‹ Obsèques de ... Jules Quicherat, 10 avril 1882Chapitre 39 sur 43 · DISCOURS DE M. DELISLE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. DELISLE

Messieurs,

Jamais, depuis sa fondation, TËcole des chartes n'a été frappée d'un coup aussi terrible qu'en ce jour, où elle perd à la fois et sa gloire la plus incontestée et son plus solide appui. L'homme éminent qui lui a été enlevé par une fin si soudaine et si prématurée lui appartenait tout entier, et Pon peut dire sans exagération que, pendant quarante-huit ans, l'histoire de l'École et la vie de Jules Quicherat se sont confondues dans la plus touchante intimité et la plus parfaite harmonie.

L'École des chartes n'existait, pour ainsi dire, qu'en germe, à la fin de l'année 1833, quand Jules Quicherat, à peine âgé de 19 ans, se fit inscrire pour suivre les cours de Benjamin Guérard à la Bibliothèque royale. L'enseignement théorique ne portait alors que sur la paléographie ; mais les sujets d'élite, associés aux travaux d'un maître tel que Benjamin Guérard, se façonnaient eux-mêmes à la critique des textes

et se traçaient, sur les bancs mêmes de l'École, la carrière scientifique dans laquelle ils devaient s'engager.

C'est à Jules Quicherat que revient, en grande partie, l'honneur d'avoir créé les traditions qui ont transformé l'École et l'ont progressivement amenée à l'état prospère dont il était justement fier dans ces dernières années. Plus que personne, il a contribué à la fondation de la Société de l'École des chartes et au succès du recueil dans lequel, depuis 1839 , les jeunes gens de trente-neuf promotions ont fait leurs premières armes. C'est par un travail de lui , sur un poème inédit de l'antiquité latine, que s'ouvre la Bibliothèque de V École des chartes, et dans le cahier du môme recueil qui est en ce moment sous presse on trouvera encore la trace de son active collaboration.

Jules Quicherat était donc tout désigné pour occuper une des chaires créées à l'École par l'ordonnance du 31 décembre 1846. L'enseignement dont il fut chargé comportait d'abord l'archéologie du moyen âge, puis, à partir de 1849, une partie de la diplomatique. Il était également bien préparé pour l'un et pour l'autre de ces deux cours : car il savait interroger les monuments proprement dits avec autant de sagacité que les pièces d'archives. Mais c'est avant tout comme archéologue qu'il rendit les services les plus signalés et qu'il exerça la plus grande influence. Ses connaissances en histoire, ses goûts d'artiste, son habileté à manier le crayon, sa sûreté de coup d'œil et son étendue de mémoire, tout se réunissait pour faire de lui un incomparable antiquaire. Également familier avec les différentes civilisations de notre pays, il analysait ou restituait jusque dans les moindres détails tous les monuments, grands ou petits, ruinés ou intacts, qui subsistent sur le sol de la France ou qui ont été rassemblés dans les musées. Il les distribuait par époques et par régions, les expliquait et montrait comment il faut les interroger pour les faire servir à l'histoire des Gaulois, des Romains et des populations du moyen âge. On ne peut imaginer rien de plus instructif que la façon dont il employait les textes pour résoudre les problèmes archéologiques, et les monuments pour faire comprendre certains passages de nos chroniqueurs latins et de nos trouvères ou troubadours. Le temps lui a manqué pour coordonner ses notes et en tirer un corps de doctrine, qui, à coup sûr, aurait été l'une des œuvres les plus remarquables de l'érudition française au xtx* siècle; mais il en a du moins fixé les grandes lignes, il en a écrit plusieurs chapitres et il a initié à ses méthodes des disciples qui maintiendront dans la droite voie l'étude de nos antiquités nationales.

Appelé à diriger l'École des chartes en 1871, Jules Quicherat se révéla administrateur de premier ordre. Quel admirable parti il sut tirer de ressources dérisoirement insuffisantes ! Quel génie inventif ne lui a-t-il pas fallu déployer pour organiser un enseignement si complexe dans un local si obscur et si exigu, pour y introduire

chaque année des innovations si bien combinées et pour y rassembler des collections si diverses et parfois si encombrantes ? Faut-il rappeler ces accroissements de la bibliothèque , ces exercices pratiques qui habituent les élèves à la réflexion et à la discussion, ces concours semestriels qui stimulent leur zèle, ces cahiers d'héliogravures qui les familiarisent avec toutes les difficultés de la paléographie et de la diplomatique, ces promenades où les professeurs leur démontrent sur le vif tantôt le régime des archives anciennes et modernes, tantôt le système de construction des vieux donjons et des vieilles cathédrales? Que dire aussi de Tampleur donnée à l'épreuve des thèses, des conseils prodigués aux candidats pour les guider dans le choix des sujets, et des observations, à la fois sévères et bienveillantes, sur les rectifications à apporter à leurs travaux et sur les lacunes à y combler avant de les produire au grand jour?

Il n'est pas étonnant qu'une direction si féconde en résultats lui ait concilié au plus haut degré la confiance des ministres, Tamitié et l'estime de ses collègues, le respect et la reconnaissance de ses élèves. Ce qui doit surprendre, c'est qu'avec des occupations si absorbantes il ait trouvé le temps d'écrire des douzaines de mémoires, de composer de gros livres et de publier de volumineuses éditions, qui auraient suffi pour lui assurer une des places les plus honorables parmi les historiens et les critiques de notre époque.

Ce n'est pas ici le lieu de dresser une liste bibliographique ; je me reprocherais cependant de ne pas rappeler ici des travaux tels que les Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, les Œuvres historiques de Thomas Basin, THistoire de Sainte-Barbe, le Traité de la formation française des anciens noms de lieu, l'Histoire du costume en France et la Biographie de Rodrigue de Yillandrando. Le seul énoncé de ces titres éveille dans votre esprit, messieurs, l'idée de l'immensité des recherches, de la netteté de conception, de l'originalité de vues, du mouvement et de la couleur de style, dont sont empreints tous les ouvrages de Jules Quicherat et que l'Académie des inscriptions et belles-lettres a solennellement reconnus, quand elle a décerné à l'auteur, en 1880^, le prix Jean Reynaud, pour se consoler, en quelque sorte, de ne point le compter parmi ses membres.

Toutes ces qualités maîtresses se révélaient, sous une forme encore plus vive et plus saisissante, dans les communications, les rapports et les discussions dont il animait les séances de tant de sociétés, conseils, comités ou commissions, auxquels il se plaignait d'appartenir, mais auxquels il resta toujours fidèle et qu'il fit constamment profiter de ses lumières et de son expérience. Ceux d'entre vous, messieurs, qui ont siégé à côté de lui et souvent sous sa présidence, au Comité des travaux historiques, à la Commission des monuments historiques, au Conseil supérieur de l'instruction publique, à la Commission des

archives, à celle du catalogue général des manuscrits, à celle des voyages et missions, à la Société des antiquaires de France, à la Société de Thistoire de France, n'oublieront jamais comment il était préparé à répondre aux questions les plus inattendues, comment il savait mettre en relief le point sur lequel il attirait l'attention, comment il groupait les arguments favorables à sa thèse, comment il réfutait les systèmes contraires et comment il résumait les discussions les plus confuses.

Dans les réunions dont je parle, comme aussi dans les conversations et dans la correspondance qu'il entretenait avec ses amis, ses collègues et ses disciples, Jules Quicherat laissait éclater les plus vives et souvent les plus impétueuses saillies de son esprit ; mais sa bonne humeur et sa cordialité, qui prenaient toujours le dessus, ne permettaient pas de se méprendre sur le fond de sa pensée.

Les traits distinctifs de son caractère étaient la franchise et la dignité, le désintéressement et l'oubli de lui-même, la fermeté dans ses opinions et la constance dans ses amitiés, la volonté d'accomplir son devoir et le désir de faire le bien. Il poussait jusqu'à la passion l'amour du vrai et du beau, et, pour emprunter une expression qu'il employait en 1849 au pied de la statue de Du Gange, il avait plus qu'aucun autre l'heureux privilège d'accorder le respect du passé avec le goût des conquêtes dues au progrès des temps.

Son ardent patriotisme lui faisait savourer et exalter les grandeurs et les dévouements de toute espèce qu'offre notre histoire, aussi bien au moyen âge que dans les siècles modernes. Le culte qu'il avait voué à Jeanne d'Arc est le meilleur indice de l'élévation de son âme. Est-il rien de plus touchant que plusieurs pages de ses Aperçus sur l'histoire de la Sainte du moyen âge, qui, pour lui, devait devenir la Sainte des temps modernes ? Il aimait à reposer ses yeux sur l'image en bronze ée la Vierge d'Orléans, dont ses camarades et ses disciples avaient tenu à honneur d'orner son modeste cabinet. Il nous est donc bien permis, messieurs, d'associer en ce jour le souvenir de Jeanne au souvenir de l'historien qui en a si bien fait revivre la noble figure, et nous m saurions nous arrêter à une meilleure pensée, en adressant en ce moment le suprême adieu au maître bien aimé et vénéré dont les Vertus, les travaux et les services ne seront pas oubliés tant que vivra l'École des chartes, tant que justice sera rendue en France aux grands caractères et aux grandes œuvres d'érudition.

Adieu, Quicherat ! Adieu I

Page 1