‹ Objets et monuments d'art devant le droit des gensChapitre 13 sur 16 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons passé, à travers les siècles, une revue rapide et bien incomplète des différentes phases de la lutte pour la conquête ou la conservation des œuvres d'art.

Nous avons vu ces œuvres être le jouet des conquérants, quand elles n'étaient pas leurs victimes.

Nous avons constaté enfin la faillite absolue des mesures prises jusqu'à ce jour pour sauvegarder l'Art contre le pillage ou la destruction.

Est-ce à dire que le découragement doit nous envahir et que nous ne pouvons que nous réfugier der-

rière la décevante devise : « Laissez faire, laissez passer. » ?

Non.

Le droit, comme l’humanité, est perfectible, et cette étude serait vaine, si elle n’avait pour but d’apporter une pierre à la digue qui doit enrayer le vandalisme.

Aussi voudrions-nous rapidement résumer notre manière de voir et les améliorations qui, selon nous, pourraient être apportées à la réglementation actuelle en la matière.

Le meilleur moyen, et le seul radical, pour sauvegarder complètement les objets et monuments d'art et les préserver des désordres de la guerre, est évidemment de combattre et d'empêcher toute possibilité de retour à la guerre.

C'est la raison pour laquelle nous avons dû nous

étendre assez longuement sur tous les moyens pris ou à prendre pour arriver à cette fin.

- Cependant, comme dans l’état actuel des esprits et de notre civilisation, une guerre doit être, hélas. considérée toujours, sinon comme probable, au moins comme possible, nous avons cru utile de nous demander quels étaient les mobiles qui avaient poussé les conquérants à détruire et surtout à conquérir les richesses artistiques du vaincu.

Il ne faut, en effet, pas se faire illusion! Pendant le cours des siècles, nous l’avons vu, bien des œuvres d’art ont été spoliées, mais combien de fois le véritable amour de l’art était-il à la base de ces spoliations ?

A) Les mobiles qui poussent les hommes à s’approprier ces œuvres sont de diverses natures :

1° Tout d’abord, surtout dans l’antiquité, l’esprit de lucre : certaines expéditions étaient organisées avant tout dans le but de réaliser un riche butin, notamment de piller les trésors artistiques des temples et de s'emparer de tous les objets précieux.

Pareilles expéditions seraient difficilement réalisables de nos jours, ‘au moins dans les pays civilisés.

2° Mais un deuxième mobile, qui, celui-là, est de tous les temps, c’est la vanité, l'amour de la gloire, l’orgueil pour l'appeler par son nom : Bonaparte n’était pas du tout artiste, mais il était immensément orgueilleux, et il recherchait moins la richesse du butin que la gloriole des trophées.

Son amour-propre était singulièrement flatté de pouvoir s'emparer des plus grands chefs-d’œuvre que le monde avait produits à travers les âges, et dans tous les domaines de la pensée et des arts.

3° Un chauvinisme exacerbé et bien mal compris.

Comme la Rome antique, dont la Révolution et lEmpire se sont constamment imprégnés et qu’ils ont imité servilement, la France de l’époque se crut le peuple élu, seul digne d'apprécier et de conserver tous les chefs-d'œuvre du monde. D’où son rêve d’avoir, à Paris, un Musée unique pour abriter tout ce que le génie artistique de tous les siècles et de tous les peuples avait enfanté; d'autant plus que les gens de la Révolution avaient la superstition de croire que l’art ne peut s'épanouir que dans un pays libre et que seule la France était ce pays.

Quand les Commissaires français firent main basse sur tous les tableaux des Pays-Bas, dans les premières années de la République, ils étaient bouffis d’orgueil républicain, et disaient tout haut que seuils les républicains français étaient capables de comprendre et dignes d'admirer les chefs-d'œuvre des beaux-arts.

Nous retrouvons cette même mentalité déplorable dans les orgueilleuses paroles des Anglais, que nous révèle le Rapport de la Commission chargée par le Parlement d’étudier la question de l’achat des marbres de l’Acropole: « Aucun pays ne saurait mieux que le nôtre donner un asile plus honorabie à ces monuments de l'Ecole de Phidias et du gouvernement de Périclès.

Chez nous, ils peuvent recevoir. le respect et l’admiration qui leur sont dûs » (1).

C’est le même esprit qui inspire les Allemands en 1914 : pour eux, seule la « Kultur » germanique est

(1) SÉFÈRADÈS, La question du rapatriement des Marbres d'Elgin, article cité page 61.

capable d'apprécier et digne de conserver toutes les productions du génie humain.

4° Nous serions tout à fait injuste de ne pas citer aussi l’amour de l’art, mais hélas, il ne vient, croyonsnous, qu’en dernier lieu.

On a très justement fait remarquer que si la rage révolutionnaire s’est acharnée sur les statues, le mobilier, et, en général, sur les biens meubles, il avait au moins laissé subsister les monuments.

Mais c’est sous le Consulat et l’Empire que se sont commis les pires vandalismes architecturaux. Non seulement Napoléon fit abattre l’antique Tour du Temple, aux souvenirs si émouvants, mais il permit la destruction, à Paris et en province, d’une foule d’églises ou d’abbayes célèbres et remaïquables, comme les abbayes de Cluny, de Citeaux, de Clairvaux, de Saint-Bertin, les cathédrales d’'Avranches, de Cambrai, de Boulogne-sur-Mer, d'Arras, les églises Notre-Dame-la-Grande à Valenciennes, Saint- Nicaise de Reims, Saint-Martin de Tours, Saint- Martial de Limoges, etc.

Enfin, il transforma en casernes l’admirable Palais des Papes à Avignon, les châteaux de Vincennes, Blois, Nantes, etc...

C’est assez dire que Napoléon, pas du tout artiste lui-même, n’a protégé certaines œuvres d’art que par gloriole, mais non par amour de l’art, qui lui était inconnu.

Quant aux Allemands, la série ininterrompue de leurs vandalismes contre tous les monuments historiques de notre pauvre France et de la malheureuse Belgique, les cloue pour jamais au pilori de la barbarie et de la méconnaissance absolue des choses de l’art.

Mais la stipulation du Traité de Versailles relative aux volets des deux tryptiques, à Gand et à Louvain,

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est une disposition inspirée uniquement par l'amour de l’art.

En effet, la dispersion des différentes parties de ces œuvres, l’Agneau Mystique de Van Eyck et la Cène de Dierick-Bouts, était une hérésie artistique, et leur réunion à la partie principale leur a rendu leur harmonieuse unité dans leur cadre primitif.

Il résulte de ces considérations que c’est l’orgueil et le chauvinisme exacerbé, infiniment plus que l'amour de l’art, qui a été à l’origine de la presque totalité des spoliations.

B) Quant aux destructions, qui sont, hélas, bien plus à redouter aujourd’hui que les spoliations, la cause unique en est la rage dévastatrice et la satisfaction morbide qu'éprouve un adversaire à nuire à son ennemi par tous les moyens, même sans aucun but militaire.

— Cela nous permet de conclure une fois de plus que, dans ce domaine spécial de l’art, comme dans le domaine général de la paix perpétuelle, c’est le terrain psychologique qui doit être profondément remué et cultivé, bien avant le domaine juridique, et bien plus efficacement que lui.

Le Droit des gens ne pourra jamais rien s’il ne plonge ses racines dans la Conscience des Gens.

C’est pourquoi, personnellement, nous estimons que la seule manière de donner une efficacité aux conventions internationales est de créer en même temps une solidarité internationale.

Désormais, il doit y avoir, non des Etats belligérants et des Etats neutres, mais seulement des Etats honnêtes ou malhonnêtes. |

Cette solidarité se manifestera aussitôt que la justice internationale sera violée.

Il faut, dès qu’une nation viole le Droit des gens :

a) que toutes les autres nations lui déclarent aussitôt une guerre économique (fermeture des frontières, interdiction de ravitailler, de quelque façon que ce soit, le pays coupable) ;

b) si cette guerre économique ne suffit pas pour: faire rentrer dans le droit chemin la nation coupable, nous estimons légitime et même obligatoire de faire intervenir la Force, qui, au service du Droit, revêt un caractère sacré.

On peut se demander, en effet, ce qu’il fût advenu de la guerre si, en 1914, pendant que l’armée allemande descendait-nach Paris, l’armée hollandaise, entrant soudain en Allemagne et donnant la main à l’armée belge, avait détruit toutes les voies de communication et de ravitaillement des Allemands, et avait attaqué dans le dos ceux qui avaient déjà les Français et les Anglais en face.

Si, en même temps, les pays scandinaves : Suède, Norvège et Danemark étaient descendus en Prusse, ce n’est pas quatre ans et quatre mois, mais quatre semaines seulement qu’eût duré la guerre.

Si celle-ci a coûté la vie à des millions d'hommes et causé des pertes irréparables au point de vue artistique, on peut affirmer, sans crainte d’être démenti, que c’est à la coupable inaction des neutres que l'humanité doit le long martyre qu’elle a subi.

L'armée internationale au service du Droit international est la seule garantie contre les guerres nationales, c’est-à-dire contre la Guerre.

Tel est, selon nous, le programme que doivent se tracer à elles-mêmes toutes les Nations civilisées.

Combattre l’orgueilleux chauvinisme national exacerbé, et le remplacer par un esprit, sinon de sympathie, au moins de bienveillante confraternité

internationale, garantie par une force internationale.

N’en avons-nous, d’ailleurs, pas eu déjà, en quelque sorte, un exemple partiel lorsque presque toutes les nations civilisées se sont liguées contre les nations barbares et que Foch a été nommé généralissime des armées alliées? C'est ainsi que Mlle Suzanne Basdevant a pu saluer en Foch le « premier fonctionnaire international » (1).

La création de cette solidarité internationale, de cette union indéfectible cimentée entre toutes les Nations pacifiques pour faire bloc contre celle qui aurait le malheur de ne plus vouloir l’être; cette organisation armée de la défense de la Paix contre la Guerre; cette volonté farouche de ne plus mettre la force qu'entre les mains du droit, pourront seules assurer la radieuse conservation, entre leurs légitimes possesseurs, de tous les chefs-d’œuvre de l'Art.

Ce jour-là, dans la sereine atmosphère d’une paix perpétuelle, la Beauté, bien mieux encore que la Liberté, éclairera le Monde de ses, rayons enchanteurs.

Vu : le Président, Vu : le Doyen, À. DE LA PRADELLE. Edgard ALLIX.

Vu et permis d'imprimer :

le Recteur de l'Académie de Paris,

S. CHARLÉTY.

(1) BASDEVANT (SUZANNE), Les Fonctionnaires internationaux, Préface de GIDEL (Paris, 1931), in-8*, page 54.

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