DEUX SCEAUX MYSTIQUES
On m'a demandé mon opinion sur deux sceaux modernes, qui se réfèrent à deux associations pieuses. Jela dirai franchement, quitte à déplaire à ceux qui les ont composés ; mais aussi, je motiverai mes observations, afin de montrer qu'elles sont fondées au double point de vue de la tradition ecclésiastique et de l'esthétique. L'Art chrétien a le droit et le devoir de contrôler ces petits détails qui ne sont pas aussi insignifiants qu'ils en ont l'air.
Il n'est pas facile de blasonner un sceau mystique : toutefois, on y arrive, si on n'y veut pas mettre trop de choses, et si le symbole choisi — car c'est bien assez d'un — répond au titre de l'Association. Le symbole est, en effet, la traduction du titre ou, si l'on aime mieux, sa reproduction figurée. Ce sont deux manières différentes de dire identiquement la même chose.
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L'association de Saint-François-de-Sales a un écusson ogive à fond d'or, meublé d'un Sacré-Cœur d'argent. Première irrégularité héraldique.
P<)urquoi ici ce gacré-Cœur, puisque tel n'est pas le vocable de l'Association? Evidemment, c'est un hors-d'œuvre, un non-sens. L'art ne les supporte pas.
Ceci nie rappelle que j'ai reçu dernièrement, par la poste, un prospectus en faveur d'une œuvre pie, qui se nomme Œuvre de S. Louis ^ ^ous lepatronaffedela Vie^^ge-Immaculée, Cette redondance n'indique pas mi vocable bien déterminé. Si S. Louis est le vrai titulaire, à guoisert dp lui ajouter un patron d'un ordre tellement supérieur, qu'il en est complètement effacé ? Essayez de traduire cela graphiquement, et vous échouez contre une impossibilité esthétique : il faudrait couper l'écusson en deux, pour mettre deux personnages r^un sur l'autre, ce qui ne serait pas gracieux à l'œil.
Il y aurait donc tendance actuellement à doubler les vocables et Içs emblèmes, ce qui n'est pas normal. Donc, ou S. Louis ou l'Immaculée-Conception, mais non pas l'un et l'autre ensemble, car ils se font tort mutuellement.
La gravure laisse croire le cœur d'argent; alors la blessure, les gouttes de sang et les flammes sont de gueules. La blessure est bien à sa place, au côté droit (la gauche du spectateur) : avis à ceux qui la mettent au côté opposé très -inconsidérément, car la lance, en perçant le côté droit du Sauveur, atteignit jusqu'au cœur, tandis que Ton semblerait supposer le contraire à figurer la plaie à gauche. La ti:aditioii est formelle sur ce point.
Une couronne d'éjpines enlace le cœur, d'où s'élance une. croix d'argent, dont les extrémités sont tréflées. Ces trèfles sentent un peu .trop le Moy en-4ge .
Dans la représentation du Sacré-Cœur, il serait iippprtant de s'en tenir strictement au modèle fourni par la bienheureuse Marguerite- Marie, qui l'a dessiné cpmme elle Ta vu. Nous qui n'avons at)solupïent rien vu, qu'est-ce que nous viendrions substituer, sous prétexte de perfectionnement, à un type qui s'impose par le fait mêpae ?
Au-dessous de l'écusson — autrefois c'était au-dessus — flotte une banderole contenant la devise en^pruntée à S. Paul, mais deux
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fois trop longue pour une devise. Nous n'en avons que la traduction. Seraît-elle de S. François de Sales? Ce serait la seule raison plausible pour expliquer cette orthographe passablement surannée, où Y tient lieu de I. Mais est-ce bien ici le cas de faire de l'érudition, quand il s'agit simplement d'édifier? Puis, la reproduction est incomplète, car pourquoi pas aussi V pour U? Le temps l'exigeait.
Voici cette devise : J'ay combattu le bon combat^ j'ay conservé la foy. Il n'y avait à conserver que ce dernier membre de phrase, qui se serait régularisé sous cette forme : conserver la foi.
L'écu a son cimier. Je n'en connais pas d'exemple dans les sceaux religieux et, en effet, ce cimier est tout à fait inutile. Comment faire une superfétation du motif qui à lui seul contient l'expression du titre ? Donc descendez-le dans le champ de l'écu, ce sera sa vraie place.
Bien plus, élever le nom de S. François de Sales au-dessus du Sacré-Cœur constitue une inconvenance réelle. Le Sacré-Cœur, qui ne figure pas au vocable, se trouve ainsi rabaissé dans l'écusson. Autre irrégularité choquante.
Le cimier comporte trois lettres dans une auréole, laquelle manque au Sacré-Cœur, quoique Marguerite-Marie l'ait vu comme dans une fournaise ardente. L'irradiation indique la sainteté.
Les trois lettres sont S F S. La première pouvait être supprimée, puisqu'elle a son équivalent dans l'auréole. F, plus grand que ses deux voisines, n'a pas sa raison d'être, car c'est la sainteté ellemême qui fait grand. Aussi, quand deux lettres sont accouplées ou enlacées, elles doivent être de la même dimension. Or l'initiale de Sanctus et celle du nom sont souvent enlacées, pour montrer que c'est tout un.
J'ai écrit Sanctus, car je suppose que le texte est latin. Dans cette hypothèse, il y a désaccord avec la devise, qui est française. Si on veut voir du français dans les trois initiales, il manque alors le de qui doit précéder Sales.
La troisième lettre est S, Sales ou Salesius. Elle est de trop, car le titre empêche de confondre ce S. François avec ses homonymes, François d'Assise, François de Borgia, etc. Liturgiquement, on dit François tout court, excepté dans les titres où le nom est spécifié par le cognomen.
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Par une symétrie puérile, le S final a été renversé, par politesse sans doute, afin qu'il ne tourne pas le dos à F. On dirait deux consoles qui viennent contrebouter la lettre centrale.
Le sceau en question a donc besoin de plus d'une modification. Je simplifierais ainsi : d'azur \ àunF rayonnant d'or.
Le second sceau est beaucoup plus compliqué. Je le réduirais aussi à cette forme brève : D'azur, au chapelet d'argent; au chef d*or, chargé d'un Sacré-Cœur de gueules. L'azur convientà la Vierge. Le chapelet, qui meuble les armoiries des descendants de Pierre l'Ermite, pourrait se disposer en couronne ou en monogramme M Â ; au ciel brillerait le cœur du Sauveur. Traduction littérale de cette légende : Apostolat de la prière, Ligue du Cœur de Jésus.
La légende forme devise au-dessous de l'écu. Ce n'est pas régulier. Dans un sceau, elle contourne l'ellipse, parce qu'elle se rapporte au tout.
Le chapelet fait office de collier des ordres autour de l'écu. Voilà donc un motif principal, relégué au rôle d'accessoire : sa place normale est, au contraire, dans le champ.
Je préférerais, au lieu d'une croix, une médaille de la Vierge, pour terminer le chapelet. Tel est l'usage romain. C'est plus rationnel, puisque le chapelet redit exclusivement les louanges de Marie.
L'écusson est écartelé. Mystère ! Aux 4 et 4, d'or ; aux 2 et 3 d'argent. L'or évidemment pour le cœur de Jésus, l'argent pour celui de Marie.
Sur le tout, une croix de sable, croix de cimetière et d'enterrement. Pourquoi pas rouge, comme le chante l'Eglise, puisque le sang du Sauveur l'a empourprée ?
Sur cette croix, les Sacrés-Cœurs : celui de Jésus, percé et gouttant, enlacé d'épines, lançant des flammes et sommé d'une croix ;
» Le bleu désigne la béatitude céleste. On pourrait encore employer le vert, qui est la couleur épiscopale et aussi celle attribuée par le Moyen- Age à la foi, fides viret.
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celui de sa mère, enflammé, percé d'un glaive et avec la couronne d'épines. •
Le titre étant Ligue du Cœur de Jésus, deux cœurs sont évidemment une surcharge, un seul suffisant amplement.
Ainsi conçu, cet écusson conviendrait parfaitement à la confrérie des Amants de Jésus et de Marie au Calvaire, fondée à Rome par S. Léonard de Port-Maurice.
La devise sépare Técu du cimier. Elle se rapporte surtout à ce dernier : Cor unum. On y voit un calice, surmonté d'une hostie et environné de lumière : il pose sur un lit de raisins et d'épis. Calice, vigne et gerbe, tout cela est bien vulgaire déjà, ^ force d'être répété ailleurs. Ce cimier n'était donc pas nécessaire pour compléter le sujets qui se résume suffisamment dans ses deux termes essentiels : \q, prière symbolisée par le chapelet, la dévotion au Sacré- Cœur par l'emblème traditionnel.
Nous pourrons passer en revue d'autres sceaux contemporains, afin de guider ceux gui les composent dans une voie où l'exagération, même pieuse, est une offense à l'art et au goût.