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A LA CASERNE

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Du cloître à la caserne*

Au sco]asticat do Liège. — L'éducation du missionnaire. — Principes et méthodes. — Habitudes de travail. — Bon pour le service. — Prêtre et soldat. — Le futur aumônier militaire. — Conseils aux jeunes.

jON année de probation terminée, le Frère Bosse fut admis aux vœux simples. Il les prononça le 8 octobre 1900. Dès le lendemain, une première obédience renvoyait en Belgique suivre les cours de théologie au scolasticat de Liège. Il y trouva une communauté très florissante installée dans l'ancien casino. Depuis quelque temps déjà, ce palais de plaisance avait été tranformé en un pieux cénacle de prière et d'étude.

C'est là, sur cette terre hospitalière, que se préparent à la vie apostolique les exilés de France ; c'est de là que, chaque année, une phalange de jeunes Oblats s'en va porter l'Evangile aux infidèles dans les missions étrangères confiées aux Oblats.

Notre Frère y arrivait tout heureux d'avoir été désigné par ses supérieurs pour un ministère en rapport avec ses aptitudes et si conforme à ses aspirations. « Sa santé paraissait vigoureuse, écrit le R. P. Simon, et tout semblait faire croire à une vocation certaine et fructueuse pour les missions lointaines, qu'il désirait du reste. »

D'emblée il devint l'émule de ses devanciers. Ce qui le frappa tout d'abord, ce fut la parfaite harmonie qui régnait entre les membres de cette nombreuse famille. Pères, frères scolastiques et frères convers vivaient de la même vie, partageaient le même esprit, observaient la même règle . La charité unissait tellement tous les cœurs dans des sentiments de droiture, de simplicité et de bonté, qu'elle supprimait les différences d'âge et de supériorité.

Néanmoins l'éducation du missionnaire est rude.

Ils le savent ces cent vingt étudiants, venus de plusieurs noviciats, et déjà enrôlés sous la glorieuse bannière de Marie Immaculée. Armés chevaliers de Notre-Dame, ils portent ses livrées comme un gage de sa particulière protection. Après avoir subi avec succès les épreuves canoniques, ils ont été introduits à l'Ecole supérieure de l'apostolat. Au programme en usage dans les grands Séminaires s'ajoutent les exercices prescrits par la Règle, des études spéciales et des

devoirs en rapport avec le ministère futur de rOblat de Marie.

Loin de sa famille, de ses amis, de son pays natal, le Frère Bosse ne songe qu'à se munir du viatique indispensable au succès du missionnaire. Il veut être prêt lorsque pour lui sonnera l'heure d'entrer dans la carrière apostolique.

Avec des talents ordinaires et le lot des connaissances acquises jusque-là, il se dit qu'il pourra plus tard affronter sans effroi le périlleux ministère de la parole et de l'action ; il sait qu'on n'arrive pas sans peine à se frayer un chemin à travers le dédale des difficultés inhérentes à l'art de diriger les âmes ; il constate que d'autres ont vu leurs efforts aboutir promptement à de magnifiques résultats. Pourquoi lui-même, avec de la bonne volonté persévérante, n'obtiendraitil pas de passer un jour au rang des meilleurs ouvriers ?

Les meilleurs ouvriers dans le champ du Père de famille sont ceux qui sortent du Scolasticat, dirons-nous, avec des principes solides, une méthode sûre, et des habitudes sérieuses.

C'est peu et c'est beaucoup.

Un principe, c'est une vérité qui sert à démontrer les autres sans qu'il soit besoin d'argumenter pour l'éclairer d'un plein jour; c'est une idée qu'on ne discute pas, mais dont il est

aisé de tirer les conséquences ; c'est une proposition qui porte avec soi son évidence et qu'il suffit d'énoncer pour convaincre.

Or, il est des axiomes dont le seul énoncé fait plus d'impression sur l'esprit et la volonté que les considérations déduites logiquement des données de la raison et de la foi. Un mot que le savant se redit dans le silence de son cabinet ; une phrase qui revient sans cesse, comme une idée fixe, dans la pensée du sage ; un idéal qui concentre les aspirations de l'artiste ; un but précis entrevu par le soldat, le travailleur des villes ou l'homme des champs : c'en est assez pour déterminer des ascensions progressives vers les cimes. Ce stimulant centuple les forces et produit des merveilles.

Car les principes engendrent les convictions, les convictions trempent les caractères, et un homme de caractère ne recule jamais.

La foi, mieux que la raison, dispose à la base de l'esprit un fondement indestructible . Les philosophes prétendent que toutes les vérités essentielles se réduisent en dernière analyse à un seul et même principe : le principe de contradiction; ainsi les théologiens, dans l'ordre des choses religieuses, affirment qu'il est une vérité à laquelle toutes les autres peuvent être ramenées, un principe qui sert à tout démontrer dans la vie chrétienne et d'où découlent tous nos devoirs. On peut le définir de bien des façons et le peuple

Ta formulé en ces termes : Nous n'avons à faire que notre salut.

Telle est précisément la vérité que notre jeune Oblat met de bonne heure au fond de son intelligence pour qu'elle soit la force directrice de sa vie. Elle éclaire, comme le phare allumé sur le rivage, l'orientation de sa jeunesse.

Mais, depuis longtemps aussi, nous le savons, une autre vérité a dirigé ses pas vers le Séminaire : « Je veux être prêtre et sauver les âmes. » Avec ce double objectif en vue, il se jette consciencieusement dans la lice ouverte devant lui ; il se livre corps et âme à l'apprentissage de ce sublime ministère ; il quitte le monde, s'enferme derrière les murailles d'un monastère afin d'aboutir plus vite et plus sûrement.

Maintenant, sur un signe de la volonté de Dieu manifestée par l'intermédiaire de ses supérieurs, il s'abandonne sans hésitation à la main qui le conduit dans le chemin du sacrifice ; il renonce à toutes ses tendances naturelles pour ne songer qu'à la conversion des sauvages. Il voit, là-bas, des brebis sans pasteur, et c'est à ces âmes les plus abandonnées qu'il consacrera sa vie.

Voilà donc le principe sur lequel reposent toutes ses espérances. Pensées, paroles, actions ; tout ce qu'il peut dire et faire s'inspire de cet idéal : « Missionnaire f Je serai missionnaire f »

102 OBLAÏION

Les pratiques de la vie sacerdotale et apostolique ne se devinent pas, elles s'apprennent» Rien, dans les fonctions du prêtre, n'est abandonné au caprice du moment, à des essais fantaisistes, à des lois arbitraires. Les habitudes routinières ne valent pas mieux que les inspirations personnelles. Le jeune missionnaire ne saurait, sans témérité coupable, se présenter dépourvu de préparation sur le champ de bataille, comme un soldat inexpérimenté au maniment des armes, incapable par conséquent d'exercer le ministère. Un catéchiste, un confesseur, un directeur : bref, tout prêtre chargé d'une œuvre ne s'improvise pas du jour au lendemain. Il lui faut acquérir auparavant de sages méthodes.

Telle est la conviction de notre scolastique : il s'instruit en étudiant ses auteurs, en écoutant ses maîtres, en prenant des notes. Il recueille précieusement toutes les indications qu'on lui donne afin de n'être pas exposé plus tard à marcher à tâtons, à travailler au hasard, à courir le risque d'entraver l'action de la divine grâce au lieu de la produire dans les âmes.

Enfin , il s'efforce de contracter de bonnes habitudes. De là son activité à l'étude, sa fidélité aux exercices spirituels, son empressement à satisfaire les exigences de la Règle dans ses menus détails.

Habitudes de piété, de travail et de régularité : voilà bien ce qui constitue le fond même de la vie du missionnaire Oblat.

Le Frère Bosse se soumet à ce triple joug avec l'intime persuasion, comme son oncle le lui rappelait jadis, que le prêtre garde jusque dans la vieillesse la solidité des vertus appuyées sur de longues habitudes.

Ils se rend compte que ces trois éléments se soutiennent les uns les autres, comme les différentes parties d'une charpente qui s'écroulerait tout entière aussitôt que Tune d'elles viendrait à manquer. Aussi, se garde-t-il avec soin de gaspiller le temps consacré à la prière, d'en mésuser inconsidérément, de l'employer à la rêverie, à la dissipation, à la mollesse.

Il en va de même de ses dispositions au travail. Plus que jamais, il se soumet à l'austère régime d'un incessant labeur. Plus que jamais aussi sa volonté s'assouplit aux exigences de la Règle et du devoir. Par tempérament, d'ailleurs, il ne connaît pas les atermoiements ; il n'est pas pour lui de demi-mesure; c'est tout ou rien.

Ne cherchez pas ailleurs le secret du prodigieux épanouissement de vie chrétienne autour de certains missionnaires. Les œuvres admirables accomplies par ces humbles prêtres ont été la conquête et la récompense d'une lointaine préparation; c'est une indication que leur jeunesse

n'a pas été dispersée sans profit, mais bien asservie totalement à la discipline préparatoire de l'apostolat.

Que les jeunes le sachent, l'avenir est aux laborieux, aux braves, aux vaillants.

Voulez- vous assurer pour vous-mêmes le triomphe? Soumettez -vous spontanément au joug d'une parfaite discipline. Par là, vous acquerrez la forme définitive qui caractérisera votre vie et vous rendra supérieurement forts. Vive labeur I Tout naît de l'effort. Le génie est une longue patience. Rien n'est solide que lentement élaboré. On n'a pas d'exemple de supériorité d'aucune sorte, acquise sans préceptes, sans maîtres et sans fatigues longuement endurées.

Mais il arrive parfois que ce déploiement d'efforts continus déprime la santé. Celle du Frère Bosse ne résista pas, selon toute apparence, au surmenage des premiers mois. De plus ? le brusque changement de climat , à l'approche de l'hiver, lui fit éprouver un malaise général qui lui laissa une laryngite douloureuse. Son endurance lui permit cependant de surmonter toute lassitude sans se plaindre et de suivre sans répit les exercices de la communauté jusqu'à son départ pour la caserne.

C'est le 11 avril de l'année suivante que le recrutement vint le prendre à Liège. Il se rendit

aussitôt à Mende pour y faire son année de service.

Toujours mystérieuse dans ses voies, la Providence veut qu'il connaisse les misères de la chambrée, les dangers auxquels sont exposés les jeunes gens condamnés à en subir la lourde atmosphère, les souffrances que fait endurer le voisinage d'un camarade dévergondé. Plus tard, ému de pitié, il saura mieux s'intéresser à l'âme des soldats qui viendront lui demander conseil. Afin qu'il puisse un jour travailler avec plus de zèle au relèvement moral de cette chère jeunesse, il la voit aujourd'hui livrée sans défense à la merci du premier cabotin venu. Il observe que tout homme pris en particulier possède de belles qualités, qu'il est accessible à des sentiments d'honnêteté, de pudeur et de vertu chétienne; malheureusement l'influence des moins bons le rend pire qu'il n'est en réalité et surtout très faible quand il doit réagir contre l'opinion. La collectivité, surtout à la caserne, est plutôt « gouailleuse ». Les militaires se croient obligés d'adopter un jargon spécial, des mœurs légères, une attitude « bon enfant », quand elle ne devient pas une désinvolture inqualifiable.

Cependant quelle générosité dans leur dévouement!

Quelle insouciance envers soi-même en ce qui regarde le repos et le bien-être du corps !

Le soldat et le prêtre ont des affinités de

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caractère et des sympathies nées de la similitude des vaillances chevaleresques. Tous deux sont des hommes de sacrifice qui savent affronter la fatigue et regarder la mort en face.

Le Père Bosse ne regrettera jamais d'avoir été soldat. A vrai dire, sa mère redoutait pour lui cette terrible épreuve. Elle priait et pleurait, demandant à Dieu comme une faveur extraordinaire, qu'un empêchement survînt et que son fils fût exempt. Elle eût donné tout au monde pour lui épargner le triste apprentissage de la vie de caserne. N'est-ce pas l'appréhension de toutes les mères à notre époque, de celles surtout qui ont à cœur de sauvegarder l'avenir d'une vocation sacerdotale ?

Certes, elles n'ont pas tort. La loi qui jette nos jeunes séminaristes au milieu de la corruption, reste une loi inventée par le diable, une loi scélérate . N'en déplaise aux partisans de l'Egalité comme aux prôneurs satisfaits d'une mesure d'hygiène soi-disant morale, le régime des curés sac au dos ne recevra jamais l'approbation des honnêtes gens qui connaissent les inconvénients et les conséquences d'un tel état de choses.

Notre jeune religieux n'a pas peur. Il reçoit sa feuille de route comme il a récemment accueilli son obédience : de part et d'autre c'est la même autorité qui commande, c'est Dieu qui parle.

Soumis d'esprit et de cœur à cette sainte volonté, il se rend à son poste avec le même entrain que s'il s'agissait tout bonnement d'un exercice de règle. Obéir, c'est marcher dans le chemin du devoir, c'est aller droit à la victoire. N'obtiendrait-il que le mérite de cette soumission joyeuse, ce serait déjà pour son âme un trésor apprécié. Mais son regard pénètre plus avant. Il se dit que le missionnaire est soldat, soldat comme le fut saint Paul, le parfait modèle de l'apôtre. Travaille comme un bon soldat : ce sera désormais sa devise au cours de l'année qui s'ouvre et il la gardera dans la suite toute sa vie, car la vie est un combat. Et puis, quelle bonne occasion de s'habituer à la dure I Déjà il en coûte à la nature de rompre tout d'un coup avec les joies de l'étude et l'aimable société des confrères ; n'importe! Bien d'autres sacrifices l'attendent sous les drapeaux, quand il lui faudra se plier à toutes les corvées désagréables, Enfin, il se félicite d'être bientôt un instrument du bon Dieu pour la bien.

En réalité, c'est à la caserne que le futur prêtre commence à exercer le ministère où il excellera plus tard, je veux dire que son zèle lui donne les allures d'un aumônier militaire. Ne vous le représentez pas sous des dehors mystiques : les yeux en terre, la démarche grave, l'air attendri. Rien de compassé dans sa physionomie, il est gai, souriant, toujours de belle

humeur. L'uniforme va bien à sa taille et les galons de caporal sur les manches de sa tunique semblent cousus là tout exprès pour lui suggérer l'ambition des grades supérieurs.

Après tout, qui donc ayant un peu d'intelligence et de cœur ne se sentirait pas tenté de jouer son rôle dans la mêlée, de quitter la tourbe pour prendre place parmi ceux qui mènent le mouvement ? Il n'y a que l'embarras du choix, et partout se trouvent des victoires à remporter, pour Dieu, pour la patrie,, pour la justice, pour les opprimés.

Mais non, s'il ouvre son âme à l'ambition ce jeune caporal, c'est à la seule ambition de faire le plus de bien possible autour de lui, sur ce champ de bataille où l'enjeu est l'âme humaine. Il est apôtre. Nul de ceux qui le fréquentent ne peut dire : C'est un neutre, c'est un effacé, c'est un être inconsistant et sans caractère. Il a, au contraire, le courage de ses convictions, il affirme ses droits, il s'acquitte de ses devoirs, il arbore son drapeau. Ses camarades savent bien que ce caporal a devant soi un idéal élevé, qu'il le poursuit avec énergie et qu'il ne se laisse jamais arrêter, ni déconcerter ; de là, le prestige dont il jouit et les conquêtes qu'il fait dans un milieu en apparence réfractaire à la salutaire influence d'une bonne parole ou d'un bel exemple.

Au risque de passer pour un vieux moraliste, je ne résiste pas au plaisir de citer une page d'un orateur moderne :

« Jeunes gens, soyez donc de ceux qui sont fiers, qui sont forts, qui sont durs à la résistance, dont les paroles frappent, dont les acte& s'imposent, dont les coups portent et laissent leur empreinte partout où ils ont touché. Dès l'instant que votre volonté s'appuie sur le roc de votre conscience, pourquoi fléchir? Si vos opinions sont des convictions, vos principes des actes de foi, pourquoi votre attitude dans la vie serait -elle celle des ondoyants et des mous? Faites -vous respecter. Ayez une conscience indépendante des imbéciles et des corrompus. Ayez la fierté de vos principes et l'orgueil de votre foi. Fuyez également l'hypocrisie et la fanfaronnade, car Tune est le visage, l'autre le masque d'une seule et même lâcheté. Pénétrezvous d'un esprit modeste, vous souvenant que ce qu'il y a de plus vide, est précisément ce qui sonne le plus fort et monte le plus haut. Aimez la modestie, sans préjudice de la force d'âme que vous devez estimer au-dessus de tout. Le granit est moins orgueilleux que le marbre, mais il est autrement solide et stable, et il a aussi sa fierté : soyez granit. L'acier est plus humble que l'or, mais il est autrement ferme et pénétrant, et il a aussi son honneur, puisqu'il est le métal chevaleresque par excellence : soyez acier. Puis,

marchez devant vous. Vous entrerez comme des coins de fer, comme des pointes d'épée dans la masse inerte et molle de notre société contemporaine, sur laquelle régnent le scepticisme et l'indécision ; où la loi des nerfs est volupté ; la loi des corps, paresse; la loi des esprits, compromission.

« Plus que jamais, au milieu de l'universel avachissement des caractères, est venu le temps dont parlait Mirabeau « où l'on jugera des hommes d'après ce qu'ils ont là, entre les deux sourcils », et non d'après la coupe de leur habit ou le parfum de leur mouchoir. En un temps où, du haut en bas de l'échelle sociale, intellectuelle, financière, politique, il n'y a que des hommes « médiocres », l'avenir est aux esprits qui sauront conquérir la seule supériorité rare, exquise, à peu près introuvable, la supériorité de la force morale. »

Sacrifice d'amour.

A Fréjus. — Impressions et souvenirs. — Oblation perpétuelle. — La bourrasque. — En vue de l'avenir. — Homme de valeur. — Réception des saints ordres. — Sur le Thabor. — Sa première obédience. — L'épreuve. — A l'Ecole Fénelon.

;ussitôt libéré du service militaire, le Frère Bosse se hâte de rentrer au sein de sa Famille religieuse.

Toute fatigue ayant disparu au grand air du champ de manœuvre et dans l'activité de la vie de caserne, il se sent plus robuste qu'auparavant et mieux disposé à poursuivre ses études théologiques.

Déjà il se réjouit à la pensée d'aller retrouver ses amis de Liège, lorsqu'il reçoit l'ordre de se rendre directement au grand séminaire de Fréjus. Les Oblats y entretenaient alors quelques scolastiques dont la santé nécessitait un climat plus doux que celui du Nord. Dans la crainte d'exposer le Frère Bosse à la température humide et

brumeuse du scolasticat de Liège, les Supérieurs avaient décidé de le laisser achever ses cours et se préparer aux saints Ordres dans le Midi de la France.

t II me souvient, écrit un de ses condisciples, que l'arrivée de l'abbé Bosse au séminaire de Fréjus produisit une excellente impression. Sans doute, les Oblats accueillirent le nouveau venu comme un frère, mais les séminaristes éprouvèrent une vraie joie à faire sa connaisance. Sa belle mine, son allure dégagée, son accent méridional, son charmant caractère lui concilièrent toutes les sympathies. Il se fit remarquer par une raison droite, un jugement sain, une franche gaîté et une originalité de bon aloi. Nous nous plaisions parfois à le comparer à saint Louis de Gonzague et nous lui appliquions la devise : « Ange à la prière, homme au travail, enfant en récréation. » Je puis affirmer qu'il ne compta que des amis dans le séminaire et que ses amis lui sont restés fidèles jusqu'à la mort. »

« En classe, dit un autre, il faisait preuve d'un discernement très sûr, soit dans les discussions théologiques, soit dans la solution d'une difficulté. La rectitude de son jugement était hautement appréciée. »

Le grand séminaire de Fréjus avait alors à sa tète un vénérable supérieur, M. le chanoine Arnaud, très connu dans le monde littéraire et

dont les nombreux ouvrages sont goûtés du public.

La nouvelle de la mort du Père Bosse parvenant au vieillard plus qu'octogénaire retiré dans sa villa de l'Annonciade, aux Arcs, lui fit écrire : « C'est une perte pour l'Eglise. .. Je n'ai pas oublié le cher abbé Bosse, la simplicité de sa conduite si régulière dans l'observance du règlement, sa grande piété si ardente et si sincère... Les bonnes notes de ses examens que j'ai conservées attestent son intelligence et son application constante à nos saintes études. Tous ses condisciples seront unanimes à rendre un haut témoignage de son heureux caractère, de sa religieuse modestie, de son esprit de dévouement et de charité qui faisaient rechercher sa conversation et rendaient si agréables et si persévérantes les relations qu'on avait avec lui. »

Ces appréciations permettent de conclure que le Frère Bosse ne manquait pas des qualités essentielles au futur prêtre. Il en est une qu'il convient de souligner parce qu'elle est le point de départ et le point d'appui de toute vie sacerdotale : c'est cette vertu de prudence, qu'un Père de l'Eglise définit : Rerum agendarum omittendarumque cognitio, et qu'on pourrait appeler : la rectitude du jugement. Quand elle n'existe pas, c'est la porte ouverte à toutes les déchéances.

« Il me semble, disait l'abbé Planus, que si j'avais eu l'honneur d'être préposé à la direction

des vocations ecclésiastiques, dans un grand séminaire, si la charge de rappel aux saints Ordres m'eût été dévolue, je ne me serais jamais décidé à faire avancer un séminariste en qui se fût révélé le défaut de jugement, eût-il fait preuve, par ailleurs, d'une correction et d'une piété exemplaires. »

C'est une mesure adoptée dans les Noviciats. L'expérience prouve qu'on a raison de se montrer, sous ce rapport, d'une sévérité qui n'est jamais excessive.

Vers la fin du premier semestre, une épidémie de scarlatine ayant éclaté au grand séminaire, la Faculté décida de renvoyer les élèves dans leurs foyers. Le groupe des scolastiques Oblats reçut alors une hospitalité provisoire dans la communauté de Notre-Dame des Lumières. C'est ainsi que notre Frère Bosse eut la joie de se retrouver dans cette maison qu'il appelait le berceau de sa vie religieuse. Les quelques semaines qu'il y passa furent marquées par un événement qui mit le comble à son bonheur : il prononça ses vœux perpétuels le 17 février 1903.

Dans la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, il est d'usage de célébrer solennellement à cette date l'anniversaire de l'approbation de l'Institut et de ses Constitutions, t Dans la soirée du 11, écrit le Frère Bosse, je recevais une lettre du T. R. Père Supérieur

SACRIFICE d'aMOUK 117

Général me disant d'entrer de suite en retraite pour ma profession le 17. Oh ! l'agréable surprise t Nul de nous ne s'attendait à pareille fête. Vraiment, cette nouvelle faveur de la sainte Vierge, après tant d'autres au cours de ma vie, provoquait dans mon cœur des sentiments d'inexprimable reconnaissance. Quelle délicieuse coïncidence! Quatre années auparavant, cette tendre Mère m'avait amené dans ce saint lieu pour me faire connaître ma vocation. C'était là, dans cette même crypte, que j'avais vu poindre la lumière, cette lumière céleste qui éclairait la route de ma destinée et, une fois encore, comme suprême témoignage de maternelle bouté, elle m'admettait à l'honneur de me consacrer pour toujours à son service. 0 Notre-Dame des Lumières, soyez témoin de ma fidélité à correspondre à tant de grâces t... »

Le R. P. Simon, son ancien Maître de novices, reçut ses vœux tandis que ses Frères chantaient le cantique d'oblation :

Sacrifice d'amour, holocauste sublime !

Un cœur brûlant et pur va s'immoler à Dieu ; Le Ciel avec transport contemple sa Victime : La paix et le bonheur inondent ce saint lieu.

t Oui, ajoute-t-il en rendant compte de ses impressions, j'étais heureux. Vous savez ce que sont ces journées où l'âme se détache de la terre pour s'envoler au ciel, où elle ne craint

plus d'appeler Dieu son Père et de se jeter avec confiance entre les bras de la Vierge Marie. »

t Le jour de sa profession fut un des plus beaux jours de sa vie, déclare le R. P. Simon. Il était rayonnant et son cœur débordait de joie. Il vint me trouver dans ma cellule pour me demander le texte du discours que je prononçai en cette occasion solennelle afin de renvoyer à sa famille. »

Certes il faisait preuve de courage celui qui se consacrait à Dieu par des vœux perpétuels à l'heure même où sévissait au dehors la rage des persécuteurs. On était alors en pleine période dévastatrice. Les unes après les autres, les communautés religieuses étaient envahies par la tourbe des liquidateurs. Au nom de la loi, les biens des Congrégations passaient aux mains de ces hommes de proie avides de satisfaire leurs basses convoitises. La force armée saccageait les portes des couvents, expulsait les religieux sans défense, jetait sur les chemins de l'exil les malheureuses victimes de la haine sectaire. Spectacle plus triste et plus navrant : le peuple de France assistait impassible à ces horreurs, l'opinion semblait même approuver l'abominable campagne menée par le gouvernement contre des hommes inoffensifs et de pauvres femmes coupables d'avoir sacrifié leur vie au service des pauvres.

Quelques semaines plus tard, au mois d'avril

suivant, le couvent de Notre-Dame des Lumières était pris d'assaut et les Oblats dispersés. Pui?, d'un bout de la France à l'autre, leurs maisons spoliées, leurs œuvres détruites, leurs biens confisqués; il ne leur restait que la suprême ressource d'une vie précaire, isolée, sans lendemain.

Le fervent Oblat entrevoit-il, dans l'élan de son sacrifice, la situation humaine qui va être faite à ses Frères? S'ils ne sont pas jugés dignes de manger le pain de l'exil, leur existence au sein de leur patrie sera pire que celle du malheureux chemineau, sans feu ni lieu. Traqué parla police comme un dangereux malfaiteur, le « dispersé » n'aura même pas un domicile fixe sans qu'il soit menacé à tout instant d'une perquisition policière, sous prétexte que lui et ses pareils conspirent contre la tranquillité publique et travaillent en secret à « reconstituer la Congrégation ».

N'est ce pas ce qui s'est fait sans répit depuis huit ans? Pas de raison pour que cela ne dure ainsi jusqu'à ce qu'il plaise à l'honneur français de secouer le jour d'une odieuse tyrannie.

Mais notre cher ami ne calculait pas avec les difficultés. Il était loin de redouter pour lui les privations que l'avenir présageait. D'ailleurs, l'amour est aveugle, et il s'était épris d'un tel enthousiasme pour sa Famille religieuse, qu'il ne se demandait même pas si son titre d'Oblat l'ex-

poserait un jour à subir les rigueurs de l'exil ou de la solitude parmi des étrangers.

Une fois armé chevalier, admis définitivement dans la Société des Missionnaires, il ne songe plus qu'à se munir des qualités de l'Oblat et du prêtre.

Le sacrement de l'Ordre ne change pas celui qui le reçoit. Il confère les grâces d'état, il communique un caractère sacré, il donne une puissance divine ; mais il suppose dans TOrdinand des dispositions préalables, un fonds de nobles sentiments, une somme de ressources accumulées par une sérieuse préparation.

La grâce répare et perfectionne la nature, il est vrai ; toutefois la nature porte toujours de quelque manière la grâce. Elle en est la base indispensable. Rien ne remplace, par exemple, un sens droit et une certaine énergie de volonté. Il faut donc mettre comme fondement des vertus surnaturelles et de la vie sacerdotale, des vertus acquises laborieusement par un exercice personnel. Rien n'est petit, rien n'est à dédaigner de ce qui peut accroître la valeur morale du ministre de Jésus-Christ.

De son passage à la caserne, le jeune religieux garde une particularité qui frappe son imagination et lui fait se dire : t Là-bas, on façonne le corps, les nerf*, les muscles par une gymnas-

tique ininterrompue dans le but de nous donner plus de souplesse et d'endurance; n'est-ce pas surtout ici que je dois m'exercer en vue de l'avenir? Oui, je le comprends, c'est ma volonté qui a besoin d'être assouplie et fortifiée. Ce qu'il faut vaincre à tout prix, c'est cette mollesse native que l'auteur de l'Imitation appelle : horror difficultatis. » Il se met donc au travail avec une application soutenue. Des efforts sans cesse renouvelés l'aguerrissent contre la tentation de l'oisiveté.

A une époque où l'on reproche aux lévites du sanctuaire l'amour de leurs aises et une tendance à la tranquillité du repos, tout aspirant au sacerdoce doit s'imposer l'obligation d'un labeur acharné. Que nos chers jeunes gens des séminaires se persuadent de plus en plus de la nécessité où ils sont de ne pas laisser en friche un champ qui ne demande qu'à produire. Ce serait du même coup laisser tomber en ruine le mur qui protège leur âme et se mettre dans le cas de regretter dans la suite d'inestimables richesses.

Oui, l'étude développe les facultés : l'intelligence, l'imagination, la mémoire, la volonté; elle éloigne les tentations et prépare à la résistance. L'étude est une gymnastique et la gymnastique fortifie ; l'étude est une source de jouissances, et quand on goûte ces jouissances-là, on est tout disposé à mépriser les autres; l'étude élève nos pensées, et quand nos pensées sont ainsi

122 OBIATION

élevées par Tétude, elles ne descendent pas volontiers dans labasse et tumultueuse région dessens. Le penchant naturel au farniente engendre la médiocrité et la médiocrité est un empêchement à la réception des saints Ordres. Il faut à l'Eglise des hommes de valeur.

Homme de valeur, l'abbé Bosse aspire de toutes ses forces à le devenir. Dans ce but, il se choisit un directeur qui puisse le guider sûrement vers la prêtrise. Il adopte quelques maximes qui révèlent sa mentalité : « Mieux vaut être repris par un sage, qu'adulé par un sot. — Nous devons plus craindre, même une louange vraie, qu'une réprimande imméritée. — Il faut que ceux qui croient devoir m'adresser une admonition aient l'assurance de m'être agréables. — Rechercher les bons conseils, c'est l'indice d'un caractère prudent et d'un cœur droit. — Les conseils de la vieillesse sont comme les soleils d'hiver; ils n'échauffent pas, mais ils éclairent. »

Inutile de noter ici une observation courante : Un jeune homme qui n'aurait pas le courage de mettre un frein à certains désirs naturels, qui ne repousserait pas avec dédain les vulgaires satisfactions des convoitises de l'esprit, du cœur et delà chair, ne serait pas apte aux immolations de la vie sacerdotale. Ses appétits en éveil deviendraient tôt ou tard d'implacables tyrans dont il subirait le joug honteux.

SACRIFICE d'AMOUH 123

Notre séminariste manifeste une exquise délicatesse de conscience qui n'enlève rien à la douceur de son caractère. On lui reconnaît une parfaite égalité d'humeur, une belle franchise et une politesse affable. On le voit assidu à la poursuite des vertus surnaturelles que réclame la réception des saints Ordres.

Dans l'espace de quinze mois, il reçoit coup sur coup la tonsure, les ordres mineurs, le sousdiaconat, le diaconat et la prêtrise.

La préparation à la réception de ces grandes grâces lui donne un élan qui le pousse vers les sommets. Toute autre préoccupation pâlit et s'efface devant cette perspective; il n'est rien dont il ne se croie capable pour atteindre le but de ses saintes aspirations.

« Quand je me suis présenté au Noviciat, on n'exigeait pas de moi, dès le premier jour, une perfection consommée. Le Père Maître me montrait ceux qui m'avaient précédé dans la vie religieuse en m'invitant à les suivre, et il me conduisait, degré par degré, à la pratique des vertus solides. Mais bientôt l'Eglise exigera des garanties de perfection, elle mettra sous mes yeux le grand exemplaire de la sainteté, elle me proposera l'imitation même de Celui qui est parfait : Imitamini quod tractatis. Voilà pourquoi je suis tenu de m'approcher le plus près possible du divin modèle. Son amour me presse, me sollicite. Puisse-t-il me transformer et me déifier ! »

Le Frère Bosse fut ordonné sous-diacre le 29 juin 1903, et le même jour de Tannée suivante, il avait le bonheur de recevoir Fonction du sacerdoce.

Dans ces deux circonstances solennelles de la vie de son fils, Mme Bosse était accourue prendre part à sa joie, l'assister dans son sacrifice.

On devine le sentiment de ces deux âmes, unies dans une commune prière, dans l'effusion d'une tendresse réciproque et d'une ardente action de grâces.

« J'étais prêtre ! Maman recevait ma première bénédiction... Nulle félicité terrestre n'égale celle qui remplissait nos cœurs. Oh ! qu'on est donc loin des horizons d'ici-bas sur ce Thabor!... Cette journée eût été sans nuage si le souvenir d'un père absent, qui eût été si heureux lui aussi, n'était venu mêler nos larmes à notre joie. Après la cérémonie, mon oncle nous retrouva, maman et moi, dans le parloir particulier des Sœurs du séminaire, entrelacés dans nos sanglots... Le bonheur sur la terre ne saurait être sans mélange, nous oublierions le ciel ! »

Le voilà prêtre pour l'éternité f

Le rêve d'or de son enfance et de sa jeunesse est enfin complètement réalisé. Après avoir orné son intelligence, formé son cœur et façonné son caractère, l'Eglise lui confère le prodigieux honneur de continuer dans sa vie de chaque jour la mission du Fils de Dieu; elle l'investit d'un

pouvoir surhumain devant lequel s'éclipsent toutes les auréoles des grands de la terre.

11 parle avec amour de sa nouvelle dignité et il chante le Te Deum de la reconnaissance : c Estce possible qu'il ait plu au Seigneur de m'admettre à cette gloire unique au monde de gravir chaque matin les marches de l'autel et d'offrir le saint sacrifice de la messe ? En vertu de l'Ordination j'aurai donc le droit d'appeler Notre-Seigneur entre mes mains et de le donner aux fidèles. Par le fait, je suis investi d'une grandeur sans rivale. Une seule messe a de quoi remplir toute une vie de joies débordantes et voici que tous les jours les ineffables émotions dont mon âme tressaille se renouvelleront pour mon bonheur. 0 délicieuse félicité ! N'est-ce pas déjà le commencement de la vision du ciel ? »

Qui dira les suaves émotions du jeune prêtre montant à l'autel l'âme embaumée des parfums de la solitude, pour offrir le saint sacrifice en cette matinée à jamais mémorable de la première messe? Qui dira l'attendrissement d'une famille chrétienne que Dieu bénit par les mains d'un Samuel, providentiellement choisi au foyer des ancêtres? Ni la gloire d'un Condé remportant sa première bataille, ni l'enthousiasme du poète recevant sa première couronne, ni les chants de l'exilé revoyant son berceau, ne sont à comparer, dans l'ordre des grandes émotions de

la vie, aux larmes du prêtre de la veille, immolant pour la première fois l'adorable victime, en présence d'une mère qui tressaille, sous le regard des fidèles saintement impressionnés.

Le R. P. Bosse accompagna les siens au pays natal, à Marvejols et à Pierrefort, et passa trois mois en famille en attendant que les Supérieurs voulussent bien lui assigner un poste. Entouré de tant d'êtres aimés, il ne détacha pas un instant sa vue des sublimes réalités qui plongeaient son âme dans le ravissement; il ne se retourna vers les cœurs de la terre que pour les bénir et les initier, comme apôtre, aux premières consolations de sa vie sacerdotale.

Avant tout, il est religieux, il est prêtre, et en cette double qualité il n'aspire qu'à- déployer les ardeurs de son zèle pour faire connaître et aimer Jésus-Christ,

Un télégramme lui apprend que l'obéissance l'envoie en Lorraine. Il est prêt. Sans examiner si le professorat répond à ses goûts, il part le jour même. Une obédience pour la Cafrerie ou llle de Ceylan, comme il s'y attendait, ne l'eût pas décontenancé davantage. Il avait préparé sa mère au sacrifice d'une séparation définitive, et de part et d'autre, c'eût été la même acceptation généreuse de la volonté de Dieu.

Pour lui, en réalité, ce fut un désappointement. Son regard se portait vers d'autres hori-

zons ; il cherchait de préférence, en dehors du bercail, les brebis les plus abandonnées. Nous l'avons entendu s'écrier tout jeune : « Non, non, je ne suis pas fait pour un ministère restreint, pour un centre circonscrit. » Il rêvait les vastes espaces, les courses à travers les steppes, dans la brousse, parmi les infidèles et les sauvages. Voilà que maintenant l'autorité lui confie une classe de sixième f Or, sans autre souci que celui d'exécuter le programme que la Providence lui marque, il accepte en souriant de marcher sous la sauvegarde de l'obéissance.

Il n'aura même pas la satisfaction de vivre au sein d'une communauté religieuse, parmi ses Frères. Dieu sait s'il en souffre ( Il a brisé les doux liens qui l'enchaînaient dans son pays d'origine à des parents bien aimés, il a renoncé aux espérances du monde, il a imposé à sa mtre un cruel sacrifice ; tout cela pour aboutir à quel résultat ? Il ne sera désormais, jusqu'à sa mort, qu'un étranger parmi des étrangers.

Les sages et les prudents s'étonnent, critiquent et haussent les épaules. L'homme de Dieu n'envisage pas les situations humaines à leur point de vue; il sait que merveilleux et impénétrables sont les desseins de la Providence, et il se jette dans la voie de l'abnégation, dût-il, pour atteindre le but et aller jusqu'au bout, passer par le rude sentier du Calvaire et subir les tourments d'un perpétuel martyre.

Mais à quoi bon s'aventurer, dans la nuit sombre, sur le bord d'un précipice, au fond duquel gronde l'abîme? Est-ce à l'heure de la crise, quand elle se fait plus aiguë pour l'Eglise de France, qu'un jeune homme doit se ranger parmi les vaincus et les persécutés ? Les événements ne l'avertissent-ils pas assez qu'il fera fausse route, ou du moins que son ministère apostolique ne rencontrera que des obstacles insurmontables ? Il est évident qu'il faut à l'heure qu'il est une force d'âme peu commune à ces religieux dispersés pour tenir à ce poste de sentinelles perdues, pour se maintenir dans l'isolement fidèles à leurs obligations, pour se dévouer quand même avec une constance que rien ne déconcerte et rester invariablement actifs sur le champ de bataille, éloignés de leurs chefs, privés des exemples de leurs frères d'armes et surveillés par la meute tracassière des policiers.

Que n'a-t-on pas dit sur le compte des malheureux proscrits ?

Et pourtant « c'est la fleur de l'humanité que ces Congrégations dont la mort est jurée. Je veux en témoigner avant de disparaître, ce que je dis, je l'ai vu. Jamais, que je sache, jamais la vie religieuse n'a été plus abondante, ni l'observance plus régulière, que dans ces milliers et milliers de maisons ou l'Esprit de Dieu, hier encore, fit épanouir les plus pures vertus de l'Evangile. Et certes, il faut bien qu'il en ait été

ainsi pour que, parmi tant de mauvaises paroles proférées par les deux Chambres contre ces Congrégations tant haïes, il ne s'en soit pas trouvé une seule qui ait osé les taxer de dégénérescence ou de scandale. Bien plutôt la jalousie les eûtelle accusées de trop bien faire, et d'avoir par là pris trop de place dans le respect et la confiance des populations... (1) »

S'il plaît à Dieu de permettre répreuve qui fait souffrir, cette épreuve présage une ère de régénération sociale. L'épreuve affine l'or, trempe l'acier, polit le fer, martelle le marbre, ce marbre brut duquel chacun doit faire la statue de sa vie, à l'image et ressemblance du divin Crucifié. L'épreuve c'est le travail de Dieu sur une âme qu'il aime :

C'est dans cet amoureux travail Qu'à son image elle est frappée, Il la durcit comme l'émail, Il la trempe comme l'épée.

L'année que le Père Bosse passe en qualité de professeur de sixième à l'école Fénelon de Barle-Duc suffit à lui gagner la sympathie de ses collègues et la confiance des familles.

Sa classe ne lui donnant pas assez l'occasion de dépenser l'exubérance de son activité, il offre ses services au directeur du patronage. Il trouve

(l) Mgr Baunard.

là un agréable repos, il est heureux de se mêler chaque soir à cette turbulente jeunesse, débordante de vie, et dont la fougue primesautière convient à son tempérament.

Toutefois, dans ses rapports avec les élèves de Técole ou les jeunes gens du patronage, il ne perd pas de vue qu'il est avant tout le prêtre de Jésus-Christ et que sa principale mission consiste à sauver les âmes. Donc, il n'envisage le professorat que comme un moyen d'arriver au but qu'il doit réaliser. A cette fin, il prie, il souffre, il travaille, il instruit. Prêtre, il se comporte comme tel en classe, au jeu, à la récréation, à la promenade : il édifie.

Ne voit-il pas avec quelle ardeur les maîtres de l'école sans Dieu, depuis le dernier instituteur de village jusqu'au premier professeur de l'Université, tous activent la diffusion du mal ? A peine sortis de ces écoles, leurs élèves deviennent immédiatement des apôtres de leurs idées.

« Ah ! si nous obtenions comme résultat de nos fatigues, s'écrie-t-il, de faire autre chose que des brevetés et des bacheliers f Quelle riche moisson pour le ciel si notre chère jeunesse emportait, au sortir du collège, une flamme au cœur, la flamme de l'apostolat ! »

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