lui est antérieur par sa nature, et en est indépendant. Tô '/«/) xtvoOv

Donc l'essence de la couleur, du son..., consiste à être visible, audible...

Donc, lorsqu'ils ne sont ni vus, ni entendus, ils peuvent être cependant visibles et audibles, et exister hors de moi. Ils sont donc objectifs.

La raison en effet, comme le bon sens, conçoit les corps comme des substances permanentes qui existent avec leurs qualités essentielles ou passagères, hors de nous et indépendamment de nous.

Elle conçoit clairement qu'un corps puisse se trouver dans trois états différents, relativement à l'une de ses qualités.

1° S'il est dans les ténèbres, il ne sera ni coloré ni visible en acte, mais seulement visible en puissance.

2° S'il est éclairé, il sera coloré et visible en acte, et ne sera qn en puissance d'être vu.

3" Enfin, si je le regarde, il sera vu actuellement . Le dernier de ces états, bien loin de produire le second, le présuppose logiquement et chronologiquement (1).

(1) Note pour l'interprétation de certains textes d'Aristote.

Le son et la couleur sont-ils en acte avant la sensation ? a Omne sensibile dupliciter dicitur esse in actu. Uno modo quando actu sentitur ; alio modo secundum quod habet propriam speciem per quam sentiri potest, prout est in objecto ; et sic alla sensibilia fiunt in actu prout sunt in corporibus sensibilibus, sicut color prout est in corpore colorato, odor et sapor prout sunt in corpore odoriferoet saporoso ; ex percussione corporis sonantis fit sonus in actu. » (S. Th., De anima, lib. II, lect. XVI.)

Si avant la sensation le sensible n'était pas en acte, comment pourrait-il mouvoir le sens ? Ce serait impossible, comme Aristote lui-même le fait remarquer : « Sensibile enim, sensum agere facit ; quare necesse est ipsum prius esse quam potentia. » (De sensu et sensato, c. m. — S. Th., III sent. ; d. xrv, a. 1, q. ii.)

Cependant la même vérité peut être exprimée sous une autre forme qui n'est contradictoire qu'en apparence. En effet, nous pouvons considérer l'objet sensible à deux points de vue très diiférents : 1» dans l'acte même de la sensation, ou bien, 2» dans l'acte qui la précède et qui la cause (Cf. Arist. De sensu, c. m, §2 )

!• Considéré dans l'acte de la sensation, nous pouvons dire avec

U6 ÉlUDIiS PUILOSOI'IIIQUES

l'rcurc La négation de ces principes élémentaires nous absurde Conduirait à des applications scientifiques vraiment merveilleuses. Par exemple: nouvelle manière d'éteindre la lumière d'une lampe, — très simple : — fermez les yeux. — Peut-être dira-t-on que la cause vibratoire persiste, mais assurément sans lumière!

Procédé analogue pour faire cesser le vacarme à la Chambre des députés lorsqu'il devient intolérable, — très pratique : bouchez-vous les oreilles, et les députés ne feront plus de bruit !

Inutile d'insister sur celte preuve par l'absurde, preuve aussi rigoureuse en mathématiques que la démonstration directe. Nous ne croyons pas que l'on puisse admettre des théories philosophiques si étran-

Aristote et saint Thomas : « Quod seasibilein actuest sensus in actu ; et intelligibile in actu est intellectus in actu. » (S. Th, I», q xiv, a. 2. — Arist. , De anima, lib. III, text. 86, et lib. II, text. 53). « Quia ex utroque fit unum sicut ex actu et potentia. » (S. Th., I«, q. lv, a. 4.) Ce qui équivaut à dire que le moteur a communiqué son acte au mobile et que l'intelligence ou le sens est informé par l'action de l'objet et lui devient semblable. (S. Th, I», q. xn, a. 2. — De anima, lib. II, c. xiv.)

2° Considéré au second point de vue, dans l'acte qui précède et qui provoque la sensation, nous pouvons dire que le sensible est en puissance de produire la sensation ; et cette expression est également employée par Aristote et saint Thomas. « Non recte priores naturœ scrutatores de hac re locuti sunt, qui quidem sine visu, neque album, neque nigrum adosse censebant... » Il conclut : « Album sine visu remanet sensibile in potentia. » {De anima, 1. III, c. ii.) Remarquez qu'il ne dit pas : « sine visu, album jam non est album ; vel est album metaphorice tantum ; » mais il dit que le blanc, quoiqu'il ne soit pas vu, reste visible et en puissance d'être vu. Saint Thomas, dans son commentaire sur ce passage, répète la même formule et l'approuve sans restriction : elle n'est donc pas contradictoire. D'ailleurs une interprétation subjectiviste de ces passages serait ouvertement en contradiction : 1" avec la théorie du moteur qui doit être en acte avant de mouvoir ; 2" avec la théorie même de la connaissance sensible : « le sens devient semblable à l'objet senti en recevant sa forme sans la matière » ; 8« avec la réfutation qu'Aristote se proposait de faire du subjectivisme de Protagoras et de l'école sceptique de Mégare ; 4» enfui avec les textes les plus formels déjà cités et une foule d'autres passages où Aristote dit cl.'iirement que la lumière et le son sont en acte avant de frapper nos yeux ou nos oreilles : « Ictus est enim qui sonum eflicit actu ; inter se et auditum sonum efficitactu. » {De anima, II, c. vm.) — « Et lumen, colores qui sunt potentia, actu colores quodammodo facit. » (III, c. v, § 1, etc.]

l'objectivité des sens externes 107

ges, à moins de se trouver sous l'empire de préoccupations d'un autre ordre, nous voulons parler des préoccupations scientifiques ; aussi avons-nous hâte d'aborder sincèrement cette grave question.

Mais auparavant, qu'il demeure bien établi que le bon sens de l'humanité est constant à affirmer l'objectivité des sons et des couleurs ; que la conscience qui distingue le moi et le non-moi affirme avec la plus grande évidence que la couleur et le son ne sont pas Je moi.

Dire que la conscience puisse confondre aussi ouvertement le moi et le non-moi serait supposer un fait en apparence paradoxal et hallucinatoire, capable d'ébranler l'autorité de la raison elle-même; un fait qui demande donc à être prouvé, non par des théories hypothétiques, mais encore par des preuves plus irréfragables et plus manifestes que le fait contraire attesté par la conscience et le bon sens du genre humain.

Faute de ces preuves péremptoires, nous devrions nous en tenir aux premières, et redire avec le Cardinal Zigliara : <Malo cum communi hominum consensu errare^ quani cum istis sine ulla ratio ne consentire. »

Examinons donc si la science contredit ouvertement le bon sens, ou si plutôt elle ne serait pas parfaitement neutre dans nos débats philosophiques.

procèdes

Réponse de la science.

Deux Les sciences expérimentales ont pour atteindre un fait deux procédés bien distincts.

Un procédé direct : l'observation et la constatation de ce fait lui-même. Ainsi l'existence et les divers modes des phénomènes électriques, la vitesse de la lumière sont démontrés par une observation directe, qui, lorsqu'elle aboutit à constater le phénomène avec évidence, nous donne une parfaite certitude de son existence, de ses circonstances, et des lois qui les régissent. Ces lois ne sont en effet que la généralisation des observations particulières ; par exemple cette loi de Newton sur la pesanteur : l'attraction des corps varie en raison inverse du carré de la distance; ou bien cette loi des fluides électriques : les électricités de même nom se repoussent, celles de nom contraire s'attirent. Ces lois sont absolument certaines parce qu'elles ne sont que la formule générale de faits parfaitement bien constatés et qui doivent naturellement se reproduire dans les mêmes circonstances.

Le deuxième procédé est indirect : après avoir constaté plusieurs phénomènes, la science en cherche l'explication ou la théorie, par des suppositions d'abord plus ou moins hasardées, mais qui peuvent acquérir ensuite plus ou moins de vraisemblance. Ainsi si la loi selon laquelle s'opèrent les attractions électriques est certaine, les explications diverses qui nous sont données de ces phénomènes dits répulsions et attractions sont de simples hypothèses. Ces hypothèses peuvent acquérir par la vérification d'un plus grand nombre de faits une très grande probabilité, et

même finir par être généralement acceptées en pratique comme des théories vraies. Qui oserait aujourd'hui contester la théorie de la combustion, ou la théorie du baromètre de Toricelli? Cependant il n'est pas rare de voir des théories longtemps en honneur et considérées comme des résultats acquis à la science, soudainement remises en question par le perfectionnement des instruments, par la découverte de quelques nouveaux phénomènes, ou le progrès des connaissances limitrophes. Ainsi la théorie des fluides impondérables qui hier était encore crue par les savants, redevient aujourd'hui hypothèse incertaine : et parmi ces fluides, celui dont l'existence paraissait la moins contestable, le calorique, se replie en bon ordre devant la déroute générale, sans perdre toutefois l'espoir d'une revanche. Il serait très facile, mais inutile, de multiplier les exemples dans toutes les branches des sciences expérimentales.

Cette distinction fondamentale étant bien comprise, nous pouvons demander aux sciences ce qu'elles peuvent nous découvrir, par chacun de ces deux procédés, sur la question qui nous intéresse en ce moment: l'objectivité des sons et des couleurs. Les sons et les couleurs sont-ils de simples modifications psychologiques provoquées par des causes fort différentes? ou bien sont-ils réellement des qualités des corps ?

D'abord par le premier procédé, l'expérience ou l'ob- Procéjé servation extérieure, telle que nous venons de la dé- iXerfinir, la science physiologique ou toute autre science '^"'*°' sont impuissantes à constater que ce sont des modifications psychologiques. Les phénomènes intérieurs de l'âme humaine sont en effet du ressort de l'observation intérieure, c'est-à-dire de la conscience, et nullement de l'observation externe. Les physiologistes auraient-ils disséqué toutes les cellules du cerveau et

tous les nerfs qui y aboutissent; auraient-ils pleinement distingué trois espèces de nerfs : tactiles, musculaires et spéciaux ; auraient-ils même vu ou senti les vibrations de ces nerfs dans des expériences de vivisections, il leur serait impossible d'aller plus loin, et de sentir au bout de leur scalpel un phénomène psychologique quelconque ; par exemple la douleur de l'animal vivant qu'ils écorchent, douleur dont ils ne voient que les signes dans les contorsions et les cris, mais dont la conscience seule pourrait nous faire sentir la réelle présence. — Les physiologistes n'auraient donc pas le droit d'affirmer, contrairement au témoignage de la conscience, que le blanc et le bleu sont des états de conscience, des phénomènes subjectifs : une telle constatation n'est pas de leur domaine.

Mais du moins si la science ne peut pas constater un ph('nomène subjectif, elle constate très bien le phénomène objectif ; les phénomènes extérieurs sont bien le champ propre de ses observations. Eh bien ! les physiciens pourront-ils dire que les sons et les couleurs ne sont pas des réalités extérieures, parce qu'ils n'ont jamais pu les constater? Que répondre à un savant qui viendrait nous dire sérieusement qu'il n'a jamais pu constater que le son et la couleur soient des réalités extérieures ? je lui demanderai avec quels instruments il a fait ses observationsscientifiques? Sans doute, il a employé tous les merveilleux appareils de nos laboratoires ; mais il n'a pu les employer qu'à l'aide d'un des cinq instruments primitifs dontla nature nous a pourvus pour les observations externes, et qu'on appelle les cinq sens.

Eh bien ! je lui demande s'il a employé la vue pour les couleurs et l'ouïe pour les sons ; s'il les a employées, il ne nous contredira pas ; mais, s'il ne les a pas employées, son expérimentation est incomplète et

l'objectivité DBS SENS EXTERiNES 171

fausse. Est-il légitime de ne se fier qu'à tel ou tel sens, et de tenir les autres en suspicion ?

Par exemple, si j'ai devant moi un instrument de musique qui résonne, et que je* consulte chaque sens séparément^ mon tact me dira : c'est un corps solide en vibrations ; — tandis que mes yeux et mes oreilles répondront au tact : vous vous trompez, nous ne sentons pas la résistance. Si je ne consulte que mes yeux, ils me diront : Il est de telle couleur ; — tandis que mes oreilles et mon tact protesteront : Vous vous trompez, nous ne le voyons pas. Si je consulte mon oreille, elle me répondra qu'il est retentissant ; — tandis que tous les autres sens le nieront. Auquel devrai-je me fier? au tact seulement? à la vue seulement? Le bon sens me répond : Pourquoi pas à tous à la fois, puisqu'ils me révèlent chacun une face nouvelle du monde, et soulèvent chacun un coin du voile? Tous ces instruments, la nature nous les a également donnés pour connaître le monde, ils s'entr'aident, se complètent, bien loin de s'exclure et de se contredire, et nous devons recueillir avec reconnaisance les renseignements de chacun d'eux.

Ainsi par le premier procédé, les sciences expérimentales sont absolument impuissantes à prouver la subjectivité des sons et des couleurs: passons au deuxième procédé et examinons successivement les objections tirées des théories générales, et puis d'une multitude de faits particuliers.

Nous nous trouvons tout d'abord en présence de Procédé la grande synthèse des sciences naturelles qui ten- 'rliyS' dent de plus en plus à réduire tous les corps recon- ^^^ nus par la chimie, à un ; etit nombre de corps simples, peut-être même à un seul, à un substratum

universel, qui ne serait pas sans quelque analogie avec la matière première d'Aristote et de saint Thomas ; et à réduire les opérations de tous les corps simples ou composés à une seule, le mouvement. Tout est Ainsi, d'après cette brillante hypothèse, les sons, m^nt*" les couleurs, la chaleur elle-même, tous les phénomènes autres que les phénomènes psychiques, sont produits par des mouvements moléculaires.

Le son est produit par une série de vibrations moléculaires qui se propagent à travers l'air ou les corps ambiants. Chaque note correspond à un nombre exact de vibrations ; chaque timbre des instruments ou de la voix liumaine correspond à des combinaisons mathématiques de vibrations que le calcul détermine.

La lumière et les couleurs sont des ondulations d'un fluide plus subtil que Fair qui probablement baigne et pénètre tous les corps : l'éther intermoléculaire. C'est en effet l'explication la plus vraisemblable des phénomènes d'interférence. Quand, à un même point, se rencontrent deux rayons de lumière homogène dont les vibrations ne diffèrent que d'une demi longueur d'onde, les deux mouvements de même vitesse et en sens opposé se neutralisent et produisent de l'obscurité. Des expériences analogues sur les phénomènes de polarisation et de diffraction conduisent à la même hypothèse.

La chaleur elle-même est un mouvement des plus petites parties d'un corps ; et les actions chimiques étant équivalentes mécaniquement à des quantités de chaleur produite, transformée ou déplacée, sont encore des espèces de vibrations ou mouvements moléculaires.

Accord Nous admettons d'autant plus volontiers la vrai-

AV6C l6S

modernes semblauce de ces hypothèses, qu'elles nous paraissent s'harmoniser à merveille avec les tendances et même

l'objectivité des sens externes 173

avec les principes les plus explicites de l'École péripatéticienne. Pour cette école, en efTet, un être et un agent sont synonymes « Etis et agens convertuntur » ; et tout phénomène est le résultat d'un mouvement. Sans le mouvement, nous dit Aristote, point de phénomène ; c'est par le mouvement que tout phénomène passe de la puissance à l'acte ; et il le prouve dans tout le cours de sa Physique^ qui n'estj au fond, qu'un traité général sur le mouvement. Dans sa Métaphysique il répète encore ces mêmes principes : < En supprimant le mouvement on anéantit du même coup toute l'étude de la nature (1). » Enfin, dans son traité De V âme et ses admirables appendices qu'on désigne sous le nom de « Pa^^va Naturalia », il soutient que le mouvement est un des éléments de la sensation elle-même ; si bien qu'il lui applique divers axiomes sur le mouvement, celui-ci par exemple : « Validior motus semper debiliorem elidit » ; et qu'il arrive par ce procédé aux solutions les plus ingénieuses et les plus vraisemblables (2).

Il y a plus, non seulement Aristote aurait approuvé u son volontiers ces théories modernes, mais il les a devan- Aristote. cées sur plusieurs points importants. La comparaison des ondes sonores aux ondulations circulaires produites dans l'eau par le jet d'une pierre — comparaison devenue classique — était déjà faite par lui et par tous les naturalistes grecs (3). Ils mesuraient déjà l'intensité des sons au nombre des vibrations plus ou moins lentes ou rapides (4). On sait que l'application

(1) Aristote. Meta., I, c. 7, § 59.

(2) Aristote, De sensu, c. 3, § 13 ;-c. 7, § 1.

(3) Aristote, De anima, II, c. 8. — Cf. S. Thomas, ibid. lec. 16. c Sicautem contingit de immutatione aeris apiid generationem soni, sicut de immutatione aquse, cum aliquid in aquam projicitur. Manifestum est enim quod fiunt quaedam regyrationes in circuitu aquse percussae. »

(4) Arislole, De anima, II, c. 8, .^ 8. — Cf. S.Tliomas, ibid. lec. 17

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des mathématiques à l'harmonie musicale est une des gloires de l'école de Pythagore, et que ces études furent poussées très loin dans l'école d'Aristote luimême par Aristoxène et ses successeurs.

Mais Aristote a devancé la science moderne sur un La point bien plus délicat, où nos plus grands savants

lumière. ^ ' r o

ont longtemps hésité et où le génie de Newton luimême parait être en défaut. Nous voulons parler de la théorie de la lumière et du système des onclulatio7is dont Huyghens est regardé comme le père, et qui a conquis presque tous les sulFrages, surtout depuis les travaux de Young et de Fresnel. Plusieurs de nos modernes, qui en sont si fiers, seraient fort surpris d'apprendre, d'une des bouches les plus autorisées et peu suspecte de partialité envers le philosophe de Stagire, que « le génie d'Aristote, devançant les découvertes les plus modernes, n'a pas hésité à déclarer que la lumière ne pouvait être ni un corps, ni une émanation d'un corps, et qu'elle était un mouvement, dans un milieu particulier, qu'il appelle le diaphane (1) » ; et que si la science de nos jours «dédaigne ces vieilles théories, c'est parce qu'elle ne les connaît pas, et surtout parce qu'elle n'estime pas assez sa propre histoire (2). »

Et ce n'est pas par hasard que la théorie des ondulations est venue sous la plume d'Aristote ; il l'oppose formellement à la théoîHe de l'émission, soutenue par Démocrite et ses devanciers ; il la discute autant que pouvait lelui permettre l'état rudimentaire des scien-

« Sicut motus est causa soni, ita velocitas motus est causa soni acuti, et tarditas motus est causa soni gravis o.

(1) V. la définition très orthodoxe de l'éther ou diaphane qu'Aristote nous en donne : De .sensu, c III, § 13.

(2) V. Barthélémy Saint-Hiluire. Préface du traité de l'âme, p. 76, où l'on trouve à l'adresse de ce grand. i(énic dès reproches bien sévères et des paroles bien dures, celles-ci par exemple : « C'est donc à une coiidar» nation presque absolue d'Aristote que nous sonMnes arrivés « (p. 08).

l'objectivité des sens externes 175

ces physiques à son époque. Lui et son commentateur Philopon nous en « donnent des arguments très forts et que la science moderne pourrait ne pas dédaigner (1). >

C'est à lui que revient l'honneur d'avoir établi des analogies entre la lumière et le son ; le premier il parle de la gamme des couleurs ; il entrevoit la possibilité « d'exprimer les couleurs par des nombres proportionnels aussi bien que les accords de musique (2) », et par conséquent d'appliquer les mathématiques à la science de l'optique, comme Pythagore les avait déjà appliquées à l'harmonie musicale. Bien plus, — détail presque incroyable, — dans son traité De sensu, parlant de la lumière, du son, de la chaleur et de tous les autres mouvements sensibles, il dit expressément qu'ils peuvent se contrarier mutuellement et même se neutraliser : « Si motus ambor^um sint œquales muiuo sese obliterabunt, cum, ex eis unus non fiât > (3) ; et formule ainsi nettement le principe général qui expliquera ces curieux phénomènes d'interférence qu'il avait peut-être observés lui-même ou tout au moins pressentis, et dans lesquels nous voyons deux sons produire du silence ou deux lumières former de l'obscurité.

Cette théorie des ondulations est tellement dans la tods les

•1 . j • • 1 j. 1 , sensible*.

logique de ses principes sur la nature du mouvement et de tous ses principes de physique, qu'Aristote l'applique non seulement à la production de la lumière, de la chaleur (4), mais à tous les autres phénomènes sen-

(1) Note de M. Barthélémy S.-Hilaire, p. 2'21.

(2) Ta ^iv yip êv «piBnoU sù).oyt(TTOtç p^jOcitzara, y.xQiKsp èxd riç <ruuywvtKç.. .. (Aristote, Be sensu et setisili, c. III, § 11.) Cfr. S. Thomas, De sensu, Icc. 7.

(3) Aristote, De sensu et sensili, c. VIT, § 1. lo-at aév yàp ouo«t ai xiirti^îii «^avto'jfftv àWr^.Kç. £7rst at« où yt'vSTKt £$ aùrwv.

(4) Voy. Aristote De Generat.,'l, c. 9, §2.

sibles et au fonctionnement de tous nos sens, sans exception (1). Les odeurs elles-mêmes, aussi bien que la lumière et les couleurs, sont produites par des vibrations, et nullement par des émanations de corpuscules. « Même raisonnement, nous dit-il, pour le son et pour les odeurs que pour la lumière: le milieu est mis en mouvement par le son et par les odeurs (2). » — En vérité, que pourrait-on dire de plus aujourd'hui sur ce point ? « La science actuelle ne pourrait pas dire mieux (3). >

Aristote croyait donc, non seulement avec le vulgaire, que le son était un mouvement, mais il croyait aussi, comme la science moderne, que la lumière était un mouvement (4), que la chaleur, les odeurs et les autres sensibles étaient des mouvements. Gela ne Ta pas empêché de croire en même temps que le son et la lumière étaient vraiment objectifs (5) ; et puisque la théorie de la connaissance est la note caractéristique d'une école philosophique, on peut dire que la théorie de la perception immédiate des corps et de l'objectivité des sensations, est demeurée quand même la caractéristique de l'école péripatéticienne et thomiste. Notion Aucune contradiction en cela. En effet, le mouve- »"e..!în°" ment dont il s'agit n'est pas un mouvement abstrait, c'est le mouvement de quelque chose, c'est-à-dire de quelque substance étendue et active.

(1) « Sensum eo fieri quod a sensili movetur intermediuni quod inter ipsuin et sensum interjacet taclu quidem sed non effluviis. {De sensu, cm, §13.)

(2) Aristote, De Anima, II, c. vu, §8.

(3) Note de M. Barthélémy S.-Hilaire, p. 209 et 215.

(4) Saint Thomas le croyait aussi : « Lumen non est corpus, nequedefluxus corporis... sed est actus diaphani... EfTectus lucis in diaphano vocatur lumen » {De Anima, II, Icct. xiv.)

(5) M. Barthélémy S.-Hilaire le constate très nettement : « On voit, dit-il qu' Aristote était bien loin de ces théories qui refusent de reconnaître la couleur pour une propriété des corps, et qui la placent tout entière dans la sensation. » (Note, p. 38.)

l'objectivité dks sens externes 177

Or, 1° si c'est le mouvement d'une substance étendue, c'est sans aucun doute un mouvement local. Mais hâtons-nous de bien distinguer avec le Philosophe (1) le mouvement purement local ou accidentel, qui transporte d'un lieu dans un autre un phénomène de lumière, de son, etc., et le mouvement essentiel ou constitutif par lequel ce phénomène est produit. Ce dernier mouvement est le seul que nous ayons à étudier ici.

2" Si c'est le mouvement d'une substance active, pouvez-vous concevoir une substance active qui se meuve, qui agisse sans rien produire ? Il est donc essentiel à une action de produire quelque chose. Je dirai même que c'est par cette production de quelque chose que l'action est constituée dans son espèce. Telle activité en s'épanouissant produira le phénomène de l'étendue continue, telle autre celui de couleur ou de son ; et ces diverses activités se spécifieront précisément par les formes qu'elles auront revêtues.

Voilà pourquoi Aristote, après nous avoir fait justement observer que le mouvement tout seul, séparé par abstraction de ce qu'il produit, est un phénomène incomplet, iniacte incomplet (2), nous en donne, dans sa Physique, cette définition si profonde qui n'est que l'expression la plus abstraite et la plus haute des données expérimentales: « Le mouvement, c'est un devenir ; c'est le passage de la puissance (ou du repos) à l'acte complet (3) »; et cet acte complet pour durer ;

(1) « Motus sine loco, inani et tempore essenequil... Jam vero motus non est extra res ; quidquid enim mutatur, aut secundum substantiam (génération), aut secundum quantitatem (croissance), aut secundum qua litatem (altération), aut secundum locuni (translation). » (De nat. auscuU. 1, III, c. I.) Le mouvement ne pouvant exister que dans l'espace, on ne l'attribue aux purs esprits que par analogie.

(2) H yip y.i-maii toû àre^ouç hipyiiot, >ïv [De anima, 1. III, c. vn, § I). - — Ettiv -h xtv>3(Ttî è-jîpyttx rtç, aXe\-hi {JiévToi (1. II, c. v^ § 3).

(3) H TOÛ SuvôuEt ôvToç è-j7c\i^ei«, ri -rotoOrov, xuY,(jii iortv (De natU' rali auscult., 1. III, c. i, § 6).

L'OBJECTivni li

178 ETUDES PniLOSOPHlQUES

se renouvelle par un mouvement incessant. Ainsi, Ton voit une lumière électrique produite et conservée par une suite incessante de vibrations électriques, qui la font passer sans cesse de la puissance à l'acte (1). Le mouvement étant complété et spécifié par le phénomène qu'il produit, Aristote en conclut qu'il y a autant d'espèces de mouvements que d'espèces d'êtres ou de changements dans les êtres (2).

Les sciences expérimentales laissent ici le champ libre à la philosophie, puisqu'elles nous déclarent formellement qu'elles ignorent la manière dont les divers mouvements se spécifient.

Dira-t-on, avec quelques sceptiques, qu'ils ne sont pas spécifiés par eux-mêmes ; que la lumière et la chaleur sont un mouvement identique ; que « si l'onde sonore était reliée aux centres oculaires et l'onde lumineuse aux centres auditifs, nous entendrions une lumière ou nous verrions un son ? » En un mot, dirat-on que ce sont nos organes ou leurs centres nerveux qui les spécifient ? Mais alors (outre que cette hypothèse nous semble démentie par des expériences assez vraisemblables) vous ne faites que reculer la difficulté : si tous les mouvements des corps sont identiques, notre cerveau, leurs centres nerveux, qui sont aussi des corps, auront des mouvements identiques et seront incapables de les spécifier. Et cependant il est certain qu'ils difi"èrent spécifiquement 1 C'est donc

(1) Les oscillations du pendule sont aussi un exemple du passage réitéré de la puissance à l'acte et de l'acte à la puissance ; mais ce n'est là qu'un cas de mouvement purement local et extérieur, qui ne produit que le déplacement. L'autre espèce de mouvement est plus intime : les vibrations moléculaires d'une finesse et d'une rapidité prodigieuse produisent des changements dans les manières d'être des corps, dans leurs propriétés physiques et chimiques ; ils y produisent dés phénomènes de chaleur, de lumière, d'électricité, etc.

(2) «Quocirca, motus et mutalioiiis species tôt sunt quot entis. Uaîï /.tv/jCiw; xy.i 7;ry.oc/"//i{ èuriv «0/) Tûo-aûra Ô(tc< to'j ovto; (IbiU., § 5).

L*OBJBCTIVITÉ DS8 SBN8 RXTRRNKS 179

par lenr propre essence qu'ils diffèrent, indépendamment de nos organes. La lumière est le résultat spécifique, la manière d'être propre de l'action lumineuse; le son est le résultat spécifique de l'action sonore; l'étendue continue, le résultat spécifique de la force d'extension (1). Et nos sens ne font que le percevoir et le constater.

Bien loin de contredire la théorie scientifique, nous la complétons ainsi dans le détail, où elle-même se déclare incomplète ; détail qui ne change rien à ses théories ni à ses applications, et qui ne peut pas plus gêner la marche de la science que la conception métaphysique de la forme et de la matière dans chaque atome primitif, ne peut gêner les théorèmes de physique ou de chimie. Témoins, les récents traités de physique et d'optique composés d'après la conception réaliste des sons et des couleurs, celui de Rubbini, par exemple, que nous avons sous les yeux, et où l'auteur n'a pas eu la moindre modification à apporter aux théorèmes ni aux formules scientifiques ordinaires. Il lui a suffi dans ses prolégomènes de changer une définition, et d'avertir que par son et couleur il entendait non pas un état psychique, mais un état physique des corps dont les vibrations sonores ou lumineuses sont à la fois la cause et la mesure.

Notre hypothèse objectiviste s'accorde donc à merveille avec les données générales des sciences expé-

(1) « On entend par qualités sensibles, nous dit Aristote, les modifications des substances mises en mouvement ; je veux dire, la chaleur, le froid, la blancheur, la noirceur, etc.. Le mot de qualité exprime la modification des choses qui se meuvent, en tant qu'elles se meuvent, et aussi les différences des mouvements ». — Ta Se nââri tmv xtvovf*i- »wv ri ztvoûixêva, v.ui ai Twv xtviQffjwv SuctfO/ïai. (Aristote, Meta, IV, c.l4, |8e't5).

180 ÉTUbES PHILOSOPHIQUES

Théorie riiiientales ; en est-il de même de l'hypothèse subjecsi-Dis; tiviste, qui ne voit dans les sons et les couleurs que

critique. t , t • i

des états psychiques, signes ou symboles des vibrations extérieures ? Qu'on nous permette d'examiner de nouveau, à ce point devue scientifique, cette théorie des signes que nous avons déjà eu occasion de critiquer plus haut comme fondement de la certitude.

On nous dit que les vibrations de 16.000 à 36.000 par seconde, seraient perçues comme son ; les vibrations de 450 à 785 billions par seconde, comme lumière ou couleur) et les vibrations d'intensité intermédiaires, comme chaleur. Ainsi le son serait le signe des vibrations de faible intensité, la couleur serait le signe des vibrations d'intensité supérieure^ et la chaleur de celles de moyenne intensité. De plus, nous diton, le son en s'élevant de 16.000 à 36.000 vibrations devient de moins en moins grave, de plus en plus aigu, et cette progression insensible dans l'acuité du son est un signe d'une progression correspondante dans la rapidité des vibrations. De même dans la série progressive des couleurs ou de la chaleur.

Nous reconnaissons volontiers que la progression dans l'acuité du son pourrait signifier une progression correspondante dans l'intensité du mouvement; mais comment la chaleur serait-elle le signe d'un mouvement plus rapide que le son, et la lumière colorée le signe d'un mouvement plus rapide que la chaleur? Ces significations arbitraires n'auraient aucun sens, inexaeu- Il y a plus i si daus l'intensité du son on peut trouver un certain signe de l'intensité croissante ou décroissante du mouvement extérieur, il n'en est plus de même pour la gamme des couleurs. Peut-on dire que du rouge au violet il y ait une gradation quelconque, soit montante, soit descendante ? Non : il n'y a pas de haut ni de bas dans la gamme chromatique.

tode de

ces lignes.

La gamme des sons peut être comparée à une ligne droite que l'on peut prolonger indéfiniment dans les deux sens ; celle des couleurs serait plutôt comparable à une ligne courbe qui se replie sur elle-même et qui se referme à peu près comme un cercle. Le rouge, V orangé, \q jaune, le vert, le bleu, Y indigo, et le -y wlet qui forment une progression ascendante quant au nombre des vibrations extérieures, forment au contraire, comme couleurs, une progression d'abord ascendante puis décroissante ; si bien que les deux couleurs extrêmes, le rouge et le violet, semblent voisines. Pour démontrer nettement ce voisinage et cette parenté, il suffit de les mélanger et Ton obtient aussitôt une teinte intermédiaire, le pourpre, qui contient tous les tons de transition possibles entre les deux

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couleurs extrêmes du spectre, le rouge et le violet. Avec cette couleur supplémentaire la succession des nuances figure un cercle complètement fermé (fig. 3). Il est donc impossible de soutenir que la gamme des couleurs puisse être le signe de l'intensité des vibrations lumineuses. Les subjectivistes sont obligés d'en faire l'aveu : « En n'admettant que de simples différences de degrés dans l'action vibratoire des divers rayons lumineux sur la rétine, nous dit M. Ribot, on n'explique pas la diversité des seiffeations lumineuses ; au lieu de couleurs diverses, nous devrions simplement sentir de la lumière à divers degrés d'intensité (comme pour la cbaleur). Il faut donc qu'il y

lie ces signes

ait d'autres différences (1). > — C'est précisément là notre thèse : il y a, croyons-nous, dans les phénomènes physiques de son et de couleur, plus que des différences d'intensité ou de quantité^ il y a aussi des différences de qualités sensibles. Le mouvement local n'est qu'un élément du phénomène physique ; ce que nous appelons son et couleur n'a pas sa raison d'être suffisante, son terme objectif adéquat dans de simples vibrations.

inuiiiiié Les sons et les couleurs ne pouvant être des signes naturels ni de l'intensité des vibrations, ni de leur nature, seraient-ils du moins des signes pratiques utiles pour la direction de la vie, comme le soutiennent nos adversaires? Pas davantage. Si les objets ne sont plus réellement sonores ou colorés, tels qu'ils nous paraissent, quelle utilité pratique trouvez-vous à ce que je distingue, par exemple, entre 526 et 589 billions de vibrations à la seconde, par deux sensations différentes de jaune et de verf? A quoi bon multiplier les différences spécifiques de sensations, pour exprimer des différences microscopiques dans les objets ? A quoi me sert de distinguer par du vert et du jaune, entre une longueur d'onde de 5.260 dix-millionnièmes de millimètre, et une longueur de 5.888 dix-millionnièmes de millimètre? A quoi bon cette abondance, cette profusion inouïe de renseignements pour la vie pratique? Le progrès scientifique n'y est pas davantage intéressé, car ce n'est pas Vintensité du son qui nous a fait découvrir Vamplitude des vibrations; ni la hauteur de la tonalité qui nous a révélé le nombre de ses vibrations ; ni le timbre qui a pu nous indiquer les combinaisons du son fondamental avec ses harmoniques ; ce n'est pas davantage la gamme chromatique

(1) Ribot, La Psychologie allemande, p. 228.

qui nous a fait soupçonner l'amplitude, le nombre, et les combinaisons des vibrations de l'agent lumineux.

Il faut donc conclure que, d'après les données générales de la science, que nous venons d'indiquer, les sons et les couleurs ne sauraient être regardés comme de simples signes ni de l'intensité, ni de la nature des vibrations de l'air ou de l'éther; encore moins comme des signes pratiques utiles à la conduite de la vie. De tels signes n'auraient pour nous aucun sens et seraient parfaitement inutiles. D'autre part, comme nous ne saurions les considérer comme de pures illusions de la nature « qui n'a jamais rien fait en vain >, il faut admettre qu'ils sont les représentations des phénomènes extérieurs. S'ils ne sont plus des signes, ils sont des images.

Dès lors, la théorie psychologique de la perception s'éclaircit et cesse d'être une énigme indéchiffrable. Autant il était difficile de concevoir comment une vibration qui ne serait ni sonore ni lumineuse pût nous apparaître sonore ou lumineuse, autant il est facile de comprendre qu'une vibration vraiment lumineuse ou sonore soit perçue comme telle, par une faculté organique capable de vibrer à l'unisson et d'en prendre conscience.

«eut.

Les illusions de la vue et de l'ouïe sur leur objet impropre.

Str" Nous arrivons maintenant à une série de faits scientifiques que l'on a coutume de nous objecter comme étant inconciliables avec l'objectivité des sons et des couleurs. Presque tous ces faits concourent à prouver que nos sens se trompent quelquefois ; dans ces cas d'illusions, il est clair, nous dit-on, qu'ils ne perçoivent pas ce qui est réel à l'extérieur, mais uniquement des modifications du sujet. Donc, il est de leur nature de ne percevoir que des sensations subjectives que nous transportons et objectivons au dehors pai une illusion naturelle.

Nous pourrions d'abord répliquer à ceux qui nous tiennent ce langage et qui, cependant, croient à l'objectivité du toucher et à la réalité de l'étendue, que cet argument se retourne irrésistiblement contre eux: le tact, en effet, a ses illusions comme les antres sens. Ainsi, non seulement dans les rêves et les hallucinations, non seulement dans les cas de lésion organique, et dans certaines maladies où la perception du tact à certains endroits de la peau peut devenir double, mais dans un état de bonne santé et de parfaite raison, il peut par exemple nous faire sentir comme simple la double impression des deux pointes d'un compas si leur écart est trop faible, ou la sensibilité de la peau trop obtuse; ou bien nous faire sentir double un objet unique; cette expérience est facile à vérifier : placez sur une bille deux doigts, l'index et le majeur, croisés Tun sur l'autre, vous sentirez deux billes, quoiqu'il n'y en ait qu'une (1).

H) V. cette objection dans Aristote, De insomniis, c. II. — Meta., IV, c. 6, 5 5.

l'objectivité des sens externes 185

Nous pourrions rappeler encore les erreurs de localisation propres au sens du toucher ; par exemple l'erreur des amputés qui croient encore sentir le membre absent ; pour montrer à nos contradicteurs que si le tact peut être comme les autres sens pris en tlagrant délit d'illusion, et si leur argument qui conclut de l'illusion à la subjectivité était probant, il renverserait à la fois l'objectivité de l'étendue aussi bien que l'objectivité des sons et des couleurs. Mais, bâtonsnous de le dire, cet argument est sans valeur réelle; aucun sens ne nous trompe, lorsqu'on l'interroge sur son oh]et propre et dans les conditions normales.

Pour préciser la localisation d'une douleur, pour apprécier exactement le nombre des billes, le toucher a besoin d'une éducation préalable ; — ce sont là des objets imp7'opres ou acquis: — et lorsque l'éducation de ce sens est faite, ses renseignements, habituellement vrais, n'ont pas encore une valeur absolue, s'ils n'ont été contrôlés par les autres sens, sous la direction de l'intelligence.

Voyons si cette réponse, que nous avons déjà faite aux illusions du toucher, s'applique également aux illusions de la vue et de l'ouïe ; et pour cela entrons dans l'analyse des faits si nombreux et si complexes que l'on nous objecte. Commençons par le sens de la vue qui a la mauvaise réputation d'être, par excellence, le sens de l'illusion.

Helmholtz nous rapporte, dans sa troisième partie Aven-iede l'Optique, la mémorable expérience de Gheselden, qui, depuis, a été renouvelée plusieurs fois (1). Ayant opéré de la cataracte un enfant de treize ans, né avec

(1) Voy. Navillle. Revue scient. 1877, p. 943. — Taine, De rintelli" gence, t. II.

186 ÉTUDES PHTLOSOPniQUES

cette infirmité, il put constater que, « dans les premiers temps de sa guérison, cet enfant étant loin d'apprécier les distances, il s'imaginait que tous les objets qu'il voyait touchaient ses yeux, de rnême que les objets sentis sont au contact de la peau. Il ne se faisait pas idée de la forme, du relief, de la grandeur des objets ; mais il palpait très attentivement ces divers objets qu'on lui désignait pour s'en faire une idée et les reconnaître. A cause du nombre considérable de choses qu'il avait à apprendre à la fois, il en oubliait beaucoup après les avoir apprises; ainsi, par exemple, après avoir confondu le chien et le chat, il n'osa plus s'informer de nouveau à ce sujet; mais on le vit attraper le chat, qu'il reconnaissait par le toucher, puis, après l'avoir examiné attentivement, le relâcher, en disant: « Va, minet, je te reconnaîtrai à l'avenir. » Il distinguait bien les couleurs ; mais il fut très étonné de voir des peintures représenter des personnages qui, au toucher, n'avaient pas les apparences de personnages en chair et en os. Il se demandaitsi c'étaitle tact qui le trompait, ou bien la vue... » Que conclure de ces faits que nous croyons exacts et bien constatés ? G^est que l'enfant, à sa naissance, ou dès qu'il commence à jouir de la vue, distingue les couleurs, reconnaît leur extériorité, mais ne distingue pas encore clairement les distances, les reliefs ni les grandeurs ; et que, si le taet ne venait à son aide, il ne distinguerait probablement jamais, du moins avec netteté, les distances, les reliefs et les grandeurs. Pour connaître ces objets, l'œil a besoin d'une éducation véritable, éducation lente, progressive, qui se fait par le secours des autres sens, mais surtout du toucher. En cela il semble que l'homme soit bien inférieur aux animaux, puisqu' « il naît bien moins achevé qu'eux. > Au sortir de l'œuf, le poussin

l'objectivité des sens externes 187

va droit aux grains et les picote, de même le poulain, quelques heures après sa naissance, va vers sa mère pour la téter. Il paraît bien que ces animaux naissent presque tout éduqués, et que l'expérience tactile leur soit moins nécessaire.

Quoiqu'il en soit, les observations sur l'aveugle-né ne font que compléter et confirmer ce que d'autres faits, vulgaires et vieux comme l'humanité, avaient appris à nos anciens. Ils avaient déjà observé que les petits enfants n'ont pas la notion de la distance, qu'ils tendent parfois leurs petites mains pour saisir des objets éloignés, la lune, par exemple, comme si elle était à leur portée. Ils avaient aussi observé que deux rangées de peupliers parallèles semblent se rapprocher à mesure qu'ils s'éloignent de nous; qu'un cercle, vu de face, nous paraît rond, vu de profil, nous semble ovale; que la face antérieure d'un cube est carrée, tandis que ses faces latérales ont l'apparence de parallélogrammes..., etc. Mais si nous parcourons l'allée de peupliers, si nous palpons le cercle ou le cube, nous aurons bientôt rectifié la première donnée de la vue ; une fois la leçon du toucher bien apprise, nous nous passons de lui ; il nous suffira de la vue pour percevoir dans le rapprochement des peupliers, dans les modifications apparentes du cercle ou du cube, les signes de la distance, qui seront aussitôt interprétés par une association d'images, que l'instinct naturel et l'habitude finiront par rendre spontanée et inconsciente, tout comme les actes mécaniques de lecture ou d'écriture.

Les anciens savaient si bien ces choses élémentaires, qu'ils les avaient mises à la base de leur théorie philosophique sur la connaissance sensible, et qu'ils avaient nettement formulé la distinction entre les objets naturellement connus par les sens, et les objets

dont la connaissance, n'est que le résultat de l'expérience acquise et de l'éducation d'un sens par un autre sens. Les premiers ont été appelés par Aristote objectum per se ; les autres objectum per accidens ; dislinclion fondamentale qui a de graves conséquences : la perception des objets indirects ou accidentels n est pas une i^ercepti07i proprement dite, c'est, nous l'avons vu, une association d'images provoquée par un signe qui, quelquefois, peut être équivoque, et qui peut ainsi nous tromper. L'art du peintre sera d'étudier ces signes, et de les imiter de manière à rendre, l'illusion saisissante. Il ménagera les effets d'ombre et de lumière, il donnera aux lignes qu'il trace des effets de perspective si naturels, que nous croirons voir les objets se détacher les uns des autres, s'éloigner peu à peu, fuir dans les lointains insaisissables des horizons bleus ou des profondeurs vagues qui semblent infinies.

Concluons que cette première objection tirée de l'expérience de Gheselden sur un enfant opéré de la cataracte, bien loin d'ébranler la théorie thomiste, n'a servi qu'à prouver la distinction fondamentale entre Vohjet naturel de la vue et Vobjet impropre ou acquis, dont l'oubli a amené les modernes à des confusions si regrettables.

Illusions Cette distinction suffitpou récarter à l'avance, comme ""maK' impuissantes, toutes les autres objections tirées des illusions de la vue sur les diverses qualités qui ne sont pas l'objet naturel, mais l'objet accidentel et impropre de cet organe.

Ces illusions sont nombreuses et nous ne citerons que les plus remarquables.

On signale d'abord les illusions dans l'estimation

viinellc.

l'objectivité des sens externes

visuelie des formes et des dimensions. Ainsi, une ligne paraît plus longue lorsqu'elle est divisée (fig. 4).

Fig. 4. — AC est égal à CB.

Les lignes horizontales paraissent plus longues que les lignes verticales de même grandeur (fig. 5) ; une flèche de cathédrale, une statue dans sa niche gothique semblent moins hautes qu'elles ne sont; une chambre tapissée avec un papier à rayures verticales peut paraître plus large, ou bien plus haute si les rayures sont transversales, etc.

Les deux carrés A, B, représentés dans la figure 5, vous paraîtront très inégaux et cependant ils sont identiques. Le premier composé de lignes horizon-

Fig. H. - Les cnrrés A et B sont ngnux . Fig. 6. - Les carrés C et D sont égaux

taies vous semblera plus étendu en hauteur qu'en largeur ; le second au contraire plus étendu en largeur qu'en hauteur, bien que ces deux dimensions soient égales.

Lorsqu'une surface est divisée, elle paraît plus grande. Des deux carrés G, D de même grandeur, représentés dau'S la figure 6, il semble que le carré quadrillé B a plus de superficie que le carré A qui est vide.

De même encore quand on trace des lignes absolument parallèles, AB, GD, et que sur chacune on dispose de petits traits inclinés dans des directions opposées comme le montrent les figures 7, 8, U et 10,

il est impossible de se défendre de cette illusion que ces lignes s'écartent ou se rapprochent et ne sont plus parallèles. Fig. 7 et«

Les lignes AB, CD sont parallèles.

Fig. iO

Dans la figure 11, la ligne nuation de la ligne A ; c'est véritable prolongement, etc.,

Fig. 11

C paraît à tort la contila ligne B qui en est le etc.

t'OBJECTIVITé DES SENS EXTERNES

A ces erreiTrs de perspective nous devons en ajouter une autre espèce encore plus curieuse. Certaines figures géométriques peuvent être vues, à notre gré, tantôt concaves tantôt convexes, à angles rentrants ou à angles saillants. Comme exemple, nous reproduisons ici (fig. 12) le fameux dessin linéaire de Schroder représentant un escalier. Nous pouvons voir le plan ABDG de chaque marche par dessus ou par des-

Fig. 12

sous ; il fuit ou il se rapproche, à notre gré, soit en changeant de point de vue, soit par un simple effort de notre volonté qui provoque une autre association d'images. Sa perspective en effet est équivoque. le signe qui l'exprime a deux sens : nous pouvons l'interprétn* à volonté d'une manière ou de l'autre.

Fig 13.

De même, dans la figure 13, le carré central peut être vu en relief ou en profondeur, à volonté.

Plusieurs autres cas d'illusions analogues sont décrits par Helmholtz dans son Optique physiologique, §§ 28-29. Nous y renvoyons le lecteur. Il y décrit pa-

reniement les illusions de l'estimation oculaire, sur la. position absolue et la position relative des objets perçus dans le champ de vision ; sur l'estimation de leur repos et de leurs mouvements. Ainsi, par exemple, le phénomène du vertige visuel que l'on éprouve après une danse giratoire prolongée, lorsqu'on traverse un torrent, lorsqu'on est sur un vaisseau : l'œil le plus exercé a, en effet, besoin d'un point de repère et d'une comparaison constante pour maintenir l'accord entre les perceptions de la vue et celles du tact. Le voyageur qui passe sur le torrent ne doit pas regarder le flot mobile, mais un objet fixe ; le marin doit regarder l'horizon, pour conserver la notion delà verticale. L'exactitude de l'estimation visuelle ne peut être le fruit que de l'éducation de cet organe et d'une longue habitude.

catop- On nous objecte encore certains phénomènes de cac^dioî- toptrique et de dioptrique, les phénomènes de réflecirique. ^^^^ ^g j^ lumière à la surface des miroirs polis, et ceux de réfraction dans la marche des rayons qui sont déviés en traversant les milieux réfringents. Tout le monde a vu des images réfléchies dans un miroir, ou le bâton qui parait brisé quand une de ses parties se trouve plongée dans l'eau. Ces expériences peuvent suflire à fixer notre attention.

Dans le premier cas, j'aperçois une image derrière le miroir, en droite ligne du rayon visuel et à une distance du miroir égale à la distance de l'objet au miroir. Certes, il est bien clair que derrière le miroir il n'y a pas d'image ; et que cette image n'est pas située à la distance que je me figure ; il y a donc erreur manifeste sur la situation et la distance de l'image; mais la situation et la distance n'étant pas Vobjet naturel

l'objectivité des sens externes 193

de la vue, cette erreur ne diminue en rien son autorité. — Mais, la surface colorée elle-même existet-elle réellement dans un autre endroit ? L'aveugle-né opéré de la cataracte la verrait-il ? Oui, il la verrait, il la toucherait même des yeux, puisqu'il la verrait comme collée à ses yeux. Cette surface colorée, en effet, bien loin d'être une action psychique de notre âme transportée au dehors par une illusion naturelle, c'est l'action lumineuse, l'action physique elle-même du corps lumineux que notre organe animé perçoit immédiatement dans son acte sur nous, action que nous sentons venir de ^extérieur, et que le tact nous a appris à rapporter à l'objet qui le produit ; cet objet serait réellement placé à Tendroit où nous croyons le

Fig. 14. — Le point S est vu en S' par refraction.

voir, en droite ligne du rayon visuel et au sommet de l'angle visuel, si la vision était normale et si les rayons n'avaient pas été déviés ; mais ils ont été déviés en nous laissant le même signe de leur distance, c'est-à-dire la même ouverture de l'angle visuel (fig. 14) ; c'est ce signe qui nous trompe sur la situation, en éveillant fatalement en nous la même association d'images ; c'est-à-dire l'image de la même distance qui correspond habituellement à cet angle (1).

Il y a donc ici une erreur accidentelle sur la situation de l'image et non pas sur l'existence de l'image

(1) « Non tantum quoties sensile movetur, qiuïlibet apparere soient, sed etiam quoties sensus ipse movetur, si codent modo moveatur quo solet a sensibili moveri. » (Aristote, De insotnniis, c. ii. — S. Th. De anima, II, lect. xv.) Gela est vrai pour tous les objets impropres sans exception.

L'OBJtcnviTS 18

194 ÉTUDES PHILOSOPHIQUFS

elle-même, c'est-à-dire de l'étendue colorée; erreur sur l'objet impropre, vérité sur l'objet propre de la vue : vérité qui provient de la perception même de la vue, erreur qui résulte d'une autre cause que de la perception proprement dite, et qu'il serait injuste de lui imputer. Un exemple fera ressortir notre pensée. Un baromètre, s'il n^estpas détraqué et s'il se trouve dans les conditions normales, doit indiquer mathématiquement la pression actuelle de l'atmosphère ; c'est là son objet propre ; et comme cette pression de Patmosphère correspond presque ordinairement au temps qui va suivre, nous pouvons dire, en quelque manière, qu'il prédit le beau ou le mauvais temps : c'est là son objet indirect et inipropre. Si donc, il indique la pression

FîR. 15.

de 770 millimètres (beau temps) et qu'il se mette à pleuvoir, dirons-nous qu'il se trompe et qu'il a tort? Non, nous ne pouvons le dire raisonnablement, et si nous le disions, c'est nous qui aurions tort de l'interpréter si mal, car il nous renseigne exactement sur son objet propre, la pression de l'atmosphère.

L'objectivité de la vue sort donc tout entière et fortifiée de cette nouvelle épreuve.

Nous ne nous arrêterons pas davantage aux phénomènes de dioptrique. Le bâton brisé dans l'eau (fig. 15.) s'explique en effet de la même manière; le phénomène lumineux extérieur, lorsqu'il nous frappe,

l'objectivité des sens externes 195

est vraiment tel qu'il apparaît. Une plaque photographique le reproduirait tel que nous le voyons ; il y a donc erreur non sur Faction lumineuse de l'objet, mais uniquement sur la position d'une partie de cet objet, dont les rayons ont été déviés par un milieu réfringent.

Une explication à peu près semblable nous rendrait compte du phénomène de la voûte des cieux ; des rayons de lumière diffuse nous arrivent de tous les points des cienx à des distances si grandes qu'ils sont parallèles, et ne nous indiquent aucun angle de convergence ; le signe de la distance nous faisant défaut, l'imagination y supplée d'une manière vague. Il y a donc appréciation vagué indéfinie sur la distance, et non erreur sur l'existence des foyers lumineux.

On signale enfin les illusions remarquables de la Dipiopie diplopie binoculaire : les objets peuvent être vus don- ^hklT blés. La théorie thomiste, en admettant que nous percevons l'action lumineuse qui frappe nos organes, semble aboutira cette étrange conclusion. Puisqu'il y a deux actions lumineuses et deux organes, nous devons percevoir deux actions lumineuses, ou deux images, c'est-à-dire nous devons voir les objets doubles. Or, c'est également à cette même conclusion, paradoxale en apparence, que vient d'aboutir la science expérimentale. Chaque œil voit une image du même objet, et ces deux images, qui coïncident à un certain point, le point visuel, c'est-à-dire le point où convergent les deux lignes du regard, restent distinctes et doubles dans tous les autres points que le regard ne fixe pas. L'expérience la plus élémentaire suffit à le démontrer. Après avoir placé une lumière à une certaine distance devant moi, et s/spendu une petite

boule, dans l'intervalle, à une petite distance de mes 5'eux, si je fixe att 'utivement la boule, elle me paraîtra simple et la lumière double : si je fixe au contraire la lumière, celle-ci me paraît simple et c'est la boule qui deviendra double.

Bien plus, les deux images des deux champs visuels ne peuvent pas être absolument semblables, et ces différences peuvent être vues : un pois chiche au bout du nez sera situé à gauche pour l'œil droit, et à droite pour l'œil gauche ; la surface d'un cube placé devant nous est vue à la fois par les deux yeux, mais l'œil droit voit en outre une partie de la surface latérale de droite, et l'œil gauche une partie de la face latérale de gauche; et c'est cette différence qui nous donne le sentiment du relief.

Enfin, lorsque l'observateur, à l'aide d'une longue expérience, ou à l'aide de moyens artificiels, est devenuparfaitementmaîtredesmouvementsdesesyeux, de manière à leur donner une direction convergente, divergente ou parallèle, il peut ordinairement à son gré combiner ou dissocier les deux images de ses yeux, les superposer partiellement ou totalement ; soit que ces deux images proviennent du même objet, soil qu'elles proviennent de deux objets distincts semblables ou disparates, comme dans la vision stéréoscopique, où chaque œil est frappé par une image différente.

Quelque intéressantes que soient ces expériences, surtout celle de Wheatstone, l'inventeur du stéréoscope, et celle de Panum (1), nous n'avons pas à nous y arrêter, puisque, bien loin de contredire la théorie thomiste, elles en découlent naturellement comme nous l'avons déjà dit ; et que d'ailleurs toules ces

(1) Helmholtz, Optique, III, §§ 31, 32.

illusions portent sur un objet qui n'est pas l'objet propre et immédiat de la vue, mais qui a besoin d'être contrôlé par le tact.

Nous avons hâte de passer à l'examen des illusions vraies ou apparentes, qui portent sur l'objet propre du sens, à savoir :

Pour l'ouïe, les illusions sur le son ;

Pour la vue, les illusions sur la couleur, dans la perception objective, dans la perception subjective et enfin dans la perception imaginaire.

Les illusions sur l'objet propre : sons et couleurs.

1° Dans la perception objective.

Daiiû- Nous commencerons par les phénomènes irrégul'olTeuie? li^rs de l'ouïe. L'instrument le plus important et le plus merveilleux de cet organe serait assurément l'appareil des fibres de Gorti ; chacune de ses six mille libres, avons-nous dit, est une corde de longueur différente, montée pour vibrer à l'unisson d'une note correspondante. Si donc, quelqu'une de ces cordes se trouve paralysée par un défaut de constitution ou un accident quelconque, il deviendra impossible d'entendre les notes correspondantes, ou pour mieux dire les nuances de ton correspondantes aux fibres paresseuses ; et le sens de la justesse des sons nous manquera; on aura peine à distinguer les notes fausses, et peut-être aussi les espèces de timbre. La nature du timbre dépend en effet du concours des notes harmoniques correspondantes à la note principale ; or il peut se faire que quelqu'une de ces notes, venant frapper une fibre paresseuse ou paralysée, ne soit pas entendue.

En résumé, l'absence ou la paralysie de quelqu'une de ces six mille fibres de Gorti expliquent très bien le phénomène que nous observons chez ceux qui, suivant l'expression vulgaire, ont l'oreille fausse ou n'ont pas d'oreille. Il leur en manque en effet certains éléments, et leur perception est incomplète plutôt que fausse. Les sons qu'ils entendent existent bien, mais ils ne les perçoivent pas tous, et ne peuvent avoir qu'une idée incomplète de l'ensemble. Peut-être expliquerions-nous, en grande partie

nisme.

de cette manière, le peu de goût que certains montrent pour la musique, et l'indifférence, l'ennui surprenant, qu'ils témoignent au milieu des plus ravissants concerts. Eh ! comment goûter ce que l'on n'entend pas ! Ge phénomène, que nous appellerions volontiers le daltonisme de l'ouïe, nous amène à parler du daltonisme véritable qui paralyse la vue.

Cette anomalie bizarre que le célèbre physicien naito anglais Dalton observa, pour la première fois d'une manière scientifique, sur sa propre personne, consiste principalement à confondre les deux couleurs complémentaires, le vert et le rouge. Non pas, comme on le croit vulgairement, que le vert paraisse rouge, ou que le rouge paraisse vert, mais ces deux couleurs doivent se confondre pour le malade dans une teinte commune dont il nous est difficile de nous faire une idée. Déjà pour Touïe nous avons reconnu des confusions analogues ; une oreille fausse confondra par exemple le si naturel avec le si bémol.

Mais ce n'est pas tout; il résulterait d'observations plus rares, mais fort vraisemblables, une confusion analogue pour d'autres couleurs, ou bien une distinction radicale entre deux nuances de la même couleur ; ainsi le célèbre peintre de Montpellier, dont le D' Fabre a publié le témoignage (1), assimilait sous la désignation générale de couleurs chaudes, le vert, le rouge brique, le vert pomme et le jaune ; et sous la désignation de couleurs froides, il assimilait le rose, le bleu pâle, le violet et le gris. Au contraire, certaines nuances de rouge, ou bien certaines espèces de vert lui paraissaient n'avoir entre elles aucun rapport.

(1) V. Compte rendu de l'Association française pour l'avancement de» sciences, 1873 et 1874.

200 ÉTUDES PniLOSOPHIQUES

Dans d"aiitres cas cités par le D"" Fabre, le jaune et le blanc métallique sont confondus ou pris Tun pour l'autre ; le rouge paraît bleu, le bleu rouge, le vert foncé noir. lielmlioltz en signale encore d'autres variétés assez curieuses sous le nom de dyschromatopsie, et d'achromatopsie {Optique, II, 389). Mais il avoue, avec Ions les auteurs, la difficulté d'une constatation certaine et l'insuffisance des observations faites jusqu'à ce jour.

Le daltonisme semblerait donc, à première vue, prouver la subjectivité des couleurs. Puisque le malade voit des couleurs qui n'existent pas, c'est luimême qui les crée et les attribue aux objets par une illusion véritable. Puis, élargissant un peu la conclusion, on suppose que les autres hommes, qui ne sont pas malades, en font autant; et que nos rétines, sous l'excitation des vibrations de l'éther, produisent et créent des fantômes colorés que nous projetons au dehors et appliquons sur les objets extérieurs qui seraient réellement incolores.

Nous pourrions d'abord nous étonner de ce genre d'argumentation qui conclut de la maladie à la santé. 11 serait aussi logique de conclure des arguments des aveugles ou des fous à la négation de la lumière ou de la raison. Mais est-il bien vrai de dire que les daltoniques perçoivent des couleurs qui n'existent pas objectivement?

Les anciens eussent été, ce me semble, fort embarrassés de cette question : mais nous croyons qu'elle n'aurait pas ébranlé leur foi à l'objectivité des couleurs, vérité clairement connue d'autre part par le sens intime et le sens commun du genre humain. C'eût été logique de leur part : on ne doit pas abandonner le certain pour l'incertain. Heureusement;, la science moderne, qui a posé l'objection, nous a fourni en

l'objectivité des sens externes 201

même temps des principes de solution suffisants, que des progrès futurs pourront préciser et rendre encore plus manifestes.

Tout le monde sait que la lumière blanche du soleil est composée de sept espèces de rayons de couleurs différentes, doués d'une réfrangibilité décroissante : le prisme et l'arc-en-ciel rendent le fait évident.

De plus, il est aussi démontré qu'un rayon de lumière colorié, bleu ou rouge, par exemple, tels que les corps nous les renvoient, est lui-même composé de rayons de couleurs différentes : ainsi le bleu, d'après les expériences d'Helmholtz, se composerait de beaucoup de violet, d'un peu moins de vert, et de presque pas de roQge. Si donc, par un vice organique ou un accident quelconque, il arrivait que notre œil ne fût sensible qu'à telle espèce de ces rayons et insensible à telles autres, qu'arriverait-il? que nous ne percevrions qu'une partie de l'action lumineuse des corps, et que nos perceptions seraient ams\,non pas fausses, mais très incomplètes. Ainsi, au lieu de percevoir les trois éléments d'un rayon bleu, nous pourrions ne voir qu'un de ses éléments, le vert ou le rouge par exemple ; ou bien en percevoir deux qui, combinés ensemble, nous donneraient un total fort différent du bleu. Mais encore une fois notre perception, si incomplète qu'on la suppose, ne serait pas fausse, puisque le peu que nous percevrions existerait réellement.

Quelles sont maintenant les causes physiologiques qui, de fait, produisent ces analyses incomplètes des rayons lumineux? Nous n'aurions pas à le rechercher ici, puisque cela importe peu à notre thèse ; qu'il nous suffise de dire que nos adversaires euxmêmes nous indiquent plusieurs hypothèses. Thomas Young et le D' Fabre supposent l'absence ou la

paralysie de l'une des trois fibres sensibles correspondant aux trois couleurs fondamentales ; cette paralysie peut être congénitale ou accidentelle, une lésion, une action chimique, par exemple l'empoisonnement par la santonine, etc., peuvent la provoquer d'une ma.n'ièrepltts ou moins complète, ce qui produira de nouvelles variétés de sensations daltoniques.

Herschel avait déjà expliqué le cas de Dalton par la paralysie.

Une autre opinion, que nous nous contenterons de • mentionner, en attribue la cause aux modifications subies par le pouvoir réfringent et réfléchissant des tissus organiques et surtout de la choroïde. La structure anormale de ce tissu ferait qu'après avoir reçu régulièrement les rayons colorés venus de l'extérieur, elle ne les renverrait qu'en partie sur les bâtonnets de la rétine, et après les avoir analysés mal à propos : ainsi voit-on certains tissus organiques, les ailes de certains papillons, ou bien une lame de nacre, une bulle de savon, iriser la lumière blanche qui les vient frapper. Les expériences fort curieuses de Purkinje ont donné à cette opinion une certaine vraisemblance. Nous regrettons de ne pouvoir entrer ici dans des détails, d'ailleurs si intéressants, mais qui sortiraient du cadre que nous avons dû nous tracer.

Fatigue II reste acquis que l'objectivité de la vision normale n'enne. n'est nullement compromise par les illusions si variées et si surprenantes qu'occasionne la maladie du daltonisme ; le serait-elle davantage par les illusions dues à la. fatigue rétinienne'^ C'est ce que nous allons examiner en marchant toujours sur les traces des plus doctes physiologistes.

Illusions Sur un morceau de papier blanc, placez un petit unsiîé' carré de papier noir. Éclairez vivement et fixez atten-

tivement les deux papiers à la fois, pendant quelques secondes. Puis, retirez le papier noir et vous verrez à sa place un carré blanc, beaucoup plus blanc que le reste du papier qui vous paraîtra grisâtre. Plus longtemps vous aurez regardé, et plus l'effet sera tranché, parce que vous aurez fatigué davantage la rétine sur toute sa surface, à l'exception toutefois de la partie protégée par l'image du papier noir.

Cette illusion ne porte que sur l'intensité lumi- musion neuse, la suivante est une illusion chromatique beau- tique. coup plus instructive. Après avoir regardé un carré de papier rouge fortement éclairé, assez longtemps pour fatiguer la rétine^, on détourne la vue sur un fond blanc, l'image du carré persiste et devient d'un vert bleu ; et si le carré primitif était vert-bleu il deviendrait rouge : la couleur consécutive étant touj ours complémentaire de la première.

Aussitôt les subjectivistes de conclure: donc, le rouge et le vert sont des créations de nos facultés sensibles, donc toutes les couleurs sont subjectives. Examinons si cette prétention peut subsister devant une étude plus approfondie de cet étonnant phénomène.

Rappelons d'abord la notion de couleur complémentaire. Les physiciens ont reconnu que les sept couleurs du spectre solaire se ramenaient à trois fondamentales (violet, vert, rouge) dont la réunion produit du blanc. On peut donc produire du blanc par la réunion d'une de ces trois couleurs avec les deux autres, ou, ce qui revient au même, avec la résultante des deux autres. C'est cette couleur résultante qu'on appelle complémentaire de la première, ou réciproquement.

Ainsi le vert-bleu, qui est une combinaison de vert et de violet, est la couleur complémentaire du rouge ; de même le jaune-vert et le violet, le bleu et l'orangé, etc., sont complémentaires, et produisent du blanc.

iOi ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

Si vous regardez un carré rouge fortement éclairé de manière à fatiguer l'organe, il arrive que la partie de la rétine correspondant au carré rouge deviendra bientôt impuissante et insensible à la même couleur. Et si, dans cet état partiel d'insensibilité pour le rouge, vous regardez un fond blanc, la partie insensible de l'œil percevra les trois rayons élémentaires du blanc, sauf le rouge, c'est-à-dire percevra seulement du vert et du violet qui se combineront en vert-bleu. Vous verrez donc tout le fond blanc moins un carré vert. Ce carré vert n'est donc autre chose que la lumière blanche partie du fond blanc et diminuée des rayons rouges auxquels la rétine est devenue insensible sur une certaine étendue.

Ajoutons que le même phénomène persévère en s'amoindrissant si l'on ferme les yeux, pourvu que la lumière du fond blanc puisse encore traverser faiblement les paupières. Mais lorsque la fatigue de l'organe aura cessé, toutes les parties redeviendront sensibles aux divers rayons qui composent le blanc, et l'exception d'un carré n'aura plus lieu. Il y a donc ici de nouveau, perception incoinplète et nullement perception fausse.

Cette explication qui paraît la plus plausible est généralement adoptée ; elle est indépendante de la théorie des trois fibres électives, mais elle s'accorde très bien avec elle. Celle des trois libres élémentaires, qui était sensible au rouge, se paralyse par la vue trop prolongée du carré rouge; puis les deux autres fibres sensibles au violet et au vert se mettent à vibrer sous l'iniluence de la lumière blanche et produisent du vert-bleu.

Ce qui prouve bien que nous sommes ici en présence d'un cas de fatigue ou de paralysie passagère, c'est l'expérience suivante. Si par un procédé analo-

L OBJECTIVITE DES SENS EXTEHNES

gLie VOUS parvenez à fatiguer non seulement la fibre rouge mais aussi les deux autres, le résultat sera une image noire produite par l'insensibilité complète des trois fibres paralysées. Regardez alternativement deux carrés juxtaposés, l'un rouge, l'autre vert, et lorsque votre œil sera fatigué regardez une feuille de papier blanc, vous verrez alors trois carrés Pun vert, l'autre rouge, en situation renversée, et entre les deux un carré semblable^ mais noir.

'L'illusion chromatique ainsi que l'illusion d'intensité que nous venons de décrire se compliquent assez souvent du phénomène (^alternance. La vision du gris qui a succédé au blanc, pendant la fatigue de la rétine, n'est pas permanente, mais elle éprouve des oscillations ; vous continuez à voir Pobjet en gris pendant un temps très court, puis il redevient blanc, puis gris, et ainsi de suite avec une intensité de moins en moins grande, jusqu'à la disparition complète de l'illusion. De même pour les illusions chromatiques ; il y a alternance des couleurs complémentaires.

La sagacité de nos physiologistes a été vivement excitée par ce curieux phénomène. Plusieurs d'entre eux, à la suite de Héring, ont soutenu que l'explication par la fatigue rétinienne était insuffisante, et l'ont remplacée par une théorie extrêmement compliquée, où l'on suppose des processus d'assimilation et de désassimilation accomplis alternativement au sein de l'organe. Mais cette idée générale ne nous parait nullement exclue de la première théorie. Lorsque nous avons expliqué le rythme des battements du cœur et autres contractions musculaires par des alternances de fatigue et de vigueur, nous avons montré que ces alternances étaient dues à des processus rapides d'as-

Phéno-

méoes d' llernance.

206 ÉTUDES PniLOSOPniQUES

similation et de désassimilation accomplies au sein de ces organes (1). Attendons les nouveaux proo:rès de la physiologie avant d'abandonner la première théorie qui est encore la moins complexe et la moins obscure.

Image Voici uuc autrc complication, non moins intérest^t. santé, du même phénomène. La fatigue accidentelle d'un œil peut se communiquer partiellement aux points correspondants de l'autre œil, par la loi si connue et toujours bien mystérieuse de sympathie. Il n'est donc pas étonnant que l'œil gauche que l'on tient fermé, pendant que l'on fatigue l'œil droit à regarder un carré rouge, par exemple, éprouve à son tour les mêmes phénomènes. Quand on l'ouvre en le promenant sur un fond blanc, il voit un carré vert.

Cependant ce phénomène, dû à la fatigue indirecte des points conjugués, est bien moins intense que dans le premier cas où l'œil a été directement fatigué. L'illusion ne dure jamais si longtemps et le contraste des couleurs complémentaires n'est pas aussi prononcé. Ce n'est donc pas Vimageqm est transférée, comme on le répète si souvent, c'est plutôt la fatigue qui est transférée par sympathie à l'autre œil ; et encore n'estelle pas précisément transférée, car les deux yeux demeurent fatigués en même temps. Le nom (Yimage transférée donné à ce phénomène ne pouvait être plus mal choisi.

variabi- Voici une autre série d'illusions où nous ne pournor'âlie. rous plus alléguer ni la paralysie, ni la fatigue du nerf

(1) Yoy. notre Éivide sur le Cerveau, p. 240.

optique. L'œil le mieux constitué, très sain, et à l'état normal est exposé à confondre les couleurs, lorsque les objets sont éclairés à la lumière artificielle. Il prend du blanc pour du jaune, par exemple, et le bleu pour du vert. Les couleurs des objets varient aussi très souvent avec le point de vue où il les examine. Les cristaux, les diamants et les gouttes de pluie, quoique incolores, brillent parfois de tous les feux de l'arc-enciel. Les aspects changeants du cou de la colombe, les irisations de la nacre, des écailles de papillon et même des bulles de savons, semblent manifestement prouver que les couleurs sont des sensations relatives et subjectives.

Pour répondre à cette difficulté, il faut rappeler que la lumière blanche est décomposée par le prisme en sept couleurs élémentaires, et que la coloration d'un corps provient de la manière dont il réfléchit une partie de ces rayons après en avoir absorbé une autre partie. S'il réfléchissait intégralement tous les rayons lumineux qui le frappent, il serait invisible pour nous, comme Yest un miroir de réflexion parfaite; mais s'il absorbe, en tout ou en partie, un certain nombre de ces rayons, sa couleur sera la résultante du mélange des couleurs réfléchies.

On conçoit donc que la coloration d'un corps, quoiqu'elle tienne principalement à sa structure moléculaire qui est fixe, puisse cependant varier suivant Pangle d'incidence de la lumière qui l'éclairé, le point de vue auquel nous l'examinons, et enfin suivant la nature de l'éclairage.

Si la lumière qui tombe sur un objet, au lieu d'être blanche, comme celle du soleil, est déjà colorée, les rayons qu'il réfléchira ne seront plus les mêmes. Voilà pourquoi à la lumière artificielle on peut confondre ensemble plusieurs couleurs, telles que le jaune clair

avec le blanc, certains verts avec les bleus, parce que la lumière artificielle contient en proportion plus de jaune que la lumière solaire, et que ce jaune surajouté verdit le bleu, et jaunit le blanc. Mais, comme on le voit, ces changements de nuances sont réels et objectifs.

Langle d'in cidence de la lumière, qui frappe un cristal ou un nuage, pourra aussi par ses variations faire varier leurs couleurs. Le même nuage éclairé par un soleil couchant pourra passer par toutes les nuances de l'arc-en-ciel : ce qui ne prouve nullement (|ue l'œil du spectateur qui le contemple ait changé.

Quant aux colorations brillantes et fugitives de la nacre, des bulles de savon, ou des écailles, elles sont dues à des phénomènes d'interférence très complexes, dont nous croyons inutile de faire ici la description. Il nous suffit de savoir que tous ces jeux de lumière sont très réels et très objectifs : c'est au physicien de les étudier et nullement au psychologue, dans son chapitre des « illusions de conscience >.

La couleur, telle que la science nous l'explique, est donc si l'on veut la propriété la plus superficielle et la plus mobile des corps ; elle est encore j^lus la propriété de l'agent lumineux qui les baigne et se joue à leur surface ; mais rien ne nous autorise à nier sa réalité physique et objective ; elle varie sans doute pour le même objet suivant ses relations, soit avec la nature et la direction de la lumière qui les frappe, soit avec la position du spectateur, mais ces relations elles-mêmes sont parfaitement réelles et objectives.

phéno- Avant de terminer cette revue des illusions de la e"u.pu- vision objective, il faut citer les phénomènes dits en-

ques.

l'objectivité des sens externes 209

toptiqiœs (1). La lumière, en pénétrant dans mon œil, peut me rendre visibles divers objets contenus dans cet organe, par exemple certains corpuscules tenus en suspension dans le voisinage de la rétine. Il suffira de disposer lalumière extérieure de façon à projeter l'ombre de ces corpuscules sur la rétine. Cette ombre sentie par la rétine sera vue et projetée dans une direction déterminée à l'extérieur. On peut observer entoptiquement l'élargissement et le rétrécissement de la pupille, des plis ou des entailles survenus dans l'iris, certaines larmes qui recouvrent la cornée, certaines formations dans le corps vitré, affectant diverses figures

Fig. 46. — Vue intérieure du fond de lœil : A, point aveugle , F, fosse de la vision nette.

mobiles, dites mouches volantes que le P. Dechales, jésuite, observa et expliqua dès le xvii« siècle. Enfin Purli:inje est le premier qui ait réussi à voir l'ombre des vaisseaux rétiniens et les mouvements de la circulation du sang dans leurs ramifications capillaires (fig. 16). Ces expériences ont été répétées d'une manière concluante par Vicrodt, Millier, Meissner et Helmholtz : elles démontrent l'objectivité de ces perceptions anormales. Il n'y a d'erreur que sur la situation de l'objet, qui est transporté à l'extérieur par l'association d'images, fruit de l'induction habituelle.

(1) V. Helmholtz, Optique, I, 204 et suiv.

L'CCJECTIVITÉ lA

21U ÉTUDES PUlLOSOPUiQUES

2° Perception subjective.

Vision Ces sensations entoptiques, qui sont encore objec- ™iiv^' tives, quoique leurs objets soient situés dans l'intérieur même de l'organe, noas amènent insensiblement à un autre ordre de perceptions dont l'objet complètement intérieur et subjectif ne se révèle qu'à la conscience. Ces nouveaux phénomènes se divisent en deux classes bien distinctes. Les uns sont l'objet de la vision imaginaire ; et se produisent dans les rêves, le somnambulisme, et les hallucinations. Les autres sont l'objet de la vision dite subjective (dans le sens que nous expliquerons bientôt) ; tels sont les éblouissements et autres sensations subjectives obtenues par des procédés mécaniques, sous le nom de phosphènes, les images consécutives, les phénomènes d'irradiation, de contraste, d'audition colorée, etc., etc. Nous commencerons par cette dernière catégorie. Théorie Rappelons tout d'abord l'idée fondamentale qui a dSubie présidé à l'explication physiologique du mécanisme ^*°' de tous nos sens externes. Nous avons vu que les fibres de Gorti ou les cônes et bâtonnets de la rétine sont exactement comparables aux cordes d'une lyre qui, dans la perception normale, vibrent à l'unisson par un simple phénomène d'influence, et nous donnent spontanément le bis des phénomènes extérieurs sonores ou lumineux. En recevant passivement au dedans de lui-même cette action extérieure, l'organe animé en prend conscience par un acte d'attention on de perception immédiate.

Mais une lyre peut vibrer aussi d'une seconde manière. Sous les doigts de l'artiste, ou par un procédé mécanique quelconque, elle produira, par réaction, des sons propres qui ne seront nullement le bis des phénomènes extérieurs qui l'ébranlent. Un tel instru*

l'objectivité des sens externes 211

ment, par ce procédé, ne saurait être un organe de perception extérieure. Aurait-elle conscience, dans ce second cas, la lyre ne saurait percevoir que des émotions ou mouvements internes, signes ou étiquettes de causes inconnues qui l'auraient ébranlée.

Ce qui a trompé nos savants subjectivistes et idéalistes, c'est que nos sens qui dans la perception normale vibrent passivement par influence^ peuvent aussi, comme la lyre, vibrer de la seconde manière par réaction : c'est le cas de la vision subjective que nous allons bientôt étudier. Mais ce n'estlàquelejeu anormal, qu'ils ont grand tort de prendre pour le jeu naturel et normal de ces merveilleux instruments. Enfermés dans cette conception étroite et incomplète, ils cherchent en vain à ramener les cas normaux aux cas anormaux, la santé aux lois de la maladie, à expliquer l'ordre par le désordre, la vision externe parla vision interne. Impossible, sans les dénaturer, de faire rentre:- tous les phénomènes dans un moule si étroit, qui éclate et se brise entre leurs mains, lorsqu'ils font violence aux faits les plus clairs.

La conception péripatéticienne est beaucoup plus large et plus élevée , puisqu'elle nous enseigne que le même instrument peut avoir un double emploi, et produire par conséquent deux séries de phénomènes absolument irréductibles, malgré certaines apparences spécieuses. L'état normal et l'état anormal, la vision objective et la vision subjective se trouvent ainsi expliqués naturellement, sans etfort, et d'une manière qui concilie pleinement le triple témoignage du bon sens, de la conscience et des sciences expérimentales, que l'on croyait contradictoire, et dont les réponses se confirment au contraire, en se complétant mutuellement.

Ceci posé, il nous sera moins difficile de reconnaître la nature des phénomènes que nous avons annoncés.

pKs. Lorsqu'on travaille mécaniquement la rétine ou le nerf optique, sur son parcours, avec un courant électrique, par exemple, il est tout naturel de penser qu'il se produit dans un nerf si délicat, mouvement, chaleur, électricité, lumière ; et que l'organe central de la perception interne doit ressentir des impressions vagues de lumière.

Déjà Newton supposait, pour expliquer ce phénomène, que l'ébranlement mécanique de la rétine ou du nerf optique, lui communique un mouvement semblable à l'action lumineuse (1).

Mais, dans l'hypothèse aujourd'hui préférée de l'ondulation, où l'on identifie la lumière avec les vibrations d'un milieu très subtil et très élastique qu'on appelle l'éther, et qui remplit tous les pores de la matière, il est encore plus facile d'admettre qu'une action mécanique ou électrique peut mettre en vibration l'éther intermoléculaire de la rétine ou du nerf optique. Ces vibrations, seraient-elles trop faibles et insensibles pour l'œil étranger qui les contemplerait à distance, pourraient être sensibles pour le nerf si délicat où elles sont produites. Il n'est donc pas étonnant que cette opinion ait eu de nombreux partisans, comme Helmholtz en fait l'aveu ; et que tous, subjectivistes et objectivistes, aient été conduits à admettre que l'œil pouvait avoir une lumière propre; que la rétine et même la cornée, le cristallin pouvaient devenir fluorescents, et émettre des rayons lumineux propres, par exemple, lorsqu'ils sont frappés par les rayons ultra-violets du spectre solaire..., etc.

(1) Optique, q. XVI.

L'OBJiïCTlVITÉ DES SENS EXTERNES 213

Ce n'est donc pas l'impossibilité d'une action lumineuse, propre à la rétine, que Ton pourrait nous objecter ; ce serait plutôt l'insensibilité du nerf optique lui-même, dans les cas où il serait ébranlé à d'autres endroits que celui des bâtonnets et des cônes. On constate en effet que la partie de la rétine qui se trouve privée de cônes ou de bâtonnets est aveugle : aussi l'appelle-t-on la tache aveugle ovl punctum cœcum (1).

1° Mais de ce qu'un point du nerf optique est insensible, comment conclure que tous les autres points sont également insensibles? comment conclure que cette insensibilité vient de la nature du nerf et non pas d'une cause accidentelle que la science peut nous révéler plus tard ?

2" Cette partie elle-même, dite aveugle, n'est pas complètement insensible. Si efle ne peut donner des images distinctes, parce qu'elle est privée de l'appareil chargé d'analyser les rayons lumineux, les cônes et les bâtonnets, du moins elle peut donner, comme l'ex-

(4) On peut démontrer l'existence de la tache aveugle par Texpérience Tache suivante qui amusa beaucoup la cour de Louis XIV, lors de sa décou- ;<»eQgle. verte par Mariotte.

Tracez deux cercles blancs sur fond noir à une certaine distance l'un de Tautre, comme on le voit dans la Ggure 17. Placez-les horizontale-

Fi?. 17.

ment devant vous, fermez l'œil gauche, et regardez attentivement le cercle de gauche avec l'œil droit, de manière que le cercle de droite ne soit vu qu'indirectement. Ensuite, éloignez progressivement la tète jusqu'à une distance de ~5 centimètres environ. A ce moment le cercle de droite aura disparu, son image coïncidant avec la tache aveugle ; mais il reparaîtra, si vous vous éloignez davantage.

214 ÉTUDES l'UlL0SOPniQUE&

périence l'a montré, une sensation de lueur faible : ce qui sulliiait pour expliquer les phosphènes.

D'ailleurs, chez les animaux inférieurs (vers intestinaux , méduses, etc. ..),l^ nerf optique n'est pas muni de cônes ni de bâtonnets, ce sont de simples « points visuels >, qui leur suffisent cependant pour distinguer la lumière de l'obscurité, et même pour sentir la direction d'où vient la lumière, comme la main sent la direction des rayons caloriques. L'insensibilité du nerf optique à une vibration lumineuse est donc loin d'être prouvée, et l'objection qu'on en tire est sans force.

Variété La variété des phosphènes est fort considérable ;

phoV il suffira, pour notre but, d'en indiquer quelques nou-

pi'-ènes. ygg^^x exemples.

Purkinjenous rapporte que lorsque, s'étant échauffé par une marche rapide, il entrait subitement dans une pièce obscure, il voyait s'agiter et flamboyer dans ses yeux une lumière mate, analogue aux lueurs d'un objet «frotté avec du phospJiore » qui se consumerait lentement. Or ce phénomène nous semble mis en lumière par les remarquables travaux de M. Becquerel sur la phosphorescence. Il a prouvé, par ses curieuses expériences^ que tous ou presque tous les corps, — à plus forte raison les tissus nerveux, puisque la chimie nous a révélé le rôle important que remplit le phosphore dans leur constitution, — pouvaient devenir phosphorescents, soit par une action mécanique, àoit par une action électrique, soit par insolation. Deux cristaux de quartz, frottés dans l'obscurité, donneront une couleur rouge. Quand on broie du sucre ou de la craie dans l'obscurité, ils produisent des émissions lumineuses. Lorsqu'on expose quelques instants au soleil le sulfure de calcium, le chlorure de calcium fondu, certains diamants et une multitude d'autres

l'objectivité dés sens externes 215

corps, ils' produisent des phénomènes de phosphorescence que M. Becquerel a vus se prolonger depuis un dix-millième de secondejusqu'à trente-six heures. Un même corps, préparé de diverses manières, pourra produire celle des nuances prismatiques que l'on voudra. Enfin, détail vraiment remarquable, il peut arriver que la substance, devenue phosphorescente, émette successivement des rayons de diverses couleurs.

N'y a-t-il pas là une analogie frappante avec ce qui arrivait à Purkinje, et à ce qui nous arrive à nousmêmes lorsque nous nous frottons vivement les yeux dans l'obscurité, lorsque nous recevons un coup violent sur l'œil ou sur la joue, etc.. ? N'avons-nous pas vu nos phosphènes parcourir toute la gamme chromatique derarc-en-ciel?Ces impressions sont encore plus manifestes et plus durables, lorsque nous avons la témérité de fixer le soleil. Soit que sa lumière reste quelque temps emmaganisée dans notre organe, soit que l'éther intermoléculaire qui le pénètre ait été mis en vibration par influence, ou ait provoqué quelque phénomène d'électricité ou de phosphorescence (1), l'impression lumineuse de l'organe peut se prolonger longtemps, mais avec une intensité décroissante ; des lueurs multicolores, des fantômes étranges se promènent dans nos paupières, et nous avons même tendance à les projeter au dehors, en vertu de l'habitude contractée dans la vision normale.

Le contour de ces images lumineuses est souvent Fi^nre» déterminé par la figure même de l'objet qui a ébranlé phosla rétine. Si on comprime l'œil avec la pulpe du doigt, ^ le phosphène a la forme d'une sorte de croissant : le doigt ayant agi principalement suivant la courbe parabolique qui le termine. Si Ton comprime l'œil avec

(1) Aristote explique ce fait par la phosphorescence.

l'extrémité arrondie d'un crayon, l'image est arrondie ; si l'on a taillé en carré ou en triangle l'extrémité du crayon, elle est carrée ou triangulaire, etc. Ces résultats sont faciles à obtenir, lorsqu'on a soin de comprimer délicatement le globe de l'œil, en évitant un ébranlement général de cet organe.

Cependant on n'obtient jamais les images nettes et précises de la vision normale, sans doute parce que nos moyens d'action sur la rétine sont trop indirects ou trop grossiers.

Le seul cas bien constnlé où, sans le secours de l'iiiuagi> luagination, les images subjectives de la rétine peucXvJs. vent être distinctes et ressembler à des objets connus, c'est le cas des images consécutives. Après avoir regardé fixement un objet fortement éclairé, par exemple la flamme d'une bougie, les barreaux sombres d'une fenêtre que traverse la lumière extérieure du jour, l'impression lumineuse produite sur la rétine persévère quelques instants, et je revois encore les mêmes objets les yeux fermés ou dans l'obscurité. Ce phénomène s'explique par la persistance des impressions lumineuses sur la rétine.

Ferais- Cette persistance est démontrée par un grand nomdes°!^m- bre de phénomènes bien connus. L'enfant qui fait i.r.Mwns j^jm-j^gj. yjj tison ardent paraît décrire un cercle lumineux continu; la fusée volante, l'éclair, l'étoile filante semblent tracer dans les airs de véritables sillons de feu ; les barreaux d'une roue qui tournent rapidement se confondent dans un cercle grisâtre; les cordes vibrantes paraissent renflées à leur partie moyenne, etc., etc.

Il existe dans nos cabinets de physique un petit phan- appareil, le phantasmoscope^ qui démontre d'une ma- ^l^i] nière saisissante la persistance et la durée de nos im-

l'objectivité des sens externes 217

pressions rétiniennes. Il consiste en un disque sur lequel, en des points voisins de la circonférence, on a, quinze ou vingt fois, figuré un homme ou un animal, pris aux divers moments successifs de la course ou du saut. Lorsqu'on imprime à ce disque un mouvement rapide de rotation et qu'on regarde dans une glace, au travers d'ouvertures multiples disposées sur le disque, l'homme ou l'animal semblent courir ou sauter. En effet, au moment où chaque représentation figurée vient frapper la rétine, l'impression de celles qui la précèdent n'est pas éteinte. C'est d'après ce principe qu'ont été imaginés mille jouets analogues.

En voici un que vous-même pourrez construire facilement. Sur une planchette;, mobile autour d'un axe,

Fi?. 18.

dessinez une cage; sur son revers dessinez un ois jau. Faites tourner rapidement et vous croirez voir Toiseau enfermé dans sa cage.

La persistance dans la rétine de plusieurs actions niasiom lumineuses équivaut donc à leur simultanéité. De là uqn^r une conséquence très importante pour la vision des couleurs. Plusieurs rayons colorés donneront en se superposant une impression résultante. Disposez par exemple, sur un disque tournant, des secteurs colorés de toutes les nuances qui composent la lumière blancbe, en leur donnant les mêmes proportions que dans le spectre solaire (fig. 18) ; imprimez ensuite au disque un mouvement suffisant de rotation, l'œil simul-

tanément ébranlé par tous les rayons dont l'ensemble constitue la lumière blanche, aura la sensation de blanc. Mais il n^y a rien là qui mérite précisément le nom d'illusion, la superposition dans la rétine et le mélange des rayons lumineux sont un phénomène très réel et objectif; et l'on pourrait obtenir des résultats physiques analogues en impressionnant de la même manière une plaque photographique. Il n'y a pas davantage sept sensations élémentaires confondues dans une sensation résultante de blanc. Cette interprétation de M. Bain et de M. Taine n'est qu'un non-sens psychologique. Il n'y a qu'une seule sensation produite par la résultante des vibrations lumineuses. Durée. D'après les calculs qui ont été faits, la durée mini ma d'une impression normale sur la rétine n'est pas inférieure à un cent-dixième de seconde; mais lorsque l'impression a été exagérée, l'ébranlement lumineux de ce nerf peut persister beaucoup plus. Cette durée est proportionnée à l'intensité de la lumière qui nous a frappés, et au temps pendant lequel elle a agi sur notre œil. Celui qui a eu l'imprudence de fixer un instant le disque du soleil, aura pu vérifier par sa propre expérience, la vérité de cette loi.

Dans la vision de l'image consécutive, il est manifeste que ce n'est pas l'action lumineuse de l'objet qui est perçue directement, comme dans la vision normale, mais seulement Veffet lumineux produit par son action sur nos organes (1). C'est donc une vision subjective qui peut sajouter à la vision objective et la dénaturer en la surchargeant. Lorsque je vois tourner le tison ardent en cercle de feu, j'ajoute à la vision objective de chaque moment présent, la vision subjective du passé, et j'éprouve l'illusion du continu.

(1) Ai'ÏBtoîo, De imummiÂ, c. II.

La ressemblance de l'image consécutive, d'abord variété», saisissante, s'affaiblit peu à peu avant de s'éteindre, et se modifie, sous diverses influences, de plusieurs manières assez curieuses que l'on peut voir décrites par Helmholtz (1). Par exemple l'image positive devient négative, si l'on fait réagir une lumière plus forte ; les carreaux blancs de ma fenêtre deviendront noirs et les montants obscurs deviendront lumineux. Phénomène qui n'est peut-être pas sans analogie avec celui que nous avons constaté sur des plaques photographiques au gélatino-bromure d'argent : l'image négative qu'on y développe habituellement se change brusquement en image positive, si on l'expose tout à coup en pleine lumière.

Avant de disparaître, l'image consécutive pourra aussi passer par toutes les oscillations du phénomène de Valternance que nous avons décrit et expliqué un peu plus haut.

Comme pour les phosphênes, nous avons une ten- vision dance invincible à extérioriser les images consécuti- eSEves, en vertu de l'habitude contractée dans la vision posiuo^ objective dont ces visions subjectives sont la contrefaçon. Et cependant jamais l'illusion n'est complète. Nous sentons une différence si grande entre ces deux visions, qu'il est absolument impossible à un homme raisonnable et maître de lui-même, de les confondre complètement. Voici quelques-uns de leurs caractères les mieux tranchés :

a) La vision normale est absolument dépendante de l'objet extérieur. Pour le voir il faut ouvrir les yeux et le fixer. Elle varie si l'objet s'éloigne ou se rapproche; elle cesse si l'oJDJet disparaît. Au contraire la vi-

(1) Helmholtz, Of tique, II, 323, 472 et suiv.

sion subjective est indépendante. Je vois Pimage consécutive les yeux fermés, et dans toutes les directions où je me tourne : je la porte en moi-même. C'est donc une vision interne et non pas une vue extérieure.

b) Dans la vision normale, les objets immobiles nous apparaissentfixesmalgré les mouvementsdenos yeux, et indépendants de nos organes ; au contraire l'image consécutive se remue avec nos yeux, ou, si nos yeux sont fixes, avec les mouvements de la tête; nous la promenons à volonté dans toutes les directions ; en un mot elle est entièrement dépendante de nos organes.

c) L^image consécutive se superpose aux objets de la vision normale. Ceux-ci nous apparaissent alors, au travers de l'image subjective, comme s'ils étaient regardés à travers des lunettes sur lesquelles on aurait peint cette image.

d) Il nous faut un effort de réflexion sur notre organe pour saisir l'image consécutive, surtout lorsque nous voulons l'étudier et nous en rendre compte ; c'est une vision réflexe, tandis que la vision normale est une vue directe.

é) Enfin la projection extérieure de l'image consécutive est l'inverse de la projection dans la vision normale. Ainsi lorsqu'on projette sur un écran l'image consécutive, son diamètre augmente si l'écran s'éloigne ; il diminue si l'écran se rapproche ; il s'allonge si l'écran s'incline : absolument comme le ferait une image projetée par une lanterne magique.

Au contraire, une image réelle peinte sur un écran, et que l'on examine à distance dans la vision normale, devient plus petite si on éloigne l'écran, plus grande si on le rapproche ; si on l'incline, son diamètre diminue dans le sens de l'inclinaison, de cette manière spéciale que les peintres appellent « le raccourci ». C'est précisément ce qui arrive pour les rayons

l'objectivité des sens externes 221

d'une image extérieure reçus dans une chambre noire photographique ; et c'est juste l'inverse de ce qui a lieu pour la projection de l'image consécutive.

Nous pourrions démontrer géométriquement que la loi physique qui régit les deux cas est pourtant la même ; c'est une nouvelle raison de conclure que les deux cas sont dissemblables.

Dans le premier, celui de l'image consécutive, nous portons en nous-mêmes l'objet de notre vision; c'est une vibration lumineuse de la rétine que nous promenons avec nos yeux dans toutes les directions. L'œil projette sa propre lumière comme le ferait un appareil de projection ordinaire (1).

Dans le second cas, celui de la vision normale, l'objet de notre vision est au contraire une action lumineuse extérieure et étrangère, que nous ne produisons pas mais que nous recevons, et qui pénètre en notre œil comme dans une chambre noire photographique.

En un mot, tandis que nousprotZwisons nous-mêmes l'image consécutive, nous recevons au contraire passivement Pimage normale.

Le premier mécanisme est celui d'une vision intérieure, subjective, d'une vision réflexe.

Le second mécanisme au contraire est celui d'une vision extérieure et objective, d'une vision directe.

Il est donc parfaitement arbitraire de confondre les procédés si différents de la vision objective et de la vision subjective. Pour oser les comparer à des états

(1) Nous sommes porté à croire que cette projection n'est pas seulement intentionnelle, mais réelle et physique. Les physiologistes modernes admettent en effet qu'une faible partie des rayons lumineux reçus dans l'œil est réfléchie au dehors. Aristote rapporte à l'appui de cette hypothèse que des miroirs en métal, probablement en-argent, auraient été ternis par l'effet de cette projection. Aujourd'hui que nous possédons des plaques au gélatino-bromure d'argent extrêmement sensibles, il serait curieux de tenter de nouvelles expériences. Nous y engageons vivement ceux qui jouissent d'une sensibilité visuelle très développée.

ETUDES PniLOSOPHIQUES

forts et à des états faibles d'un même phénomène, comme le font un si grand nombre de modernes, il faut être complètement aveuglé par les préjugés de systèmes philosophiques à priori^ ou faire fi des données les plus évidentes de Tobservation.

Irradiation et

Continuons notre revue des phénomènes de la vieintoisie sion subjective par celui de Vlrradiation ou du contraste.

Le contraste de la lumière et de l'ombre est connu depuis longtemps : ce qui est éclairé paraît plus perceptible et plus grand que ce qui est dans l'ombre.

Fi g. 19.

Tracez par exemple deux cercles égaux, l'un blanc sur un fond noir, l'autre noir sur un fond blanc. Le premier vous paraîtra plus grand que le second (fig. 19). Ce phénomène n'est pas dû à une simple erreur de jugement ou d'interprétation de signes, comme dans les illusions de perspective que nous avons déjà décrites, mais à un phénomène physiologique. L'ébranlement normal de la rétine par l'image d'un objet vivement éclairé se communique aux parties voisines de la rétine, et forme tout autour de l'image comme une auréole lumineuse qui l'agrandit. Cette auréole semble se confondre avec l'objet éclairé, mais vous pouvez l'en distinguer assez nettement. Après avoir contemple le phénomène jusqu'à fatiguer la rétine, fermez

brusquement les yeux pour mettre le champ visuel dans les ténèbres ; l'image consécutive persistera en s'alïaiblissant peu à peu, mais Tauréole disparaîtra en dernier lieu et vous pourrez la voir isolément.

Il est donc incontestable que cette amplification exagérée de l'objet lumineux sur fond obscur, est due aux réactions anormales de la sensibilité : mais on est loin d'être d'accord sur la nature et même sur les lois de ces réactions.

Cemème phénomène d'irradiation fait qu'un rectangle noir sur un fond blanc parait émoussé aux angles et creusé sur les bords, tandis qu'un rectangle blanc sur fond noir grossit et s'arrondit.

Fi?. 20.

Voici un autre résultat encore plus remarquable, irradia- L'efïet d'irradiation semble contrarié par une irradia- côn°i?ation voisine en sens contraire. Deux cercles lumineux ""' voisins, placés sur fond obscur, paraîtront aplatis à l'endroit où ils se touchent. Et si Pon entoure le premier cercle blanc de six autres cercles blancs égaux et symétriquement placés, il prendra l'apparence d'un hexagone, comme le montre clairement la figure 20 vue à une certaine distance.

Passons à Virradiation chromatique qui n'est pas coninste moins intéressante. Mettez sur un papier blanc un pe- û^x^TÏ-

mulUDé

tit carré de papier rouge, et fixez attentivement avec un vif éclairage. Au bout de quelques secondes, le carré rouge vous paraîtra entouré d'une auréole vertbleu, couleur complémentaire du rouge ; de même un carré bleu aura ses côtés teintés d'orangé, un carré vert-jaune les aura teintés en violet, etc. Cette illusion s'explique encore, comme la précédente, grâce à une réaction des fibres voisines de celles qui ont été directement impressionnées par une lumière trop vive. Dans l'hypothèse des trois fibres électives, l'ébranlement de la fibre rouge par la lumière rouge se communiquerait aux deux fibres voisines verte et violette, dont la résultante donnerait du vert-bleu : l'une des trois fibres produisant toujours la couleur complémentaire des deux autres et réciproquement.

C'est pour la même raison que deux couleurs complémentaires, placées l'une près de l'autre, semblent beaucoup plus riches en couleur que lorsqu'elles sont séparées. Chacune d'elles réveille en ellet sur ses limites la sensation de la couleur qui la borde et augmente d'autant son éclat. Au contraire, deux couleurs qui ne sont pas complémentaires, surtout si elles ont à peu près le même ton, perdent de leur valeur par leur contraste ; car l'auréole par irradiation qu'elles produisent, loin d'augmenter leur éclat ne fait que l'amortir. C'est j)ar ce rapprochement que les peintres parviennent à « •'■teindre les couleurs » et à fondre les teintes.

Voici, d'après Helmholtz, les groupes de couleurs complémentaires qui ressortent avec une vivacité d'éclat incomparable lorsqu'elles sont placées l'une sur Tautre, et que les artistes doivent connaître pour apprendre à s'en servir on à s'en défier.

to. s

Ainsi une fleur violette ressortira à merveille sur fond vert-jaane ; mais si on la pose sur un fond bleu, le bleu au voisinage du violet se teintera de vertjaune complémentaire du violet et passera par conséquent au vert, tandis que le violet de la fleur au voisinage du bleu se teintera d'orangé qui est la couleur complémentaire du bleu, et la fleur violette sera modifiée dans le sens du rouge.

De même le rouge d'un géranium franchement dessiné sur fond vert-bleu, tendra vers le pourpre sur fond vert; vers l'orangé sur fond bleu; vers le jaune sur fond indigo ; etc.

Le tableau ci-dessus permettra aux amateurs des beaux-arts d'étudier les combinaisons les plus diverses. Il suffira de se rappeler la loi fondamentale du contraste que nous formulerons comme il suit : chaque couleur exerce, par irradiation sur la couleur voisine, une action modificatrice dans le sens de sa couleur complémentaire.

Le phénomène que nous venons d'étudier est souvent appelé par certains physiologistes contraste simultané; par opposition au contraste successif et au contraste mixte dont il nous faut dire quelques mots.

Voici ce qu'ils appellent contraste successif. Mettez sur une feuille de papier blanc, un carré violet, par exemple, éclairez vivement et regardez d'une manière soutenue ; puis, retirez brusquement le carré violet, vous verrez la place qu'il occupe vous donner la sensa-

ContraiU successif.

L'OCJECTIVIIK

IS

uuxie.

tion d'un carré vert-jaune, couleur complémentaire du violet.

Le lecteur attentif reconnaît ici un phénomène que nous avons déjà étudié en parlant des illusions chromatiques de la vision objective. Nous avons montré que la couleur complémentaire du second carré était due à l'analyse incomplète de la lumière blanche, imputable à la fatigue rétinienne. Cette explication parait du moins la plus vraisemblable ; on ne comprend guère comment on pourrait y reconnaître un cas d'irradiation et le ramener à la loi du contraste que nous venons de formuler. Si on peut l'appeler un cas de contraste dans le sens vulgaire du mot, il nous est bien difficile de lui donner ce nom dans le sens scientifique que nous avons expliqué.

Coainite Nous cu dirous autant du contraste mixte. L'observateur qui a fait naître dans son œil une image consécutive et qui regarde au travers de cette image un objet coloré obtient ainsi une résultante des deux couleurs. Si l'image consécutive est celle par exemple d'un petit carré vert, et que l'on regarde un papier de même couleur, on apercevra au milieu de celui-ci un petit carré vert beaucoup plus beau que le reste. C'est le vert subjectif qui s'est ajouté au vert objectif. Si au contraire le papier était rouge, le petit carré tendra vers le blanc par mélange du rouge objectif et du vert-bleu subjectif. Rien dans ce phénomène qui rappelle les lois de l'irradiation et d,u contraste ; au lieu de l'appeler contraste mixte, il aurait bien mieux valu le qualifier de vision mixte, puisqu'elle n'est que partiellement objective.

Le CES peut-être le plus étrange de la vision subjective, et que l'on nous reprocherait d'omettre, est celui

l'objectivité des sens externes 227

de Vaiidifion colorée. Voici en quoi consiste ce sin gulier phénomène. Chez certains sujets, l'audition ob jective d'un son provoque, cZfl?i6' certains cas, la vision subjective d'une couleur qui varie avec le son entendu. Cette anomalie peut se transmettre par hérédité.

Chez les uns, les sons musicaux ne produisent aucune sensation visuelle, mais les sons articulés de la parole humaine en produisent de très variés. Les voyelles ont une coloration très nette qui varie avec les nuances du son, et aussi avec le tempérament des sujets. MM. Laurel et Duchaussoy ont observé chez M. B. et Mlle B. sa tille, que les voyelles prononcées lentement, une à une, provoquaient les couleurs suivantes :

1° Pour le père: 2° Pour la fille :

a = rouge brique rouge franc

à = rouge nuancé de jaune. ... id

â = rouge saumoné id

e ■=■ blanc clair id

è = blanc pur id

ê = blanc citronné id

é ^ couleur chair id

i = noir id

0 = blanc vif noir

ô ^= nuance d'ocre id

u = gris ardoisé jaune

Le son des consonnes ne provoquait que des teintes plus ou moins grises sur le fond desquelles semblait se détacher la couleur de la voyelle. Cependant le Z était vu en vert par Mlle B. Si les sons se succédaient trop rapidement, comme dans la conversation ordinaire, l'audition n'était plus colorée (1).

Chez d'autres sujets les sons musicaux provoquent

(1) Fei'ue philoiophique, févr. Ifc87, p. 222.

228 ÉTUDES PaiLOSOPHIOUES

aussi des sensations colorées. M. Lussana rapporte que pour les deux frères X. la voix de basse profonde produit du noir, celle de baryton du brun foncé ; du baryton au ténor, toutes les nuances du brun foncé au marron clair: la voix de femme produit des nuances qui du brun clair montent au rouge vif en passant par l'orangé.

D'après les observations du D"" Pedrono, les accords parfaits sont accompagnés par des impressions lumineuses identiques ; les accords dissonants par des teintes variées. L'accord fa majeur produit du jaune, celui du lamineur du violet. Les notes diézées ont des couleurs plus, vives que les notes bémolisées.

Le sujet de Bareggi trouvait le son de la trompette rouge, celui des clarinettes et des flûtes jaune, celui du violon bleu, celui des violoncelles et des basses violet.

D'autres médecins rapportent pareillement un grand nombre d'autres observations des plus variées quoique analogues.

Diverses L'iuterprétation qu'ils nous donnent de ces faits "ut est loin d'être unanime. Les uns supposent des communications anormales entre les fibres nerveuses venant de l'oreille et celles du nerf optique ; les autres n'admettent que des irradiations nerveuses, une action à distance entre ces fibres, sans communication proprement dite. Ceux-ci supposent des anastomoses anormales entre les centres cérébraux auditifs et optiques. Ceux-là y voient un cas de sensation sympaihique (par l'entremise des organes centraux) ; ainsi bien des personnes éprouvent, par exemple, une sensation de chatouillement dans le nez lorsque leur œil reçoit une vive lumière, ou bien elles sentent un frisson dans le dos lorsqu'elles entendent des sons aigres ou stridents D'autres enfin, ne veulent y voir qu'une

association psychique d'images, une espèce d'hallucination produite par la seule action de l'imagination. Toutes ces interprétations se concilient également avec la théorie péripatéticienne et thomiste et le philosophe n'a que l'embarras du choix. Les vibrations du nerf auditif peuvent très bien avoir un contre-coup sur les nerfs voisins, et y produire des réactions vibratoires propres à la nature spécifique de ces nerfs. Ce n'est pas le son qui se transforme en lumière — expression inintelligible — ce sont des vibrations sonores qui réveillent dans le nerf optique voisin des vibrations lumineuses. Quant à l'explication « psychique » par hallucination nous allons en indiquer la nature en parlant de la vision imaginaire.

3° Perception imaginaire.

Il nous reste en effet à dire quelques mots de la vi- vidon sion imaginaire dans l'hallucination, le rêve et même dans les actions normales de l'état de veille. Ici il ne s'agit plus de vision réelle^, soit d'un ^action lumineuse extérieure et objective, soit d'une action lumineuse organique et subjective; le rêveur ne voit pas, mais il s'imagine voir.

Sans doute, nous n'avons pas eu l'intention de nier la part plus ou moins grande que l'imagination peut prendre dans les phénomènes de vision objective ou subjective étudiés jusqu'ici ; mais c'est là un nouvel élément qui vient compliquer les premiers et qu'il nous faut étudiera part. Vouloir tout expliquer par le simple jeu de l'imagination, comme le soutiennent les philosophes associationnistes, ce serait lui faire la part beaucoup trop large. Nier la puissance étonnante de son influence serait une exagération en sens contraire que nous éviterons également.

imaginaire.

Associa- Après Rvoii' Bssisté à une iei3résentation tliéâtiale, d'images jepuis pendant longtemps, surtout si la scène a été dramatique et émouvante, ressusciter dans mon souvenir l'image de tous les personnages, revoir en esprit leurs costumes, leurs paroles et leurs gestes, et tous les détails de la scène.

Non seulement je puis associer entre elles ces images mentales du passé, mais encore les associer aux sensations présentes. C'est ainsi que des récits terrifiants, que l'on a parfois l'imprudence de faire aux enfants, disposent leur imagination à associer la sensasation de l'obscurité à l'image des voleurs ou des revenants. Un bruit de feuille qui tombe, pendant la nuit silencieuse, l'ombre d'un poteau ou d'un buisson au clair de lune leur causera des frayeurs insensées. Suggérez à ce gourmet que le repas a été préparé par un cordon bleu, que les mets sont des plus rares; vous augmenterez par un élément subjectif le plaisir réel qu'il y trouvera. Si au contraire vous iasinuez que le prétendu civet de lièvre n'est qu'un civet de cbat, que le poisson est déjà avancé, vous aurez par là-même altéré la saveur de ces plats. Que de ibis en effet, sans que nous en ayons conscience, nos préjugés fas'orables ou défavorables dénaturent nos jugements sur les bommes et les choses ?

Voici un cas beaucoup plus surprenant. Regardez attentivement un portrait; choisissez de préférence celui d'un père, d'une mère ou d'une personne tendrement aimée ; fixez les yeux du tableau en allant et venant autour de lui. Il vous semblera que ces yeux se meuvent et vous suivent. Cette illusion, bien expliquée par le physicien Brewster, provient de ce que l'œil du tableau étant une figure plate, ses traits demeurent les mêmes, quelle que soit la position du spectateur. L'œil en relief d'une statue ou d'une personne vivante

l'objectivité des sens externes 231

change au contraire d'apparence suivant le point de vue où on le regarde, excepté toutefois lorsqu'il se remue pour suivre le regard du spectateur. La persistance des traits est donc ici un signe équivoque de perspective que notre imagination interprète à son gré, en supposant que l'œil du tableau se remue et nous suit.

Mais ce n'est là qu'une interprétation fausse, une fausse association d'images, plutôt qu'une vision imaginaire proprement dite. Celle-ci, qui a lieu dans le rêve et l'hallucination, est une contrefaçon de la perception des sens externes assez facile à expliquer.

Dans le rêve nous ne voyons pas, nous n'entendons Le rê»e. pas, mais nous nous imaginons voir et entendre. L'imagination peut en effet nous représenter non seulement les objets vus et entendus dans la perception normale, mais encore les opérations elles-mêmes de l'audition, de la vision et de l'extériorisation. Dans l'état de veille, je localise une douleur réelle dans la jambe ou le bras réels qu'a préalablement perçus le toucher explorateur. Dans le rêve je localise une douleur imaginée dans un bras ou une jambe également imaginés, et je prends ces images pour des réalités; l'esprit est ici dupe de l'imagination, et voici pourquoi. Gomme il ne peut pas comparer ses visions imaginaires avec les données des autres sens qui sommeillent, il n'aperçoit pas la différence de nature très réelle et très profonde qui les distingue, et l'illusion est complète. Mais qu'une impression un peu plus forte vienne réveiller son oreille ou son œil endormis, aussitôt le contraste apparaît entre la vision réelle et la vision imaginaire, le jugement se redresse et le rêve s'évanouit.

L'hallucination que l'on définit si souvent le rêve ^-i^jin^ de l'homme éveillé, peut en effet produire le même ré- """"''■

sultat que le rêve, mais son procédé est notablement durèrent.

Dans le cas d'hypéresthésie ou de surexcitation morbide exceptionnelle du système nerveux, les représentations de l'imagination peuvent atteindre une vivacité d'éclat, une puissance de coloris capables de contrefaire la vivacité des sensations normales. Bien plus, si nous en croyons les médecins spécialistes, l'image cérébrale, revenant pour ainsi dire sur ses pas, pourrait ébranler de nouveau les bâtonnets et les cônes de la rétine d'où elle était partie, et y provoquer par contre-coup de véritables images consécutives, contrefaçons encore plus saisissantes de la vision normale, puisqu'elles sont sujettes à une projection extérieure non seulement imaginaire mais très réelle, comme nous Tavons déjà vu (1).

Haiiaei- Cependant l'illusion provoquée par cet ébranlement simple, anormal des organes centraux et périphériques n'est pas toujours invincible. Dans le cas d'hallucination simple, le malade reste maître de lui-même et n'est nullement dupe. Bien loin de prendre pour des réalités ces visions phantasmagoriques, il les compare avec les sensations normales passées concomitantes, et les distingue fort bien; preuve manifeste qu'elles ne se distinguent pas seulement par leur intensité, comme des états forts et des états faibles, ainsi que le prétendent tous nos modernes. Il les contrôle aussi avec les données de la raison ; il les trouve extravagantes, ridicules, impossibles, en contradiction avec ce qu'il sait de son état présent ; et comme il garde son sangfroid en face de ces tableaux chimériques, il n'y ajoute

(1) Helmholtz rapporte que Gœthe et J. Mùller pouvaient évoquer des apparitions de ce genre en regardant longtemps le champ visuel obscur, les yeux fermés {Optique, p. 274).

pas foi ; il s'en amuse plutôt, ou du moins il attend avec patience que la crise ait passé.

Dans l'hallucination complète le malade est dupe Haiinci

nation -

de son rêve, quoi qu'il soit éveillé et qu^il puisse éta- complète. blir une comparaison avec les données normales des autres sens. Gela tient à deux causes parallèles. Tandis que la sensibilité s'exalte et que les images hallucinatoires prennent un éclat égal ou supérieur à celui de la vision normale, la puissance de la raison diminue, car l'activité de Pâme n'augmente jamais sur un point sans diminuer proportionnellement sur un autre; aussi arrive-t-il un moment où la raison perd l'équilibre, lâche les rênes du gouvernement, et prend le rêve pour la réalité. Cette erreur du jugement, ne se produirait-elle qu'une seule fois, pendantla veille, chez l'homme le plus sain d'esprit, marque une absence de raison et une folie passagère (1), et nullement une perception fausse des sens externes. Que si la perception véritable et l'image ne se distinguaient que comme des états forts et des états faibles, Thalluciné aurait raison de prendre son rêve pour une vraie perception, et son erreur toute matérielle serait, au contraire, la marque d'un excellent jugement. La folie ne serait plus qu'un excès de logique !

11 y a donc entre la vision imaginaire du souvenir vision ou du rêve et la vision subjective de l'image consécu- naire et

vision

tire.

tive, de même qu'entre celle-ci et la vision normale, sabjecdes distinctions essentielles qui ressortent clairement de tout ce que nous avons dit jusqu'ici et que nous pouvons résumer en quelques mots.

1° L'image consécutive se déplace avec les mouvements intentionnels de l'œil, ou bien, si le regard est

(1) C'est l'opinion générale des médecins philosophes (Voy. Franck, Diction., p. 670). C'est aussi l'opinion d'Aristote, De memoria, c. 1, 8 8. 9. — De Insomniis, c. I et II.

Visioa imaginaire et TUion ooraiale.

lixe, avec les mouvements de la tête, en sorte que nous la promenons à volonté dans toutes les directions; qui donc a jamais pu, par ces procédés, mettre en mouvement et promener l'image du souvenir?

2° L'image consécutive se superpose aux objets de la vision normale qui ne sont vus qu'au travers de cette image subjective, comme au travers de lunettes colorées; qui donc a jamais pu projeter ainsi l'image du souvenir de manière à en colorer, pour ainsi dire, les objets extérieurs?

3° L'image consécutive se projette sur un écran, suivant les lois que nous avons vues : elle augmente de diamètre si Fécran s'éloigne ; elle diminue s'il se rapproche; elle s'allonge si l'écran s'incline, etc.. Qui donc a jamais réussi à projeter sur un écran l'image du souvenir ?

4° L'image consécutive n'est jamais suscitée par une simple association d'idées comme les souvenirs ordinaires ; elle a besoin pour naître d'un ébranlement dans les organes périphériques, parce qu'elle est une image rétinienne, et non pas une image cérébrale ou mentale comme celle du souvenir.

5° Enfin il est impossible de faire cesser l'image consécutive par un acte de volonté, ou bien d'en diriger le cours à notre gré, tandis que nous pouvons dans une large mesure commander à notre imagination et diriger sa marche.

Que si nous comparons maintenant la vision imaginaire avec la vision extérieure normale, les contrastes et les oppositions essentielles ne sont pas moins tranchés.

1° Tout d'abord, la vision actuelle nous apparaît comme dépendante de V oh}et et de sa présence; s'il est absent, la vision est impossible; s'il s'éloigne ou s'il s'approche, elle varie ; s'il s'éclipse elle disparaît.

l'objectivité des sens externes 23o

Au contraire le souYenir est indépendant de l'objet; je me souviens de choses absentes ou disparues de la scène du monde ; j'en imagine qui n'ont jamais existé.

2° Cette dépendance étroite de l'objet s'explique parle rôle passif du sujet dans la vision normale (au moins dans la première phase) Il reçoit passivement son action ; il vibre comme la lyre par influence. Au contraire dans la vision imaginaire il ne vibre que par réaction ; il est essentiellement actif.

3° Si la sensation normale est passive, elle est par conséquent objective, car la passion ressemble à l'action, ou plutôt elles ne sont qu'un seul et même acte à deux points de vue différents. La vision imaginaire, étant toute active, sera pareillement toute subjective : elle ne perçoit les corps que dans ses représentations mentales, tandis que la vision normale perçoit immédiatement ces agents physiques dans leurs actions dont ils nous frappent.

4° Dans la vision normale je saisis donc quelque chose du non-moi, comme en témoigne ma conscience; alors que dans la vision imaginaire je ne saisis que le moi et ses idées. En effet, j'emporte avec moi l'image du souvenir, c'est quelque chose qui me devient personnel, qui fait ma richesse intellectuelle ; me rend plus instruit, plus parfait; au contraire l'objet de la vision normale me demeure toujours extérieur et étranger.

5° Aussi dans la vision normale ai-je une tendance invincible à extérioriser l'action étrangère qui me pénètre ; à la remettre, pour ainsi dire, à sa place dans le lieu et dans l'agent d'où elle provient; au contraire l'image du souvenir n'a aucune tendance à être projetée à l'extérieur : ce serait un contre-sens invraisemblable. Si dans le cas d'hallucination et de

folie cette anomalie se produit, elle s'explique par. l'habitude d'association déjà acquise dans la vision normale. Encore cette extériorisation n'est-elle alors qu'une contrefaçon grossière, nous l'avons vu, à laquelle un homme sain d'esprit ne se méprend jamais.

6" Enfin la vision imaginaire n'est qu'une reproduction, une contrefaçon de la vision normale, un phénomène par conséquent dérivé et secondaire qui suppose le phénomène primitif àe la vision normale comme la copie suppose le modèle. Impossible aux aveugles-nés de rêver des couleurs, parce qu'ils ne les ont jamais vues. Le rêve et Thallucination prouvent donc, à leur manière, l'existence de la perception normale, sa distinction essentielle et son objectivité.

En vérité, la confusion de deux phénomènes si op- })Osés, le rêve et la veille, l'hallucination et la vision normale, n'est-elle pas la plus étrange et la plus arbitraire de toutes les confusions? Appeler la perception des sens une espèce d'hallucination, l'hallucination vraie, ce ne peut être un simple jeu d'esprit, c'est un défi porté à la science et un outrage au bon sens ! Et de la part des philosophes spiritualistes, concéder, même pour un seul cas, qu'il peut n'y avoir, entre ces deux phénomènes, que des différences accidentelles, qu'ils sont deux modes forts ou faibles de la même perception, que ce sont également deux sensations ou deux émotions du moi perçues et interprétées par l'intelligence, c'est une concession qui nous paraît radicalement fausse, et surtout grosse des plus dangereuses conséquences.

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