‹ OblationChapitre 3 sur 6 · L'AUBE MATINALE · texte numérisé non relu

L'AUBE MATINALE

I/aube matinale.

Gabriel. — Sa famille. — A l'école. — Son secret. — Un dialogue. — L'appel. — Vers l'autel du sacrifice. — Premières épreuves. — - L'incognito de Dieu. — Pourquoi si peu ? — Rêve d'un enfant.

arie-Joseph-GUbriel Bosse naquit le 7 décembre 1880 à St-Chély-d'Apcher, petite ville de la Lozère, où son père exerçait les fonctions de percepteur.

Il fut baptisé le lendemain, en la belle fête de l'Immaculée Conception.

Désirée et attendue comme une bénédiction du ciel, sa naissance mit le comble à la joie de ses parents.

Trois autres enfants : Emile, Joseph et Anne- Marie égayaient déjà de leur gracieux babil l'intérieur de ce foyer foncièrement chrétien. Dès cette époque commençait la mise à exécu-

tion du programme de laïcisation à outrance, imposé par les Loges; le pouvoir engageait des hostilités contre les institutions religieuses et refusait ses faveurs aux fonctionnaires suspects de cléricalisme.

Cette orientation de la politique n'empêcha pas M. Frédéric Bosse d'affirmer hautement sa foi. Catholique pratiquant, il ne veut nullement se résoudre à dévier du chemin où Font précédé ses aïeux. Fidèle à la religion de ses pères, il inculque à ses enfants ses principes de croyant et donne autour de lui l'exemple d'une mâle fermeté au service du droit, de l'honneur et de la vertu. Chrétien sans peur et sans reproche, il se montre partout l'homme du devoir.

Son épouse, Marie-Victorine Jory, n'entend pas davantage biaiser avec les lois de Dieu et de l'Eglise. Femme de haute intelligence et de rare piété, elle n'ambitionne pour les siens d'autre récompense que le témoignage d'une bonne conscience. Comme Blanche de Castille, elle déclare à ses fils qu'elle aimerait mieux les voir morts que coupables de quelque péché mortel.

En parlant d'elle, son mari disait couramment : « C'est une sainte ».

L'un et l'autre, d'ailleurs, avaient de qui tenir. Issus des familles les plus honorables de la contrée, de cette contrée où la foi se transmet de génération en génération comme un glorieux

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patrimoine, ils comptaient parmi leurs ancêtres une lignée de grandes âmes religieuses et sacerdotales.

Lazaristes, Frères des Ecoles chrétiennes, Filles de la Charité, Carmélites et Clarisses se partageaient encore à cette époque quelques-uns de leurs proches parents. Un frère de Mmc Bosse, M. le chanoine Jory, vicaire général de Mende, était archiprêtre de Marvejols. Une de ses sœurs, Mme Massabuau, devait voir, quelques années plus tard, l'un de ses fils recueillir les suffrages de ses concitoyens et prendre place au Parlement, où le vaillant député de l'Aveyron se distingue depuis lors par sa fidélité à défendre les intérêts de l'Eglise.

Tel est le milieu choisi dans lequel la Providence place le berceau du futur Oblat de Marie Immaculée. C'est dire que son enfance s'épanouit dans une atmosphère de douce sérénité. Venu le dernier, il est choyé comme un Benjamin qu'on entoure d'une tendre sollicitude et auquel on prodigue toutes ces délicatesses, tous ces dévouements, toutes ces profondeurs d'amour qui s'appellent le cœur d'une mère.

Ses qualités natives, l'aimable douceur de son caractère, son vif attrait vers les choses de Dieu, à mesure qu'il croît en âge, expliquent naturellement les gâteries dont il est l'objet.

La clairvoyance maternelle ne tarde pas à

pénétrer le mystère d'une vocation en germe dans Tâme du petit Gabriel.

Voilà surtout le motif qui incline Mme Bosse à prendre un soin jaloux du trésor que le ciel lui confie. Attentive à façonner d'une main délicate l'intelligence et le cœur de son enfant, sans négliger ses autres devoirs, elle s'applique sans cesse à éloigner de lui ce qui pourrait ternir la candeur de sa belle âme.

En ce temps-là, les parents n'étaient pas, comme aujourd'hui, condamnés à livrer leurs enfants aux mains de maîtres areligieux, et, pour la plupart, propagateurs salariés d'un matérialisme abject. Beaucoup d'écoles publiques, du moins, étaient encore chrétiennes. Ce n'est pas sans une douloureuse émotion que nous avons vu, depuis 28 ans d'instruction obligatoire, 20.000 écoles laïcisées et 100.000 instituteurs volontaires jetés à la frontière.

A Saint-Chély, les Frères du Sacré-Cœur et les religieuses de la Présentation de Bourg Saint- Andéol dirigeaient alors les écoles publiques où se pressaient les enfants du pauvre et du riche. C'était le bon temps pour les mères. Elles n'avaient point à redouter les funestes conséquences d'un enseignement opposé à leurs croyances; au lieu d'entraver leur influence, les maîtres la corroboraient par leurs leçons et leurs exemples. N'en déplaise aux pontifes de la libre-pensée, on n'éteindra pas le flambeau

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de la foi au cœur des mères, et celles-ci n'accepteront jamais que des mains sacrilèges arrachent de lame de leurs enfants le germe des vertus de foi, d'espérance et de charité.

Des genoux de sa pieuse mère, Gabriel passe à l'école enfantine où les bonnes Sœurs savent si bien se mettre à la portée des tout petits, leur apprendre les premiers rudiments des lettres, mais surtout les initier à la grande science de la prière. Dans ces asiles, appelés « jardins d'enfants », les religieuses font pour des âmes toutes neuves ce que fait l'habile jardinier qui cultive en serre chaude les fleurs délicates et les tendres boutures, avant de les transplanter en pleine terre. Heureux l'enfant qui, dès l'éveil de sa raison, se trouve enveloppé d'une telle sollicitude ! Ajoutez à ces avantages le bienfait d'une école tenue par les Frères, et dites s'il est possible qu'une vie, ainsi favorisée à ses débuts, s'étiole ensuite dans les déserts arides du doute et de l'immoralité?

Devenu prêtre, l'écolier d'aujourd'hui se rappellera tout ce qu'il doit à ses premiers maîtres. Il portera leurs noms chaque matin au saint autel ; il leur témoignera une fidèle et inaltérable gratitude.

« Gabriel avait à peine six ans, écrit son frère Emile, que déjà il manifestait le désir d'être prêtre. Je l'entends encore, s'adressant à notre mère, de sainte mémoire, lui dire d'un ton décidé : « Je veux être comme l'oncle curé. — Je

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« le souhaite de tout mon cœur, mais c'est si « loin)... Je crains bien de n'être plus de ce « monde et de n'avoir pas le bonheur de te voir « monter à l'autel. — Eh bien, maman, répliqua- « t-il, je vous dirai des messes ! »

Tel il apparaît, dès la prime aurore, dans cet élan spontané de son âme généreuse, tel nous le retrouvons à toutes les étapes de sa vie et jusque dans les bras de la mort.

Au vif désir de se consacrer à Dieu se mêle le pressant besoin de se dévouer au bonheur de ses frères. Le don de soi jusqu'au sacrifice et la charité envers les autres jusqu'à l'oubli de soi : ce double sentiment deviendra l'unique mobile de ses pensées et de ses actes, le principe d'une activité et d'un dévouement qui lui feront atteindre les cimes de la perfection.

L'élève des Frères du Sacré-Cœur ne passe pas inaperçu au milieu de ses petits camarades. C'est l'enfant bien élevé, souriant, affable, à la mine ingénue et proprette. On admire sa franchise, son entrain à l'étude et au jeu, son ardeur au travail. Ses rapides progrès dénotent une intelligence éveillée.

Par-dessus tout éclate son angélique piété lorsqu'il assiste le prêtre à l'autel. Enfant de chœur préféré de M. le vicaire, il a été choisi entre cent autres à cause de la limpidité de son regard qui reflète la pureté de sa conscience.

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Servir la messe, c'est tout son bonheur. Avec quelle attention notre jeune Eliacin observe les cérémonies du culte ! Avec quelle avide complaisance il s'associe à l'oblation du divin Sacrifice! Son cœur se gonfle de désirs à la vue du célébrant qui tient entre ses doigts la blanche hostie. Quand donc lui sera-t-il donné de prendre dans ses mains le calice d'or et de recevoir dans sa poitrine ce Jésus qu'il aime tant?...

Un jour, il avait à peine dix ans, plus ému que de coutume à l'issue de la messe, Gabriel ne put se contenir. S'approchant de M. le vicaire, le visage baigné de larmes :

— Monsieur l'abbé, dit-il, moi aussi je veux être prêtre.

— Oh ! là ; comme tu y vas f Nous parlerons de cela plus tard, mon petit ami, si tu continues d'être bien sage. En attendant il faut prier la sainte Vierge et songer avant tout à te préparer à la première communion. Mais, dis-moi, y as-tu bien pensé à ce désir d'être prêtre ?

S'il y avait pensé, le cher ange !... Il me semble que sa réponse dut être une affirmation spontanée et que, malgré lui, M. le vicaire fut amené insensiblement à recueillir des aveux qu'il est facile de connaître quand on sait ce dont est capable une âme d'enfant, une âme ardente comme la sienne.

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Voici donc à peu près les confidences échangées entre le prêtre et notre Gabriel :

— Oui, s'écrie-t-il, je sens que je dois être prêtre, je veux l'être.

— Vraiment I Et pourquoi ?

— Pourquoi? Parce que, Monsieur, le bon Dieu n'est pas connu, le bon Dieu n'est pas aimé, et tout le monde s'écarte de lui. Les hommes se moquent de Celui qui les a créés et qui les a si profondément aimés. Eh bien, moi, je me lèverai, et j'irai faire connaître ce Dieu méconnu, j'irai le faire aimer, et pour lui, s'il le faut, je donnerai ma vie.

— Sans doute, mais...

— Et puis, Monsieur, c'est vous qui l'avez dit, combien d'enfants ne sont pas baptisés, combien insultent le prêtre alors qu'il ne le connaissent même pas. Mais c'est affreux, cela. Je ne voudrais pas être comme eux. Aussi je me ferai prêtre pour sauver tous mes camarades, les enfants.

— Evidemment

— Et puis, Monsieur, il y a tant de pauvres qui ont faim, tant de malades qui souffrent, tant de parents qui pleurent. Je me ferai prêtre et j'irai les consoler.

— Ah t ça, mais dis donc, oui parfaitement, tu as raison. Rien n'est plus beau que le prêtre et il nous en faudrait beaucoup de bons. Il y a tant de bien à faire ! Et je ne te le cache pas, si j'avais

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connu un état plus beau et où Ton puisse faire plus de bien, je l'aurais choisi. Le prêtre c'est beau comme Jésus-Christ et que c'est beau, Jésus-Christ I Oui, c'est beau comme le ciel et la terre réunis, c'est beau comme Dieu.

— Vous voyez bien, ça y est, vous êtes de mon avis.

Oh I oh ! de ton avis, pas encore ! Fais bien attention, mon petit; réfléchis. Ne sais-tu pas comme la religion est persécutée?...

— On méprise la religion, on la persécute t Raison de plus pour que je l'aime ; elle est si consolante 1 C'est pour la défendre et la faire aimer que je veux être prêtre.

— On arrache les croix de partout et bientôt...

— C'est parce qu'on les arrache, ces croix, que je veux les replanter : je ramasserai les débris de ces croix que Ton brise, et je les mettrai dans mon cœur : personne ne viendra les en arracher.

— Sais-tu que tu parles comme un grand chrétien? Montalembert, à la Chambre des pairs, dans un superbe discours...

— Ne vous moquez pas de moi, Monsieur l'abbé, je vous en prie ; je parle de tout mon cœur, voilà tout.

— Oui, on insulte les prêtres et bientôt...

— Mais c'est parce qu'on les insulte, les prêtres, que je veux l'être. On les insulte parce qu'ils sont bons, parce qu'ils font du bien : c'est cela que je veux faire.

— Les hommes te maudiront...

— Et moi, je les bénirai.

— Ils te haïront.

— Et moi, je les aimerai,

— Ils te lanceront des pierres et te cracheront au visage.

— Je leur donnerai du pain et leur parlerai sans colère.

— Ils te feront mourir peut-être...

— Eh bien, s'ils me crucifient comme Jésus- Christ, j'étendrai mes bras sur la croix, et je demeurerai là afin de les attendre, et je leur parlerai jusqu'à mon dernier soupir.

— C'est bien, mon enfant, mais ta famille ne voudra pas.

— Qu'en savez-vous ? Je prierai, je supplierai. Elle ne voudra pas ? Et si je veux, moi ? J'attendrai d'avoir vingt et un ans, et alors je serai libre...

C'est bien, mon petit. Viens là que je t'embrasse. Dans huit jours, nous commencerons ensemble les premières leçons de latin...

Quelques semaines plus tard, nous retrouvons en effet notre courageux enfant dans la chambre de M. le vicaire. Ce dernier lui apprend les déclinaisons latines et l'initie à la science ecclésiastique. Sans parler à ses parents de la résolution de Gabriel, il avait obtenu d'eux l'autorisation de faire commencer à son servant de messe ses études secondaires.

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Etant donné son état d'âme, on devine aisément avec quelle ferveur notre futur apôtre se prépara dès lors à sa première communion.

Elle eu lieu le 8 mai 1892.

Une note écrite de sa main en 1907 nous révèle, en son laconisme, l'étendue de son précoce et héroïque amour de Dieu : t Dès le jour de ma première communion, le bon Maître m'avait inspiré de m'offrir à lui sans retour par le vœu du sacerdoce. Comment se passa cette journée mémorable où, pour la première fois, je me sentais doublement uni et consacré à Jésus ? Je ne saurais vous le dire, vous le comprenez... Ce que je n'oublierai jamais, ce sont les larmes de joie qui coulèrent des yeux de ma mère, lorsque je lui fis part de « mon secret » ; la scène se serait passée ce matin, elle ne serait pas plus présente à ma mémoire 1 »

Ce simple aveu nous en dit long et nous dispense de tout commentaire.

L'ardent désir de cet adolescent devient donc une promesse formelle, un engagement sacré. Le vœu d'appartenir à Dieu seul, il le formule à Theure même où Jésus se donne à lui dans la sainte communion. Quoique tout jeune encore, il agit dans la plénitude de sa liberté, après avoir prié la sainte Vierge dont il se dit l'enfant, « enfant gâté par Elle depuis et avant même le jour de sa naissance t ; il s'offre sur l'autel de

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l'immolation, après avoir consulté le prêtre qui dirige ses pas dans la voie royale du sacrifice. Il est aux anges; ses serments, Dieu daigne les agréer puisque des larmes de joie lui prouvent qu'il a fait plaisir à sa tendre mère.

Or, toute vie consacrée doit nécessairement passer par le creuset de l'épreuve : « Mon fils, dit l'Ecriture, en vous engageant au service de Dieu, attendez-vous à la tentation. »

« Quand Jésus entre quelque part, s'écrie Bossuet, il y porte sa croix et ses épines, et il en fait part à ceux qu'il aime. »

Le prêtre, étant un autre Christ, doit s'attendre à tremper ses lèvres au calice de Gethsémani. Il est voué par état aux douleurs de la Passion, à la tristesse, à l'ennui, aux trahisons, aux soufflets de la valetaille, aux injures d'Hérode, aux moqueries de Pilate. La race malfaisante des Pharisiens ne meurt pas. Aujourd'hui surtout elle épie les paroles et la conduite de Jésus- Christ, elle emploie les mêmes moyens qu'autrefois pour le surprendre, l'accuser, le dénigrer, le condamner. Bien souvent, pour le prêtre, l'autel est un Calvaire. Toujours, à l'exemple du Maitre, il est • un homme de douleurs ••

Qu'est-ce à dire? Ce sombre tableau laisse-t-il entrevoir que la vie de ce jeune Oblat, mort à 29 ans, a été traversée par une série d'amères souffrances? Non pas. Ceux qui l'ont connu, ses amis d'enfance, ses condisciples, ses frères en

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religion, ses collègues dans le ministère et les fidèles qu'il a évangélisés taxeraient d'exagération chacune des pages de ce livre et le repousseraient dédaigneusement. Certes, ce serait leur droit. Cependant, je prip le lecteur de vouloir bien, avant de conclure, suivre jusqu'au bout le récit exact des faits racontés dans cette biographie...

Moins d'un an après le beau jour de sa première communion, Gabriel eut la douleur de voir son père descendre prématurément dans la tombe . M. Frédéric Bosse mourut le 31 mars 1893.

« Jusque-là, écrit-il, le malheur ignorait encore le seuil de notre demeure où régnaient la tranquillité et la joie sous le regard de Dieu. »

Cette épreuve inattendue plongea toute la famille dans le chagrin. Et lui-même en ressentit au cœur une douleur d'autant plus vive qu'il aimait les siens passionnément. Quelle ne fut pas sa désolation lorsqu'il lui fallut se séparer de la dépouille mortelle de ce père bien-aimé ! Hélas ! ce premier malheur devait être bientôt suivi d'un autre. Son frère Joseph, « le modèle du jeune homme », écrit-il, fut frappé à son tour et emporté par une maladie de cœur, à l'âge de 22 ans. Sa sœur, Anne-Marie, atteinte, elle aussi, d'un mal qui la faisait souffrir jour et nuit, ne devait pas survivre bien longtemps à ses chers disparus. « Les Sœurs de Saint- Vincent de Paul,

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écrit encore Gabriel, m'ont affirmé qu'elles étaient persuadées que la sainte Vierge était venue visiblement pour elle la prendre à son dernier moment. »

C'était le deuil introduit au foyer dévasté.

Ainsi en est-il de nos petits bonheurs d'ici-bas. Quand on se croit abrité contre le vent de l'adversité, c'est alors que se déchaîne la tempête qui renverse brutalement nos projets et nos illusions. Combien de vies brisées au printemps, comme ces rameaux en fleurs détachés du tronc vigoureux et gisant sur le sol I

A quoi bon s'attacher à ce que la mort flétrit en quelques heures ?

Ils sont à plaindre ces malheureux esclaves d'un monde séducteur dont les charmes sont si fragiles !

Que de jeunes gens ont envisagé l'avenir comme une fête sans déclin f A travers le prisme de leurs espérances, ils ont cru voir s'ouvrir, dans une riante perspective, le chemin fleuri du plaisir, du bien-être et de la jouissance. Et voilà que, au détour de la route, la mort placée en vedette les attendait pour les abattre dans la poussière du tombeau f

Plus sage et mieux inspiré notre jeune aspirant au sacerdoce. A un âge où, sur sa tête, le soleil resplendit dans un ciel sans nuage, il aperçoit Jésus qui l'invite à marcher dans la

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voie du sacrifice. Il accepte spontanément de renoncer aux attrayantes promesses du monde pour suivre au Calvaire le divin Crucifié ; il met sa main dans la sienne et lui jure une fidélité éternelle...

Au sein des plus cruelles épreuves de la terre, c'est encore la religion qui relève les courages. Le vénérable archiprêtre de Marvejols accourt auprès de sa sœur pour la consoler. Après l'avoir assistée de ses conseils, il lui promet de prendre soin de son cher Gabriel et d'aider l'enfant à suivre sa vocation.

Sa vocation 1 ce mot résonne mélodieusement au cœur du fils et de la mère. Etre choisi pour continuer la mission du Sauveur en ce monde, donner des âmes à Dieu et Dieu aux âmes : quel sublime idéal !

Méditons un instant ce mystère d'amour.

N'est pas prêtre qui veut. L'appel à l'état ecclésiastique procède de la volonté éternelle de Dieu ; c'est une grâce absolument gratuite.

Toute créature a sa place déterminée dans l'immense harmonie de l'univers. L'être intelligent et libre dépend de Celui qui préside au gouvernement du monde ; il en reçoit la mystérieuse impulsion qui lui assigne telle destination plutôt que telle autre. Une Providence spéciale et personnelle étend sa sollicitude sur chaque homme en particulier. L'Evangile déclare que

pas un cheveu de notre tête ne tombe sans sa permission. Nous ne sommes donc pas sous la règle inflexible et fatale d'un déterminisme aveugle; nous ne sommes pas davantage les vains jouets du hasard. Ce dernier mot n'a de sens que celui-ci : l'incognito de Dieu.

Conséquemment à cette vocation spéciale, Dieu donne des grâces proportionnelles pour y répondre, et il ne les donne que là. Libre à chacun d'obéir ou de se soustraire à l'appel du divin Ordonnateur. Mais quiconque se jette en dehors de sa voie peut-il bien encore compter sur les grâces d'état? Ne serait-ce pas précisément une des raisons caractéristiques du malaise de certaines existences et même du désordre qu'on rencontre dans la société? Que de jeunes gens se précipitent dans les carrières libérales par ambition, par convoitise, par passion, sans regarder si l'étoile de la volonté de Dieu leur a assigné ce chemin ! D'où vient cette cohue inévitable d'arrivistes qui s'encombrent dans le dédale des routes aboutissant à des emplois lucratifs? Combien ne sont pas à leur place et cherchent leur voie, comme des égarés dans la nuit, sans parvenir à trouver le bonheur I

D'autre part, pourquoi donc si peu d'adolescents s'engagent sur les pas de Jésus et consentent à le suivre jusqu'au cénacle de l'ordination ?

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Est-ce que le Sauveur se lasserait de redire au monde ce doux et tendre appel : « Laissez venir à moi les petits enfants » ? Est-ce que le Maitre de la moisson ne convierait plus les ouvriers de bonne volonté à venir travailler dans son champ ? Est-ce qu'il ne s'inclinerait plus avec amour vers le jeune homme qui sollicite l'honneur d'être parfait? Non. Ses desseins sont immuables comme sa parole. Chaque jour et de mille manières Notre-Seigneur s'adresse à la jeunesse de nos écoles chrétiennes : « Un jour, dit Lacordaire, au détour d'une rue, dans un sentier solitaire* on s'arrête, on écoute, et une voix nous dit dans la conscience : f Voilà Jésus-Christ ! » Moment céleste où, après tant de beautés qu'elle a goûtées peut-être, l'âme découvre d'un regard fixe la beauté qui ne trompe pas. On peut l'accuser d'être un songe quand on ne l'a pas vue ; mais ceux qui l'ont vue ne peuvent plus l'oublier. *

Ils sont rares aujourd'hui ceux qui prêtent l'oreille à la divine voix et ouvrent les yeux à l'attrait si puissant de l'idéale beauté.

Tant de nuages montent du sol fangeux et tant de bruits s'élèvent du tumulte des passions ! À l'heure présente, une vocation sacerdotale est exposée à une foule d'ennemis qui l'assaillent ! On dirait que l'enfer déchaine contre elle toutes les conspirations de l'oubli, de l'indifférence et de la haine.

Un enfant, doué des plus riches aptitudes physiques, intellectuelles et morales, se sent attiré vers la piété; à douze ans, il sait son catéchisme qui lui apprend le prix dune âme et les douleurs du Fils de Dieu pour la sauver ; il conçoit le désir de servir l'Eglise et d'imiter la vie du prêtre dont il admire le caractère. A son âge, on ne connaît pas les calculs de l'ambition humaine ni l'appât des intérêts matériels. Toutes ses aspirations s'élancent vers la sublimité du sacerdoce. Déjà il est capable de rêves généreux £t de dévouements absolus, parce qu'il est pur, parce qu'il croit, parce qu'il aime, t Depuis quand veux-tu te faire prêtre ? » demandait-on naguère à cet enfant. — « Depuis que les prêtres sont persécutés et depuis qu'on veut fermer les églises. » Croyez-vous que ce jeune aspirant arrive sans encombre au terme de ses vœux? Détrompez-vous. Mille obstacles lui barrent le ^chemin. Il a le malheur d'être le fils unique de parents fortunés !... « Ne sommes-nous pas en droit de reprocher leur peu de générosité et de foi aux grandes familles qui envahissaient autrefois le sanctuaire, quand l'Eglise avait à leur donner d'abondants trésors, et qui fuient loin d'elle, aujourd'hui, parce que, pauvre et dépouillée, elle n'a plus guère à leur offrir que des biens célestes (1) ». Il est vrai encore que la

(1) Dnpanloup.

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France devient de plus en plus « le pays des berceaux vides » ; les familles se dépeuplent et les parents qui n'ont qu'un fils unique ne le donnent pas volontiers au service des autels... Hélas f les causes multiples qui raréfient les vocations ecclésiastiques agissent de jour en jour avec une intensité grandissante. L'école neutre, l'école sans Dieu et contre Dieu, en battant en brèche les croyances catholiques, étouffe dans le cœur de l'élève les germes de la vocation. D'autre part, la situation faite au clergé par la loi de séparation et de spoliation n'engage pas les parents honnêtes, simplement honnêtes, à pousser leurs enfants vers le sacerdoce. On cite le triste mot d'une mère à son fils : « Je pense que tu ne me feras pas la peine de te faire prêtre. * La diminution de la foi dans la famille; les préjugés absurdes, entretenus par la mauvaise presse, contre les curés, dans l'opinion publique ; la persécution anticléricale d'un pouvoir livré à la franc-maçonnerie ; le manque de sécurité dans un avenir incertain : voilà de quoi jeter le discrédit sur le ministère sacré et paralyser l'élan des âmes vers les sommets.

On rapporte dans la vie de saint Anselme qu'étant encore enfant, il voulait à tout prix, de la cité d'Àoste, sa ville natale, gravir les pejites neigeuses des Alpes, afin de toucher le ciel de sa petite main et d'en forcer l'entrée. Plus tard, il

réalisa ce beau rêve par des ascensions d'âme qui firent de lui un grand docteur et un grand saint.

0 jeunes gens, chers jeunes gens dont le cœur rempli d'enthousiasme vibre encore aux touches de la grâce, élevez vos esprits au-dessus des vulgarités d'ici-bas ; ouvrez aux souffles d'en haut la voile de vos destinées ; élancez- vous sans crainte vers la montagne du sacerdoce, à la conquête des âmes auxquelles vous ouvrirez le ciel. La montée sera rude, mais une récompense éternelle couronnera vos efforts d'un jour et vous aurez introduit dans la Bergerie du Christ une multitude de pauvres brebis errantes que guettent, sur les chemins de la perdition, les voleurs et les loups.

En marche.

Le Séminaire. — Heureux débuts. — Cdui-là est sûr. — Vers l'idéal. — Reconnaissance (t fidélité. — Ardeurs juvéniles. — Que c'est beau d'être prêtre! — La loi de l'effort.

'admirable institution qui a pour but la formation des clercs est sortie du Cœur de Jésus. Sa noblesse d'origine fait entrevoir ses glorieuses destinées. Il est aisé de suivre, à travers les âges, son développement progressif sous Faction du Saint-Esprit. Entourée des sollicitudes de l'Eglise et favorisée de la prédilection des Souverains Pontifes, cette Œuvre est saluée par les Conciles comme Tune des plus excellentes parmi toutes les grandes œuvres de salut.

L'excellence du Séminaire, les ennemis de la religion la proclament aujourd'hui encore par leurs récentes attaques. Pourquoi ces mesures de rigueur et ces arrêts de proscription? Pour* quoi tant de ruines jonchent le sol de France?

En dépit des efforts de l'enfer, le Séminaire restera toujours ce qu'il a été jusqu'ici : le jardin fermé de l'Epoux, le trésor de l'Eglise, un atelier de sainteté, un foyer d'apostolat, un sanctuaire sacré d'où s'élancent, pour la conquête des âmes, les prêtres de Jésus-Christ, les infatigables propagateurs de l'Evangile.

D'après les vœux du Concile de Trente, les évêques ne doivent admettre dans les Séminaires que des sujets âgés de douze ans et qui dès lors présentent des espérances sérieuses à l'Eglise par leur caractère et par leur inclination (1).

Gabriel Bosse avait douze ans et demi, quand il entra en quatrième au Petit Séminaire de Marvejols. Son intelligence, son cœur, sa vocation avaient été cultivés avec soin : il ne devait pas tarder à s'épanouir en une riche frondaison de vertus et de succès, sous l'habile direction de ses maîtres.

Au lieu de se livrer à de stériles regrets au souvenir de sa famille, il se mit à l'œuvre de bon cœur, s'assujettissant peu à peu à l'austère discipline du règlement. Tout de suite il prit rang parmi les bons élèves et, durant les quatre années qu'il passa dans cette Maison, il mérita les témoignages les plus flatteurs sous le rap-

(1) Sess. XXIII, c. xvra.

port de la conduite, du travail et do la piété. Ou admirait eu lui cet ensemble de qualités qui font dire au Supérieur : « Celui-là est sûr; Dieu l'a marqué de son doigt. » Son intelligence, sans être brillante, était ouverte, primesautière, apte à l'acquisition des connaissances qu'exige le sacerdoce dignement porté; sa mémoire, plutôt lente, le condamnait à un travail opiniâtre. L'application était pénible à son tempérament nerveux, et son assiduité à l'étude bridait diffici lement la vivacité d'une imagination toujours en éveil.

Sous un extérieur gai, rieur et même léger, se dissimulaient un fond de caractère sérieux, un jugement droit, un cœur sensible et aimant.

Estimé de ses maîtres, aimé de ses condisciples et béni de Dieu, le jeune séminariste s'adonnait de son mieux à l'accomplissement de tous ses devoirs.

L'oncle, M. l'archiprêtre de Marvejols, le modérait plus souvent qu'il ne le stimulait; peutêtre le gâtait-il un peu! Mais son influence s'exerçait en toute occasion pour le plus grand bien du cher neveu.

Dans la voie nouvelle où il débute, le séminariste n'a qu'à se laisser guider par ceux qui remplissent auprès de lui l'office des bons anges. Ses directeurs ont reçu de Dieu la mission de corriger, de ciseler, d'ajuster l'ébauche et de la

façonner selon le divin Modèle. A lui de s'assouplir entre leurs mains comme l'argile entre les mains du potier, s'il accepte l'honneur d'être plus tard un t vase d'élection », c'est-à-dire un ouvrier puissant en œuvres et en paroles, l'ambassadeur du Christ dans le monde, un saint prêtre.

Un saint prêtre t Tel est l'idéal que doit se proposer d'atteindre tout aspirant au sacerdoce. Le plus grand malheur qui pourrait lui arriver, ce ne serait pas de n'être jamais prêtre, ce serait de n'être pas un bon prêtre.

Cette pensée devient désormais la maxime favorite de notre jeune débutant. Son oncle se charge d'ailleurs de la lui rappeler fréquemment; ses conseils non moins que ses exemples lui font comprendre la nécessité d'imiter le voyageur qui se met en route de grand matin. Il va sans perdre de temps, il avance d'un pas allègre, il a hâte d'arriver au terme; en vue du bonheur qui l'attend, il oublie la fatigue et les ennuis de la marche.

Sur les côtes de Bretagne, quand les pêcheurs s'éloignent du port, avant de gagner le large, ils se découvrent, lèvent les yeux au ciel, saluent l'image de la Madone, font un grand signe de croix et tournent leur voile au vent.

Toi aussi, cher enfant, tu entreprends un long voyage, un voyage de plusieurs années qui te

conduira sur les cimes radieuses du sacerdoce. Tu rencontreras sans doute bien des écueils, appelle à ton secours Celle qu'on n'invoque jamais en vain, mets-toi sous la protection de Marie, et, toutes voiles déployées aux brises d'en haut, cingle bravement vers le large en fixant là-bas, à l'horizon lointain, le point lumineux qui éclaire le havre de tes sublimes destinées : la grâce et la gloire de l'ordination.

Admis dans la sainte demeure qui abrite sa jeunesse, notre séminariste se sent le cœur pénétré d'une vive gratitude. Ce n'est pas une fois seulement, dix fois, cent fois, c'est toujours qu'il chantera l'hymne de l'action de grâces.

Saint Augustin remerciait le Seigneur des péchés qu'il n'avait pas commis. Qui dira la reconnaissance de celui que protège, contre les dangers du monde, le bienfait de la vocation à l'état ecclésiastique? Nul ne saura qu'au ciel tout ce que l'adorable bonté de Dieu a conçu pour lui en l'invitant à franchir le seuil du sanctuaire. L'intuition soudaine que la lumière de la gloire lui donnera des prodigieux secrets de son élection le jettera dans des transports de ravissement. Je ne m'étonne pas que, dans une des oraisons insérées au Missel, l'Eglise fait demander à ses prêtres t qu'ils demeurent toujours en action de grâces *.

Telle sera l'attitude habituelle de Gabriel

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Bosse. Au cours de sa vie, il se montrera visiblement touché d'une marque d'intérêt, d'un témoignage de sympathie ; son cœur, débordant de gratitude, manifestera une exquise sensibilité pour le plus petit service. Comment donc pourrait-il être de glace au souvenir des bienfaits que le Seigneur lui accorde en le tirant de la poussière de ce monde pour le placer parmi les princes qui environnent son trône?

Sa reconnaissance n'a d'égale que sa confiance en Dieu. Il sait que la grâce de la vocation n'est pas seulement un rempart contre le mal, mais encore la porte ouverte à l'effusion de tous les biens. C'est la promesse d'une riche moisson. Dès lors que la divine semence a été jetée dans une bonne terre, elle lèvera et produira des fruits au centuple.

Il suffit de faire bonne garde pour empêcher l'homme ennemi de semer l'ivraie.

D'ordinaire, le démon s'attaque aux âmes prédestinées. Quel triomphe pour lui lorsqu'il parvient à détruire clans sa fleur une vocation sacerdotale ! Elle est en butte à des vexations de toute sorte. Tantôt, c'est le découragement qui obnubile l'esprit et paralyse la volonté ; tantôt, c'est l'attrait du fruit défendu, le mirage des illusions, le dégoût des choses saintes; c'est une souffrance physique ou morale dont l'aiguillon blesse le cœur. Alors la sagesse d'un

directeur éclairé dissipe les ténèbres et raffermit le courage. Au séminariste d'avoir confiance en sa parole, de se soumettre sans réserve à ses décisions et de se laisser conduire par la main, malgré les troubles de la conscience, malgré les chutes graves, fussent -elles renouvelées plusieurs fois.

Par le fait de son entrée dans la maison de Dieu, le jeune homme n'est pas impeccable. Que de fautes vénielles journalières ! Hélas ! nous ne le savons que trop et l'Eglise n'avait presque pas besoin de le redire : sans une grâce plus que réservée, il n'est pas possible à l'homme de cheminer ici-bas sans tomber, de manière ou d'autre, en quelqu'une de ces fautes (1). Mais ces fautes ne sont point un indice d'incapacité à la réception plénière du don de Dieu.

Dieu donne toujours sa grâce aux humbles. L'humilité et la confiance réparent bien des désastres.

Nul n'est tenté au delà de ses forces. La puissance des démons, si terrible quand on l'oppose à la faiblesse humaine, n'a pas devant Dieu la solidité d'un atome.

Le fervent séminariste ne se replie pas sur ses infirmités ou sur ses misères. Son âme ne saurait se mouvoir à l'aise dans ce sous -sol,

(1) Concile de Trente.

sombre, froid, rétréci, sans air, sans horizons, sans perspectives vers l'infini, sans ouverture vers le ciel. Elle a besoin de vastes espaces pour déployer ses ailes dans la lumière et l'espérance.

Alerte, joyeux, dégagé de toute préoccupation, Gabriel se déclare tout heureux dans sa vocation, il s'élance avec entrain vers l'avenir, il se plaît dans l'intimité de ses condisciples.

Des entraîneurs, il le sait, le précèdent dans le chemin ardu des conseils évangéliques, des protecteurs veillent sur lui, des défenseurs le gardent et Dieu s'incline avec tendresse vers son enfant de prédilection : « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances. » Que lui faut-il de plus? A l'entendre, le séminaire est pour lui le vestibule du paradis. Pas une seule pensée de tristesse ou de regret n'effleure son esprit. Il a mis la main à la charrue, il est bien décidé à poursuivre sa tâche jusqu'au soir de la journée sans jamais regarder en arrière (1). Il aime Jésus de tout son cœur, c'en est assez pour affronter la lutte, s'adonner au travail et ne pas se traîner avec nonchalance dans l'ornière de la tiédeur.

Peut-on admettre qu'il y ait parmi les futurs

(1) Luc, ix, 62.

prêtres des jeunes gens qui croupissent mollement dans l'indifférence?...

La couronne sacerdotale est suspendue sur leur tête et ils ne daignent pas esquisser le moindre effort pour la conquérir et la mériter.

Si le regale sacerdotium est un don radicalement gratuit, il implique cependant leur concours persévérant. Rien ici-bas ne fructifie sans culture; rien n'aboutit sans peine; toute palme suppose une victoire, toute victoire est au prix d'un sacrifice. Les simples fidèles sont tenus de se faire violence s'ils veulent escalader le ciel, comment donc les lieutenants du Christ resteraient-ils sans énergie et sans vaillance? Inconstants et légers, ils se soucieraient peu de correspondre à la grâce de la vocation I A l'heure où l'Eglise en deuil fait appel au dévouement héroïque de ses enfants, ces futurs défenseurs de sa cause ne songeraient qu'à satisfaire leur égoïsme?... Ils aspireraient à recevoir le caractère des consacrés sans se préoccuper d'en acquérir les vertus ? On ne découvrirait en eux nulle ardeur à l'étude, nulle activité au service de Dieu, nulle ferveur à la chapelle, nulle générosité dans la correction de leurs défauts?...

Eh bien , non 1 Mille fois non ( Ceux-là ne seraient pas à leur place dans un séminaire.

Il faut, en effet, un amour plus qu'ordinaire pour accepter d'assumer sur ses épaules et de porter sans défaillance cet onus angelicis humeris

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tremendum dont parle Fauteur de Y Imitation.

Il faut s'habituer dès son jeune âge à puiser, dans le Cœur de Jésus, les saintes ardeurs de la charité.

C'est parce que, dès les premières années de son apprentissage à l'état ecclésiastique, notre futur apôtre a jeté son cœur dans cette fournaise d'amour, qu'il a pu gravir courageusement les sommets de la perfection.

« Que c'est beau d'être prêtre 1 » s'écriait-il souvent. Et il ajoutait : « Demandez à Notre- Seigneur des prêtres qui conduisent ]es âmes au tabernacle... Je veux toujours lutter et com battre pour le règne du Sacré-Cœur. Puissé-je succomber à la tâche ! »

D'après Tertullien, le sang des martyrs fut une semence de chrétiens : Sangais martyrum semen christianorum. Durant les trois premiers siècles, l'Eglise avait besoin, pour croître et fleurir, de tremper ses racines dans ces bains empourprés. Notre époque de paganisme présente bien des analogies avec l'ère des persécutions. Qui sait si le salut des âmes ne demandera pas plus tard une rosée sanglante ? Il exige assurément de généreux sacrifices de la part du prêtre au xx° siècle.

Dès lors, n'est-ce pas une raison suffisante d'imposer des garanties sérieuses de vigueur et d'endurance à la jeunesse qui sollicite aujour-

d'hui l'honneur d'appartenir au sacerdoce de Jésus-Christ?

Quelle que soit d'ailleurs la situation actuelle, attendu qu'un jeune homme se décide à suivre le Maître, il assume les conséquences de son choix. Il ne saurait ignorer que de toutes les pages de l'Evangile résulte pour lui l'obligation de se soumettre à la loi de l'effort.

Qui ravit le royaume des cieux ? Les violents.

A quelle condition peut-on marcher sur les traces de Jésus ? A la condition de renoncer à soi-même et de porter sa croix tous les jours.

Qui est proclamé bienheureux ? Celui qui est pauvre, celui qui peine, qui souffre, qui pleure.

Comment doit se comporter celui qui a mission de veiller sur l'âme de son frère? Comme un berger qui, ayant perdu une brebis, ne se donne de repos qu'il ne l'ait, au prix de mille fatigues, ramenée au bercail; comme une femme qui, ayant égaré une drachme, balaie dans tous les coins et recoins de sa maison pour la retrouver...

Partout, c'est la même pensée qui revient sous les formes les plus variées : les âmes ne s'achètent et ne sont sauvées qu'à force de travail et de sollicitude.

Plus justement que cet empereur romain, le séminariste peut répéter le mot célèbre :

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laboremus. L'effort 1 encore l'effort ! toujours l'effort !

Saint Philippe de Néri aimait à redire : Le ciel n'est pas fait pour les paresseux — // cielo non è pet poltroni.

Le sacerdoce non plus.

La montée*

Au printemps. — L'âne et le voleur. — L'époque des semailles. — L'intelligence et le cœur. — La loi du progrés.

— Au grand séminaire. — Conseils d'un directeur. — Réponse d'une mère. — Le jeune homme de l'Evangile.

— Excel sior !

kENDANT ses quatre années d'études au petit séminaire de Marvejols, Gabriel Bosse s'appliqua, semble-t-il, à marcher simplement dans les chemins battus, sans s'écarter de la règle commune. Les souvenirs qu'il y a laissés, les impressions de ses condisciples comme celles de ses maîtres s'accordent sur cette constatation : absence de toute particularité notable. C'était le bon élève, naturellement espiègle, mais bien doué à tout point de vue : studieux, régulier, docile, aimable; c'était aussi le séminariste pieux dont la persévérance ne fait doute pour personne. Sa jeunesse s'écoulait comme le ruisselet court dans la prairie non loin de sa source.

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On ne sait bien le prix des années du séminaire que lorsqu'on ne les a plus. C'est qu'il faut être à même de les comparer aux autres pour les estimer ce qu'elles valent. L'homme, paraît-il, ne chante bien que ses paradis perdus. Il ne connaît son bonheur que lorsque son existence devient le jouet de l'adversité. Ah I les joies pures et les riantes illusions de notre printemps si riche de promesses et si prodigue d'espérances t C'était pour nous l'aurore avec sa fraîcheur matinale et ses douces clartés ; c'était la fleur à son premier matin. Alors l'esprit était souple, la mémoire docile, le cœur ouvert à toute généreuse inspiration, le corps agile et robuste.

Heureux donc, trois fois heureux celui qui peut se dire, à l'automne, quand arrive la saison de la récolte : Je moissonne des gerbes abondantes dans les sillons que j'ai arrosés de mes sueurs au temps des semailles I

Au séminaire ne vit-on pas dans une atmosphère où tout contribue à féconder l'intelligence, le cœur et l'âme? Dieu donne tour à tour les tièdes ondées et les chauds rayons de soleil. Des maîtres expérimentés se relaient pour jeter à pleines mains des semences destinées à produire cent pour un. L'émulation entre condisciples favorise Téclosion de tous ces germes dans la paisible solitude de la prière et du recueillement.

Si/: au dire des commentateurs, la parabole

des talents signifie que la récolte des mérites au ciel répond aux bonnes œuvres qu'on a semées sur la terre, n'est-il pas vrai qu'elle s'applique de même aux intérêts de la vie présente ? On ne récolte que ce qu'on a semé : Qui parce seminat parce et metet (1). On ne sait que ce qu'on a appris.

Gabriel le comprend vite, car son oncle ne cesse de le prévenir qu'il sera plus tard, dans l'exercice du ministère, ce qu'il est aujourd'hui sur les bancs de sa classe : c Ne compte pas sur la science infuse; Dieu l'a sans doute accordée à quelques âmes privilégiées, mais il est probable qu'il ne te l'a pas promise. Il s'agit maintenant de faire fructifier le talent qu'il t'a confié. » Aussi bien, ses professeurs ne lui infligeront jamais l'épithète de « paresseux ». Il voit autour de lui régner une activité fiévreuse pour l'acquisition des richesses; de pauvres enfants de son âge travaillent du matin au soir dans les ateliers ou les usines pour gagner leur pain de chaque jour; la société ressemble à une immense ruche où chaque abeille a sa tâche : c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir son ardeur. Mais ce qu'il redoute avant tout c'est de perdre son temps à ne rien faire ou à faire des riens; déjà il se dit qu'il ne voudrait pas s'exposer, par une négligence coupable, à n'amasser

(1) II Cor., iy, G.

qu'un mince bagage de connaissances superficielles. Il a lu le parallèle que le P. Ventura établissait un jour entre un mauvais prêtre et un prêtre ignorant : « Le premier c'est le voleur, mais le second c'est Fane. Le voleur pénètre dans la vigne, il emporte les plus belles grappes et il épargne le reste. L'âne, entré dans la vigne, pose partout ses lourdes pattes qui font pif paf, pif paf, et n'épargnent rien. Quand il quitte la vigne, elle est entièrement saccagée. »

Les qualités du cœur ne sont pas moins nécessaires que celles de l'esprit. Combien d'hommes éminents ne doivent leurs succès qu'à leur affabilité dont on subit le charme. Leur générosité de sentiments, leur inaltérable douceur, leur bonté d'âme conquièrent toutes les sympathies. On ne leur demande pas s'ils sont pourvus des trésors de la science, on n'exige pas d'eux des lumières extraordinaires sur les questions de philosophie, de théologie, de physique, de chimie, d'exégèse, d'apologétique. Une atmosphère de pénétrante charité les enveloppe tellement qu'elle tient lieu de tout le reste.

Gabriel apportait au séminaire ce que l'Ecriture appelle : animam bonam, latitudinem coi*dis, un naturel aimable, une grande bonté de cœur. Il n'en est pas moins vrai que les meilleures dispositions natives se corrompent ou se développent en raison même du soin ou de la

négligence qu'on met à en favoriser l'épanouissement. Un rejeton de belle venue, si le jardinier ne le greffe, ne rémonde, ne le préserve d'un tuteur, ce rejeton ne deviendra jamais un bel arbre chargé de fruits succulents. Bien que planté dans la pépinière du sacerdoce, le séminariste pourrait n'être qu'un figuier stérile, s'il ne profitait pas des soins qu'on lui prodigue. Sa formation intellectuelle et morale dépend, en grande partie et presque uniquement, de son bon vouloir.

C'est avec docilité que notre jeune homme écoute les conseils de ses guides; en silence, il apprend à connaître ses défauts pour les corriger, il s'efforce d'acquérir les vertus contraires en développant ses aptitudes d'esprit et de cœur.

Au dehors, il peut paraître ne prêter qu'une attention distraite aux devoirs ordinaires de sa tâche d'écolier, mais ses notes intimes nous le montrent constamment appliqué au travail de sa formation. Toujours en éveil de ce côté, sa vigilance ne se laisse pas surprendre. Il déclare une guerre à outrance à l'égoïsme, ce virus dangereux qui ruine les plus belles espérances et prépare de si cruels désastres. Il place bien haut son idéal. « Est-ce trop pour Dieu, se dit-il, pour sa gloire, pour l'Eglise, pour les âmes que de se livrer sans repos ni trêve à un laborieux apprentissage de la vie apostolique ? »

Si l'ouvrier vulgaire est stimulé à se perfec-

tionner dans son métier par cette pensée que, plus il sera habile, plus il multipliera ses gains, comment voulez-vous que le futur ouvrier de Jésus-Christ, celui qui songe à lui gagner des âmes, ne se donne pas tout entier à la préparation de son sublime travail ?

La loi du progrès ne souffre aucune exception ; elle s'étend aussi bien aux dons naturels qu'aux grâces surnaturelles. Ces dernières surtout ne sauraient être négligées sans préjudice, quand il s'agit d'un séminariste.

Supposez-lui toutes les qualités de l'intelligence et du cœur, s'il manque de piété, s'il n'est pas uni à Dieu par la prière, s'il ne s'élève pas dans la région du divin par la ferveur, il perdra peu à peu ses nobles facultés. Sa lumineuse intelligence baissera comme une lampe sans huile ; son cœur d'où la sympathie rayonnait comme d'un ardent foyer se refroidira : toutes les espérances que l'un et l'autre promettaient seront trompées. S'il arrive que ses supérieurs ne le déclarent pas « impropre au service » dans la sainte milice de Jésus-Christ, peut-être ne serat-il qu'un soldat désarmé !

Le Saint-Esprit dira donc à l'ange de l'Eglise qui lui aura ouvert les portes du sacerdoce : Scribe virum islam sterilem. Ecrivez : non-valeur (1).

(1) Jer., xxn, 30.

Que peut produire une âme qui, par la grâce sanctifiante et la charité, n'est pas entée sur Dieu (1)? Telle plante : telle fleur, tel fruit. Un rosier donne des roses; une vigne produit du raisin; une plante divine pousse des fleurs et des fruits divins.

Ces considérations expliquent les rigoureuses exigences de l'Eglise dans le choix définitif de ceux qu'elle admet à l'honneur de la prêtrise.

Elles étaient familières à Gabriel Bosse quand il passa du petit séminaire de Marvejols au grand séminaire de Mende. En revêtant la soutane, il n'eut pas à changer ses habitudes.

M. de Ligonnès, l'éminent supérieur, ne tarda pas à remarquer, parmi les nombreux élèves de la rentrée de 1897, ce jeune abbé, à peine âgé de 17 ans, qui se présentait avec une abondante provision de savoir, de foi, de charité, de vie, de vertus, de force, de tous ces biens, en un mot, qui assurent le succès du ministère sacerdotal.

Le futur évêque de Rodez ouvrit ses bras et son cœur à l'abbé Bosse qui venait à lui avec la plus filiale confiance.

A partir de cette première rencontre, Mgr de Ligonnès lui voua une particulière affection et lui prodigua jusqu'à la fin ses conseils et ses encouragements.

1) Rom., îx, 17, 2i. — Joan., xv, 5.

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« Vous avez raison, disait le sage directeur, profitez le plus possible des précieuses années de ce court apprentissage pour vous enrichir : bifunde ut effundas, semez pour récolter, acquérez pour distribuer, amassez pour répandre, enrichissez-vous pour faire un jour de larges aumônes. Infunde ut effundas. C'est la seule époque favorable, après quoi, passé ce temps, mille obstacles s'opposent à l'acquisition de ce qui manque. Les mauvaises habitudes une fois contractées se fortifient et deviennent une seconde nature. »

Lui-même, pour exciter son ardeur dans cette marche ascensionnelle, pense souvent à ces âmes qui l'attendent et lui devront le ciel; il pense aux petits enfants auxquels il apprendra le catéchisme, aux pécheurs qui se traînent dans le bourbier de l'iniquité, aux malheureux prodigues, aux brebis perdues, aux victimes de l'indifférence et du respect humain, aux découragés, aux sceptiques, aux haineux, à cette foule anonyme et innombrable que convoitent l'enfer et ses suppôts.

« Comment pourrai-je être plus tard t la lumière du monde », s'écrie-t-il, si mon intelligence ne brille que faiblement, pareille à ces veilleuses qui suffisent à peine à éclairer une chambre de malade, tandis qu'elle devrait, comme un phare, projeter au loin sur l'immensité des

mers d'étincelants rayons ? Comment être un jour • le sel de la terre », préserver la masse de la corruption, si je manque des éléments qui constituent la vigueur morale?... »

C'est ainsi que l'abbé Bosse s'achemine sûrement vers la vie parfaite : « Pas une minute, écrivait-il à une parente religieuse Clarisse, je ne me suis repenti de mon vœu du 8 mai 1892. Ce fut pour moi une belle fête le jour où je quittai les habits du siècle pour revêtir la soutane; déjà dans mon cœur avait grandi le désir de me donner plus entièrement au salut des âmes. La perspective de passer une partie de ma vie dans l'inaction forcée comme vicaire de nos petites paroisses de montagnes m'effayait. Aurais-je assez de courage pour me contenter d'un ministère si restreint? Tout me faisait craindre le contraire. D'un autre côté, ma mère ne cessait de m'entretenir pendant les vacances du bonheur qu'elle aurait, après le mariage de mon frère Emile, de se trouver avec moi, avec son fils prêtre. Sa joie m'attristait profondément, car j'entrevoyais tout ce qu'elle aurait à souffrir à cause de moi, quand sonnerait l'heure de la cruelle séparation. En vain j'essayais de la détourner de ses projets en lui faisant voir la solitude qui l'attendait dans une pauvre vicairie de campagne : « Partout où tu seras, répliquaitelle, j'aurai le bon Dieu et toi, c'est plus qu'il

n'en faut pour mon bonheur. * Sa réponse invariable me déconcertait sans éloigner de mon esprit la certitude que Dieu me voulait à lui dans la vie religieuse. C'est donc le cœur partagé entre le désir de suivre ma vocation et la peine de laisser ma bonne mère inconsolable que j'entrai au grand séminaire de Mende. »

Comme on reconnaît à ce langage du jeune séminariste la noblesse de ses sentiments ! Son intelligence s'est épanouie dès l'aube dans une atmosphère de foi ; c'est du côté de Dieu et des âmes que s'orientent ses généreuses aspirations. Rien en lui de terrestre, de vulgaire, de trivial. D'un élan spontané son âme se porte vers le souverain Bien. De même qu'il en est l'auteur et la fin, son centre, c'est Dieu. Eclairé des lumières de la grâce, il considère que pour atteindre son idéal il doit s'élever jusqu'à la pratique des conseils évangéliques. Il lui faut les austérités du cloître, c'est-à-dire le don total et plénier de tout son être, l'oblation perpétuelle de sa vie pour le salut des âmes.

Toutefois sa piété filiale en est alarmée. Il aime tant sa mère qu'il hésite à lui imposer un tel sacrifice ! Que faire? Sera-t-il plus courageux que le jeune homme de l'Evangile ?...

C'était au cours de la troisième année de la vie publique de Jésus-Christ, pendant la seconde

mission qu'il donnait en Pérée, de l'autre coté du Jourdain. La foule, ravie par les enseignements du Rabbi galiléen, affluait de toute part et s'attachait à ses pas, soit pour entendre ses discours, soit pour être témoin de ses miracles, soit pour obtenir quelque faveur particulière. Voici qu'au détour de la route que Jésus suivait, un jeune homme, adolescens, se présente, s'agenouille respectueusement à ses pieds : « Maître, s'écrie-t-il, ô bon Maître, que dois-je faire pour acquérir la vie éternelle ? » Sans autre préambule, il pose la question de la destinée. C'était faire preuve de haute sagesse. Quand on possède la jeunesse, la santé, la fortune, le bonheur, on ne se soucie guère de ce qu'un lointain avenir, enveloppé d'ombre et de mystère, réserve d'imprévu. Il est de bon ton, dans le monde, d'éviter toute préoccupation de survivance. Il suffit que le fantôme des noirs soucis se dresse à l'horizon du temps pour éloigner une interrogation qui serait un trouble-fête.

Avant de songer à la mort, la jeunesse est avide d'épuiser la coupe des satisfactions que la vie présente lui procure. Dix-sept ans ! c'est l'âge d'or des beaux rêves. A travers le voile transparent de ses illusions, elle n'entrevoit que prairies émaillées de fleurs, que ciel d'azur semé d'étoiles. Le présent lui suffit avec ses joies ensoleillées, l'avenir lui sourit avec ses promesses décevantes. Que faut-il de plus?

Tout autre est le raisonnement du jeune homme de l'Evangile : « Je sais que la vie de l'homme passe comme une ombre ; je sais que le soir d'un beau jour n'est pas éloigné du matin qui Ta vu poindre ; je crois que le temps n'est rien comparé à l'éternité. Voilà pourquoi j'ai à cœur de me prémunir contre les surprises de la mort. Avant tout le salut, le ciel, l'éternité : Quîd faciam ? Que faire ? »

— Observe les commandements, lui répond Jésus.

— Lesquels ?

— Tu ne tueras point ; tu ne commettras point d'adultère ; tu ne déroberas point; tu ne rendras point de faux témoignage: honore ton père et ta mère; aime ton prochain comme toi-même.

— Tout ceci, Maître, je l'ai pratiqué dès mon plus jeune âge.

Cette déclaration révèle une nature droite, un cœur franchement loyal. Le doux et pénétrant regard du Sauveur s'arrête avec complaisance sur la conscience naturellement honnête. Et quand le visiteur ajouta :

— Que me reste-t-il à faire ? Que me manquet-il encore ?

Alors Jésus l'aima et lui dit :

— Vent et seqnere me. Viens et suis-moi. Pauvre jeune homme, il était en si bonne voie \

Un élan de plus, une générosité de plus, il touchait aux sommets de la sainteté t Une fois

engagé sur les pas du Christ, attaché à sa vie, qui sait ce qu'il aurait pu devenir? Un disciple, un apôtre, un des Douze, un propagateur de la vérité, un martyr ! Dans la rapidité de quelques instants, le temps du conflit intime entre la vision de l'idéal et la protestation de la volonté devant le sacrifice, sa destinée a oscillé de la soumission à la résistance. Et c'est la résistance qui Ta emporté. Abiit^ il se détourne; lui, si proche du but, il redescend vers la vie vulgaire et les satisfactions de bas étage. Désormais il ne sera plus question de lui dans l'Evangile. On ne retrouvera plus sa trace nulle part.

C'est bien avec le même empressement que notre intrépide séminariste se porte au-devant de Jésus-Christ. Il ne lui apparaît pas seulement comme un prophète extraordinaire, comme un puissant Thaumaturge qui opère des miracles, comme un admirable Docteur qui sème des paroles de vérité et de vie. A ses yeux, le Fils de Dieu dévoile ses bontés, ses miséricordes et ses tendresses infinies. « Il a pris un cœur semblable au mien, et pourquoi? se demande-t-iL Pour que dans la crèche je puisse adorer le Verbe devenu petit enfant; pour que sur la Croix je puisse répondre à mon Dieu qui me tend les bras ; pour que sur l'autel il soit ma victime et que par la sainte communion son cœur battant contre mon cœur fasse plus sûre-

ment battre le mien. » Il aborde son bon Maître avec l'ardeur d'un amour qui ne se lasse pas de l'adorer. C'est Jésus qu'il rencontre à la chapelle du séminaire, et souvent il vient, à deux genoux, implorer ses lumières et ses grâces. Du fond du cœur il lui parle : « 0 Seigneur, mon bon Maître, vous m'avez appelé à votre service; vous me comblez de vos faveurs en me donnant chaque jour des preuves de la plus tendre amitié, que puis-je faire pour vous témoigner ma reconnaissance? Ambitionner pour moi la vie éternelle, c'est fait, j'y travaille sans relâche, mais ce n'est pas assez I II est des âmes en danger de se perdre, je veux aussi les entraîner sur les chemins du salut. »

On aime avoir affaire à des natures délicates et vibrantes. Il en est de si délicates que la moindre touche divine en tire des étincelles de foi, d'admiration, d'amour et d'enthousiasme. Ce qu'on apprécie par-dessus tout c'est la générosité qui ne calcule pas en face des plus héroïques sacrifices. Quand ce sentiment éclate sous nos yeux, nous sommes séduits par cette incomparable beauté morale.

Le Sacré-Cœur pourrait-il être indifférent au spectacle d'un jeune homme qui manifeste pareilles émotions et sollicite l'honneur de ne pas s'arrêter à mi-côte dans la voie de la perfection?

Faire son devoir, tout son devoir de bon séminariste, c'est bien, mais c'est trop peu pour

l'abbé Bosse. Il a faim et soif de dévouement. Faire preuve de bon vouloir ne lui suffit pas; il désire combler la mesure.

Ne vous semble-t-il pas voir Notre-Seigneur s'incliner vers lui avec tendresse? Celui-là, du moins, n'adopte pas pratiquement la théorie « du moins possible », sous prétexte que toute œuvre de subrogation n'est pas exigée par les supérieurs. Une tenue correcte, une conduite irréprochable, un progrès persévérant vers les saints Ordres : il ne se contente pas du quod justum. Mais il vise plus haut. Une flamme intérieure le pousse au plus parfait.

Voilà le programme des vrais amis de Dieu. Le grand Apôtre n'examine pas s'il s'est dépensé sans mesure pour le salut de ses frères. Ses travaux, ses courses, ses souffrances ne lui paraissent être qu'un essai, les premières prouesses d'un débutant. Il n'envisage que le terme sublime où son zèle veut atteindre et il s'élance à la conquête des âmes : Ad destination persequor, ad bravium supernœ vocalionis Dei, in Christo Jesu (1). Les braves s'exercent de bonne heure à l'endurance et ne craignent jamais d'en trop faire. Ils ne reculent pas devant l'effort, ils ne marchandent pas avec le travail, ils ne repoussent pas la croix.

Jésus les regarde et il les aime : Dilexit eum.

(\) Philip., m, li.

60 OBIATION

Et il leur dit : Vent et seqitere me. Venez et suivez-moi !

Cet appel, l'abbé Bosse l'entend. Il y répondra. Ne porte-t-il pas en lui-même un foyer d'activité et de progrès qui ne s'épuisera que dans les labeurs ininterrompus de l'immolation? Ce n'est pas lui qui se laissera prendre aux attraits des biens de ce monde. Non, il ne sera pas attristé du prix auxquel est mise la perfection du Vent et seqnere me. Il dira : Oui t de toute la spontanéité émue et charmée de son être.

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