Obligation morale et idéalisme
Objet de ce travaiL — On n'y démonlrera pas les principes. On n'y fera voir que des liaisons de concepts.
On nous accuserait à bon droit de témérité, si nous prétendions apporter une démonstration nouvelle de l'idéalisme ou des preuves originales en faveur de Tobligation morale. Aie tenter, nous ne croirions pas seulement trop présumer de nos forces, nous craindrions encore d'aller au-devant de difflcultcs que de plus habiles n'ont pas pu surmonter.
Toute argumentation suppose, en effet, des principes auxquels on se réfère au moins tacitement; et quelque temps qu'on ait mis à le reconnaître, il faut toujours finir par avouer qu'on n'a pas tout démontre. Or, si l'on doit tôt ou tard, et, sous peine de s'être incomplètement compris soi-même, s'ar-
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rêter devant quelque proposition que l'on tient pour assurée et que l'on sait enfin irréductible, pourquoi ne pas prendre parti tout de suite et de bonne grâce ? On y gagnerait de parler plus clairement et l'on s'épargnerait d'inutiles essais de justification.
Pour obtenir l'adhésion de l'esprit à un principe, à une proposition qu'il ne saurait admettre sans accepter du même coup tout un système de vérités subordonnées, toute une explication des choses, ce serait peu d'alléguer les conséquences elles-mêmes.
Ainsi en jugera quiconque répugne au cercle vicieux. Mais, parce qu'il serait contradictoire de demander au raisonnement les titres de créance du principe, faut-il renoncer absolument à les découvrir? En quoi serait-il illégitime d'amener l'esprit à voir la vérité du principe, dùt-on pour cela le conduire par quelques détours ? Les sceptiques étaient obligés, semble-t-il, parleur doctrine même, de renoncer à faire école. Ils ne croyaient pascependant s'écarter de l'attitude qui leur convenait, en racontant à d'autres leur propre histoire, pour les acheminer vers le doute.
11 ne nous sera pas davantage interdit de travailler à faire naître ou à fortifier dans les âmes la foi en deux vérités qui sont pour nous certaines. L'artifice auquel nous aurons recours pour y parvenir sera des plus simples. Etablir que de l'une de
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ces vérités on est nécessairement conduit à l'autre, tel est l'unique moyen sur lequel nous comptons pour les faire adopter l'une et l'autre. La tâche que nous nous sommes assignée est donc bien définie. Nous voulons simplement montrer des liaisons de concepts, faire voir quelles conséquences se déduisent forcément de certaines thèses.
Si l'on analyse l'idée même d'une morale, on constate que l'obligation ne se justifie, ou mieux, ne se comprend, que dans l'idéalisme et que toute autre philosophie compromet la moralité.
Réciproquement, nous ne pouvons échapper au doute qu'en acceptant l'idéalisme. Mais, par là, le savoir repose sur le devoir et c'est sur une vérité morale seule que cette doctrine peut se fonder.
Telles sont les deux propositions que nous voudrions établir. Le succès de cette double déduction nous autoriserait à dire que ce qui légitime la spéculation est aussi ce qui justifie l'action et à unir comme inséparables l'obligation morale et l'idéalisme.
« Mais, dira-t-on, il n'y a pas de certitude, partant nous n'avons que faire de l'idéalisme, » ou encore, « il n'y a pas de devoir; dès lors, il est superflu d'en rechercher les conditions ».
Nous avouons n'avoir répondu ni à Tune ni à l'autre de ces objections. Mais à ceux (|ui admettent
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la cerlitude nous disons : « Vous èles idéalistes, vous croyez au bien, à l'obligation. » A ceux qui ne doutent pasdu dcvoirnous disons : « Vous avez foi à la vérité, il y a pour vous une certitude; vous êtes idéalistes. »
Les uns et les autres sont peut-être encore assez nombreux pour (ju'il ne soit pas inutile de leur adresser la parole et pour qu'on nous excuse de l'avoir fait dans un langage approprié à la simplicité de leurs idées et des nôtres.
Quant à ceux qui rejetteraient également les deux hypothèses, si nous n'avoiis ni pu, ni voulu les convaincre, nous nous estimerons encore trop heureux, pourvu que nousles ayons simplementinclinés à admettre l'existence de la vérité et du devoir.
Enfin si le sens des termes dont nous nous sommes servis : obligation et idéalisme, ne paraît pas assez clair, la suite de ce travail en marquera plus exactement la portée.
L'obligation morale et l'idéalisme sont inséparables. — L'autorité du devoir n'est assurée que si tout se ramène à la pensée. — Réciproquement, la certitude n'est garantie que par l'entière intelligibilité des choses et l'idéalisme implique le devoir.
On n'a point coutume de nier la distinction du bien et du mal. La plupart des philosophes semblent lavoir admise, sauf à l'expliquer chacun à sa manière. L'élude critique des divers systèmes de morale serait même une œuvre fort longue et fort délicate. Ce n'est pas ce travail que nous allons entreprendre ici.
Nous voudrions étudier théoriquement le problème moral et montrer que quiconque croit au devoir et considère l'homme comme tenu de faire le bien résout par là même le problème métaphysique dans un sens favorable à l'idéalisme. Nous ne prétendons pas qu'il soit interdit de s'occuper de la conduite de l'homme et de parler de ses actes dans toute autre hypothèse philosophique, mais notre but serait atteint si nous réussissions à prouver qu'il n'y a plus d'obligation, partant,
croyons-nous, plus de moralité, dès que Ton cherche autre part que dans l'intelhgence la raison dernière de tout ce qui existe et de tout ce qui se fait. Analysant le principe même de la distinction entre ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire, nous nous attacherons à mettre en lumière tout ce qu'implique l'adoption d'un semblable principe.
Si l'on s'étonne que nous ne répondions pas d'abord à ceux qui nieraient la différence entre le bien et le mal, nous ferons remarquer qu'il en est du scepticisme moral comme du scepticisme spéculatif. On ne réfute ni l'un ni l'autre. Vouloir établir la légitimité de la science, rechercher les conditions de la certitude, c'est déjà croire qu'une connaissance peut être certaine, c'est-à-dire, tout en doutant peut-être encore, avoir cessé d'être sceptique.
De même, on ne démontre pas le devoir ; car l'idée que tous les actes ne se valent pas, que certains l'emportent sur d'autres, idée toujours impliquée dans les raisons que l'on apporterait, ne se distingue pas au fond de cette notion de l'obligation morale qu'elle servirait à garantir. Cette ressemblance entre le problème moral et la question de la certitude va môme nous permettre d'exposer plus complètement notre dessein.
Partant do la certitude et de la science comme
de choses incontestées, les métaphysiciens idéab'stes ont cru trouver dans l'analyse des conditions du savoir la méthode la plus sûre pour établir leur doctrine. Ils ont dégagé de l'expérience les éléments à priori qu'elle recèle. Ils ont déclaré que non seulement l'esprit apporte quelque chose dans la connaissance, mais qu'il y met tout ce qui s'y trouve. Car, disent-ils, comment peut-on, dès qu'on croit à la science, laisser subsister quelque chose hors de la pensée? Ne voit-on pas que tout ce qui est étranger à l'esprit est pour lui comme s'il n'était pas; que tout ce qui échappe à la pensée est un élément qu'on ne peut plus calculer et dont pourtant il faudrait tenir compte si l'on voulait se représenter exactement la réalité ? Dès lors, que valent nos prévisions, que vaut même notre expérience actuelle, si une partie des choses, la plus importante peut-être, nous demeure cachée ? La certitude n'est assurée que si l'inconnu est tout à fait éliminé, que si hors de l'esprit il n'y a rien. Le sort de la science et celui de l'idéalisme sont logiquement liés.
Ce que les métaphysiciens idéalistes ont fait, avec succès selon nous, à propos de la science, nous voulons tenter de le faire à propos de la moralité. Partant de la distinction du bien et du mal comme d'une chose accordée, nous essaierons de
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prouver que cette distinction est inexplicable avec le seul secours de Texpérience et qu'elle a son fondement dans une loi de Fesprit. Mais ce n'est pas assez de rejeter les solutions empiriques du problème moral. Nous nous efforcerons de prouver qu'en conservant, sous quelque nom que ce soit, des réalités étrangères à la pensée, on travaille, sans le vouloir peut-être, à ruiner l'autorité du devoir et à détruire la distinction du bien et du mal. Le seul moyen, de sauver l'obligation consiste à rejeter toute existence indépendante de celle de l'esprit. En effet, si le fond des choses nous reste inconnu, l'ordre moral est à bon droit sans cesse remis en question. Sommes-nous vraiment dans le devoir, dans l'accomplissement du bien lorsque nous nous croyons le plus assurés d'y être? Il n'est plus ])ermis de l'affirmer, si la connaissance n'épuise pas l'être. Si la nature intime des choses échappe à nos prises, l'ordre de la perfection peut, aussi bien que l'ordre physique, être à chaque instant bouleversé. L'acte le plus méritoire serait, en fait, aussi entièrement dépourvu de valeur que le raisonnement le plus rigoureux l'est, aux yeux du sceptique, de certitude objective. Le devoir n'est indiscutable que si l'inconnu est absolument éliminé. Ce ne serait donc pas seulement le sort de la science, ce serait aussi le sort de la
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moralité (jui serait logiquement lié à celui de l'idéalisme.
Il l'est encore d'une autre manière et, par une voie différente, nous sommes encore ramenés aux mômes conclusions. Point de devoir sans certitude, avons-nous dit. Mais la réciproque est vraie el la distinction du bien et du mal est, en un sens, la condition de tout savoir.
Dans l'ordre purement naturel, tous les faits sont équivalents, ou plutôt l'idée de valeur est complètement absente. La science positive ne connaît point de finalité et proscrit môme comme inutile la détermination d'une hiérarchie. Tout ce qu'elle tolère, c'est que l'on parle de fréquence plus grande de certains faits, mais sans qu'il soit permis d'y voir une marque de prépondérance qui serait d'ailleurs inintelligible.
Rien n'est, au point de vue de l'observ^ation, plus légitime qu'une telle conception des choses. Mais si le droit comme l'intérêt de la science sont d'envisager les faits sous cet aspect, il ne nous sera pas interdit pour cela de nous demander à quelles conditions la science elle-même existe et quels titres elle peut faire valoir pour s'imposer à notre créance. Or, c'est ici que les choses ne peuvent plus nous apparaître comme étant uniquement l'objet de l'expérience. Il faut bien, ou la science
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est illusoire, que la connaissance de la nature ne soit pas elle-même pure nature. Il faut qu'il y ait en nous quelque autre fonction que l'enregistrement des faits, et sans cela, cette dernière opération elle-même ne serait pas possible. En un mot, quiconque accorde à la science une valeur est contraint de recourir à d'autres facteurs que les faits pour la légitimer. Mais admettre que la nature ne peut être connue, comme aussi elle ne peut exister, que rattachée à quelque chose qui la dépasse et qui (sans cesser d'être unie à elle, puisqu'elle est de la nature la connaissance même et l'idée) toujours et de plus en plus la relève et l'oblige à se dépasser elle-même, n'est-ce pas affirmer qu'il y a une hiérarchie nécessaire des êtres et que la distinction du bien et du mal est de toutes manières inévitable ? Ainsi se retrouverait à la base même de la science une vérité morale et l'existence du savoir serait, à soi seul, une preuve de l'autorité du devoir.
Le cercle est parcouru. Si l'homme a des devoirs, il faut qu'il ait la science, et rien n'est (jue par l'esprit. S'il y a une science, c'est que tout puise la vie dans la Pensée et l'homme a des devoirs. La morale est fondée.