UN CAS D’ABSENCE
Renaud, Etienne, âgé de cinquanle-neuf ans, veuf, né à Caen, département du Calvados, marchand de bois, demeurant quai d’Austerlitz, n“ 31 1 puis rue des Maçons-Sorbonne, n” 11.
Entré le 29 juin 1833 à la section des aliénés de Bicêtre, est mort le 4 août 1833.
Renaud est arrivé présentant tous les symptômes d’une phthisie très,avancée : le son est mat des deux côtés de la poitrine; la respiration vésiculaire s’entend à peine ; râle muqueux çà et là, sans gargouillement; souffle prononcé dans les bronches ; on ne peut constater l’existence de caverne. La dyspnée est grande, la face bouffie et blafarde ; maigreur générale avec œdèmè des extrémités inférieures; le pouls est filiforme; les battements du cœur ne présentent rien d’irrégulier; il.s «ont sonores ; sueurs abondantes la nuit; toux presque continuelle; expectoration difficile, légèrement purulente; un peu de diarrhée.
Le malade exprime bien ses souffrances et est fort docile aux pre.scriptions. Sa faiblesse extrême et son état de phthisie, joints à l’impression morale produite par le ehangementde lieu, empêchent qu’on ne puisse constater chez lui des désordres intellectuels bien marqué.s.
En l’amenant, ses parents donnent sur sa vie antérieure les détails suivants : Renaud a toujours été fort actif, usant dq, tout avec excès. Son caractère doux et facile n’a changé que depuis ses malheurs. Depuis plusieurs années, il tousse, se plaint de la poitrine, et,dans les trois dernières années il a été presque toujours malade.
Son père et sa mère sont morts dans un âge assez avancé; le père à la suite d’une chute, la mère par une fluxion de poitrine.
vSon frère aîné, pour lequel il avait une grande affection, est mort fou dans une mai.son d’aliénés; son frère cadet et sa sœur sont fort singuliers, très-hypocondriaques, très-portés à se tourmenter et à craindre pour eux le sort cle leurs frères aînés.
Ses desix enfants, garçon et fille, de vingt-deux ans et dix-huit ans, sont en bonne santé. !.ia femme est morte en 1832, par suite du chagrin de ses affaires.
Renaud avait, à Caen, l’entreprise de boulangerie des hôpitaux de la ville; il fut obligé de l’abandonner par manque de fonds assez considérables, et vint à Paris en 1820, fonder, sur le quai d’Austerlitz, deux établissements, l’un de marchand de bois , l’autre de marchand de vins, qui furent prospères pendant une dizaine d’années. La révolution de 1830 commença à mettre le désordre dans ses affaires; de mauvaises spéculations l’entraînèrent dans des pertes considérables; il fut obligé de vendre ce qu’il possédait pour payer une partie de ses dettes, et ne garda qu’une seule maison dans laquelle il habitait, et sur laquelle ses créanciers mii-ent hyp'othèque.
Renaud, sans état, sans espérance de se relever jamais de ces perte.s successives, tomba dans le découragement et dans une mélancolie profonde, dont il ne sortait que pour entrer dans de violentes colères. Le chagrin de la moi't de sa femme, l’abus des liqueurs alcooliques vinrent aggraver sa fâcheuse position et commencèrent à ébranler sa raison. Quand on lui parlait de ses affaires, il prétendait qu’il avait été volé, trompé par des fripons, qu’il ne devait rien à personne, qu’il était riche et n’avait pas besoin de travailler. Ses créanciers, fatigués d’attendre, le forcèrent de quitter sa maison et la mirent en vente.
Ce dernier coup aliéna entièrement l’intelligence déjà chancelante de Renaud. Dès lors, il fit mille folies, il devint plus difficile et plus méchant que jamais. Se croyant une fortune de plusieurs millions, il allait partout faire les dépenses les plus extravagantes, commandant chez les restaurateurs des dîners de quarante à cinquante personnes, envoyant à son logis chevaux, voitures, meubles, marchandises de toute espèce, puis rentrait chez lui pour tout briser et battre ses enfants.
Sa famille le fit mettre d’abord dans une maison de santé à la campagne; il s’en échap|)a plusieurs fois, et comme il était impossible de l’y garder, on l’amena à Bicétre.
.\près six semaines d’agonie pour ainsi dire, il mourut le 4 août 1 833.
Autopsie, trente-six heures .après la mort.
Le cadavre est décharné, d’un jaune terreux, peu infiltré. Les plèvres costales adhèrent dans toute leur étendue aux plèvres pulmonaires; elles ont presque deux lignes d’épaisseur; elles sont jaunes, lardacées, dans quelques endroits cartilagineuses. Les deux poumons sont farcis de tubercules ramollis, sans cependant former de collections; point de cavernes; une inflammation manifeste accompagne les tubercules de la base du poumon droit. 11 y a peu d’eau dans le péricarde; le cœur, assez volumineux, a huit pouces d’épaisseur du côté gauche, ef cinq du côté droit. Le foie est considérable, pâle, ex-sangue, gras. -Quelques ganglions mésentériques sont engorgés et présentent la grosseur d’une noisette. Point d’ulcération ni de tubercule dans les intestins; le gros Intestin seul présente une légère rougeur.
Le crâne a pour diamètre antéro-postérieur, cinq pouces quatre lignes, pour diamètre transversal, quatre pouces neuf lignes; l’épaisseur des os du crâne, de trois lignes en arrière, n’a que deux lignes, deux lignes et demie en avant et sur les côtés. La dure-mère adhère fortement aux glandes de Pacchioni le long de la grande faux cérébrale. La cavité de l’arachnoïde contient beaucoup de sérosité très-limpide. Le feuillet viscéral est légèrement épaissi, blanchâtre. Le cerveau, peu revenu sur lui-même, est d’une consistance normale. Tout d’abord
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en examinant l’origine des nerfs, on s’aperçoit que les nerfs olfactifs manquent entièrement. Les sillons qui les logent ordinairement sont recouverts par la pie-mère et l’arachnoïde; on enlève ces membranes, et on s’assure que les nerfs ne sont pas cachés dans la profondeur des sillons. Le sillon droit est d’une étendue presque normale, dix- .sept lignes; le sillon gauche n’a que dix ou onze lignes. On n’aperçoit nulle trace de bulbe ni de racine, soit interne, soit externe. A l’extrémité postérieure des lobes antérieurs, le mamelon ou renflement pyramidal, pyramide grise, q^u’on considère comme donnant naissance à la racine grise du nerf olfactif, est très-développé , et son sommet est acuminé. Les lobes antérieurs du cerveau, parfaitement sains à leur partie postérieure, ne donnent point lieu de croire à une destruction de ces nerfs et de leurs origines. Les autres paires encéphaliques sont saines et entières.
Les os ethmoïdes présentent aussi des anomalies : sur le côté gauche de l’apophyse crista-galli , on voit une dépression analogue à celle destinée à loger le bulbe du nerf; sur le côté di-olt, on ne remarque rien de semblable. La face supérieure de l’ethmoïde n’est point criblée de trous comme à l’ordinaire; un seul trou existe du côté gauche, à côté des fentes ethmoïdales remplies par le filet nasal de la cinquième paire. La’dure-mère, qui revêt l’ethmoïde* est saine et prévsente à gauche un petit tube membraneux qui s’engage dans le seul trou qui existe. On examine, avec attention, le filet nasal de la branche supérieure de la cinquième paire, des deux côtés; on peut le suivre, à son entrée dans le crâne, par le trou orbitaire interne et antérieur; là , soulevant la duremère qui tapisse les côtés de l’apophyse crista-galli, on le voit, au-dessous de cette membrane , se porter d’avant en arrière et pénétrer dans les fosses nasales par la Pente ethmoïdale. La membrane pituitaire ne présente ni cicatrice ni ulcération. Suivie dans ses ramifications aux différentes parties de la tête .'la cinquième paire ne pré.sente pas plus d’altération que dans son oj'igine et son ganglion.
Cette absence des nerfs olfactifs bien constatée, je cherchai à connaître les phénomènes physiologiques qui avaient pu l’accompagner.
Pou-r cela, tous les membres de la famille de Renaud furent interrogés tour à tour, séparément, pressés de mille questions souvent contradictoires pour faire jaillir^ la vérité, et tous se sont parfaitement accordés sur les détails suivants :
Renaud n’a jamais eu d’olfaction proprement dite; dès son enfance il ne pouvait percevoir aucune odeur, ni bonne, ni mauvaise; ce qui lui attirait souvent les espiègleries de ses camarades. Les odeurs fortes et irritantes avaient seules de l’action sur lui; il avait même la sensibilité interne du nez très-développée : le tabac, la poussière, le poivre,' le faisaient éternuer violemment ; tous les corps étrangers, tels que les barbes de plumes, morceaux de bols ou de paille, sel, vinaigre, moutarde, Introduits dans les narines, étaient sentis à l’instant même et déterminaient de la douleur; et un jour qu’il approcha de son nez un flacon d’éther, il ne distingua aucune odeur, mais il versa des larmes en abondance, disant que cela l’avait piqué comme s’il avait eu du sel dans le nez.
Quant aux autres sens, ils n’avaient jamais présenté d’altération. 11 conserva jusqu’à sa mort, une finesse d’ouïe remarquable; il avait le goût très-délicat et était très-difficile sur le choix des aliments; sa vue seule s’était affaiblie vers les dernières années de sa vie.
Cette observation montre évidemnîent que Renaud manquait de la sensibilité spéciale du nez par l’absence des nerfs olfactifs, mais qu’il jouissait dans toute son intégrité de la sensibilité générale, fournie par la cinquième paire, qui, comme je l’ai déjà dit, ne présentait dans tout son trajet ni anomalie ni altération.
Or ces deux sensibilités, si distinctes dans cette observation, ontelles été reconnues par les auteurs qui se sont occupés des organes des sens? doivent-elles être attribuées à une seule espèce des nerfs qui se rendent aux narines, ou chacune à un nerf différent ? sontelles nécessairement liées entre elles, de manière que l’odorat puisse persister ou être modifié avec la lésion de l’une ou de l’autre ?
Telles sont les différentes questions que je me propose de traiter; et, pour arriver à leur solution, il me semble nécessaire :
1® De poser les connaissanees anatomiques des anciens et des modernes sur les parties du cerveau qu’ils ont regardées comme organes de l’olfaction ; *
2“ De rappeler les différents faits de lésion de l’odorat, qui ont plus ou moins de rapport avec l’observation que je viens de citer;
3“ De chercher, à l’aide de l’anatomie et de la pathologie, à fixer les fonctions des différents nerfs qui se rendent aux fosses nasales.
Mon travail se trouve ainsi partagé en trois parties; anatomie, pathologie, physiologie.