L'AUTEL DU SACRIFICE
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L'autel du sacrifice*
Noblesse oblige. — Grain de blé. — Epanouissement des vocations. — Un ange gardien. — Accueil fraternel. — Délicieuse perspective. — Dans la lutte. — « Partez » ! — Au bon moment. — L'âge du sacrifice.
ujourd'hui les ennemis de l'Eglise ne
DA
v> manquent ni d'audace ni de vaillance. Ils n'épargnent ni leur temps, ni leurs peines, ni leurs ressources. Quelle prodigieuse activité au service d'une haine sectaire qui s'acharne à ravir à Dieu les âmes rachetées au prix de son sang I
Mais leur attitude hostile a pour effet de secouer l'indifférence des bons. Elle est un stimulant pour la jeunesse catholique qui s'exerce à la défense de la religion. Que de jeunes recrues se sont enrôlées dans la ligue des militants, excitées à la lutte par les attaques des persécuteurs (
Au premier rang des champions de la cause de Jésus-Christ se trouvent naturellement les
futurs prêtres. Ils sont investis, par le fait de leur état, d'une noblesse qui les oblige à donner l'exemple du zèle. Le Maitre a droit d'exiger d'eux une perfection plus grande que celle qu'il demande aux simples fidèles. Certes, ils ont compris leur devoir à une époque qui nécessite de leur part des convictions plus profondes, une science plus éclairée, un dévouement plus généreux. Nos séminaires préparent une vaillante génération d'apôtres.
Quand l'abbé Bosse entra au grand séminaire de Mende, il eut la bonne fortune d'y rencontrer des condisciples non moins bien disposés que lui à marcher dignement dans leur sainte vocation. Au lieu de languir et de s'atrophier dans la routine d'une régularité monotone, ses désirs de perfection pénétrèrent plus avant dans son cœur pour s'y fixer définitivement.
Son vénéré directeur, M. de Ligonnès, auquel il expose nettement son état d'âme, lui conseille d'imiter le juste « qui s'avance et croît jusqu'au plein jour (1) » : « Faites d'abord vos deux années de philosophie, alors si Dieu vous veut dans la vie religieuse, vous aurez toute latitude de fixer votre choix. »
C'était le mot d'ordre, il n'eut garde de s'y soustraire.
(1) Prov., vi, 18.
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Esprit réfléchi et capable de recueillement, le jeune philosophe se mit donc résolument à Tétude. Il ne pouvait se contenter d'un demisavoir pas plus que d'une vertu de surface. Estee à dire que de temps en temps une distraction, toujours la même, ne se présentait pas malgré lui à sa pensée? Elle le poursuivait en classe, à la chapelle, en récréation. Et chaque fois il concluait : « Oui, je serais religieux. »
Comme le grain de blé jeté en terre, cette bonne semence, apportée par une brise d'en haut dans son âme, y trouvait un milieu favorable à son éclosion. Une vie invisible s'élaborait sous Faction du Sacré-Cœur.
Le grain de blé paraît mort, mais soudain la vie s'en échappe. Rien ne lui résiste, ni terre, ni pierre, ni ténèbres ; elle grandit, elle monte, elle perce le sol et regarde le soleil ; elle élève vers lui toute une moisson.
Ainsi en est-il du germe de la vocation religieuse.
On s'étonne que de nos jours, en dépit des lois arbitraires inventées par la franc-maçonnerie pour détruire les congrégations, des milliers de jeunes recrues vont rejoindre au delà des frontières les expulsés de France. Comment donc peut-il se faire que, dans un milieu social où périclitent chaque jour davantage les idées, les principes et les mœurs, il y ait encore tant
d'âmes assez belles pour donner à l'Eglise un pareil spectacle de fidélité?
Est-ce que la situation actuelle n'est pas absolument contraire à l'épanouissement de ces vocations?
Et cependant fut-il jamais une époque plus fertile en généreux dévouements ?
Tous les noviciats débordent, tous les ordres religieux progressent dans les cinq parties du monde. Le règne de Dieu s'affirme avec une vitalité et une extension grandissantes.
Ah ! c'est que le divin Sauveur ne se repose pas. Et toute semence qui tombe dans une bonne terre défie les tempêtes du dehors, l'inclémence des saisons, le froid de l'hiver, les sécheresses de l'été, toutes les forces adverses combinées par la rage impuissante de l'homme ennemi.
La crainte du danger accroît l'audace des timides.
Que ne fait-on pas pour sauvegarder simplement des intérêts matériels? Les Hollandais, par exemple, ont conquis le sol de leur pays sur les vagues de la mer. Les Vénitiens ont bâti leur superbe cité dans les lagunes de l'Adriatique. Avec sa seule force native l'homme dompte tous les éléments du monde.
Alors même que le zèle des âmes et l'amour de Dieu n'enflammeraient pas le cœur des fidèles menacés dans leur croyance, est-ce que le bras du Tout-Puissant resterait sans vigueur devant
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les obstacles suscités par les impies ? Il lui suffit d'un geste, du geste paisible du semeur. Et dans les vastes sillons de l'univers la moisson jaunissante attire les ouvriers de bonne volonté. Ceux-ci, n'en doutez pas, ne seront ni moins actifs, ni moins courageux que les ouvriers qui multiplient les barrages et construisent des remparts pour protéger leurs moissons temporelles.
A la fin de sa première année de philosophie, l'abbé Bosse alla passer le temps des vacances à Sault-de-Vaucluse. (Test là que son frère Emile, nommé receveur de l'enregistrement, exerçait ses fonctions. La mère avait suivi son fils aîné après la mort de son mari et de son fils Joseph. On se retrouvait en famille, loin du pays natal, mais au sein d'une population sympathique.
Madame Bosse oubliait ainsi ses épreuves entre ses deux enfants qui l'entouraient l'un et l'autre d'une tendre vénération. Elle leur prodiguait en retour une sollicitude éclairée. C'était la femme forte s'inspirant des maximes de l'Evangile et ne décidant rien que d'après les vues de la foi. Toujours prête à sacrifier son repos pour le bonheur de ses fils, elle les aimait du véritable amour qui fait passer en première ligne les intérêts de l'âme et les droits de Dieu. Profondément pénétrée de l'esprit surnaturel, cette mère savait que la formation d'une âme est l'œuvre d'un long et patient labeur et de conti-
nuels renoncements. Soucieuse de ses devoirs et diligente à les remplir, elle avait accompagné Emile dans le premier poste que lui avait assigné l'Administration, afin, disait-elle, de le protéger contre les dangers de l'isolement. * (Test l'ange gardien de mon frère, s'écriait Gabriel, elle écarte tout obstacle à son salut. »
Sans cesse attentive à lui assurer les joies de la bonne conscience, elle voulut encore l'assister pour le choix d'une épouse. Dans cette affaire délicate, ce dont elle s'inquiétait, c'était moins d'argent, de situation brillante, de facilités pour acquérir des relations ou des positions avantageuses, que de la foi, de la piété, de la vertu, de la bonne éducation, des qualités solides de la compagne destinée à mettre son âme dans une parfaite harmonie de principes religieux avec celle de son fils. « Dieu la récompensa, écrivait encore Gabriel, en lui donnant en sa belle-fille, Marie-Rose, un modèle de douceur, de bonté prévenante et de grande piété. Après sept ans de vie commune, Marie-Rose pouvait affirmer n'avoir jamais eu une minute de mésintelligence avec sa belle-mère. N'est-ce pas le plus bel éloge à faire de l'une et de l'autre? »
« Il y a des mères, dit René Bazin, qui ont une âme de prêtre et qui l'ont donnée à leurs enfants. » Ce mot s'applique à Mmo Bosse.
t Je crains, disait-elle un jour, d'aimer trop le plus jeune. * Certes elle l'aimait passionnément
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son cher Gabriel ; mais elle l'aimait en Dieu et pour Dieu. A le voir revêtu de la soutane, elle éprouvait un tel contentement qu'elle ne se lassait pas de l'admirer dans une muette contemplation. C'était pour elle un attendrissement qui se traduisait par des larmes de bonheur. Avec quelle effusion de reconnaissance elle remerciait le Très-Haut de l'honneur qu'il lui faisait d'accepter à son service l'un de ses enfants ! Avec quelle confiance elle recommandait son futur prêtre à la très sainte Vierge !
Il existe dans le diocèse d'Avignon un sanctuaire dédié à Notre-Dame des Lumières. Les foules y affluent pendant la belle saison et il n'est pas rare d'y rencontrer en tout temps quelques pèlerins avides d'obtenir de la Madone une grâce spéciale, la guérison d'un malade, le succès d'une entreprise, la consolation dans le malheur. Les mères y viennent consacrer leurs enfants ou solliciter le retour d'un prodigue. Plus d'une fois sans doute Mme Bosse apporta ses intentions et pria pour les siens aux pieds de la statue miraculeuse.
Au cours des vacances de 1898, notre séminariste y fut amené à son tour par un sentiment de piété et de dévotion envers Marie. Peut-être aussi, comme il le raconta plus tard, cédait-il à un attrait mystérieux qui le poussait à la recherche d'une orientation définitive.
Voici en quels termes il rend compte de ses impressions :
« Je profitai d'un pèlerinage à Notre-Dame des Lumières, près Apt, pour voir de près les Pères Oblats de Marie Immaculée. La sainte Vierge m'emmenait là je ne sais ni comment ni pourquoi. J'y fus accueilli comme un frère et y passai trois jours pour attendre un Père qui devait alors donner une retraite à Sault. Quelles émotions ai-je ressenties au contact de ces religieux? Quelle faveur singulière ai-je demandée à ma bonne Mère du ciel? Je ne saurais le dire. Le nom d'Oblat de Marie me parut si beau f La charité qui régnait dans la communauté et les exemples de vertus dont je fus l'heureux témoin, m'inspirèrent une telle confiance que je ne pus me déprendre de cette idée : « C'est ici que Dieu me veut ! » C'était fini, ma décision était prise. La sainte Vierge m'agréait parmi les siens : Je serai son Oblat, sa victime... »
Il rentre donc en seconde année de philosophie avec la conviction inébranlable qu'il a trouvé sa voie et qu'il doit la suivre dès que son directeur lui en donnera l'autorisation. Et pour que son choix, semble- t-il, ne fût motivé par aucune considération humaine, la Providence prend soin d'éloigner du cher pays de Vaucluse sa mère et son frère. Le fonctionnaire étant envoyé dans le Cantal, à Pierrefort, lui-même n'aura plus désormais l'occasion de retourner à Notre-Dame des
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Lumières ni r arrière-pensée de fixer sa tente dans une maison religieuse à proximité de sa famille. Il ne cache pas sa joie en apprenant cette nouvelle qui lui fait entrevoir un double avantage : de l'avancement pour Emile, et pour lui-même la facilité de rompre les liens qui le retiennent dans le monde.
Cet heureux jour de la délivrance, notre séminariste l'appelle de tous ses vœux; dans cette pensée, son âme trouve une source de sainte allégresse. Son esprit se berce des plus suaves illusions dès qu'il se dégage des contingences pour se mouvoir dans ce monde idéal que lui dérobe le voile de l'inconnu. Nulle attraction plus séduisante que la vision anticipée de ce qui fait maintenant l'objet de ses rêves. N'est-il pas conduit par l'ange du Seigneur vers une terre promise où coulent le lait et le miel ? Qu'importe le désert avec ses aridités, puisque déjà son regard entrevoit les horizons de la patrie t
Cette perspective le soutient au milieu des aspérités de l'étude, elle stimule son ardeur à la prière, elle flatte ses espérances comme elle aiguillonne ses désirs. Le présent ne passe pas assez vite à son gré ; cependant il est heureux, et partout il porte avec soi ce sentiment qui l'émeut et le ravit : « Bientôt je serai religieux ( Un jour je serai missionnaire Oblat de Marie Immaculée, je monterai au saint autel, je paraîtrai en chaire,
au saint tribunal, j'exercerai les sublimes fonctions de l'apôtre... Quel honneur! Quelle incomparable destinée I »
Oui, l'avenir fait souvent miroiter aux yeux du jeune homme, fût-il un saint Louis de Gonzague, le mirage des enchantements les plus délicieux. Certes, il a le droit de se réjouir à la pensée qu'une élection spéciale de Dieu lui réserve une si belle part dans la distribution de ses faveurs gratuites et de ses divines largesses. La gloire de la vie religieuse et la grandeur du sacerdoce surpassent de la distance du ciel à la terre toutes les excellences de ce monde. La sainteté du moine jointe à la dignité du prêtre, les fonctions de son ministère, l'autorité de sa parole, le prestige de sa puissance : voilà de quoi jeter une âme dans l'extase du ravissement.
Il faut se garder néanmoins d'envisager l'état le plus parfait à travers les illusions de ses dix-huit ans.
« Mon vénéré et saint directeur, M. de Ligonnès, m'encouragea fortement à répondre à l'appel de Notre-Seigneur. Il aimait tant les Oblats ! Mais il connaissait aussi beaucoup maman et ma famille, et, tout en me poussant à la prière, à la communion fréquente, à une confiance absolue en la bonté de Dieu, il ne me dissimulait pas certaines appréhensions. Bref, il me promit une réponse décisive lorsqu'il aurait
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consulté mon oncle de Marvejols au début des vacances de 1899. »
Entre temps, « le démon furieux, ajoute l'abbé Bosse, employa tous les moyens de me décourager ». Cela devait arriver. Une vocation qui n'est pas d'abord éprouvée par la contradiction risque de sombrer plus tard au premier écueil. Pour cette nature impressionnable à l'excès, ce fut une lutte terrible qui dura plusieurs mois. Son esprit flottait, comme la barque désemparée, à la surface mobile des appréhensions les plus bizarres. Tantôt il s'accusait de jouer le rôle d'un hypocrite ou se croyait victime d'une téméraire présomption ; tantôt il se reprochait sa légèreté et son inconstance : il lui semblait que sa mère aurait le droit de le considérer comme un fils dénaturé, sans reconnaissance et sans cœur. Parfois, concentré en lui-même, il éprouvait un insurmontable dégoût pour la piété et pleurait de dépit ; d'autres fois, il se montrait d'une exubérance voisine de la dissipation.
Témoin de cette attitude quelque peu étrange, le vénérable archiprêtre ne s'en émut pas. Sa longue expérience des âmes lui permit de conclure, d'accord avec M. le Supérieur du Grand Séminaire, que Gabriel serait bien à sa place dans une communauté religieuse. Fidèle à sa promesse, M. de Ligonnès vint lui-même à Marvejols et dit à son dirigé : t Partez, partez au
plus tôt, et abandonnez votre mère au bon Dieu. Il ne l'abandonnera pas, Lui ! »
c II fut donc décidé, écrit le P. Bosse, que, malgré toutes difficultés, je ne résisterais pas plus longtemps à la voix de Dieu. Dès lors, je revins à Pierrefort passer en famille les dernières semaines des vacances avant mon départ pour le noviciat... Le langage énergique de mon bienaimé supérieur n'avait pas dissipé mes inquiétudes et la lutte persista plus violente qu'auparavant. Dans la nuit où se traînait ma pauvre existence, je n'eus pas le courage d'annoncer k ma mère la nouvelle de mon éloignement prochain. J'eus recours à l'obligeante condescendance de mon oncle qui fit exprès le voyage de Marvejols à Pierrefort pour s'acquitter de cette triste commission... Je dois l'avouer à ma honte, ma bonne mère me donna, dans cette circonstance, une leçon de courage chrétien. Elle apprit tout avec calme, sans une plainte ni l'expression d'un regret. Ah ! je n'oublierai jamais les détails de cet épisode de ma vie. C'était au cours d'une promenade à la campagne : tandis que mon oncle parlait, je sentais rémotion me serrer le cœur et redoutais pour ma mère une crise de larmes : « J'avais rêvé autre chose, fit-elle; mon enfant, si le bon Dieu t'appelle, va et obéis, i Cette simple réflexion, et ce fut tout ! »
Gabriel Bosse frappait à la porte du noviciat
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de Notre-Dame de l'Osier, au diocèse de Grenoble, vers la fin du mois de septembre, et prenait l'habit en la fête du Très Saint Rosaire.
« Le bon et beau moment pour le prêtre et le religieux, dit Lacordaire, ce n'est pas l'heure où il est choyé, exalté, glorifié, adulé, non, c'est l'heure où il est attaqué. »
S'il en est ainsi, on peut conclure que le jeune postulant se présente au bon moment. En ce temps-là, tout conspire à la ruine des congrégations religieuses en France. Au Parlement, il n'est question que de forger des lois qui les condamneront à l'expulsion et à l'exil. L'opinion publique fait écho, ce semble, aux menaces des sectaires. De toute part, la malice des hommes assombrit l'horizon.
Tandis que la tempête éclate au dehors, le calme va-t-il renaître enfin dans l'âme agitée de celui qui se réfugie au port tranquille du noviciat? Pendant une quinzaine de jours encore, le démon redouble ses attaques : « Dire ce que j'ai souffert pendant la semaine de postulance et la première semaine du noviciat est impossible. Le R. P. Maître s'attendait à me voir partir à tout instant. Mais l'amour du bon Dieu fut plus fort, la bonne Mère de l'Osier protégea son enfant, et, la bourrasque apaisée, je me retrouvai heureux comme un poisson dans l'eau. »
Le R. P. Simon, maître des novices, découvrit tout de suite les défauts et les qualités du nou-
veau venu : « Le souvenir que j'ai gardé de lui, écrit-il, est celui d'un enfant plein d'entrain, d'un caractère jovial et d'une nature exubérante, très riche de ressources pour cette vie active que la Providence devait lui ménager un jour et où il s'est dépensé sans compter... Je ne pourrais dire que l'éducation religieuse de Gabriel ait été des plus faciles. La vivacité de son tempérament paraissait de prime abord rebelle à la discipline. Il nous est arrivé avec l'ardeur pétillante de la jeunesse, mais si l'esprit était quelque peu léger, le cœur était d'or. Il se montrait surtout accessible aux arguments qui partaient de l'affection. Notre cher Frère aimait sa mère et vénérait son oncle, M. le chanoine Joly, curé-archiprêtre de Marvejols. Ces deux amours avaient de sûres et solides attaches pour le lier à la pratique du devoir et pour le stimuler h la vertu. Sorti d'une famille éminemment chrétienne, il tenait à lui faire honneur, et ses progrès, dans les voies de la perfection religieuse, s'accentuèrent d'une façon étonnante. »
La jeunesse est l'âge du sacrifice. Elle ne manque ni de confiance, ni d'intrépidité, ni d'ardeur; elle est belle, elle est forte, elle est radieuse dans son élan spontané et rapide, qui la détache de tout ce qui est égoïste et bas, jusqu'à la sphère divine du sacrifice. Il faut être jeune, jeune d'âge ou jeune d'âme, pour oser se faire une loi, un
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programme de cette invitation surhumaine : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Nul ne suit avec plus d'entrain qu'elle l'avenue douloureuse. Nul n'a un cœur plus prompt à se donner à Dieu jusqu'à l'héroïsme.
La préparation^
Piété filiale. — Une imposante physionomie. — Modèle de vie parfaite. — Le Noviciat et le Temple de Jérusalem. — Dans la maison de Dieu. — Vie de prière. — Sur les cimes. — Séjour de gloire. — Les délices de la solitude.
)N croit volontiers que la vie du cloître est incompatible avec les devoirs de la piété filiale. Loin d'émousser les sentiments naturels, la profession religieuse les développe en les épurant. Le monde taxe facilement d'indifférence, d'ingratitude et même de cruauté la résolution de ceux qui renoncent d'un cœur léger aux joies et aux peines de la vie séculière. C'est à tort.
Jamais fils plus aimant que ce jeune religieux, qui ne laissera passer aucune occasion d'entourer sa mère d'une exquise tendresse, tout en prodiguant aux siens les témoignages d'une profonde et inaltérable affection.
Les étrangers, les pauvres, les malheureux
seront toujours accueillis par lui comme des frères.
Il est vrai qu'il professera un culte spécial pour sa nouvelle famille : la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée.
A peine en connaissait-il le nom — ce nom si doux à son cœur — quand, Tannée précédente, il prit quelques jours de repos à Notre-Dame des Lumières. Il en ignorait l'histoire, l'esprit et la Règle. Ce lui fut une agréable étude, au début de son noviciat, que celle qui l'initiait aux travaux apostoliques et aux œuvres innombrables des Oblats dans les cinq parties du monde. A la suite de ces ardents missionnaires éparpillés sous les latitudes extrêmes du Pôle- Nord et de l'Equateur, parmi les Cafres et les Indiens, il parcourut en esprit les régions les plus lointaines où tant de pauvres âmes gisent, à l'ombre de la mort, dans les ténèbres du paganisme. Quel vaste champ à défricher, mais aussi quels progrès déjà réalisés par les fils de Mgr de Mazenodf
La noble et imposante physionomie du fondateur de cette société le fascine. Il se plait à contempler les traits de cet homme de Dieu.
Fils unique d'une famille aristocratique d'Aixen-Provence, riche, intelligent et zélé, il sacrifie les joies si pures de la maison de son père, il s'arrache aux embrassements de sa mère, il renonce aux plus belles espérances de la terre
pour se faire le modeste catéchiste des enfants abandonnés, l'ami de la jeunesse et des pauvres, Fapôtre des ouvriers et des villageois.
Autour de lui, des ruines amoncelées par la Révolution sollicitent le concours de nombreux ouvriers; des plaies profondes saignent dans les campagnes non moins que dans les villes; le doute a succédé partout à la foi, et la licence à la simplicité des mœurs ; la plupart des populations rurales gémissent dans l'ignorance et l'abandon; le clergé décimé et dispersé n'a pas comblé les vides faits dans ses rangs par la mort, l'exil ou l'apostasie; les communautés n'existent plus : cette triste situation le décide à s'associer des collaborateurs désintéressés; son influence lui permet de tenter l'entreprise; sa haute vertu lui gagne la confiance de quelques prêtres ; il est à la tête d'un petit bataillon de volontaires connus sous le nom de missionnaires de Provence.
Mais l'ascendant du jeune supérieur, le zèle de ses auxiliaires, la ferveur de la communauté naissante attirent une pléiade d'apôtres selon le cœur de Dieu.
Ils se rangent à la suite de celui qui a choisi comme devise : Pauperes evangelizantur ; leur action s'étend au delà des frontières d'une province, elle rayonne dans le Midi de la France, envahit le Nord, gagne les continents européens et transatlantiques.
L'Eglise bénit ces infatigables ouvriers et approuve la nouvelle société religieuse en lui donnant elle-même son nom.
Enfin, le fondateur, devenu évêque de Marseille, meurt en 1861, après avoir vu son œuvre grandir rapidement et prendre une étonnante extension sous le souffle de l'Esprit-Saint.
La vie de Mgr de Mazenod, écrite par l'un de ses Religieux, proclame l'héroïcité de ses vertus et présage le couronnement de tant de travaux par la proclamation officielle de sa sainteté (1),
t Quel beau modèle de vie parfaite ! * s'écrie le Frère Bosse. Et il conçoit le désir d'être le digne lils d'un tel père. Pour y arriver, il s'efforce d'observer dans ses menus détails les prescriptions de la Règle.
Avant tout, il veut paraître ce qu'il est en réalité : « 11 avait une âme droite et loyale, dit le R. P. Simon. Jamais il ne pallia ses défauts et ne s'en défendit jamais. Il avait cette humilité qui avoue ses torts et aussi une grande docilité aux ordres qui lui étaient donnés comme aux défenses qui lui étaient faites. »
Voilà bien, croyons-nous, la première qualité requise, et de toutes la plus importante, pour un jeune homme qui veut établir sur un fondement solide l'édifice de sa perfection religieuse. Les épreuves du noviciat ne serviraient de rien
(1) Voir Y Appendice, à la lin du volume.
sans cette heureuse disposition de se connaître soi-même et de se faire connaître par celui qui a charge de la formation de ses frères; encore faut-il que ceux-ci se soumettent docilement aux moindres avis du R. P. Maître des novices.
Le Frère Bosse, pour s'affermir dans cet esprit de complet abandon à ses supérieurs, a souvent recours à la sainte Vierge. C'est à elle qu'il consacre tout d'abord les prémices de sa vie religieuse, Or, un jour, il lui semble que cette bonne Mère l'invite à établir un parallèle entre le Temple de Jérusalem et le sanctuaire du noviciat. Elle se propose elle-même comme modèle au jeune novice. Dès lors, il s'écrie avec enthousiasme : « Beati qui habitant in domo tua. Oh ! qu'ils sont heureux, Seigneur, ceux qui habitent dans votre maison! »
D'après la tradition, le Temple de Jérusalem était connu sous cinq dénominations différentes qui conviennent parfaitement à la sainte demeure qu'il habite.
C'était d'abord la Maison de Dieu, Marie n'avait que trois ans lorsque le Seigneur lui dit : « Audi, ftlia, et vide. Ecoutez, ma fille, et voyez ce que j'attends de votre amour; oubliez votre peuple et le rang que vous pouvez tenir dans le monde, laissez aux riches leurs somptueux palais et venez dans ma maison. > Elle passa onze années dans ce lieu consacré aux
hommages et aux adorations du peuple ; c'est là qu'il offrait à l'Eternel les sacrifices imposés par la loi judaïque. Fille de la race royale de David, la Vierge se rendit en hâte à l'appel du Bien-Aimé, montant d'un trait les quinze degrés du parvis « sans même s'appuyer sur sa mère, dit M. Olier, pour montrer que le seul Esprit divin la dirigeait ». Là, dans cet asile de paix, l'enfant s'épanouissait, comme la fleur des champs et le lis des vallées, en l'honneur du vrai Dieu. Elle renouvelait chaque jour un sacrifice mille fois plus agréable que les holocaustes de l'ancienne alliance : l'oblation d'ellemême, de son corps, de son cœur, de son âme, de tout son être.
A son exemple, notre jeune postulant se complaît dans le sanctuaire du Noviciat qui est bien la Maison de Dieu. Plus auguste que le Temple de Jérusalem, la petite chapelle ne contient-elle pas la présence habituelle de Celui qui fait ses délices d'habiter parmi les enfants des hommes? Là, Jésus lui accorde une audience spéciale à chaque heure du jour et s'immole pour lui sur l'autel. Lui aussi redit avec ferveur la formule d'oblation. Selon le mot de l'Apôtre : Exhibeatis corpora vestra hostiam viventem, sanctam, Deo placentem (1), il s'offre, s'immole et s'abandonne corps et âme entre les mains du Tout-Puissant.
(1) Rom., xii, 1.
Maison de Dieu, le Noviciat comme le Temple est pour lui la Maison de la prière. Il exhale ses ardentes supplications au pied du tabernacle. Il se tient dans l'attitude du pauvre qui sollicite son pain de chaque jour et il ouvre son âme à la rosée du matin. N'est-ce point durant cette année d'union intime avec Jésus-Christ que le futur missionnaire doit accumuler des trésors de vertu, de force et de zèle en vue des luttes à soutenir sur les champs de bataille de l'apostolat ? Qui ne prie pas au seuil de la vie religieuse n'est pas digne d'être admis au nombre des privilégiés du Sacré-Cœur. La négligence, la tiédeur, la dissipation seraient, dans ce Cénacle, un abus de la divine grâce et présageraient les plus funestes conséquences pour l'avenir. Ce n'est donc pas sans raison que la plus grande partie du temps est consacrée aux exercices de piété.
Le Noviciat ressemble à une retraite qui durerait une année. Il a pour but de plonger l'âme dans le bain surnaturel de la grâce. Toute grâce s'obtient par la prière. On ne saurait se sanctifier soi-même ni prétendre sanctifier les autres si l'on ne commence par devenir un homme de prière. La principale fonction du religieux et du prêtre, c'est de prier pour le peuple.
Fais en priant le tour des misères du monde,
écrivait un poète à sa fille.
Lamartine, s'adressant à un curé de campagne, lui disait en parlant des poètes :
Ils sont l'hymne de la nature, Et vous en êtes l'encensoir.
En d'autres termes, notre mission consiste à faire monter vers le ciel d'incessantes oraisons pour le salut des âmes. Comme Moïse sur la montagne, nous devons tenir les bras étendus, afin d'implorer, en faveur de ceux qui combattent, luttent et pleurent, des grâces de courage, de résignation et de persévérance.
C'est ainsi que le fervent novice comprend son devoir et s'en acquitte joyeusement.
Je dis joyeusement, car les gens du monde s'imaginent que la piété engendre la tristesse et qu'on ne se livre pas à l'austérité de la vie d'oraison sans porter sur ses épaules la lourde chape de plomb de la mélancolie. Les heureux du siècle, dans leurs palais, trouvent l'existence moins délectable qu'un simple novice dans la Maison de la prière. Quelle franche gaieté épanouissait la douce physionomie de notre ami ! Ses compagnons se rappellent encore son entrain dans les conversations, sa belle humeur, son aimable sourire.
Autant il était jovial en récréation, autant il paraissait recueilli à la chapelle.
« Doué d'un excellent jugement, remarque le
R. Père Maître, il savait se garer de toute singularité dans la prière comme dans Faction. *
Poursuivant son étude du modèle, il constate que le Temple était désigné sous le nom de Maison de sanctification, parce que le peuple y trouvait une sainteté légale, en accomplissant les cérémonies prescrites par Moïse. La Vierge y fit fleurir la sainteté véritable en s'élevant sur les sommets de la perfection. Toute remplie des dons de Dieu dès le premier instant de sa conception immaculée, elle ne cessa pas néanmoins de progresser chaque jour davantage et d'augmenter ainsi les merveilleux trésors de vertus qui lui permirent d'atteindre jusqu'aux confins de la divinité.
Dans la Maison de sanctification de Notre- Dame de l'Osier, le Frère Bosse ne perd pas de vue le but qu'il s'est proposé. Il contracte l'habitude de se tenir, comme Marie, en présence de Dieu; sous son divin regard, il prie, il travaille, il se récrée. Il voit l'œil de la Providence constamment ouvert sur lui, et cette pensée l'enveloppe d'un continuel recueillement intérieur. Excellente pratique qui lui permettra plus tard de jouir d'une paisible tranquillité d'esprit au milieu même du tumulte et de l'agitation d'un ministère très actif. Les distractions, les soucis, les peines, les joies se disputent souvent notre âme et l'accaparent au
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détriment de ses intérêts ; mais celui qui marche ■en la présence de Dieu n'a rien à craindre : en lui tout s'éclaire, tout s'agrandit, tout s'embellit.
Trois mots suffisent pour le lancer à la con* quête des vertus religieuses : « Je dois, je puis, je veux. » Son unique devoir, c'est de profiter des avantages que lui procure le temps du noviciat pour faire des progrès dans la perfection ; tout est possible à celui qui correspond à la grâce; il faut vouloir, c Volo fieri scindas! Oui, je veux être un saint I » Cette résolution, il se la rappelle fréquemment au cours de ses exercices journaliers ; elle le fortifie aux heures difficiles, elle lui inspire une générosité qui ne se dément jamais.
« Il était d'un dévouement à toute épreuve, toujours prêt à rendre service, à s'offrir pour les plus dures besognes. » Ainsi parle de lui son Maître des novices, le R. P. Simon, et il ajoute : « J'ai eu l'occasion de le revoir depuis sa sortie du noviciat, et j'ai pu constater avec pleine satisfaction que ce cher enfant avait toujours à cœur de devenir un fervent religieux et un saint prêtre. •
« On désignait enfin le Temple de Jérusalem, dit-il, sous cette double dénomination : Maison de gloire et Maison de délices. » Les Juifs étaient fiers de cette merveille d'architecture non moins riche de souvenirs que des ors et des pierreries
qui la décoraient. Instruite par les Ecritures, éclairée des lumières du Saint-Esprit, la Vierge Marie voit surtout la splendeur que lui donnera un jour la présence du Messie. Elle savait que le Christ pénétrerait avant peu dans cet édifice qu'il remplirait de l'éclat de sa gloire; elle savait que, plus tard, il y enseignerait le peuple et qu'il y opérerait des miracles; elle savait que les victimes figuratives y seraient remplacées par la grande Victime qui se laisserait égorger pour le salut du monde. S'élevant de l'ombre à la réalité, l'auguste Vierge s'offrait d'avance à l'immolation; t avec elle, observe M. Olier, elle offrait l'Eglise entière, et en particulier les personnes qui, à son exemple, quitteraient le monde pour se consacrer au Seigneur » . • Donc, conclut l'heureux novice, déjà j'étais dans la pensée et le cœur de ma bonne Mère, et la Maison de gloire présageait mon cher noviciat. * Puis, il se félicite de l'honneur d'être admis, à la suite de plusieurs générations d'intrépides missionnaires, dans ce sanctuaire de l'Osier. C'est bien Jésus qui lui apparaît dans la personne de ses frères; c'est Jésus qui lui parle dans le silence de l'adoration, après une fervente communion. Maintenant, plus de voiles, ni d'ombres, ni de figures. Le radieux soleil de justice l'inonde d'éblouissantes clartés. Il se sent l'élu, le familier, l'ami du Roi des rois. Quelle source de pures délices !
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Si la tradition lui apprend que, durant son séjour au Temple, l'humble Vierge faisait ses délices de vivre inconnue et ignorée, il convient qu'il aurait mauvaise grâce à ne pas trouver le bonheur loin de la tente des pécheurs, dans cette oasis de repos, tout près du Cœur de Jésus. La conversation du bon Maître n'a pas d'amertume, elle comble son âme d'une paix qui surpasse tout sentiment.
Désormais, que peut-il désirer de plus? Pas le plus petit nuage de tristesse n'assombrit le ciel ensoleillé de sa vie au Noviciat. Là, nul souci, nulle crainte, nuls regrets. Aux infortunés esclaves des passions, les peines, les angoisses et les désespoirs.
Dans la Maison de délices, il chante YEcce quam bonum et quam jucundiim habitare fratres in unum. Parmi ses frères, il ne perçoit nul cri de discorde, nulle plainte de mécontentement. C'est le règne de l'aimable charité, de cette charité qui a été recommandée aux Oblats par leur vénéré Fondateur, à son lit de mort, comme la vertu par excellence, la vertu caractéristique de la Congrégation, la marque distinctive des enfants de la famille : Beati qui habitant in dorno tua. Oui, le vrai bonheur emplit son âme et l'embaume des parfums du paradis. Il ;i trouvé le lieu du repos dans la félicité.
Avec un tel idéal contemplé à la lumière de
la foi par un cœur vibrant des ardeurs de la charité, comment n'avancerait-on pas dans la voie de la perfection? Pour peu que le Maitre des novices soit lui même à la hauteur de sa charge, s'il unit à une vertu éprouvée la science de la vie intérieure et la clairvoyance dans le discernement des esprits, comment n'arriveraitil pas à faire aimer la vertu? Comment une jeunesse avide de dévouement , enthousiaste comme on l'est à cet âge, ne s'enflammerait-elle pas d'un beau zèle à l'apparition de cette vivante harmonie qui s'appelle la beauté morale ?
Parvenu au soir de la vie, à la fin d'une longue carrière si souvent embrumée d'épreuves, le missionnaire aime à reporter sa pensée vers l'année de son noviciat. Oh I que de souvenirs elle fait renaître au fond du cœur f Alors, c'était la ferveur à son premier matin et, avec elle, toutes les joies de la conscience. Alors, on offrait à la grâce divine une âme mieux adaptée aux belles et grandes entreprises; alors l'âme ellemême ressemblait à ces terres riches et vierges, qui appellent les nobles semences ; les grandes brises d'en haut, celles qui soutiennent les puissants essors, lui trouvaient des ailes plus déployées. Alors, on croyait à l'idéal d'une foi sincère, on avait une invincible confiance en l'avenir, on était capable de ce mouvement hardi, généreux, décisif, qui s'appelle faire pro-
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fession, s'engager par des serments d'amour indissolubles et des vœux éternels.
Il est des audaces que Ton n'a qu'à vingt ans, comme il est une ferveur qu'on ne connaît bien qu'à l'époque du noviciat, mais qui embaume toute la vie.