‹ OblationChapitre 6 sur 6 · DU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

DU MINISTÈRE

m* m* wj ^^ s*^ m* me

L'exercice du ministère*

Pénibles débuts. — Gommenl Dieu forge une âme d'apôtre.

— Pas assez seul. — Rayon d'en haut. — A Commercy.

— Les œuvres. — Bons témoignages. — Homme de Dieu. — Source d'énergies surnaturelles.

^près une année de professorat le Père Bosse fut envoyé, avec le titre de vicaire, dans la paroisse de Revigny.

Ce chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bar-le-Duc compte environ 2.000 âmes.

Dans la plupart des petites villes de la Meuse, si la foi survitaux coups que lui porte l'impiété du bloc antichrétien, elle ne rayonne pas avec éclat au sein des populations indifférentes. La timidité des bons s'accroît à mesure que grandit l'audace des méchants. Le respect humain règne encore en souverain parmi les hommes. A ne considérer que les manifestations extérieures du culte, on serait tenté de craindre un retour progressif à la barbarie. Mais, grâce à Dieu, le sen-

timent religieux reste vivace au cœur de la présente génération, et ils sont rares, très rares, les baptisés qui se résignent à fermer l'oreille à la voix du remords. Tôt ou tard, ceux-là mêmes qui se déclarent ouvertement hostiles au curé et réfràctaires à toute pratique finissent par revenir à résipiscence. Pour triompher des obstacles suscités par l'enfer, il suffit parfois de l'action surnaturelle d'un prêtre intelligent.

Le nouveau vicaire arrivait donc, jeune et sans expérience, dans le poste que l'obéissance lui assignait. Jeune, il n'avait pas atteint sa vingt-cinquième année; sans expérience, le professorat ne Payant guère initié au maniement des âmes, il ne possédait que la connaissance théorique de la science ecclésiastique. Mais il se sentait au cœur la flamme du zèle et, avec sa fougue méridionale, il se traçait un programme d'action qu'il comptait bien réaliser.

En apprenant sa nomination à Revigny l'abbé Bosse nous disait : « J'y vais avec bonheur : c'est la volonté de Dieu! Je me réjouis à la pensée de trouver là beaucoup de bien à faire. > L'avenir lui paraissait tout plein de séduisantes promesses...

La déception n'en fut que plus amère.

Ayant à résumer plus tard ses impressions sur cette période, il écrira ces simples mots : « Dix mois à Revigny, dix mois de souffrances. »

l'exercice du ministère 135

C'est ainsi que Dieu se plaît à préparer l'instrument dont il veut se servir pour l'accomplisement de ses desseins. Il forge une âme d'apôtre, avons-nous dit, h coups d'épreuves; il permet qu'elle passe au feu de la tribulation jusqu'à ce qu'elle ait acquis la force d'endurance nécessaire aux ouvriers de la Rédemption. Le bien qu'on fait à ses frères ne s'achète qu'au prix des plus durs sacrifices.

Pour un prêtre qui débute, le grand écueil c'est l'isolement.

Simple vicaire, il n'a le droit ni de prendre aucune initiative, ni de chercher dans les œuvres un aliment à son activité. Mais s'il n'est pas appliqué à un travail déterminé d'avance, s'il manque des éléments indispensables à son ministère, il est tenté de se replier sur lui-même et de céder au découragement. Dès qu'il rencontre des oppositions, des antipathies, des partis pris de malveillance, il lui faut la protection d'un guide. Il en a besoin surtout pour diriger son inexpérience, compatir à ses peines et alléger le fardeau de ses devoirs journaliers. Qu'il se heurte, au contraire, à des hommes enclins à blâmer sa conduite, à suspecter ses intentions, à lui jeter la pierre quand il échoue, à interpréter en mauvaise part ses paroles, ses démarches, les industries de son zèle, alors naissent les susceptibilités et les froissements.

Quant à la vertu du prêtre, les gens du monde

y croient fort peu. L'engagement qu'il a pris d'être chaste les offusque. Ils sont hostiles à la chose en principe; ils nient qu'en fait elle soit réalisable et réalisée. De là cette malsaine avidité avec laquelle un si grand nombre d'entre eux s'emparent des moindres défaillances pour en jeter et en grossir le scandale aux quatre vents du ciel. Quand la médisance ne suffit pas. ils y ajoutent la calomnie. Tout leur est bon pour ameuter contre le clergé l'opinion populaire, pour le déposséder devant le public de l'estime, du respect et de la vénération dont il a besoin. Pourtant j'ai hâte de dire que la vertu de notre ami ne subit aucune éclipse. Il échappa de même aux mesquines tracasseries des pouvoirs ombrageux qui soupçonnent le prêtre de vouloir s'ingérer dans la politique.

D'autres épreuves le visitent et le déconcertent. Il ignore que telle est la condition de son sacerdoce .

Que sait-il, en effet, celui qui n'a pas été tenté?

Un élégant écrivain a dit d'un ministre anglican très estimable dont il venait d'étudier le caractère et la vie : « Il n'est peut être ni assez pauvre, ni assez seul, ni assez privé des joies humaines, pour que je songe à me tourner vers lui dans mes douleurs, ou à m'incliner sous sa main dans mes prospérités. Il me ressemble trop pour m'émouvoir (1). »

(1) Prèvost-Paradol, Journal des Débats, 12 sept. 1862.

l'exercice du ministère 137

Dans la pensée de Jésus-Christ, le prêtre est bien cet homme seul, pauvre, privé des joies humaines. — Et ces trois mots me semblent convenir parfaitement au vicaire de Revigny durant les dix mois qu'il passe dans cette paroisse.

Ce fut pour lui l'heure d'une grâce de choix. Dans sa détresse, il se tourna du côté de Jésus montrant son Cœur.

Quelle sublime vision !

Lui, le Christ; lui, le lion de Juda ; lui, dans la merveilleuse énergie de sa jeunesse de trentetrois ans; lui, dans la plénitude de ses forces, il déclare qu'il est triste, triste, triste à en mourir : Tristis est anima mea usque ad mortem (1).

Et ce martyre de la Victime de Gethsémani avait pour cause les péchés du monde. De quelque côté que le divin patient tournât ses regards, dans le passé, dans le présent, vers l'avenir, le péché, la survivance du péché, l'amoncellement du péché meurtrissait son Cœur.

En regard de ce spectacle, quelle honte pour lui-même, pensait l'Oblat, de se laisser abattre par des ennuis, des froissements, des déceptions, des lassitudes auxquels le condamnait son ministère! Un mal, un seul mal au monde, devait l'attrister : le péché qui se commet « Hé quoil Tout, à cette heure, dans les tendances, dans

(1) Maltk, xxvi, 38.

1 38 OBIATION

les mœurs, dans la littérature et la presse, dans les discours privés et officiels, dans l'audace des mesures prises et dans celles qu'on veut prendre, tout revêt un caractère antireligieux. Le péché promène et entasse partout ses ravages et les impies s'entendent à faire la guerre à l'Eglise... Et je m'apitoierais sur mes petites misères personnelles!.. Non, non, il ne s'agit pas de regretter certaines satisfactions d'amourpropre quand le Sacré-Cœur me demande de m'associer à son agonie ! »

Il accepta donc avec résignation ce rude apprentissage du ministère apostolique.

Sur ces entrefaites, il reçut d'un ami la Vie d'un Apôtre du Sacré-Cœur (1). Il en lut tous les chapitres avec une pénétrante émotion et prit la résolution d'imiter, dans la mesure du possible, les magnifiques exemples de vie parfaite que le chapelain de Montmartre, son frère en religion, avait laissés à tous les prêtres-apôtres. Une image était jointe à cet envoi. Sur le verso se détachait un pressant appel de Jésus :

« J'ai froid! J'ai soif! J'ai faim! Dis à mes bons prêtres de me réchauffer de leur amour, de me donner des âmes, des âmes, des âmes !.. Ne suis-je pas mort d'amour pour elles?.. Tous les

(1) Un Apôtre du Sacré-Cœur, le B. P. Yenveuv. M. Raison, 117, rue Ordener. Paris (18-).

l'exercice du ministère 13&

trésors de mon Cœur sont ouverts... Oh 1 porte l'appel de mon Cœur à mon prêtre que j'aime tant! Mon prêtre! mon autre moi-même, mon aller ego !.. *

Je ne sais quelle étincelle jaillit soudain de ce foyer que la grâce se plaisait à entretenir sous le regard émerveillé du jeune vicaire; une belle ardeur s'ensuivit et le culte du Cœur de Jésus fournit à sa piété un nouvel aliment et à son zèle un puissant essor.

Il était prêt maintenant à toute entreprise féconde pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Sur la demande de M. le chanoine Humbert, curé-archiprêtre de Commercy, le P. Bosse fut appelé par l'autorité diocésaine dans cette importante paroisse où, jusqu'à sa mort, il allait déployer toutes les ressources d'un généreux dévouement.

D'une rare supériorité intellectuelle, M. le curé de Commercy avait eu l'occasion d'admirer les succès du professeur de l'école Fénelon parmi les jeunes gens du patronage de Bar-le-Duc. Dès lors, il s'était promis d'utiliser ses excellentes qualités, dès qu'il le pourrait, au profit de ses œuvres de jeunesse. Voilà pourquoi il avait sollicité de Mgr Dubois, comme une faveur, la nomination du vicaire de Revigny à la paroisse dont lui-même avait la charge. Inutile d'ajouter que cette marque de confiance gagna tout de

140 oblvtion

suite le cœur du P. Bosse. Elle lui parut surtout une indication providentielle. A n'en pas douter, c'était une réponse du Cœur de Jésus à ses ardentes supplications. Enfin, il allait pouvoir donner libre cours à son activité débordante; un vaste champ s'ouvrait devant lui, réclamant de sa part autre chose que des désirs sans cesse refoulés par l'implacable non licet.

A peine arrivé dans son nouveau poste, le Père se sentit renaître à une vie nouvelle. Ses attributions répondaient bien à ses goûts et convenaient parfaitement à ses aptitudes. Chargé de l'Œuvre des jeunes gens de la Légion Jeanne d'Arc et de V œuvre militaire, il eut vite fait de leur imprimer une vigoureuse impulsion dans la voie du progrès à tout point de vue. A vrai dire, il en fut l'organisateur. Peu à peu, avec le titre de premier vicaire, il cumula les fonctions d'aumônier du collège, de directeur du patronage et de la société de gymnastique, d'aumônier de l'hôpital militaire, de directeur des catéchismes, etc..

Parmi tant d'œuvres multiples celle qu'il préférait, disait-il, c'était YOEuvre du Sacré-Cœur. « Ce travail fait mes délices. Est-il au monde une tâche plus noble et plus consolante que celle qui a pour but d'étendre le règne de ce Cœur qui a tant aimé les hommes, et qui m'a témoigné à moi-même d'ineffables preuves d'amour? »

Il ajoute dans la même lettre :

l'exercice du ministère 141

t N'est-ce pas que l'éternité ne sera pas de trop pour remercier le Cœur de Jésus et l'auguste Vierge Marie des grâces extraordinaires dont je suis comblé?.. Oh! si Ton savait comprendre et goûter les charmes divins que communique à Tâme dévouée le culte du Sacré-Cœur t Quel inépuisable trésor de bonté, de miséricorde, d'amour et de bonheur!.. On s'étonne que je puisse mener de front tant de travaux et résister à pareil surmenage ! Et moi je suis confus de ne pouvoir en faire davantage! Tout mon temps est entièrement consacré aux œuvres paroissiales; les journées passent trop vite à mon gré, et, le soir, j'ai peur de n'avoir pas suffisamment utilisé les instants du jour qui disparaît; je crains d'avoir manqué de zèle pour communiquer aux âmes les biens inestimables que, par l'intermédiaire de l'Immaculée, notre Sauveur m'accorde en si grande abondance. »

« Il m'écrivait fréquemment, dit encore son ancien Maître des novices, et me tenait au courant des œuvres diverses qu'il avait entreprises dans la paroisse de Commercy. Il était heureux des résultats qu'il obtenait à force de prières et de dévouements. Ses lettres avaient un cachet surnaturel qui me comblait de consolation et de reconnaissance envers Dieu. *

C'est ce côté surnaturel qui frappe de prime abord tous ceux qui l'approchent.

Le prêtre est « l'homme de Dieu (1) » dit l'Apôtre. Homme de Dieu, sans doute ; mais homme. Homme à la vérité, mais homme de Dieu. 11 ne faut pas ôter un mot à la formule inspirée.

Il en est, peut-être, qui mettent la perfection à ne plus avoir rien d'humain, et qui, pour cela, prennent je ne sais quel air mystique, comme s'ils avaient l'ambition de se hisser à la hauteur des anges. Affecter des manières toutes contraires, et à force de vouloir paraître homme, ne laisser plus rien voir du prêtre : c'est un ^xcès non moins condamnable. « Ni si haut, ni si bas », selon le mot de Pascal. Le prêtre est homme au sens viril et parfait de ce mot; la mâle énergie, le sens du sérieux, la droiture sans équivoque, le culte de l'honneur vrai, le goût de l'initiative et de la responsabilité, enfin tout ce qui marque la maîtrise et la personnalité d'un homme qui est conducteur de consciences : il doit se révéler tel aux yeux des fidèles. A lui, plus qu'à personne, il importe que « rien ne soit étranger de ce qui est humain ». On veut tout à la fois qu'il connaisse l'humanité, qu'il en comprenne les besoins et les misères, et qu'il soit, lui, un fort et un vaillant.

Mais le prêtre est l'homme de Dieu parce qu'il reçoit officiellement le dépôt de la foi avec la

(1) II Tim., n, 15.

l'exercice du ministère 143

mission de la propager dans le monde. A lui sont confiés les mystères de la religion, la doctrine de Jésus-Christ, le culte du vrai Dieu, l'honneur et la gloire de l'Eglise, la distribution des sacrements, le salut des âmes.

Il ne lui est pas permis de rester au-dessous de cet idéal sans trahir sa vocation. Pour s'élever jusque-là, il possède en lui des facultés surnaturelles créées par la grâce. Cette grâce pénètre jusqu'aux fibres les plus secrètes de son être et l'imprègnent tout entier de la vie même de Dieu.

L'abbé Bosse apprécie et cultive les vertus dont les hommes s'honorent ; elles brillent en sa personne d'un vif éclat qui attire et retient l'attention des personnes du monde. On se plaît on sa compagnie, on recherche sa société ; il conquiert l'estime universelle des indifférents même et des hommes sans religion. Mais, l'impression qui se dégage de ses entretiens, c'est qu'il a en outre l'esprit de sa vocation ; il s'inspire en toute circonstance de pensées surnaturelles ; la divine grâce, en un mot, le transfigure, elle en fait un être séparé du monde, consacré à Dieu, dévoué au prochain. Rien de puéril ou d'efféminé dans son maintien, dans son langage, dans sa conduite. Seul ou en public, il se comporte comme il convient à un ministre de Jésus-Christ. « Sous un extérieur aimable et gai, dit M. le chanoine

Humbert, il cachait un sérieux et une maturité précoces. Son amabilité, son activité inlassable, son dévouement toujours en éveil, sa piété large et communicative lui avaient conquis la confiance de tous. »

Retenu par la maladie en dehors des fonctions de sa charge, M. l'archiprêtre n'ignorait pas que le savoir-faire du P. Bosse ne laisserait péricliter aucune œuvre. En lui confiant la direction de sa paroisse, il était sûr qu'elle était entre bonnes mains. Il s'en rapportait complètement à la sagesse et à la prudence de son jeune auxiliaire. Celui-ci, d'ailleurs, se montrait digne d'une telle confiance. Il s'acquittait de sa tâche avec un tact remarquable et en même temps avec des vues absolument surnaturelles.

À son tour, M. le chanoine Houzelot, digne successeur de M. le chanoine Humbert, reconnut le bienfait de sa collaboration, si précieuse pendant les premiers mois de son ministère à Commercy.

Il paraissait évident qu'une force surnaturelle maintenait l'abbé Bosse à la hauteur de ses graves obligations. On l'attribuait communément, et il en convenait avec ses confrères, à sa dévotion pour le Sacré-Cœur. Il y puisait une énergie qui jouait, dans sa vie, le rôle de premier moteur. Telle cette énergie motrice des usines métalliques ou textiles, qui d'un centre et d'un

l'exercice du ministère 145

réservoir caché se transmet à l'outillage entier, l'actionne, le met en branle, et lui fait produire l'admirable diversité des résultats voulus. Ainsi la divine flamme qui jaillit du Cœur de Jésus lui communiquait cet élan de volonté pour la vertu, pour l'apostolat.

D'ailleurs, on pouvait admirer à Commercy le spectacle de cette union entre prêtres qui est le principe de leur force pour le bien et le charme de leur ministère. Habitué au respect et à l'obéissance, le premier vicaire suivait exactement la ligne de conduite qu'on lui indiquait ; il ne substituait jamais sa volonté à celle dont il ne devait être que l'auxiliaire. Malgré cela, son zèle conservait sa liberté d'allures et s'affirmait dans la pratique de tous les devoirs de sa charge.

Comme nous allons le dire plus loin, sa charité pour les malades, son attention à les visiter, ses prédilections pour les pauvres et les indigents, sa patience à supporter les défauts et les imperfections du prochain, l'exquise aménité de son caractère, et enfin, par-dessus, le manteau de l'humilité pour les défendre : voilà bien ce qui lui concilia l'estime et l'affection de tous les paroissiens de Commercy.

Son apostolat*

Bonté de cœur. — Pour les jeunes. — Avec les soldats. — L'ami des ouvriers. — Diverses industries. — Zèle et piété. — Au pied du tabernacle. — Le prêtre à l'autel. — L'Oblat missionnaire. — Direction des âmes. — Exhortation à la sainteté. — Le saint curé d'Ars.

es affections et les énergies de l'âme bénéficient de ce qui n'est point dépensé en pure perte. Le cœur comprimé du côté de l'égoïsme déborde en flots de charité pour Dieu et pour le prochain. Cette douce circulation d'amour, qui va de Dieu aux Ames et des âmes à Dieu, se fait avec plus d'abondance et de liberté. Et c'est alors le poème de la surnaturelle tendresse, de l'infatigable dévouement, des délicieux échanges entre Dieu qui se communique plus généreusement à l'âme qui aime Dieu davantage, et ne pouvant lui rendre assez, verse sur le prochain l'exubérance d'un cœur enivré.

Le Père Bosse avait bon cœur. Il lui arriva

plus d'une fois d'en souffrir quand il dut en modérer les battements. Certes, il ne fut pas insensible aux témoignages de sympathie qu'on lui donna; il se sentit attiré par la beauté morale , par le charme de la vertu , par la pitié, la pauvreté et la souffrance.

On aurait même pu craindre pour lui cet excès de sensibilité dont, plus que tout autre, le prêtre doit se défier dans ses relations avec le monde.

« Ce que le divin Epoux, écrit-il, demande à son Alter ego, c'est la pureté de cœur. Il n'admet dans son intimité que les âmes virginales. Comme Marie et saint Jean, le prêtre doit se distinguer par la vertu des anges. Malheur à lui s'il n'était pas délicat I Au lieu d'entraîner vers la perfection, il en éloignerait les fidèles; au lieu de sauver les âmes, il ne sauverait que des apparences ; au lieu de faire le bien, il rendrait inutile son ministère, il contristerait le Cœur de Jésus, il se préparerait des remords, il se rendrait coupable de scandale. Merci, mon Dieu, merci de m'avoir gardé de toute affection contraire à la belle vertu... Vitam pr&stapuram ! »

Cependant sa grande bonté rayonnait sans effort. Comme sa piété, elle n'offrait rien d'affecté, d'étroit ou de scrupuleux. N'avait-il pas pour le guider son ferme bon sens allié à la simplicité heureuse et enjouée d'un enfant?

Les jeunes gens l'affectionnaient et venaient

chercher la flamme chez lui. Sa chambre était surtout le prolongement de la caserne, c'est-àdire que les militaires la fréquentaient au point de s'y installer sans façon. Un grand drapeau tricolore, écussonné du Sacré-Cœur, y déployait ses plis et semblait dire aux soldats qu'ils étaient là « chez eux ». Ils n'avaient pas de meilleur ami que cet aumônier volontaire qui ne ménageait, pour leur rendre service, ni son temps, ni ses ressources, ni son cœur.

Grâce à lui, cette œuvre excellente se développa rapidement pour la sécurité des jeunes gens en garnison à Commercy. La mauvaise presse ne manqua pas d'attaquer le jeune vicaire ; le cercle fut fermé ; le zèle de l'aumônier y suppléa. Le dimanche, il passait une partie de la journée à l'église, soit à confesser ses soldats, soit à les instruire de leurs devoirs, soit à leur apprendre des cantiques.

Dans la soirée, après les offices de la paroisse, il les réunissait encore aux pieds de la sainte Vierge et leur communiquait les sentiments de son âme d'apôtre. Il leur prêchait une retraite tous les ans pendant la semaine sainte, afin de les préparera s'acquitter du devoir pascal. C'est ainsi qu'il eut la joie de distribuer la sainte communion à 80 soldats, au matin de Pâques de 1910.

Chaque année également, il organisait un pèlerinage de militaires à Domremy. Il me souvient d'avoir entendu Monseigneur l'Evêque

152 OBLATIOX

de Saint-Dié me dire son admiration pour un tel spectacle. Le Père arrivait dès la veille à la tête d'une cinquantaine de troupiers, installait son bataillon dans la basilique, et commençait aussitôt l'adoration nocturne. Tous ces braves montaient la garde devant l'ostensoir et passaient la nuit en prières. A tour de rôle, ils se succédaient au confessionnal, puis à la première heure du matin, l'aumônier célébrait, dans la petite chapelle de Notre-Dame des Armées, la sainte Messe, pendant laquelle la petite troupe priait, chantait, communiait, avec une ferveur de jeunes séminaristes.

Mais, c'est à l'hôpital militaire surtout, auprès des pauvres malades, que le Père Bosse manifestait les élans de sa charité. Il remplaçait à leur chevet une mère absente. Il en avait la tendresse et le dévouement. Etaient-ils en danger de mort ? Il ne se donnait pas de repos qu'il ne les ait amenés à la réconciliation. Officiers et majors, témoins d'un zèle si surnaturel et d'une affection si sincère, lui ont décerné publiquement des éloges mérités.

En faveur de ceux qui refusaient les derniers sacrements, il avait établi le rosaire vivant parmi les meilleurs. Il attribuait à ces Ave les miracles de conversion qui s'opéraient à l'hôpital.

Plus libre d'exercer une salutaire influence auprès des ouvriers, il les gagnait par sa simpli-

SON APOSTOLAT 15â

cité; il les visitait fréquemment dans leurs maladies, les soignait de ses mains, faisait leur lit, leur prodiguait enfin mille attentions délicates qui touchaient les cœurs les plus rebelles. Aussi le voyait- on plus souvent qu'à son tour porter le viatique aux malades. On le devinait à sa démarche lente et grave, si différente alors de son allure habituelle.

Dans ses courses à travers les rues de la ville, il allait d'ordinaire en bicyclette, toujours alerte* comme un homme talonné par un travail intense. Personne ne s'en offusquait. Il répondait de si bonne grâce : « Oui, oui, il faut se dépêcher d'user sa vie pour le bon Dieu. »

Le bon Dieu ! Comme il aimait à le faire rayonner dans l'âme des fidèles ! « Ce m'est un si grand bonheur de donner la sainte communion, disait-il, que je voudrais pouvoir la distribuer toute la journée ! »

« Le prêtre, ajoutait-il, est le distributeur officiel des choses sacrées, il doit être toujours prêt à donner Dieu à tous. »

Pénétré de sa mission, il s'en acquittait en portant la pensée, la parole, la charité de Dieu à ces ouvriers que le démon s'efforce d'embrigader à sa solde. Là encore, il faut le dire, il était payé de retour. Les travailleurs, les humbles, les petits l'aimaient particulièrement. Aussi bien, comme il se plaisait à s'intéresser à leur sort, il s'arrêtait, chemin faisant, et causait avec eux.

s'informait de la famille, des enfants, des vieillards, prodiguait des encouragements, des conseils et des secours. Par cette bonhomie charmante, il est arrivé à régulariser des unions, à baptiser des adultes et à semer des bienfaits. Parfois il n'hésitait pas à s'asseoir dans un taudis ; il acceptait même de « trinquer » avec des ivrognes. « Monsieur l'abbé est un bon type », se disaient-ils ensuite, et il avait gagné leur confiance. Mieux que cela, il pénétrait dans les roulottes installées sur le bord des chemins ou dans les terrains vagues et, un jour, pour instruire trois couples de bohèmes dont il avait obtenu de bénir le mariage religieux, il se mit à apprendre l'allemand.

Mais à cette tâche ardue le corps s'use et les forces s'épuisent. C'est au pied du tabernacle, dans ses oraisons quotidiennes, que le vaillant religieux retrempait son courage et renouvelait sa provision d'énergies surhumaines.

« Je l'ai vu, pour la dernière fois, écrit son Supérieur Général , quelques jours avant de quitter la France. Nous avons causé assez longtemps en attendant le train qui devait me ramener à Paris et j'ai été frappé des sentiments de piété et de zèle qu'il m'exprimait. *

Zèle et piété vont de pair.

Pas de véritable prosélytisme sans esprit intérieur, sans union intime avec Dieu.

C'est dans le commerce des choses saintes, dans ses entretiens fervents avec Notre-Seigneur que l'apôtre alimente la flamme qu'il répand autour de lui, dans l'exercice du saint ministère.

Il arrive que la prière devient une lassitude et un surcroît de fatigue au cours d'une journée absorbée par le souci des œuvres dans une paroisse populeuse.

Est-ce une raison suffisante pour laisser de côté le grave devoir de la récitation du bréviaire ? L'Eglise l'impose à ses clercs au jour du sousdiaconat, il ne leur est pas loisible de se dispenser d'une obligation acceptée joyeusement, ni de lui substituer une dévotion de leur choix.

L'oraison elle-même ressemble parfois à une corvée, quand on n'y rencontre que des aridités et des sécheresses. Et puis, l'homme est ainsi fait qu'il se dégoûte des longs colloques avec luimême dans le silence de la réflexion. Il est des heures mornes et lourdes où tout incommode et importune. Dissipation ou tiédeur, quelles que soient les causes de nos langueurs spirituelles, il est certain qu'elles sont pour nos faibles épaules un insupportable fardeau. Nous gémissons de nos misères, nous constatons que nos plaintes restent sans écho dans le cœur de Dieu. Vainement nous sollicitons, pour nous et les autres, des grâces qui sont visiblement refusées. C'est le moment propice à la tentation du découragement, et je comprends cette exclamation

judicieuse : « Le prêtre est le plus malheureux des hommes , s'il n'est le plus heureux des chrétiens (1) ».

Or, le souci du ministère ne lit jamais perdre de vue au vicaire de Commercy le soin de progresser dans la piété. En aucune circonstance il ne négligea ses devoirs envers Dieu pour se donner exclusivement aux œuvres de la paroisse ; alors même que les responsabilités pesaient sur lui seul , il trouvait le temps de passer de longues heures au pied des autels : « Certes, écrit l'un de ses confrères, il n'était pas de ceux à qui — parfois gratuitement — on reproche de se lancer à corps perdu dans le ministère extérieur, après avoir trop abandonné les exercices indispensables à l'entretien de toute existence sacerdotale. On peut affirmer que l'abbé Bosse vivait dans l'intimité avec Jésus : le premier de tous, il était à l'église dès le matin, et, rentrant le soir à dix heures de son Patronage, il retournait encore vers le Maître et s'attardait à prier à ses pieds, i

« Alors qu'il se croyait seul, ajoute un témoin, bien souvent je l'ai vu dans la pénombre du sanctuaire, à genoux devant le tabernacle, les bras en croix, la tête appuyée sur le rebord de l'autel, tout absorbé dans le recueillement d'une fervente oraison ; ce spectacle était pour moi, je

(1) Mme Swetchine.

vous assure, plus impressionnant que le discours le plus pathétique. »

Son attitude dans l'exercice de ses fonctions était à elle seule une éloquente prédication. Elle édifiait profondément les fidèles habitués à voir ce jeune prêtre, vif comme la poudre au dehors, attentif et grave dans la maison de Dieu. Quand il disait la messe, la démarche, les gestes, le ton de la voix, les traits de la physionomie : tout en sa personne révélait son grand esprit de foi et la sérénité de sa bellç âme. En dehors de ses exercices religieux, il consacrait ordinairement une demi-heure à la préparation de la messe et autant à Faction de grâces ; c'est ainsi qu'on l'apercevait chaque matin dans sa stalle, hiver comme été, au moment du saint sacrifice, recueilli dans une fervente oraison. Ce qui se passait autour de lui ne paraissait en rien le distraire de ses entretiens avec Notre-Seigneur. Il ne levait pas les yeux.

Tous les jours, pendant le carême, assure-t-on, et le vendredi de chaque semaine pendant l'année, il faisait régulièrement le chemin de la croix en se tenant à genoux sur le pavé, dès cinq heures, alors que l'église était encore plongée dans les ténèbres ou dans le silence de la solitude.

C'est encore dans la prière qu'il se préparait à la prédication.

Le prêtre a la mission de prêcher, d'enseigner au peuple la doctrine de Jésus-Christ. Sa parole est un glaive mystérieux qui doit illuminer les âmes de ses éclairs et faire sentir son tranchant. Comme l'Apôtre, l'Oblat de Marie peut dire : « Malheur à moi, si je n'évangélise pas I » Il a le redoutable devoir de prêcher l'Evangile aux simples et aux pauvres ; c'est le but de son Institut : Pauperes evangelizantur ; c'est aussi son titre : il est en premier lieu missionnaire. Tous les membres de la Congrégation, à des degrés divers, s'engagent à travailler au salut des âmes.

Or, le ministère de la parole suppose non seulement des aptitudes mais encore des connaissances très étendues. Pour enseigner aux autres les vérités de la foi, les principes de la doctrine et de la morale chrétiennes, il est d'abord indispensable de se livrer à des études ininterrompues. A vingt-cinq ans, au sortir du séminaire, que sait-on ? Heureux du moins ceux qui se persuadent qu'ils ont tout à apprendre. D'ailleurs la mémoire n'est-elle pas une faculté qui oublie ?

Le jeune vicaire, par le travail et la prière, prépare les instructions qu'il donne aux enfants, aux jeunes gens du patronage, à ses chers soldats, à la paroisse ; il s'applique avec une courageuse persévérance à s'acquitter de sa noble tâche d'une façon utile à ses auditeurs,

persuadé qu'on ne s'imposera jamais trop de peine pour honorer Dieu et lui gagner des cœurs. On remarque en lui une richesse d'idées, d'observations, de sentiments où il fait passer quelque chose de sa vie, de son intelligence et de sa ferveur. Il plaît, malgré la faiblesse d'un organe défectueux. Il lui manque l'ampleur d'une voix mâle, souple, harmonieuse. Sa laryngite chronique, en dépit du traitement sévère auquel il s'astreint, persiste à le faire souffrir et l'empêche d'exprimer fortement sa pensée. La voix s'obstine à garder un son rauque et désagréable. Ce défaut ne disparaîtra pas et le condamnera toujours à n'être, comme il l'avouait plaisamment, qu'un avorton de prédicateur. En écoutant, on oubliait vite cette imperfection pour se laisser entraîner par la suite d'une dialectique serrée, précise et convaincante. Il s'animait surtout quand il parlait de l'amour de Jésus- Christ. Comme un vase qui déborde, son cœur s'épanchait dans celui de ses auditeurs avec une effusion de tendresse, d'onction et d'ardeur qui ne manquait pas de faire impression . Son amour de Dieu éclatait aussi dans la réfutation des attaques dirigées contre la personne adorable de Notre-Seigneur. Comme il aurait voulu répondre péremptoirement à toutes les objections de la science contemporaine, réfuter les histoires fantaisistes et impies des modernistes !

Quelques mois avant sa mort, le Père Bosse alla trouver son Supérieur : « Oh ! si vous saviez, lui dit-il, avec quelle confiance je demande un miracle! Oui, je voudrais avoir la voix d'un Bridaine! Alors, je solliciterais l'honneur de prendre rang parmi les missionnaires qui vont de paroisse en paroisse claironner les grandes vérité aux oreilles des indifférents. Que de bien à faire t Que de bien à faire!... Et je suis condamné à l'impuissance ! — Ah ! si j'avais l'embouchure, ajoutait-il, je sonnerais la diane à tous les échos... Mais, croyez-vous que quelques petits essais, une retraite ici, une mission là, ne seraient pas un excellent exercice?... » Sur la promesse formelle de procurer à l'Oblat l'occasion de prendre part à une importante prédication, il s'en retourna tout heureux. Hélas ! sa bonne volonté lui valut sans doute le mérite qu'il ambitionnait, mais la mort fit son œuvre sans qu'on ait eu le temps de réaliser le désir de ce bon ouvrier.

Avant le grand repos de l'éternité, il a cependant travaillé directement à la conversion des pauvres pécheurs et, à ce titre, il appartient à la lignée des sauveurs d'âmes. Combien lui devront de chanter éternellement les miséricordes du Seigneur ! Il n'a pas prêché dans le désert, comme le font aujourd'hui beaucoup trop de pasteurs habitués à voir leur église généralement vide. Ils parlent chaque dimanche à quel-

ques rares fidèles, dans une enceinte humide el froide. S'il est vrai que les murs ont des oreilles, ces oreilles ne sont ouvertes la plupart du temps que pour recueillir des paroles passées ensuite au crible de la critique. On prête facilement aux prédicateurs des intentions malveillantes , on suspecte leur sincérité, on incrimine leurs discours. « Nous autres, disait le P. de Ravignan, nous n'avons pas un quart d'heure de consolation en quarante ans. » Quel est le prêtre de nos jours qui ait gardé les belles illusions de sa jeunesse ? Quel est le prêcheur qui n'éprouve à certaines heures une sorte de répugnance pour la chaire, alors que le découragement le poursuit et l'accable dans ses veilles solitaires ?

Notre cher Père Bosse n'a donc pas connu cette désolation ; il a souffert, au contraire, de la privation de cet apostolat que son titre de missionnaire Oblat semblait devoir lui assurer largement.

Son vrai champ d'action . le théâtre où son zèle s'est donné libre cours, a été le confessionnal. Au tribunal de la pénitence, nous dit-on, les âmes trouvaient en lui un guide éclairé, un directeur ferme, un juge austère, un père miséricordieux.

A le voir, on pouvait supposer facilement que la vie mystique ne lui convenait pas ; il fallait que sa nature ardente se donnât aux œuvres.

OBLATIOX 11

Cependant, à l'école du Sacré-Cœur, il avait appris si vite et si bien les leçons de l'amour divin, qu'il était tout pénétré lui-même de cette flamme rayonnante dont il éclairait les consciences, et il amenait les âmes à la pratique des solides vertus.

Nombreuses chaque matin autour de son confessionnal, les personnes pieuses recherchaient sa direction. Les jeunes gens, les militaires, les ouvriers, les hommes du monde, les pauvres pécheurs venaient à lui, attirés par la confiance qu'il inspirait. 11 leur consacrait volontiers des heures prises sur son repos; il n'admettait jamais qu'il pût y avoir des importuns.

Non seulement le P. Bosse priait pour ses pénitents, mais il sollicitait encore des prières de différentes communautés, à la Visitation, au Carmel, à la Trappe. Il intéressait à ses œuvres d'apostolat les âmes ferventes auxquelles il demandait le concours de leurs prières et de leurs mortifications. Voyait-il autour de lui, dans l'exercice du ministère, une vie en danger de se perdre ? Il allait au-devant de la brebis égarée, il appelait au secours, il se tournait du côté du ciel et s'imposait toutes sortes de sacrifices, afin d'obtenir que le péril fût écarté.

Il ne s'effraie de rien, ni de la froideur des indifférents, ni de l'hostilité des impies, ni de la dureté des ingrats, ni des risques, des lassitudes,

des insuccès qui accompagnent les œuvres de zèle. L'obstacle le meurtrit, mais ne l'empêche pas d'agir ; il s'en fait un levier pour s'élancer plus loin.

Parmi les notes prises au courant de la plume par le P. Monsabré et trouvées dans ses cartons, il en est une ainsi conçue : t Un pauvre prêtre, se mourant d'ennui et de dégoût, voulait quitter une paroisse impie dans laquelle il avait dépensé inutilement les dix plus belles années de sa vie. Son directeur lui conseilla d'aller frapper à la porte du tabernacle, et d'attendre la réponse du divin Prisonnier. Il crut entendre comme un gémissement, et cette parole de tendre reproche : « Tu pars et moi je suis condamné à rester ! > Son cœur se brisa, il fondit en larmes, et promit de partager le sort de son Maître. Heureuse promesse qui fut bientôt récompensée par des conversions inespérées 1 *

C'est au pied des autels, c'est dans le Cœur de Jésus, que le premier vicaire de Commercy va renouveler fréquemment sa provision de dévouement au salut des âmes. Il a eu la joie de faire ériger dans l'église paroissiale, au-dessus du maître-autel, une statue monumentale du Sacré- Cœur ; il aime à la contempler, et il lui semble entendre un pressant appel à la sainteté, t Comment prétendre sanctifier les autres, s'écrie-t-il, si je ne suis moi-même un saint prêtre? >

A l'occasion de sou Jubilé sacerdotal , le 4 août 1908, le pape Pie X adressait au clergé catholique du monde entier une Exhortation à la sainteté. Avec quel empressement le P. Bosse accueillit et médita ce document officiel, ses notes le prouvent.

Il résuma cette thèse et en fit l'objet d'une étude spéciale :

t Le prêtre doit être saint :

1° parce que sa fonction est d'être la lumière du monde et le sel de la terre;

2° parce qu'il a avec Jésus-Christ des rapports intimes et particuliers ;

3° parce qu'il a reçu de Dieu les plus insignes faveurs ;

4° parce que c'est le vœu de l'Eglise, qui. par d'incessants efforts, travaille à obtenir la sainteté de ses ministres ;

5° parce que c'est le sentiment unanime des Pères et des Docteurs, sentiment adopté et confirmé par le Concile de Trente. »

Chacun de ces cinq arguments lui suggère des considérations substantielles avec le désir d'en approfondir chaque jour la solide doctrine.

Il constate que la sainteté de l'apôtre a une force de persuasion plus puissante que la plus belle éloquence. La seule vue en chaire d'un homme de Dieu, d'un saint Alphonse deLiguori, d'un saint curé d'Ars suffisait à convertir les pécheurs. « Eussé-je la science d'un Thomas

d'Aquin et l'éloquence naturelle d'un Lacordaire, si je suis dépourvu de la grâce et des vertus qui font les saints, je ne serai jamais capable de rien, t Il en convient après Mgr Dupanloup :

« Les prêtres médiocres ne suffisent plus pour ce qui est à faire aujourd'hui, en présence de ces épouvantables envahissements du mal, et au sein d'une société démoralisée, et bientôt tout à fait déchristianisée. Ce qu'il faut, en de pareils temps, ce sont des hommes de Dieu, surnaturels et pleins de foi, brûlants de zèle, nourris d'oraison et d'étude, détachés, désintéressés, prêts à tout sacrifier et à se sacrifier eux-mêmes pour Dieu et pour les âmes, >

11 s'éprend surtout d'admiration pour l'austère physionomie du saint curé d'Ars, il visite son tombeau, prie longuement dans le sanctuaire qui garde ses reliques, éprouve des tressaillements inefiables à la vue de ce luxe de la pauvreté et de la pénitence, et il revient en disant à qui veut l'entendre : « Je sais maintenant ce que c'est qu'un prêtre ! »

^Qui ne connaît cette page écrite, il y a cinquante ans, par le P. Gratry, sur cet humble desservant, aujourd'hui patron de tous les curés de France ?

t Un homme est mort, il y a peu de temps, homme prodigieux, qui, en tout temps prenant

la croix et marchant sur la mort, alla chaque jour jusqu'au bout de lui-même et de ses forces. Quotidie morior, je meurs tous les jours : cette parole de saint Paul, cet homme Ta pratiquée pendant sa vie entière, sans s'arrêter jamais. Qui était cet homme et que faisait-il donc? Il était curé de village, et il aimait Dieu et ses frères si ardemment que, pour exhorter, pour consoler, relever, purifier et bénir, il ne cessa de se donner d'âme et de corps, comme une Eucharistie, à la foule avide et serrée qui l'entourait et le pressait. Travaillant vingt heures sur vingt-quatre, dormant deux heures, mangeant une fois par jour un peu de lait, il touchait sans cesse à la mort. Mais il renaissait sans cesse en quelque sorte, d'une vie ressuscitée, transfigurée, active et ardente comme une flamme; transmettant par ses mains, par sa voix, par ses yeux étonnants qui embrasaient les cœurs, le feu, la vie, l'émotion et la foi, et surtout les larmes profondes et génératrices du repentir. La foule qui le pressait, qui le touchait corporellement , faisait comme partie de lui-même ; il n'était pas seulement le grain de froment mort et ressuscité, c'était un épi, ou plutôt une gerbe d'épis. Il consola, il transforma les âmes par millions et guérit par milliers les corps malades. « Qui consent à perdre sa vie la trouve t, dit l'Evangile. Cet homme avait trouvé la vie, et il semblait ne la posséder que pour la transmettre.

Voilà le prêtre et le pasteur I 0 Jésus-Christ, faites la grâce, en ce siècle, à plusieurs de vos prêtres de posséder la vie par votre croix, afin de la transmettre au monde avec le feu du Saint- Esprit! *

OBLATUS EST

V^,A^^VwV-* '"■,unAi*i1„1(^/,i1«inANwy^«y,»N^A*

Oblatus est*

Petite association. — Un vœu. — Notes de retraites. — Pratique des vertus. — Esto vit ! — La voie crucifiante. — Deuils de famille. — A la caserne. — La fièvre typhoïde. — Dernier sacrifice.

{u cours de la première année de son ministère à Commercy, l'abbé Bosse est amené insensiblement à constater un fait qui l'émeut d'abord, fixe son attention et se grave profondément dans son esprit. S'agit-il d'une étrange nouveauté? Nullement. C'est la vieille doctrine de l'Eglise sur la nécessité de la pénitence.

La vie présente n'est qu'un passage, une épreuve; elle est douloureuse, elle doit l'être parce qu'elle est épreuve, et aussi parce qu'elle est expiation. L'homme a péché, il faut qu'il expie. Un Dieu même a souffert pour lui, pour lui est mort sur une croix; ce Dieu souffrant et crucifié, voilà le modèle de l'homme, l'exem-

plaire de l'humanité. Tout dans le christianisme a pour point de départ un sacrifice sanglant ; ce sacrifice se reproduit tous les jours d'une façon mystique sur les autels et redit chaque matin : « A votre tour, sacrifiez-vous et mourez à vousmêmes. » Depuis que le christianisme a été annoncé au monde, ce cri retentit et se transmet de génération en génération ; c'est le cri des Apôtres, et c'est le cri de l'Eglise parce que c'est le cri de Jésus : « Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce lui-même f Qu'il porte sa croix tous les jours f i

Cela, notre ami le sait; il pratique le renoncement depuis son enfance. Mais il découvre que de simples fidèles vont plus loin que le devoir et font le vœu de se sacrifier pour les âmes ; il apprend qu'il existe, sous le contrôle de l'autorité ecclésiastique, une Petite Association de victimes.

Cette révélation le jette dans le ravissement. Il veut connaître une œuvre qui lui paraît être le plus haut point de beauté morale auquel puisse atteindre l'humanité déchue.

Dans le but de donner à ses pénitents, qui le consultent, une direction sûre, il étudie à fond la Théologie mystique; il s'entoure des lumières puisées aux meilleures sources, il se tient au courant des phénomènes des états extraordinaires, il scrute les livres d'ascétisme et se familiarise avec les écrits des Maîtres de la vie

OBLATUS EST 173

spirituelle. Ce travail lui ouvre des horizons insoupçonnés et il en témoigne son étonnement à son Supérieur, qui l'encourage à profiter de la science expérimentale de Dieu pour favoriser le plein épanouissement de la vertu dans les âmes privilégiées.

Le P. Bosse ne s'en tient pas là. < Pourquoi ne pourrais-je pas, se dit -il, ce que d'autres font? » Il sollicite donc et obtient la faveur de donner son nom à Y Association des victimes, et il en formule le serment : « Je me consacre à Notre-Seigneur par Marie, comme victime dans la petite Association, et, à cet effet, je m'engage à accepter toutes les souffrances qu'il voudra m'envoyer. »

Cette promesse faite à Dieu ne l'oblige pas à demander positivement des épreuves, ni à s'imposer volontairement des mortifications; mais par cette donation de lui-même au bon plaisir de Dieu, il accepte sans se plaindre les peines, les souffrances, les désagréments, la maladie, la mort.

Quelles que soient les répugnances de la nature à porter la croix, la victime se soumet d'avance à toutes celles qu'il plaît à la Providence de lui envoyer. Elle ne va pas d'ellemême à l'immolation, mais elle est prête à se sacrifier pour Jésus et les âmes.

« Tout pour Jésus et les âmes par Marie » :

tel est le programme de la Société. C'est précisément cet idéal qui ravit le R. P. Bosse, t Je ne suis pas prêtre pour moi, dit-il, mais pour les autres. Il faut que je sauve les âmes, c'est ma seule raison d'être. Mon temps, mes prières, mes souffrances, ma vie : tout mon être leur appartient. Excusez-moi si je ne réponds pas à votre invitation, impossible de me soustraire au devoir. Le devoir me veut au poste du dévouement afin que chacun puisse venir me trouver à tout instant de la journée, — à moins que, pour une raison de ministère ou de charité, je ne sois contraint de m'absenter. »

Oblat de Marie, c'est entre les mains de cette bonne Mère qu'il remet ses engagements ; c'est à elle qu'il a recours, comme jadis, dans toutes les circonstances graves de sa vie; c'est par son intermédiaire qu'il s'offre à Dieu sans réserve. Il aime surtout à contempler des yeux de la foi la sorédemptrice du genre humain dans le mystère de ses douleurs. « Sur le Calvaire, Marie a offert son divin Fils et s'est offerte elle-même pour le salut des hommes. Il est bien naturel que son Oblat soit présenté par elle, comme victime, à celui qui est mort pour nous sur la Croix. •

Lié par son vœu, le P. Bosse ne changea rien à ses habitudes de régularité ordinaire. A part quelques âmes d'élite éparpillées dans le cloître ou au milieu du monde, personne ne soupçonna

OBLATUS EST 175

qu'il ait poussé jusque-là l'héroïsme de son zèle pour sa propre sanctification et le salut des âmes. Ce fut son secret. Mais, en étudiant cette existence dans ses moindres détails, en relisant les quelques pages où il notait ses impressions de retraite, en parcourant les lettres que ses correspondants ont bien voulu me communiquer, j'avoue qu'il m'eût été difficile de passer sous silence un acte qui met en relief la physionomie de ce jeune prêtre et qui explique la fécondité de son apostolat.

Loin de moi l'intention de conseiller pareille oblation aux jeunes.

L'ardeur n'est pas l'extravagance, ni l'excès. Un zèle immodéré entraîne parfois à des démarches irréfléchies.

C'est affaire aux hommes étroits de ne savoir point pardonner un écart, fût-ce un écart opposé au minimisme.

Franchement, vaut-il mieux aimer les hypocrites, les doucereux, les eaux dormantes, les âmes sournoises, les pâles figures qui disent toujours : oui; qui trompent par une tranquillité affectée, une soumission apparente, et qui, au fond, sont nuls de volonté ou d'effort ?

En l'espèce, le religieux muni d'une double autorisation ne saurait être taxé d'extravagance. Sa conduite personnelle, dès lors qu'elle est sanctionnée par le supérieur et le confesseur, ne prête pas à la critique.

Le P. Bosse se défiait trop de lui-même pour s'aventurer dans une entreprise sans demander conseil à qui de droit. Son obéissance était filiale, toujours empreinte de respect. Fidèle observateur de ses vœux, il se conformait autant que possible, en dehors de la communauté, à toutes les prescriptions des Règles de son Institut. Chaque année, il passait la frontière, non pas comme touriste en excursion, mais pour s'enfermer dans une Maison régulière de son Ordre, s'y retremper dans l'esprit de sa vocation et y suivre les exercices de la retraite. C'étaient ses vacances. Il se serait reproché de consacrer au délassement des heures que réclamait le service.

Pendant sa retraite annuelle, il avait coutume d'écrire le canevas de ses méditations, de noter quelques-unes de ses impressions et de se tracer un plan de conduite qu'il soumettait ensuite à son directeur. Qu'on nous permette d'en citer quelques extraits :

« A une âme gâtée par l'amour de Jésus, je dirais : Soyez heureuse, et, en toute confiance, acceptez les responsabilités de votre état; Dieu se charge de tout. Ne suis-je pas une de ces âmes ? Et cependant je n'ose pas, j'ai peur, je ne veux pas comprendre. Qu'il me suffise donc une bonne fois de me réfugier dans le Cœur ouvert de mon Jésus. Puisqu'il a voulu m'accorder cette faveur insigne, puisqu'il a daigné me

OBLATUS EST 177

choisir, arrière toute pensée de timidité excessive ! Non, pas de faiblesse ! Il me soutient. Il est là près de moi, dans mon cœur; il m'admet à travailler à son œuvre, il m'aide visiblement et son action donne quelque valeur à mon néant... Ah I malheur à moi si je lui refusais mon concours!... 0 Marie Immaculée, ma Mère, guidez votre enfant, ouvrez mon cœur à la voix de Jésus, fermez-le à tout autre bruit du monde !... « Oui, Jésus m'aime, je crois à son amour pour moi... A lui d'agir par moi; à moi de me laisser conduire par lui I Ma seule crainte doit être de ne pas fermer l'oreille à ses appels. Dans ce but j'éviterai de me laisser prendre tout entier par les œuvres extérieures. Pour cela, je m'efforcerai de me tenir constamment en présence de Jésus-Hostie. Je le verrai dans chacune de mes actions, et ainsi, plus facilement je subordonnerai mes goûts aux siens, je fuirai tout entretien inutile. Chaque fois que je me surprendrai en faute sur ce point, je m'imposerai un certain temps de silence de paroles ou d'action pour honorer le silence de Notre-Seigneur dans le Tabernacle...

« Qu'il fait bon se trouver dans la solitude loin de la fièvre du monde ! J'en comprends de plus en plus la nécessité en même temps que la possibilité. Il est si facile de jouir de la paix intérieure, même au milieu du bruit!... Je m'appli-

OBLATIO.N i 2

querai désormais à garder cette possession de moi-même, partout et toujours. La pensée de Jésus-Eucharistie m'y aidera...

« ... J'ai médité toute la matinée sur l'humilité et j'ai eu bien de la peine à la comprendre, surtout dans son application pratique. Je vois bien mon néant en face de l'œuvre à réaliser, mais lorsqu'il s'agit de pratiquer les trois degrés d'humilité demandés par saint Thomas comme par la bienheureuse Marguerite-Marie, c'est autre chose I Reconnaître sa propre abjection, passe encore ; mais, la manifester et Y aimer! ! ! Amour de l'abjection ! Elle a fait la force de Marguerite- Marie... Où en suis-je?... Je m'humilierai comme Jésus-Hostie. Àma nesciri et pro nihilo reputari... Qtiid gloriaris ?... J'ai tout reçu...

« ... Je prends la résolution d'être véritablement fJostia pro Hostia. Hostie par la patience, Thumilité et le silence. Pas une plainte, sinon devant Dieu ; charité parfaite dans mes rapports et dans mes paroles avec ceux qui pourraient me peiner; ne jamais parler de leurs défauts. Hostie par le renoncement, la dépendance, la mortification... Etre hostie toujours!...

« ... Tout par amour! Au cœur de Jésus par Marie !... Je veux vivre sous le regard de Dieu, sous le regard de ma Mère du Ciel et sous celui de ma Mère de la terre qu'elle a réunie à Elle.

«... Tout aujourd'hui m'a parlé de la mort :

OBLATUS EST 179

hier soir arrivait la nouvelle du terrible accident survenu à deux jeunes Pères missionnaires dans l'Amérique du Nord. Prise dans un tourbillon, leur barque a sombré; on n'a rien revu I Le premier, parti en avril, était en route pour sa mission... J'ai consulté la liste des morts de Tannée dans le Nécrologe de la Congrégation, presque tous jeunes !... Au cimetière de la communauté, sur sept, quatre plus jeunes que moi. Mon tour viendra bientôt... Quid prodest?... Il sera trop tard pour se tresser une couronne. A l'œuvre dès aujourd'hui ! A Jésus par Marie ! Ma résolution de retraite sera donc : chaque premier vendredi du mois, me placer en face de la mort et à sa lumière examiner mes confessions du mois, l'état vrai de mon âme, la manière dont j'ai pratiqué mes vœux et observé mon règlement.

« ... Encore quelques heures et j'aurai quitté cette chère solitude. Qu'a été pour moi cette retraite? Comme ce que doit être ma vie : rien d'extraordinaire. Cependant, je ne me reconnais plus. Il me semble avoir des ailes. L'élan vers Dieu me sera plus facile. De cette grâce appréciée, merci au Cœur de Jésus et aux âmes qui ont prié pour moi... Depuis longtemps, à chaque consécration, pendant que je disais à Jésus- Hostie : Esto rex ! il me semblait l'entendre me répondre : Esto vir — Sois homme ( Ce mot sera le bouquet spirituel de ma retraite : n'être pas

un enfant mais un homme, — un homme par le sérieux dans le langage comme dans les actions, — un homme par le souci de mon but à atteindre, de mon devoir à remplir, — un homme par la ferme volonté de me tenir uni d'esprit et de cœur aux grandes âmes réparatrices. Solidarité avec Marie, ma Mère, avec les âmes que Dieu m'a confiées pour aller par elles au Cœur eucharistique de Jésus-Hostie, roi et centre de tous les cœurs... A Jésus par Marie — Tout à tous — Esto vir ! »

Cette forte résolution sera nécessaire au jeune Religieux pour persévérer courageusement dans la voie crucifiante qu'il va suivre jusqu'au soir de sa journée de vaillant ouvrier. Esto vir ! Oui, la virilité s'impose à l'heure du sacrifice, quand on accepte d'assumer les coups de la justice et de payer la rançon des âmes. Il semble que Dieu se plaise à donner des arrhes aux amants de la réparation ; ils ne tardent pas à goûter l'austère saveur de la souffrance, dès qu'ils ont pris l'engagement d'en subir les rigueurs sans effroi.

Sans parler des mortifications corporelles qu'il ne s'épargne pas, puisqu'il connaît l'usage fréquent de la discipline, du cilice et de la ceinture de fer, le P. Bosse se trouve inopinément en butte à des peines intimes qui lui viennent de sa conscience et des créatures.

Puis, coup sur coup, des deuils de famille se

OBLATUS EST 181

succèdent, en l'espace de quelques mois, et lui font endurer le martyre. C'est une tante religieuse avec laquelle il échangeait une correspondance suivie et dont les lettres respiraient le parfum de la sainteté : elle est appelée à la récompense du ciel au moment où il aurait tant besoin de ses encouragements; c'est son oncle, le vénérable archiprêtre de Marvejols, qu'il affectionnait comme un père et dont les conseils et les exemples stimulaient son ardeur ; il meurt sans qu'il ait la consolation de le revoir, de l'entendre une fois encore, de recevoir ses suprêmes recommandations.

La mort exerce ses ravages au sein de sa famille et il craint chaque jour l'annonce d'un nouveau malheur.

Ses pressentiments ne sont que trop fondés.

Une dépêche lui apprend la maladie de sa mère. Cette noble femme avait suivi Emile, l'aîné de ses enfants, de Pierrefort à Château- Porcien dans les Ardennes. Elle avait cru voir, dans ce rapprochement inespéré, une heureuse disposition de la Providence qui la voulait à proximité de son Oblat. Toujours au poste du dévouement, elle se réjouissait de pouvoir comme autrefois prodiguer sa sollicitude à ses deux fils, se promettant d'aller de l'un à l'autre, douce ménagère de paix, de joie, de réconfort, uniquement soucieuse de les savoir aimés de Dieu et bénis des hommes.

M. Emile Bosse a écrit une vingtaine de pages sur « les derniers jours et les suprêmes minutes de celle dont la vie faite d'abnégation et de sacrifice s'est tout entière passée à assurer le bonheur de ses enfants. »

Vers la fin de janvier 1907, elle fut arrêtée brusquement par une fluxion de poitrine. Aussitôt prévenu, le vicaire de Commercy accourut au chevet de la malade qui prépara elle-même ses deux fils à une parfaite résignation à la volonté de Dieu : « Nous nous retrouverons au ciel, disaitelle ; j'irai rejoindre votre père, Joseph, Anne- Marie, mes parents... Il ne fait pas bon vivre. Dieu seul sait ce que j'ai souffert à l'époque des inventaires et le profond chagrin que m'a causé le spectacle que j'ai eu sous les yeux : comment peut- on sacrifier ainsi l'âme des enfants? Quel malheur de les abandonner à des maîtres sans religion! Ah t les maudites écoles sans Dieu, quels ravages elles vont exercer dans les familles f Si jamais je dois voir mes petits-enfants fréquenter un jour l'une de ces écoles, j'aime mieux m'en aller. »

Sentant ses forces décliner, la malade ne songea plus qu'à se préparer à la mort. « Le confesseur de notre chère maman, poursuit la narration d'Emile, étant venu prendre de ses nouvelles : « Faites-le monter, dit-elle, je serai contente de voir Monsieur l'abbé. » Elle demanda elle-même, sans émotion, la faveur de recevoir

OBLATUS EST 183

les derniers sacrements des mains de son fils. Le lendemain matin Gabriel eut la joie de lui apporter la sainte communion qu'elle reçut, comme toujours, avec une piété exemplaire. Pendant la journée, elle s'entretint longuement avec mon frère ; comme la respiration semblait devenir plus pénible, il lui proposa l'extrêmeonction. « Oh ! oui, fît-elle, je l'aurais bien voulue ce matin. » Gabriel commença alors la cérémonie. Elle répondit aux prières, et nous comprîmes qu'elle s'était fait laver les pieds la veille en prévision de ce sacrement. Comme Gabriel ému commençait les onctions sur les yeux elle lui prit la main pour lui indiquer qu'il fallait les faire auparavant sur les oreilles. Nous étions édifiés de la piété qu'elle montrait, piété admirable dont je ne l'ai jamais vue se départir. Elle nous redit alors : « Nous nous retrouverons au ciel ! » Vers huit heures du soir, la respiration devenant haletante, Gabriel lui dit : « Bénisseznous, maman ( • Elle fit un effort pour parler, nous enveloppa d'un long regard, soupira deux fois, puis plus rien. Nous n'embrassions qu'un cadavre. Il était huit heures et quart. Quelle immense désolation f C'est brisés par l'émotion et les sanglots que nous commençâmes la veillée funèbre près de celle qui avait tant de fois passé les nuits à notre chevet. Couchée sur son lit, elle paraissait endormie et semblait sourire aux anges qui étaient venus l'emporter auprès de

184 OBIATION

ceux qui l'attendaient et qu'un jour nous irons retrouver. »

Doucement abandonné à la sainte volonté de Dieu, le Père Bosse ne se laisse pas abattre par le chagrin. Avec une énergie renouvelée par l'austère visite de la douleur, il se remet à l'œuvre de sa perfection. Les régions les plus élevées de l'Evangile deviennent comme la patrie de son âme. Là, il s'abreuve des mystérieux enseignements de la sagesse éternelle, il s'efforce de faire fructifier en lui la surabondance des grâces et des mérites de Jésus-Christ, il tend à la plénitude de vie surnaturelle qui le rapproche de Dieu. Il se considère comme une hostie vouée au culte divin; sa vie devient une perpétuelle ascension. Dans le commerce que son ministère établit entre lui et le monde, il répand le trop plein de son âme, sans rien emprunter à la vie et aux maximes de ceux qu'il évangélise. On le voit plus assidu au pied du tabernacle, plus empressé auprès des malades, plus dévoué à toutes les âmes qui lui demandent conseil et protection. Son zèle le porte à faire rayonner dans toute la paroisse le culte du Sacré-Cœur, t Hélas t mon Dieu, s'écrie-t-il, je gémis de mon impuissance. Acceptez au moins, à titre de réparation, les désirs de mon cœur et l'hommage de tout ce qu'il y a de bon dans ma vie imparfaite. Pour suppléer à ma misère, je veux devenir un zéla-

OBLATUS EST 185

teur de votre gloire et prêcher la réparation à toutes les âmes de bonne volonté. Je leur montrerai votre Cœur blessé par les iniquités des hommes et je leur dirai avec une sainte passion « Aimons Jésus pour consoler son amour « méconnu et trahi. Aimons Jésus pour lui faire « oublier l'ingratitude de ceux qui le mécon- « naissent... » Oui je veux vous témoigner ma reconnaissance pour vos ineffables bienfaits en m'immolant chaque jour à votre service et pour le salut de mes frères, les pauvres pécheurs... »

Veut-on connaître les conseils qu'il donne aux âmes généreuses qui le consultent?

Citons quelques passages de sa correspondance : « ... Que chaque jour nous rapproche de l'ouverture béante du Cœur de Jésus I Puissionsnous y puiser de plus en plus la somme de foi et de confiance qui nous permettra de faire des miracles! Supprimons tout ce que nous pourrions avoir de personnel. Je pensais à cela l'autre jour en faisant signer un enfant sur un registre. Tout allait pour le mieux si l'enfant me laissait diriger sa main, mais le moindre effort qu'il faisait pour essayer de contribuer luimême à sa signature me gênait et la rendait illisible. N'est-ce pas un peu notre défaut? Ne nous jugeons-nous pas parfois capables de diriger la main de Dieu peignant sur la toile de notre âme l'image de son Jésus?.,. »

« ... Je viens vous dire au dernier jour de votre retraite : Soyez l'ange de Gethsémani ! Aujourd'hui, comme au temps de la Passion, Jésus est abandonné; son sang coule en vain sur l'autel ; ses amis eux-mêmes semblent dormir à quelque distance, ils n'osent pas faire violence à son amour pour se tenir à ses côtés et partager ses angoisses. Il est si facile d'obéir quand le Maître nous dit : Sedete hic, reposezvous ! Mais, la Victime assume les terribles représailles de la Justice et la souffrance devient intolérable. La coupe des iniquités humaines déborde, Judas approche, c'en est trop I Ne semble-t-il pas que Jésus seul n'ait pu tenir? La créature coupable n'aurait sans doute pas assez de droits sur cette agonie si elle ne s'y associait, et le Cœur de Jésus veut que tout le mérite soit pour elle. Au nom de la création, Dieu envoie ce qu'elle offre de moins imparfait au secours du Sauveur. C'est un ange, probablement l'archange de l'Annonciation, qui reçoit cette mission. Ici, pour croire, il nous faut le témoignage de l'Evangile : L'ange le fortifia : confortant eum! Que cette créature s'appelle un archange ou un homme, peu importe ! Elle n'en est pas moins une créature, et, devant Dieu, un néant puisque tout ce qu'elle a vient de lui. En méditant sur cette puissance accordée à l'ange de l'Agonie, il me semble que le même privilège est octroyé à l'âme-victime. Ma pauvre imagination

OBLATUS EST 187

me représente Jésus, au sacrement de l'autel, abandonné des siens, soutenu et fortifié par la petite victime prosternée humblement à ses pieds, le suppliant de s'appuyer sur sa faiblesse. L'ange a repris son vol vers le ciel et il a cédé sa place à l'âme réparatrice. Protégée par la Vierge Marie, celle-ci se tient à la disposition du divin Rédempteur... Peut-être n'accepterez-vous pas cette idée sans en discuter la valeur théologique que je ne garantis pas ; mais mon cœur me dit cependant que c'est la réalité.. Le Cœur de Jésus peut-il refuser à ses victimes de le dédommager avec amour et d'agréer leurs réparations ? Celui qui, plus tard, a daigné accepter l'aide de Simon de Cyrène et de sainte Véronique ne refuse jamais le concours d'une créature repentante qui, encouragée par Marie, voudrait un peu lui témoigner son amour. Demandez pour moi ce repentir et cette bonne volonté. »

Malgré d'autres épreuves qui ne lui manquèrent pas, le courageux vicaire poursuivait sans, relâche ses œuvres de dévouement. Son zèle semblait s'accroître à mesure que s'élargissait son champ d'action dans la paroisse. Il arrivait à la fin de la journée, exténué de fatigue, à bout de forces, ne se doutant pas que sa santé déclinait. Comme ceux dont l'âme se consume, il traînait un corps endolori ; il allait toujours, se

redressant sous la poussée de sa généreuse et indomptable volonté.

Il ne craignait pas la mort, mais ne la désirait pas, bien qu'il eût fait le sacrifice de sa vie.

Cependant il avait le pressentiment, dirait-on, que la fin approchait.

Dès le mois de décembre 1909, il écrivait à l'occasion de sa retraite du mois :

« La mort... mais c'est l'unique moyen de s'unir complètement à Jésus. Je profite de la mort de mes malades pour me mettre en face de la réalité... Quelques mois!!... *

Il en parlait volontiers comme d'un événement prévu et prochain; il se dépouillait de tout objet superflu à son usage ; il rendait des comptes minutieux à son supérieur, sous prétexte de mettre sa conscience en règle au point de vue du vœu de pauvreté ; il faisait sanctionner par l'obéissance les détails d'un voyage qu'il devait entreprendre.

Lorsqu'il fut appelé à Perpignan pour une période de service militaire, il répondit à son frère qui lui offrait de l'argent pour ses frais de déplacement : « Merci, je n'ai besoin de rien parce que peu me suffit ; d'ailleurs je ne puis oublier que je suis religieux et que je n'ai pas le droit de m'octroyer le luxe d'une seconde classe... »

Telles sont les dispositions de notre cher ami en se rendant à la caserne. A l'aller, voyageant

OBLATUS EST 189

la nuit pour épargner le temps, il fait quatre stations : à Paray-le-Monial, où il renouvelle son sacrifice, le sacrifice de sa vie pour les âmes ; à la Visitation de Bourg, berceau de la Garde d'honneur; au sanctuaire du saint curé d'Ars et sur les tombes de ses bien-aimés disparus,

A Perpignan, le prêtre-réserviste s'acquitte consciencieusement de ses fonctions d'infirmier, t II déploya un zèle empressé à soigner les malades, nous écrit-on, et surtout à leur prodiguer les secours de la religion. Retenu d'ordinaire à l'hôpital jusqu'à midi, pour ne pas se priver du bonheur de dire la messe il restait à jeun et se trouvait ainsi plus que tout autre exposé à prendre le germe des maladies contagieuses. Ses moments libres, ils les consacrait à l'apostolat sous toutes ses formes. C'est ainsi qu'il donna une série de conférences dans plusieurs cercles catholiques, à Perpignan, à Béziers, à Narbonne, où Ton fut frappé de son ardeur à propager la dévotion du Sacré-Cœur et la pratique du saint Rosaire. »

Avant de reprendre le chemin de la Lorraine, le pieux Oblat de Marie voulut faire son pèlerinage à Notre-Dame de Lourdes. Il y passa une journée exclusivement consacrée à la prière devant la grotte des Apparitions. Ce fut la dernière étape de son voyage. Il avait hâte de se retrouver à Commercy pour la fête du Sacré-

190 OBIATION

Cœur. Tout heureux de son séjour à Lourdes, ii en rapporta une « faveur tout à fait exceptionnelle », selon ses expressions, et le souvenir de cette grâce extraordinaire lui fut un adoucissement au milieu des souffrances physiques des derniers jours. Comme une garde-malade s'étonnait de son calme et de sa douce sérénité sous l'étreinte de la fièvre qui le consumait visiblement, il avoua qu'il savourait dans son cœur l'incomparable témoignage de tendresse que lui avait accordé Notre-Dame de Lourdes.

Avait-il entendu une voix d'En Haut lui dire : « La traversée s'achève, tu arrives en vue du port » ?...

Quoi qu'il en soit, des cartes-vues, adressées en cours de route par le R. P. Bosse, disaient laconiquement : « Hâtons-nous, l'heure de la délivrance approche, la lutte sera courte et Dieu récompensera ses serviteurs. — Que la vie paraît mesquine et comme mes désirs de perfection augmentent ! — C'est trop de bonheur ; le bon Dieu est trop bon pour son indigne Oblat. »

Le cœur s'émeut et les yeux pleurent quand on se rappelle les phases du tragique dénouement. Le Père Bosse, rentré la veille des solennités du Sacré-Cœur, se sent faible, abattu, languissant. Il attribue d'abord son malaise à un excès de fatigue. Nulle inquiétude cependant ne trouble la paix de son âme rayonnante de lumière et de grâce.

OBIATUS EST 191

On le voit, le lendemain, se présenter de bonne heure à l'église, plus préoccupé de rendre service aux autres que de prendre soin de sa santé. Il descend de l'autel, où il vient d'offrir pour la dernière fois le saint sacrifice, le visage empreint d'une profonde lassitude et la démarche chancelante ; ses traits altérés dénotent un épuisement général. Il assiste néanmoins à tous les offices de la journée, paraît en chaire, soutient et dirige le chant des hommes à la procession, puis, le soir venu, il s'alite pour ne plus se relever. Le chemin qui lui reste à parcourir n'est que le rapide espace d'un matin.

La fièvre typhoïde se déclare avec des symptômes alarmants. Malgré les soins qu'on lui prodigue, le cher malade se rend compte que les remèdes de la science, la sollicitude de ses confrères, les ardentes prières adressées au Sacré- Cœur pour sa guérison ne peuvent le préserver du coup fatal. La mort s'avance. Elle le trouve résigné et presque joyeux. Il s'offre de lui-même au martyre pour l'expiation de ses péchés et pour la rédemption des âmes. Il sollicite la faveur d'être transporté à l'hôpital pour se trouver parmi ses meilleurs amis, les pauvres et les malades, et, sans exhaler une plainte, il unit ses souffrances à celles du divin Crucifié. Vainement les dévouées Sœurs de Saint-Charles s'efforcent d'enrayer les progrès du terrible mal ; le pauvre patient renouvelle son sacrifice et languit dans

192 OBIATION

l'attente du jour béni qui doit lui ouvrir les portes de l'éternité.

Ce corps est trop usé pour résister, les réserves de forces sont épuisées.

Dans la nuit du 22 au 23 juin, une hémorragie interne se produit et provoque la complication redoutée.

« Comme si son genre de mort devait cachetun symbole, dit M. l'abbé Pérignon, le sang de la victime se répandit, son corps se glaça rapidement. Alors, il y eut à cet instant, où la lumière du ciel succède à celle de la terre, de pieux baisers sur sa croix d'Oblat ; il y eut d'ardentes invocations, un appel souhaitant l'arrivée de ses frères dans le sacerdoce; puis, comme si Dieu eût semblé vouloir le dernier soupir exhalé en un dernier sacrifice, le mourant fit entendre cette suprême parole : « Je puis partir, je suis prêt. » Et ce fut fini !... »

Ainsi consommait son Oblation le 23 juin 1910, à cinq heures du matin, dans une salle d'hôpital, tandis qu'une humble religieuse priait seule à genoux au pied de son lit, le prêtre qui s'était offert dans l'élan de sa jeunesse. A la nouvelle de sa mort ce fut dans toute la ville de Commercy une explosion unanime de regrets.

Le triste cortège des choses funèbres se déroula: le corps exposé dans le salon du presbytère transformé en chapelle ardente, la procession des visiteurs, la mise en bière, les funérailles.

OBLATUS EST 19^

Mais ce qui marqua d'un signe particulier ces jours de deuil, ce fut la douleur populaire. Pendant deux jours, la foule défila devant le corps de ce jeune prêtre revêtu des ornements sacrés comme pour la célébration de sa première messe ; on voulait le voir, approcher un chapelet ou un objet quelconque de sa dépouille.

Grands et petits de ce monde se retrouvèrent à Téglise et le long des rues à l'heure des obsèques.

M. le chanoine Houzelot fit l'éloge du défunt. Des larmes coulaient de tous les yeux tandis qu'il retraçait en termes délicats la vie et les vertus de son vicaire :

« Jeunes gens de Commercy, conclut Monsieur l'Archiprêtce, vous penserez souvent à ce jeune prêtre de famille aisée qui, sans vous connaître, vint à vous et se dévoua jusqu'à l'épuisement de ses forces pour vous garder dans le chemin de la vie sérieuse, de la religion et de l'honneur.

t Soldats de Commercy, vous garderez la mémoire de cet ami qui fit de son temps le vôtre, de sa chambre la vôtre, et qui unissait si passionnément l'amour du drapeau de la France a l'amour de l'Eglise.

c Associées du Sacré-Cœur de Commercy, vous vous souviendrez de ce jeune apôtre qui rendit votre confrérie une des plus belles et des plus vivantes de ce diocèse.

« Indifférents de Commercy, vous n'oublierez

OBLATIOX 13

194 OBIATION

pas le prêtre doux et bienfaisant qui n'avait pas de plus grand bonheur que de vous faire connaître la religion sous son vrai jour et qui. nous avons des raisons de le croire, s'est offert en victime pour obtenir du ciel des conversions ! *

Le corbillard des pauvres conduisit à sa dernière demeure le corps du bien-aimé disparu. Dans le cimetière de Commercy, sa tombe reçoit fréquemment la visite des fidèles qui gardent à cette âme prédestinée la fidélité du souvenir.

En accompagnant notre ami au lieu du repos, nous redisions les accents de l'espérance :

« Meurs, ô notre bien-aimé, meurs pour notre salut et pour le tien, pour obéir à Dieu, pour accomplir l'éternel mouvement de vie, pour délivrer ton âme des filets de la nature fausse, pour rentrer dans le sein de Dieu t

« Meurs, ô notre bien-aimé, nous te suivrons bientôt ; nous ne verrons plus ton image pendant un temps, mais ton cœur vivra dans les nôtres et nous l'y sentirons quelquefois tressaillir, comme nous le sentions ici-bas, et mieux encore!

* Soyons unis dans la mort comme nous l'avons été dans la vie !

« Que ton âme, en se recueillant, emporte un rayon de notre âme et les prémices de notre esprit vers l'éternel repos !

t Qu'un lien nous lie à toi, âme retirée du monde, et que ce lien nous dispose à mourir I

« Qu'un lien te rattache à nous, à nous qui

OBLATUS EST 195

sommes dans le monde, et que ce lien maintienne avec mystère quelque chose de ton être dans la demeure des vivants jusqu'au jour du réveil !

c Dors, ô notre bien-aimé, comme la semence dort sous l'écorce d'une plante fanée ; un jour tu fleuriras encore comme sous le soleil d'un nouveau printemps ! (1) i

(1) P. Gratry. Méditations inédites.

Jéà*S .--'** %£*£•

MSk> ^spsc-a

Coup d'œil sur la Congrégation

des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée et son Fondateur.

L'amour des pauvres, une tendre sollicitude pour leur salut, tel est le sentiment qui présida à la fondation de la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, par l'abbé Charles-Joseph- Eugène de Mazenod, mort évêque de Marseille.

Né à Aix le 1er août 1782, d'une famille noble et chrétienne, le futur missionnaire passa les années de sa jeunesse au milieu des privations et des angoisses de l'exil. Ses parents avaient émigré. Les armées révolutionnaires les poussèrent successivement de Turin à Venise, de Venise à Naples et de Naples à Païenne. C'est à Venise que le jeune de Mazenod vit se développer en lui les germes de la vocation sacerdotale. Il ne craignit pas de les manifester et de répondre à un de ses oncles, qui cherchait à le

dissuader par la pensée qu'en lui s'éteindrait le nom de sa famille : Rien ne ferait plus d'honneur à notre famille que de finir par un prêtre, La famille de Mazenod, en Provence, a fini par deux évêques.

Après avoir triomphé de tous les obstacles qui s'opposaient à la réalisation de son désir et refusé les positions les plus brillantes, Eugène de Mazenod entra au séminaire de Saint-Sulpice, que dirigeait alors M. Emery. Ce vénérable prêtre accorda bientôt à son nouvel élève une place à part dans son affection, et quand le séminaire fut privé de ses premiers Supérieurs, on ne fut point étonné de les voir désigner l'abbé Mazenod et deux de ses confrères pour les suppléer pendant leur absence.

Eugène de Mazenod fut ordonné prêtre le 21 décembre 1811, par Mgr Demandolx, évêque d'Amiens. Il s'adressa à ce prélat, afin de ne point recevoir la consécration sacerdotale des mains du cardinal Maury, nommé administrateur du diocèse de Paris, malgré la défense du Pape. L'évêque d'Amiens lui offrit, aussitôt après son ordination, des lettres de vicaire général, dans l'intention de l'attacher à sa personne et à son diocèse ; mais cette offre ne répondant point aux desseins qu'avait conçus le nouveau prêtre, il rentre à Aix. Là, il répond à l'évêque qui lui demande ce qu'il désire : Rien, Monseigneur ; veuillez permettre que je me consacre tout entier au soin de la jeunesse et des pauvres. Et il se met à l'œuvre sans délai.

Pendant le carême, dans une église de la ville, il adresse en langue provençale des instructions aux classes ouvrières. Il appelle à lui et entoure de ses soins une jeunesse d'élite, qui forme bientôt une Association florissante d'hommes pris dans les rangs de la société.

Par ailleurs, il visite les hôpitaux, pénètre dans.

les cachots, s'y laisse enfermer avec les condamnés, emploie de longues heures à les instruire. Il montre le même zèle auprès des pauvres malades, et notamment auprès des prisonniers de guerre, entassés dans les casernes de la ville d'Aix. L'abbé do Mazenod, dans l'exercice d'une charité héroïque, est atteint du typhus si gravement qu'on désespère de sa vie. De toute part, des larmes et des supplications s'élèvent vers le ciel.

Dieu, qui a des vues providentielles sur son serviteur, se laisse toucher. Il lui accorde une guérison que la population regarde comme miraculeuse.

Ainsi rendu à la santé, M. de Mazenod se crut encore plus obligé de consacrer son existence tout entière au salut des pauvres les plus abandonnés. Il reprit avec une nouvelle ardeur le cours de ses travaux, et son zèle ne pouvant suffire à tous les besoins, il conçut l'idée de s'adjoindre des compagnons embrasés du même désir de glorifier Dieu.

La situation de l'Eglise, en France, à cette époque, était déplorable. Les plaies ouvertes par la Révolution saignaient encore, la plupart des populations rurales gémissaient dans l'ignorance et l'abandon. Le clergé, décimé et dispersé, n'avait pu combler les vides faits dans ses rangs par la mort, l'exil et même l'apostasie. Les Communautés religieuses n'existaient plus ; grand nombre de paroisses étaient sans pasteur et réclamaient vainement les ouvriers évangéliques dont le ministère transitoire, exercé au milieu d'entraînantes missions, ravivât le flambeau de foi et fit refleurir les vertus chrétiennes. Hélas ! de longtemps on ne pouvait espérer de voir reparaître les anciens Ordres qui avaient été l'ornement et l'appui de l'Eglise.

La vue de tant de maux et de cette extrême disette d'ouvriers évangéliques inspire à l'abbé de Mazenod

la pensée de fonder sa Congrégation, e II lui semblait, écrivait-il lui-même, que, s'il pouvait réunir en communauté quelques prêtres vraiment zélés, d'un désintéressement à toute épreuve, solidement vertueux, des hommes apostoliques, en un mot, qui, . ayant à cœur leur propre sanctification, se donnas, sent tout entiers à la conversion des âmes, il remédierait, autant que possible, aux maux de l'Eglise et procurerait un grand bien. »

C'était l'idéal d'une Communauté. Dieu lui en fournit bientôt les premiers éléments.

L'ancien monastère des Carmélites d'Àix fut acquis, le 25 janvier 1816. L'habitation, pauvre et délabrée, parut suffisante à ceux qui allaient prendre pour devise : Evangelizare pauperibus misit me.

Là, de jeunes apôtres se livrent à la méditation, à la prière, à la pénitence; pénétrés de la grandeur du ministère qu'ils ont à remplir, ils s'élancent dans la carrière généreusement. Des bénédictions les accompagnent et des succès les encouragent. Le P. de Mazenod est à leur tête, payant de sa personne, offrant à tous un modèle des verlus qui ornent un véritable apôtre.

La nécessité de ne former qu'une seule et même famille porte les missionnaires, après quelques années d'essai, à demander au Fondateur une Règle et les liens sacrés de la Religion.

C'est dans l'intervalle d'une mission à l'autre que le P. de Mazenod, retiré dans une profonde solitude, trace les Règles et Constitutions de la nouvelle Société.

Le Fondateur assigne pour fin principale à son Institut l'instruction et la conversion des pauvres. Les missions, les retraites et les catéchismes, surtout dans les paroisses rurales, telles sont les œuvres

auxquelles ses missionnaires devront spécialement s'appliquer.

Mais comme rien ne contribue plus à la sanctification des peuples que la sainteté des pasteurs, il veut que ses fils puissent se charger de la direction des séminaires et donner un soin particulier à la formation de la jeunesse ecclésiastique.

Il leur prescrit d'aller sauver l'âme du pauvre dans les hôpitaux, dans les prisons et jusqu'au pied de l'échafaud.

Tous les membres de la Congrégation devront être pénétrés du plus entier dévouement pour la sainte Eglise. Ils se considéreront comme les hommes du Souverain Pontife et des évoques.

Ils auront à cœur d'honorer le Sacerdoce de Jésus- Christ dans la personne de ses ministres.

Tout, dans leur extérieur, devra respirer la simplicité et la modestie religieuse. Le Fondateur ne leur assigne aucun costume spécial. La Croix qu'ils reçoivent au jour de leur Olation sera leur signe distinctif, et leur rappellera quels doivent être leur sainteté et leur dévouement.

Ce prévoyant législateur a soin de leur tracer les Règles les plus sages pour les différentes œuvres auxquelles ils doivent s'appliquer.

Il exige, en particulier, que leurs prédications soient simples et à la portée de leur auditoire.

Comprenant, en outre, que leurs paroles ne produiront des fruits de salut que si elles sont soutenues par l'exemple et vivifiées par la prière, il s'applique à nourrir leur piété et à faire refleurir parmi eux les observances des anciens Ordres.

Aussitôt après le lever, ils donneront trois quarts d'heure à l'oraison; à la fin du jour, ils passeront ensemble une demi-heure en adoration devant la divine Eucharistie. Ils nourriront un tendre amour

envers leur patronne et leur Mère, la Vierge Immaculée. Tous les jours, ils visiteront son autel et réciteront sa couronne.

Le saint office deviendra pour eux et pour l'Eglise une source de bénédictions. Ils devront le psalmodier en chœur, devant le Saint Sacrement.

On retrouve chez eux, avec les exercices de la vie commune, les avantages de la régularité religieuse : le silence, le recueillement, les pratiques de mortification, de longues heures pour l'étude, le temps nécessaire à la préparation des instructions.

C'est aussi la vie de famille. Le Supérieur général, chaque Supérieur local, est un Père qui regarde sa place, moins comme un honneur qui le distingue des autres, que comme une charge qui lui impose des obligations. Il gouverne avec sagesse, supporte les défauts de ses frères avec patience, écoute tout le monde avec bonté, corrige avec douceur, aide chacun de ses religieux avec charité, et se prête avec zèle à tous leurs besoins temporels et spirituels.

La vie du missionnaire étant vouée à un travail souvent accablant, il importait de ménager ses forces et de ne pas lui permettre de les ruiner par des austérités excessives. Le Fondateur a soin de modérer, à cet égard, l'ardeur de ses disciples. A l'exemple de saint Ignace, il ne leur impose aucune mortification corporelle, toutefois il leur rappelle ce qui s'observe dans les Ordres les plus austères ; il veut que leur couche ne soit qu'un simple grabat, que leur nourriture, que leurs vêtements, que leur habitation respirent toujours l'amour de la pauvreté; il les exhorte à porter constamment sur eux-mêmes les traces de la mortification de Jésus-Christ.

L'émission des vœux cimente Pédifice et lui assure la perpétuité. Mais le Fondateur ne perd point de vue l'époque où il lui est donné d'établir son œuvre.

Son vœu de pauvreté est accommodé aux temps actuels ; le vœu de persévérance dans l'Institut, ajouté aux trois vœux ordinaires, semble une ancre jetée au milieu des tourmentes révolutionnaires. La tempête pourra disperser ses enfants, elle ne les enlèvera pas à leur mère : toujours ils la retrouveront; seule, leur inconduite pourra les faire rejeter du sein d'une famille qui, dans toutes les autres conjonctures, les traitera comme ses membres.

La durée du noviciat est d'une année. Pendant ce temps, les novices s'appliquent à se former à une solide piété, aux principes et à la pratique d'une forte discipline. Dans leurs rapports, ils s'étudient à rivaliser de charité les uns à l'égard des autres. En un mot, ils ont en horreur ce qui sent le siècle et forment en eux les vertus des véritables religieux.

A la fin de l'année de noviciat, ils font des vœux d'un an et ne sont appelés à prononcer leurs vœux perpétuels qu'à l'expiration de cette année de probation .

La Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée admet aussi dans son sein des frères convers qui participent à tous les bénéfices de la Communauté.

Après leur noviciat, qui est de même durée que celui des prêtres ou des aspirants au sacerdoce, ils font d'abord des vœux d'un an ; puis des vœux de cinq ans, à l'expiration desquels ils prononcent leurs vœux perpétuels.

Ce qu'on demande d'eux, c'est un dévouement sans bornes, une abnégation complète et la ferme résolution de persévérer dans l'Institut jusqu'à la mort. Ils peuvent partager les travaux des Pères dans les missions lointaines, et ceux qui ne sont pas appelés à ce genre d'apostolat sont employés au service de 1 1 maison à laquelle ils sont attachés, ou aux divers emplois pour lesquels ils montrent des aptitudes.

Dans la pensée de l'abbé de Mazenod, son premier plan d'évangélisation était circonscrit dans des limites assez étroites, et ses disciples avaient reçu le nom d'Oblats de Saint-Charles ou de Missionnaires de Provence, comme si la sphère de leur zèle ne devait pas dépasser les bornes de cette province. Mais la fidélité aux prescriptions religieuses attira promptement sur son œuvre des bénédictions spéciales et hâta l'heure où il put soumettre ses Constitutions à l'approbation infaillible du Vicaire de Jésus-Christ.

Muni des approbations en forme données par les évêques dont ses missionnaires et lui-même avaient, pendant dix ans, évangélisé les diocèses, le Fondateur se rendit à Rome, vers la fin de 1825, afin de demander au Souverain Pontife d'admettre la nouvelle Congrégation au rang des familles religieuses canoniquement reconnues par l'Eglise.

Cette requête se heurtait à de grandes difficultés. Depuis de longues années, les Congrégations romaines s'étaient fait une loi de se borner à accorder des louanges aux nouvelles Règles soumises à leur examen et des encouragements aux pieux personnages qui les présentaient. Se conformant à la jurisprudence reçue, le secrétaire de la Congrégation des Evêques et Réguliers conclut qu'il convenait de louer l'œuvre du P. de Mazenod : Laudandœ.

Mais, par une faveur signalée du Ciel, S. S. Léon XII, daignant se faire le protecteur du pieux Fondateur, déclara expressément que ce n'étaient point des louanges, mais une approbation en forme qu'il voulait accorder. Et il ordonna qu'on procédât à un examen complet des Constitutions : Non laudandœ, sed approbandœ, ilerum examinât io\

Les cardinaux examinateurs furent désignés par Sa Sainteté elle-même, qui tendit sa plume au Fondateur afin qu'il écrivît, sous sa dictée et sur son

bureau, le nom et l'adresse de chacun d'eux. C'étaient l'illustre cardinal Pacca, Préfet de la Congrégation des Evêques et Réguliers ; le cardinal Pedicini et le cardinal Pallotta. Ces trois éminents prélats, s'étant mis à l'œuvre avec Mgr Marchetti, archevêque d'Ancyre, secrétaire de la même Congrégation, conclurent unanimement à l'approbation, et, quelques jours après, le P. de Mazenod écrivait à ses enfants : « Réjouissez- vous avec moi et partagez mon allégresse : S. S. Léon XII, assis en ce moment sur la chaire de Pierre, a daigné approuver notre Institut, nos Constitutions et nos Règles. Comment témoignerons-nous à Dieu notre reconnaissance? »

Cette approbation fut donnée le 17 février 1826. Depuis lors, ce jour n'a cessé d'être fêté par les Oblats de Marie en actions de grâces de la faveur providentielle dont il leur rappelle le souvenir. Ils récitent, à cet effet, l'office commémoratif de l'Immaculée Conception. A cette approbation, le Souverain Pontife ajouta la concession de précieux privilèges, et, ce qui n'était pas moins appréciable, le nom de Missionnaires Oblats de Marie Immaculée : Missionarii Oblatl beatissimœ Virginis Mariée sine labe conceptœ. Les lettres apostoliques d'approbation, in forma specified, portent la date du 21 mars 1826.

L'effet de la bénédiction du Souverain Pontife ne devait pas tarder à se manifester. La Congrégation des Oblats de Marie s'étend de plus en plus. En 1830, le noviciat est transféré en Suisse, et, pendant plusieurs années, les Oblats évangélisent un grand nombre de localités du diocèse de Lausanne et de Cenève.

En 1841, ce sont les missions étrangères qui les appellent. Déjà l'Angleterre a reçu une colonie de fervents ouvriers destinés à prendre une large part au travail de régénération qui s'opère dans la grande

île ; maintenant le Canada, par la bouche de Mgr Bourget, évêque de Montréal, les invite à défricher des régions immenses qui manquent de secours religieux.

Le Canada, ancienne colonie française et en grande partie peuplé de Français, conservait, dans plusieurs de ses provinces, malgré le mélange des étrangers et la domination anglaise, la langue, les usages, l'amour de la mère-patrie et le plus vif attachement à la foi de ses pères. L'état de civilisation y était fort avancé ; mais là se rencontraient aussi les diverses sectes du protestantisme et les restes de plusieurs tribus indiennes. L'Evangile n'avait point encore éclairé les profondes forêts, les vastes prairies, les terres improductives qui s'étendent jusqu'à la Mer glaciale, régions exploitées par le commerce des pelleteries, mais exclusivement peuplées par les pauvres déshérités de la famille humaine, les infortunés sauvages. C'était donc la porte des missions les plus lointaines et les plus pénibles qui s'ouvrait au .zèle des Oblats de Marie, sur les territoires du Nord- Ouest, du Manitoba, de la Baie d'Hudson, et des autres contrées qui forment aujourd'hui les Etats confédérés du Canadian Dominion.

Le P. de Mazenod voulut laisser à ses disciples le mérite de s'y porter d'eux-mêmes avec toute l'ardeur de leur foi et de leur dévouement apostolique. Une lettre circulaire, adressée à toutes les Maisons de la Congrégation, demandait, en premier lieu, si l'on devait accepter ce pénible et glorieux ministère, et, en second lieu, quels étaient ceux qui désiraient y consacrer leur vie.

Tous les membres des différentes Communautés devaient répondre chacun en particulier. Il n'y eut qu'une seule réponse, et ce fut celle du Prophète : Ecce ego, mit te me. Me voici, envoyez-moi.

Il semble que le Seigneur avait attendu ce grand acte de dévouement pour répandre sur la Congrégation ses bénédictions les plus abondantes. Grand nombre de diocèses de France et môme de l'étranger envoyèrent des sujets à une Société qui, jusque-là, leur était à peine connue, et les établissements se multiplièrent avec une rapidité merveilleuse.

Une nouvelle faveur du Saint-Siège vint accélérer et fortifier ce mouvement d'expansion. Grégoire XVI, touché de la ferveur des membres de la Congrégation et du zèle qu'ils déployaient partout où ils étaient établis, approuva de nouveau l'Institut et le confirma par ses Lettres apostoliques du 20 mars 1846.

Les Oblats de Marie évangélisaient dès lors l'Angleterre, l'Ecosse, le haut et le bas Canada; ils avaient fondé plusieurs Maisons dans les Etats- Unis, commençaient à pénétrer dans l'immense territoire de la Nouvelle-Bretagne, au-dessus du 49e degré, et dans les vastes régions de l'Orégon. Ils entrèrent bientôt dans le Texas et le Mexique, dans File de Ceylan, et enfin dans la colonie anglaise de Natal, érigée en Vicariat apostolique et confiée à leurs soins, ainsi que le pays cafre et le pays zoulou, compris entre la colonie du Cap et le fleuve Zambèze. Les Lettres apostoliques de S. S. Pie IX, en date du 28 mars 1851, vinrent, par une troisième approbation, couronner l'œuvre de Mgr de Mazenod devenu évêque de Marseille, et donner le dernier trait à la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

Une suprême consolation était réservée au Fondateur. Invité à se rendre à Rome par le Souverain Pontife, il assistait, le 8 décembre 1854, à la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, solennité auguste que tous ses vœux avaient appelée. Dès le principe, ses disciples avaient fait de cette vérité, objet de leur foi, le sujet de leurs prédications. Sa

définition dogmatique ajoutait un prix inestimable au beau nom qu'ils avaient reçu de la bouche même du Vicaire de Jésus-Christ.

Le Fondateur avait terminé sa tâche. Pendant plusieurs années encore, d'une main que la vieillesse n'avait point affaiblie, il gouverna la famille religieuse et le diocèse que le Seigneur lui avait confiés. Une longue et douloureuse maladie mit le sceau divin à cette existence si pleine de jours et de mérites (1).

Mgr de Mazenod tomba malade dans les premiers jours du mois de janvier 1861. Il reçut l'Extrême- Onction et le saint Viatique des mains de Monseigneur Guibert, archevêque de Tours, son fils dans la Congrégation et dans l'Episcopat. Ses souffrances se prolongèrent jusqu'au 21 mai. Sa patience et son courage ne se démentirent point, et son lit de douleur fut une chaire dont ses enfants n'oublieront pas les sublimes leçons. Sa mort a présenté tous les signes de la prédestination. Lorsque les derniers moments arrivèrent, l'auguste malade demanda que Ton récitât les prières des agonisants. « Mais auparavant, dit-il, donnez-moi ma croix de Missionnaire et mon chapelet ; ce sont mes armes. » Il répondit à toutes les prières avec une ardeur et une foi inexprimables, reçut la bénédiction apostolique qu'il avait demandée au Saint-Père et expira au moment où on prononçait les dernières paroles du Salve Regina : 0 démens, o pia, o dulcis Virgo Maria ! Cette invocation était bien placée sur les lèvres expirantes du Fondateur de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

(1) Cf. Esprit et Vertus du Missionnaire des pauvres, par le R. P. Baffic. — La Vie de Mgr Gharles-Joseph-Eugène de Mazenod a été écrite par le R. P. llambert et Mgr Ricard.

Un demi-siècle s'est écoulé, depuis ce jour. Nul n'ignore combien cette période de l'existence de l'Eglise a été troublée et tourmentée. Mais l'Institut du P. de Mazenod, malgré les persécutions auxquelles il a été en butte comme les autres Ordres religieux, n'a pas cessé de grandir, de se fortifier et d'élargir la sphère de son action.

Les brutales expulsions qui fermèrent toutes ses maisons, en France, au cours de l'année 1880, semblaient devoir, sinon arrêter, au moins paralyser son expansion. Il n'en fut rien, et quand la loi scélérate de 1901 dispersa une seconde fois son personnel et livra ses maisons à la rapacité du fisc et des liquidateurs, la phalange des missionnaires des pauvres était plus compacte que jamais.

lo a) La première Province de France, dont le territoire comprenait les départements méridionaux de notre pays, avait son noviciat à Notre-Dame de l'Osier, dans le diocèse de Grenoble. Elle Fa transféré en Italie, dans le diocèse d'Aoste, au prieuré de Saint-Pierre, bâti non loin de la petite ville qui a donné son nom au diocèse. Elle a ouvert, en outre, une école apostolique en Espagne, à quelques kilomètres de la frontière française, et une autre en Italie, dans le Sud, où elle possède plusieurs maisons de prédicateurs et de missionnaires. Les Pères âgés ou infirmes de cette province ont trouvé un asile à Diano-Marina, à 50 kilomètres de Vintimille.

b) La deuxième Province de France dirige, dans l'île de Jersey, des Missions très florissantes. Elle s'est procuré en Belgique, dans la gracieuse ville de Dinant, à 20 kilomètres de Givet, une vaste maison de missionnaires; elle a installé son noviciat au Bestin, par Tellin, diocèse de Namur, et son juniorat à Waereghem, diocèse de Tournay.

OBLATIO* 14

Les scolasticats de ces deux Provinces sont à Liège pour le Nord, à Turin et à Rome pour le Midi.

La plupart des missionnaires appartenant à ces deux Provinces poursuivent les œuvres de leur ministère apostolique, en attendant qu'il plaise à Dieu de rendre à leur bien-aimée patrie une nouvelle ère de paix, de justice et de liberté.

2<> La Province Britannique compte : en Angleterre, les maisons de Liverpool, Leeds, Sicklinghall, Rockferry, Kilburn et Tower-Hill à Londres, ainsi que les résidences de Holyhead, Golwyn-Bay, Llanrwst et Pwllheli; en Irlande, les maisons d'Inchicore à Dublin, de Glencree, Philipstown, de Stillorgan (noviciat), de Belcamp-Hall (juniorat) ; enfin, en Ecosse, la maison de Leith, près d'Edimbourg.

Dans toutes ces Résidences, les Oblats donnent des missions et prennent soin des âmes les plus abandonnées. En Irlande, notamment, ils dirigent les deux écoles réformatrices de Glencree et de Philipstown : Pauperes evangelizanlur.

A la demande de l'évêque de Perth et sur les instances de l'archevêque de Sydney, la Province d'Angleterre a accepté la fondation d'un établissement dans le diocèse de Perth, en Australie.

3o La Province d'Allemagne renferme, sous la juridiction du même Provincial, des établissements qui sont, soit dans l'Allemagne proprement dite, soit en Alsace-Lorraine, soit en Hollande. La vie religieuse et la vie apostolique sont très intenses dans cette Province qui a pris, en quelques années, une étonnante extension.

Son beau juniorat, installé près de Fauquemont dans le Limbourg hollandais, compte près de deux cents élèves. Son scolasticat est à Hunfeld, près de

Fulda ; il envoie chaque année des missionnaires dans toutes les parties du monde. Très florissantes sont ses maisons d'Engelport, de Saint-Nicolas, d'Essen, d'Arnhem (Hollande), de Saint-Ulrich et de Strasbourg (Alsace-Lorraine). Le noviciat est à Saint-Gerlach, Houthem (Hollande).

4° La Province de Belgique détachée, en 1904, de la seconde Province de France, comprend les maisons d'Anvers, Bruxelles, Waereghem, Nieuwenhove, La Panne, etc.

L'œuvre la plus importante de cette Province, qui est encore à ses débuts, est la direction du Pèlerinage national au Sacré-Cœur. Sur l'initiative du roi Léopold II, une basilique monumentale, rappelant celle de Montmartre, est en voie de construction sur la colline de Kœkelberg, à Bruxelles. Tandis que les architectes élèveront l'édifice matériel, les missionnaires Oblats tailleront les pierres vivantes qui formeront les assises de ce temple spirituel dans lequel Notre-Seigneur recevra les adorations et les hommages dus à son divin Cœur.

5° La Province du Canada comprend les maisons de Montréal, Notre-Dame du Désert, Québec, Université d'Ottawa, juniorat du Sacré-Cœur, noviciat de Notre-Dame des Anges, Temiskamingue, Hull, Cap de la Madeleine, et les résidences de Bethsiamits, du Lac Saint-Jean, de Mattawa, d'Albany, etc.

De ces diverses Maisons ou Résidences, partent, chaque année, les missionnaires qui vont évangéliser les ouvriers des chantiers ouverts dans les immenses forêts de l'archidiocèse d'Ottawa. Là aussi se forment les hommes qui, au prix des plus héroïques fatigues, vont régulièrement visiter les tribus indiennes du Saint-Laurent, du Labrador et de la Baie d'Hudson.

Parmi les œuvres confiées aux Oblats de Marie Immaculée, dans la Province du Canada, il convient de signaler la direction de l'Université catholique d'Ottawa, érigée par Sa Sainteté Léon XIII, le 5 février 18-39.

6° Les deux Provinces des Etats-Unis comprennent vingt-cinq maisons ou résidences. Les Oblats s'y appliquent surtout à maintenir dans la foi et les pratiques religieuses les catholiques de nationalité canadienne ou irlandaise, par les œuvres du ministère paroissial, par les prédications, les écoles et les associations de toute sorte. Dans le Texas, ils y ajoutent l'évangélisation des noirs et la visite des pauvres familles d'origine espagnole dispersées dans les ranchos ou fermes situées parfois à une énorme distance les unes des autres. Ces visites sont extrêmement pénibles pour le missionnaire, et peu de ministères sont aussi durs que celui-là. Ajoutons qu'il est habituellement très fécond et très consolant.

7° La Province du Manitoba s'étend à tout l'archidiocèse de Saint-Boniface (dans la Puissance du Canada). Les Oblats occupent vingt-huit postes dans ce vaste territoire, où leur ministère s'exerce, soit a l'égard des colons, dans des résidences fixes, soit à l'égard des sauvages disséminés sur l'immense étendue du pays, à des distances qui varient de 20 à 30 kilomètres.

8° Les Vicariats de Saint-Albert et de la Sashatcheican (Puissance du Canada).

Ces deux Vicariats ont été détachés de l'archidiocèse de Saint-Boniface. Le premier évêque de Saint- Albert fut Mgr Grandin décédé, il y a quelques années, en odeur de sainteté.

Dans une insurrection des métis contre le gouvernement régulier, il y a une vingtaine d'années, deux Pères Oblats furent massacrés, dans l'exercice de leur ministère, par des sauvages. Le sang de ces martyrs continuera à attirer de précieuses bénédictions sur les travaux apostoliques des missionnaires.

Le Ilot de l'émigration amène, chaque année, au Manitoba, ainsi que dans les Vicariats de Saint- Albert et de ia Saskatchewan, des milliers d'Européens, surtout d'Allemands, de Polonais, de Galiciens. Des villes s'élèvent et se peuplent avec une étonnante rapidité. Les solitudes s'animent et s'ouvrent à la civilisation ; hélas ! elles s'ouvrent aussi à la corruption et à l'hérésie. Les ministres protestants sont partout où est le prêtre catholique ; ils le devancent même parfois. Que tous ceux qui liront ces lignes veuillent bien demander au divin Maître d'envoyer des pasteurs zélés à ces pauvres brebis errantes. Il en faut aujourd'hui surtout. Chaque mois environ s'élève une nouvelle église ou chapelle pour répondre à l'accroissement progressif de l'immigration.

Plusieurs autres Vicariats vont être créés d'urgence.

9° Les Vicariats d'Athabaska et du Mackensie.

Ces deux Vicariats comprennent les immenses .régions situées au nord du diocèse de Saint-Albert, jusqu'aux frontières de l'Alaska d'un côté, jusqu'à la mer de Baffin de l'autre.

Des tribus sauvages, extrêmement misérables, peuplent ces régions demeurées jusqu'ici presque entièrement réfractaires à la culture. Le thermomètre y descend parfois au-dessous de 40 degrés centigrades. Durant de longues années, les missionnaires ne pouvaient pas même se procurer du pain, tant les communications avec les pays civilisés étaient longues et difficiles. Pie IX appela un jour

Martyrs du froid les hommes apostoliques qui s'enfoncent dans ces déserts de neige et de glace. Le missionnaire doit, à l'exemple de saint Paul, pourvoir par le travail de ses mains à sa pauvre nourriture, bâtir la hutte où il repose, élever la chapelle où Jésus descend ; il est tour à tour chasseur, pêcheur, laboureur, maçon, charpentier, tailleur, cocher de son traîneau attelé de chiens, pilote et rameur sur le canot d'écorce avec lequel il traverse les lacs et les fleuves. Mais la Providence ne manque jamais à ses missionnaires. Espérons que les Oblats de Marie ne laisseront jamais non plus sans missionnaires les infortunées populations de l'Athabaska et du Mackensie.

Le district du Yukon avec les mines d'or du Klondyke relève de l'autorité du vicaire apostolique du Mackensie. Tandis que des aventuriers, venus de l'un et l'autre continent, fouillent le sol pour en extraire des pépites d'or, les prêtres de Jésus-Christ travaillent cette masse humaine pour en extraire les élus qui peupleront le Ciel.

10° Le Vicariat de la Colombie Britannique.

Ce Vicariat a les mêmes limites que le diocèse de New- Westminster. Les douze postes que les Oblats y occupent sont des centres religieux, soit pour les blancs qui colonisent ces régions, soit pour les indigènes qui y sont encore nombreux. Les progrès de la religion, dans ces pays que sillonnent maintenant les chemins de fer, sont très constants. Les Indiens convertis forment des communautés qui rappellent le souvenir des fameuses réductions du Paraguay. Dieu demeure toujours admirable dans ses Saints.

Ho Le Vicariat de Jaffna, dans l'île de Ceylan. Ce Vicariat s'étend à tout le diocèse de ce nom, et

compte environ 70.000 catholiques. Mais, sur son territoire, vivent encore 300.000 bouddhistes ou païens. Le mouvement des conversions s'accentue d'année en année ; les missionnaires sont surchargés de travail ; que Dieu leur envoie des auxiliaires !

12q Le Vicariat de Colombo, postérieur au précédent par la date de son érection, lui est bien supérieur par le chiffre de sa population. Le premier archevêque de Colombo a été Mgr Bonjean, Oblat de Marie Immaculée, homme d'une foi très vive, d'un savoir très étendu, d'une ardeur apostolique inlassable (1). Deux cent trente mille catholiques sont actuellement évangélisés par une centaine de missionnaires Oblats de Marie aidés de quelques prêtres séculiers indigènes. Dix-sept cent mille bouddhistes ou païens attendent encore la grâce et la lumière de la foi. Pour entamer efficacement cette masse énorme d'infidèles, il faudrait beaucoup de missionnaires et beaucoup de ressources. Les Oblats de Marie les attendent du Cœur très miséricordieux de Jésus.

13° Le Vicariat de Natal. Ce Vicariat comprend, outre la colonie anglaise de ce nom, la Gafrerie proprement dite, le Zoulouland, le Swasiland et l'Amatonga.

Dans cette mission, comme partout ailleurs, les Oblats étendent les efforts de leur zèle à la population entière. Catholiques, protestants ou infidèles, Européens ou hommes de couleur, personne n'est exclu du programme qu'ils se sont tracé, et la mesure de leur action n'est autre que la mesure de leurs moyens.

41) Lire sa Vie, écrite par le R. P. Jonquet.

14° Le Vicariat de Kimberley (autrefois Etat-libre d'Orange).

Ce Vicariat a une population formée de trois classes différentes : les Européens qu'attirent les mines d'or et de diamants et qui vivent surtout dans les villes; les Boers ou paysans hollandais dispersés dans les fermes ; les noirs ou indigènes numériquement les plus nombreux , mais sans aucune action politique.

15o Le Vicariat du Transvaal. Sa population se compose des mêmes éléments que celle du Vicariat de Kimberley. Les Européens y affluent, attirés par l'appât de l'or qu'on y trouve en abondance. Le moment est donc propice pour les hommes apostoliques. La parole du divin Maître : • Que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il vient à perdre son âme ? » n'a nulle part plus d'actualité que dans les Vicariats de Kimberley et du Transvaal.

1G° Le Vicariat du Basutoland. Les missionnaires qui évangélisent ce territoire, où les Européens ne pénètrent guère, se consacrent presque exclusivement à l'évangélisation des noirs. Leur zèle est béni du Ciel, et ils se trouvent déjà à la tête de florissantes chrétientés.

Dans ces quatre Vicariats de l'Afrique méridionale, le climat est parfaitement salubre; la température n'excède pas celle du Midi de l'Europe ; l'état actuel de ces missions est consolant ; l'avenir est plein d'espérance : Messis quidern multa...

17° La Préfecture apostolique de la Cimbébasie. Le 1" août 1892, la S. Congrégation de la Propagande divisait en Cimbébasie supérieure et Cimbébasie intérieure l'immense territoire de l'Ouest-Africain

jusque-là coniié aux Pères du Saint-Esprit. Elle maintenait à ceux-ci l'évangélisation de la partie supérieure, politiquement placée sous la domination portugaise, et elle attribuait aux Oblats de Marie la partie inférieure soumise au protectorat allemand.

Ce sont les Oblats de la Province allemande qui évangélisent ce territoire. Le chancelier de l'Empire a fait, en plein Reichstag, l'éloge de leur dévouement ; plusieurs missionnaires ont été décorés par l'empereur en récompense de leurs services.

Dans les Vicariats d'Afrique et dans ceux de Geylan, le ministère des Oblats de Marie est secondé par les Sœurs de la Sainte-Famille de Bordeaux. Elles y ont établi des pensionnats, des externats, des orphelinats, établissements de premier ordre que les protestants admirent et dont ils reconnaissent hautement les brillants et féconds résultats.

A cette vaillante Association, depuis plus d'un demi-siècle affiliée à la Congrégation des Oblats de Marie, il faut joindre beaucoup d'autres Congrégations, qui toutes rivalisent de zèle et de dévouement pour l'extension du règne de Jésus-Christ.

Tel est le tableau abrégé des missions qu'embrasse la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée. On le voit, c'est un champ bien vaste, qui s'ouvre à son zèle apostolique jusque dans des régions encore inexplorées. Partout elle est appelée à mettre en pratique sa devise : Le Seigneur m'a envoyé pour évangéliser les pauvres. Les pauvres : c'est la part spéciale qu'elle a choisie, et c'est en restant fidèle à cette mission qu'elle attire sur elle les bénédictions d'en haut.

On peut dire qu'en cela les destinées de cette nouvelle famille ont le mérite d'une actualité toute providentielle.

Toujours, sans doute, il y eut des pauvres, et toujours le pauvre fut voué par état aux privations et aux souffrances. Mais dans les siècles passés, il avait, pour le soutenir au milieu de ses rudes épreuves, la simplicité de sa foi, et par conséquent les leçons et les consolations de la Religion. L'impiété du dernier siècle lui a ravi tout cela. Dès lors la classe pauvre est devenue doublement malheureuse; elle est de plus une menace incessante pour la société.

En pareilles circonstances, ne verra-t-on pas un fait providentiel dans l'apparition d'une Congrégation qui a pour but principal de ses travaux l'instruction et le salut des pauvres ?

D'autre part, aujourd'hui plus que jamais, le nom de Marie est le levier puissant par lequel Dieu se plaît à faire éclater les prodiges de sa miséricorde ; et voilà que la nouvelle famille a reçu pour drapeau l'étendard de Marie, et pour nom celui de Missio?inaires Oblats de Marie Immaculée,

Ajoutons que la part qui a été faite aux Oblats dans les missions étrangères est réellement belle et parfaitement en rapport avec les vocations. En Amérique, en Asie, en Afrique, comme dans notre vieille Europe, c'est surtout auprès des pauvres que s'exerce leur ministère. Bealus qui intelligit super egenum et pauperem !

Trois années avant que la persécution religieuse les chassât de Montmartre, les Oblats de Marie avaient reçu, du pape Léon XIII, la mission de propager, à travers le monde, le scapulaire du Sacré- Cœur. Par un rescrit daté du 19 mai 19C0, le Souverain Pontife accordait au Supérieur général des Oblats de Marie, alors en charge, et à ses successeurs à perpétuité, « la faculté, soit de bénir et d'imposer le scapulaire du Sacré-Cœur, soit de déléguer,

pour cette bénédiction et cette imposition, outre les prêtres de sa Congrégation, tout prêtre du clergé tant séculier que régulier. » Cette mission officielle, reçue du Vicaire de Jésus-Christ, est une bénédiction pour toutes les œuvres confiées à la Congrégation des Oblats de Marie.

Le nom de Mgr de Mazenod n'est pas encore inscrit au catalogue des Saints, mais tous ceux qui sont initiés au mystère de sa belle vie nourrissent le ferme espoir qu'il le sera dans l'avenir, sollicitent des prières et font des vœux pour que cet avenir ne soit pas éloigné.

A côté du Fondateur, se sanctifia un missionnaire dont le procès de béatification est déjà commencé : le P. Charles-Dominique Albini.

Un des premiers Oblats de Marie envoyés parmi les sauvages de l'Amérique du Nord par le P. de Mazenod, le P. Vital Grandin, devenu premier évêque de Saint-Albert, est mort saintement, il y a quelques années , et son tombeau est glorifié par des miracles (1).

Toute la France catholique a admiré les travaux et les vertus du cardinal Guibert, archevêque de Paris, dont le nom demeurera inséparablement lié à la grande œuvre du Vœu National au Sacré-Cœur de Jésus.

t De saints prêtres, voilà notre richesse I » aimait à répéter le P. de Mazenod. L'histoire de sa Congrégation atteste qu'il a obtenu la grâce qu'il sollicitait.

Depuis que la persécution française a dispersé les Communautés religieuses, les Missionnaires Oblats de Marie ont transféré le siège de leur administration

(1) Lire sa Vie, écrite par le R. P. Jonquet.

générale dans la maison d'études qu'ils possédaient au sein de la Ville Eternelle. Cette maison a voisine le Golisée et la basilique de Saint-Pierre-ès-liens, deux monuments qui rappellent les luttes et immortalisent les triomphes de l'Eglise. C'est là que réside, avec ses assistants, Mgr Doxtenwill, archevêque de Ptolémaïs, Supérieur général. Les personnes désireuses de coopérer aux œuvres des missionnaires Oblats de Marie Immaculée peuvent écrire à cette adresse : 2, via Vittorino da Feltre, 2, ROME, Italie.

Uf>:vOr;;,/

S'^orwccA

Page 1