Observations au sujet de la dissertation sur deux rocs branlants du Nontronais
J’ai reçu, pendant que j’étais à Paris, le 3e numéro des Actes de V Académie ; j’y ai lu avec d’autant plus d’intérêt la remarquable dissertation de M. Des Moulins, sur deux rocs branlants du Nontronais, que j’y retrouvais un souvenir fidèle d’une excursion joyeusement faite à ces deux impassibles témoins de l’âge cyclopéen de notre pays. Etranger aux usages intérieurs de l’Académie, j’ignore si lorsque le travail d’un collègue a reçu les honneurs de l’impression , cette insertion n’équivaut pas à une approbation solennelle, et s’il est dès-lors convenable à un corres-
pondant d’adresser des observations contraires. A tout événement, je vous envoie quelques pages sur ce sujet : elles auront le sort que le règlement ordonnera.
Des opinions diverses ont été émises à l’égard des pierres branlantes : les uns y voient un phénomène naturel, d’autres un monument.
M. de Caumont avait dit : «Les pierres branlantes paraissent ordinairement naturelles, mais il est possible que souvent l’art ait diminué la base sur laquelle elles reposent, afin de les rendre susceptibles d’être facilement bercées. » ( Cours d’Antiq. mon. , t. 1. p. 71.)
M. Des Moulins a voulu développer et prouver, par des raisons géologiques, ce principe émis, mais émis sous une forme dubitative seulement, par un des maîtres de la science archéologique. En hasardant un avis contraire, je ne me dissimule pas tout mon désavantage et l’infériorité de ma position; je sens aussi toute la force que présente une déduction logique qui repose sur des connaissances profondes à la fois en histoire naturelle et en archéologie ; mais tout en ne discon-' venant pas qu’une commune lumière sur un même objet est une très-sûre investigation, je pense aussi que quand il s’agit d’un monument, l’antiquaire ne doit pas trop s’effrayer parce qu’il n’a qu’une arme à la main pour se défendre, et que la voix des archéologues purs, que notre collègue a recueillie, en la comptant peut-être un peu légèrement , pourrait encore avoir quelqu’autorité parmi nous.
M. Des Moulins raisonne ainsi :
Le fait de l’oscillation peut être naturel;
Il est impossible de prouver l’intervention de la main des hommes dans sa mise en action ;
Donc, il faut adopter l’explication la plus probable, c’est-à-dire la cause naturelle ;
Mais il est très-rationnel de penser que les anciens habitants de la Gaule aient voulu profiter de ce fait naturel, et qu’ils ont fait passer les pierres branlantes au rang de monuments.
Suivons chacune de ces propositions.
Le fait de l’oscillation peut être naturel.
La preuve en est, d’après M. Des Moulins, dans la nature géologique des pierres branlantes, et il cite l’opinion de plusieurs savants à cet égard. Il se livre à une discussion approfondie sur la question de savoir si les blocs nontronais sont erratiques ou s’ils sont en place, et établit que ce sont des granités en boule, ou des tranches de granités en boule, qui formaient des noyaux plus durs dans la masse granitique dont les parties moins tenaces se sont désagrégées et ont passé 4|à l’état d’arène.
Cette conclusion n’est, je pense, sujette à aucune difficulté, après avoir été élaborée d’une manière aussi lumineuse ; mais je n’y vois encore qu’une question d’histoire naturelle, et cette solution ne me paraît pas avoir jusqu’ici une immédiate importance ; car, dans un des deux systèmes, celui où un courant diluvial eût entraîné les blocs, — comme dans le second, celui où le courant, se précipitant à travers la masse, n’aurait entraîné que les parties molles, et aurait formé le vide entre les noyaux les plus durs, — on conçoit
également que l’oscillation puisse accidentellement être produite. Un roc en tombant demeure en équilibre, un pivot subsiste entre deux rocs par la disparition de toute la zone intermédiaire : l’un de ces faits n’est ni plus ni moins possible que l’autre, et il y a et il y aura toujours des exemples de ce que l’on appelle vulgairement des merveilles de la nature.
Mais MM. Dufrénoy et Élie de Beaumont vont audelà , et ils allèguent l’existence reconnue du fait naturel de l’oscillation.
« Les plateaux à granité porphyroïde sont parse- » més d’énormes blocs, tantôt épars, tantôt accumulés : » quelques-uns d’entr’eux, placés à équilibre instable , » peuvent osciller par la plus prochaine percussion; » ils produisent alors ces rochers tremblants qui sont » constamment un objet de curiosité pour les voya- » geurs. » ( Explication de la carte géologique de France .)
M. Raulin, résumant ces divers documents dans la géologie de Patria , écrit : « Le terrain granitique se » désagrège facilement à la surface, en donnant des » blocs arrondis, souvent tremblants. »
Or, je le demande, à la manière dont ces messieurs parlent, qui ne croirait que le phénomène dont ils donnent l’explication par la décomposition des granités, se rencontre aujourd’hui fréquemment dans ces régions où le granité est en continuelle décomposition? Ici, « ce sont des masses qui sont constamment un objet de curiosité pour les voyageurs;» plus loin , « des blocs souvent tremblants. » Et cependant, si l’on compte les rocs branlants, dans des terrains graniti-
ques comme le Nontronais, combien en trouve-t-on? M. Des Moulins en a fait l’appel , et sa revue a eu pour effet de désosciller tous ces rocs que le bon M. de Taillefer, dans sa confiante croyance, avait mis en ligne pour venir en aide à son respect pour les roches druidiques. Si donc la géologie parle de rocs souvent tremblants , tandis que les blocs qui nous occupent sont extrêmement rares, que conclure? qu’il s’agit peutêtre ici de deux objets différents, qu’il n’y a pas identité ; et il semblerait en effet exister une différence sensible : la géologie fait mention d’un équilibre instable et tremblant , c’est-à-dire sans doute irrégulier, indéterminé; et ceci est toute autre chose que l’équilibre fixe, dont l’abaissement et l’élévation ne sort jamais de la même direction , qui est la condition des monuments nontronais.
Mais il y a plus. Dans le cas où les rocs tremblants des géologues seraient identiquement les mêmes que les nôtres , il en résulterait que les savants ci-dessus nommés ont donné comme phénomène nature) le fait précisément en litige. Ils auraient tranché la question par la question. Il y a des rocs qui oscillent dans le terrain granitique, auraient-ils dit; donc, les boules de granité peuvent osciller naturellement. Or, pour que ce raisonnement eût de la force, il faudrait qu’ils pussent présenter des faits d’équilibre, de géologie pure, en dehors de toute prétention archéologique; et alors, remontantdes uns aux autres, ils établiraient victorieusement une commune origine. Mais ce n’est pas ainsi qu’ils ont agi, et dès-lors, jusqu’à ce que ces faits décisifs aient été préalablement éclaircis , on ne peut , sur
l’assertion équivoque d’un exposé scientifique , poser en principe : que les terrains granitiques présentent des rocs naturellement tremblants. Dès-lors, on ne peut accepter cette proposition de M. Des Moulins : Le fait de l’oscillation peut être naturel; donc, il faut adopter l’explication la plus probable de l’oscillation des rocs nontronais, c’est-à-dire la cause naturelle.
L’autre proposition de M. Des Moulins est celle-ci : « Il est impossible de prouver l’intervention de la main » de l’homme dans la mise en action. »
H ne s’agit pas sans doute ici de textes historiques, et cependant, quoiqu’on ne pût rien conclure de ce défaut de preuves à un âge aussi reculé , je dois rappeler une note insérée à la page 71 du Cours d’antiquités monumentales de M. de Gaumont :
«Il est à remarquer que Pline, dans son livre 2, » sect. 98, et Ptolémée dans son livre 3, chap. 3, font » mention de pierres énormes que l’on mettait facile- » ment en mouvement, mais qu’aucune force ne pou- )) vait déplacer. »
Mais le fait de l'intervention de l’homme a une garantie plus forte que l’opinion des écrivains. Le meilleur témoignage pour une œuvre matérielle, c’est cette œuvre elle-même, les signes qu’elle porte et l’impression que son aspect produit chez tous, d’une façon presqu’irrésistible.
Pour première preuve de l’intervention du bras de l’homme sur nos deux rocs, je mets l’affirmation de M. Des Moulins : qu’il est très-rationnel de penser que les anciens habitants de la Gaule ont fait passer les roches branlantes à l’état de monuments. Quelle né-
cessité , en partant de son origine naturelle , l’a fait arriver là? Et comment, dans cette étrange collaboration, préciser le point de partage, celui où la nature a fini, celui où l’homme a commencé? Si la nature a fait l’oscillation, l’homme n’a rien fait; si c’est l’homme qui a fait l’oscillation, la nature n’a rien fait; mais dès lors que M. Des Moulins donne arbitrairement une place à l’homme dans ce travail, c’est qu’il reconnaît que la nature seule n’aurait pu l'amener à l’état où nous le voyons.
Tl y aura toujours, en effet, un intervalle profond et caractérisé entre l’œuvre d’une puissance aveugle et l’œuvre de l’homme. Le signe de la distinction , ce n’est pas l’intelligence, mais, avant tout, la liberté du travail; et si grossier que soit un ouvrage, ce signe ne saurait échapper à un œil attentif. La nature dépose , l’homme dispose; la nature a ses lois fatales, l’homme suit la loi mobile de sa volonté, qui contredit quand il lui plaît les lois de la nature.
Observons ce roc de Saint-Estèphe, qui domine ce qui l’entoure , comme Calypso ses nymphes , dit M. Des Moulins. Est-il dans la même condition que ces houles de granité qui sont à ses pieds?
Tous, pêle-mêle et inégalement inclinés, descendent encore le courant qui les a jadis entraînés ou les a mis à nu; seul il contredit cette loi commune. Dressé en ligne verticale, il est debout sur un plateau horizontal qui sort à peine du sol.
M. Jouannet, qui est incertain aussi sur le point de
savoir « si cette masse arrondie se sera détachée de la
hauteur voisine, aura roulé sur la place où nous la
voyons, et s’y sera fixée sur son centre de gravité, ou s’il faut faire honneur aux Gaulois de ce singulier équilibre, » décrit ainsi l’aspect qu'il présente :
« La nuit me surprit au milieu des débris que j’étudiais; et déjà la lune s’était levée derrière les bois, lorsqu’au retour je jetai un dernier regard le long du ravin qu elle éclairait. En ce moment, le rocher druidique, considéré sous cette pâle lumière, semblait un énorme fantôme, immobile et comme planant au-dessus d’un peuple d’ombres. La solitude où je me trouvais, l’absolu silence qui m’environnait, l’horreur secrète
dont, en pareil cas, on est involontairement saisi, me
disposaient aux illusions. Cette mer de rochers grisâtres qui se déroulait devant moi; leurs formes plus bizarres sous une clarté douteuse; leurs ombres plus longues, moins décidées; enfin au fond, dans le lointain, le noir étang au milieu duquel blanchissait l’image tremblante de la lune, tout contribuait à répandre sur celte scène muette et déserte, je ne sais quoi de fantastique et pour ainsi dire d’étranger à notre monde. »
Le roc de la Francherie n’a pas ce témoignage irrécusable d’une main d’homme, qui consiste dans l’opposition du plan perpendiculaire au plan horizontal; mais à un mètre au-dessus du sol, il présente une lougue table horizontale, et à ses pieds sont divers petits blocs. Tel qu’il est, il a l’aspect d’un véritable Dolmen. Or, si l’on ne conteste pas la superposition, par la main des hommes, des tables des Dolmens, pourquoi contesterait-on celle de la Francherie parce qu’elle a le privilège d’être en granité?
Au reste il y a, je crois, à déduire de la forme des pierres branlantes, une conséquence dans la question qui nous occupe. Si ces pierres diffèrent toutes de configuration et d’assiette, et ont ce trait de ressemblance qu’elles sont toutes entre elles dans une incessante irrégularité de formes, la présomption serait, il me semble, en faveur de l’hypothèse de M. Des Moulins; car les granités ne se désagrégeant pas suivant une loi fixe, comme est celle qui règle la cristallisation, et cette désagrégation s’accomplissant selon des circonstances qui varient selon le gisement des blocs, autant de blocs, autant de poses diverses pour le pivot d’oscillation.
Si, au contraire, nous rencontrons répétition, je ne dis pas d’une même forme, mais répétition dans une variété de formes; — et si dans une même variété nous trouvons une œuvre où le travail est incertain, à côté d’une autre œuvre où le travail de l’homme n’est pas douteux, — nous pourrons tenir pour la conclusion contraire.
Maintenant, il faudrait avoir sous les yeux la figure de toutes les pierres branlantes connues, et c’est ce que je ne puis fournir; mais j’essayerai d’y suppléer, en réunissant dans une série de planches tout ce que j’ai pu me procürer à cet égard.
Voici la liste des pierres branlantes qui me sont connues; je ne donnerai que la description pour celles qui n étaient point représentées dans l’ouvrage où je les ai recueillies.