‹ Observations critiques et archéologiques sur l'objet des représentations zodiacales, qui nous restent de l'antiquitéChapitre 14 sur 14 · MEMBRE DE L’ ACADÉMIE DE» INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRE · texte numérisé non relu

MEMBRE DE L’ ACADÉMIE DE» INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRE

SUR L’EXPRESSION PHONETIQUE DES NOMS DE pérÉMÉNON ET DB CLÉOPÂTRE, DANS LES HIÉROGLYPHES DE LA MOMIE RAPPORTÉE

par m. CAILLIAUD.

Monsieur,

Les savans qui connaissent vos Recherches sur l’Egypte pendant la domination des Grecs et des Romains , et qui ont bien voulu accorder quelque attention aux résultats de l’application de mon Alphabet des hiéroglyphes phonétiques aux monumens de la même contrée, ont déjà remarqué ce que peut , pour l’iiistoire , la saine critique fondée sur la seule autorité des faits; car cet Alphabet a pleinement confirmé toutes les déductions que vous aviez déjà tirées des inscriptions grecques recueillies sur ces mêmes monumens. Ainsi vous aviez attribué au règne de Ptolémée Philométor et de Cléopâtre, une pièce intérieure du grand temple d’Ombos; à Ptolémée Evergète II et à ses deux Cléopâtre , le petit te m phi de Vénus et l’obélisque de Philæ; à Auguste, le propylon de Dendéra; à Tibère , le pronaos du grand temple de la même ville; et la lecture, par mon Alphabet, des légendes royales hiéroglyphiques sculptées sur ces mêmes édifices, y a montré précisément les noms de ces mêmes princes. A leur tour maintenant, vos observations sur l’inscription grecque de la momie apportée de Thèbes par M. Cailliaud , viennent justifier entièrement la lecture que j’avais déjà donnée des noms propres hiéroglyphiques inscrits sur cette momie , et par

suite, prouver de plus eu plus la certitude de mon Alphabet hiéroglyphique.

Aussitôt que cette curieuse momie fut arrivée à Paris, sou possesseur, M. Cailliaud, voulut bien me permettre de la voir et d’étudier les nombreuses légendes hiéroglyphiques tracées , soit sur la partie convexe et les montans du sarcophage , soit sur l’enveloppe de toile peinte qui recouvrait le corps enveloppé de bandelettes , ou dans la longueur du grand plateau sur lequel reposait le cadavre : j’eus bientôt reconnu , dans ces diverses légendes (C) , le groupe de caractères qui exprimait le nom propre du défunt, groupe précédé ici, comme dans toutes les légendes funéraires des momies de toutes les époques , par le nom du dieu suprême de l’ Ameuté , ou Enfer Egyptien , Osiris , eL terminé par un autre groupe qui suit immédiatement tous les noms propres de défunts, inscrits sur les monumens de style égyptien.

Ce nom propre, N° 1 , transorit en lettres grecques d’après mon Alphabet hiéroglyphique publié à la suite de la Lettre à M. D acier , se lit htmn que l’on doit prononcer, en suppléant les voyelles médiales omises dans ce nom , selon la, méthode constante des Egyptiens , en écrivant en hiéroglyphes des mots de leur langue, Pétémen , Pêlamen ou ‘Pétamon; et c’est précisément la transcription égyptienne de ncTEMENtrv que vous avez reconnu être le nom propre du défunt mentionné dans l’inscription grecque de cette momie. "V ous ne douiez pas, je pense, que dans IWTspsvuv , la dernière syllabe wv, ne soit une addition grecque.

Dans quatre des légendes hiéroglyphiques écrites sur le sarcophage, le nom du défunt, Pétémen , est suivi de deux signes, N° 3, qui, toujours d’après mon Alphabet , forment le mot MS , se rapportant à la racine égyplienne-copte mes, generare , gignere , nasci ; et ce n’cst-là que la forme hiéroglyphique équivalente aux mots coptes mas et mise, genitus , natus, pullus, fdius. Après ce mot , vient la ligne brisée ou la coiffure ornée du lituus, N” 4, signes hiéroglyphiques qui représentent l’un et

l’autre la consonne N , laquelle , dans la langue copte ou égyptienne, répond à notre préposition de, et remplace le cas génitif des Grecs et des Latins. J’obtiens ainsi les mots iïtmn mi n : Pètémen, né de

H est évident que je devais trouver un second nom propre après la préposition N (de). C’est ce dont m’avertissait, en effet, le signe figuratif d’espèce, femme , qui termine le groupe hiéroglyphique suivant , N° 5, formé de six caractères. De plus, ce nom propre devait être du genre féminin, et celui même de la mère de Pètémen y car, dans toutes les inscriptions funéraires, le groupe hiéroglj'pliique mi, natus , genitus, ne précède jamais que les noms propres de femmes, mères des défunts. La filiation paternelle y est constamment exprimée par un autre groupe hiéroglyphique formé de l’oie Clienalope x , et d’une ligne perpendiculaire , ou bien d’une petite ellipse et de la ligne perpendiculaire , groupes qui, lus par le moyen de mon Alphabet, donnent le mot ci ou ce, signifiant fils , enfant, en langue égyptienne.

Les mots ms 5T ( Mes an) , né ou engendré dé, que portent les légendes hiéroglyphiques de Pètémen , répondent donc à la formule mhtpoc que vous suppléez, dans l’inscription grecque, d’après des exemples parallèles. J’ajouterai aussi que j’ai quelquefois rencontré, dans des légendes hiéroglyphiques des momies , au lieu du mot Mis , la formule grecque siurpnc , textuellement exprimée par l’image d’un vautour, oiseau qui , d’après le témoignage formel d’Horapollou !l) , peignait symboliquement l’idée mère, p.ry:r,p, dans l’écriture hiéroglyphique; en cette occasion, le vautour est précédé du segment de sphère, signe phonétique de la consonne t, article déterminatif féminin singulier , et suivi du céraste (signe phonétique du pronom affixe F , de la 3 e personne masculin singulier ) , si le défunt dont il s’agit est un homme ; ou de la ligne horizontale coupée

^ Horapulion, Hieroglyph. L, I, § XL

de deux petites perpendiculaires ( signe phonétique de la consonne ï , pronom affixe de la 3 e personne féminin singulier ) , s’il s’agit d’indiquer la filiation maternelle d’une femme défunte. Ces deux groupes hiéroglyphiques se prononçaient , sans aucun doute , tmavf , la mère de lui , et TMAvs , la mère d’elle; le verbe abstrait étant ici sous-entendu , cela revient exactement à la formule grecque ur,Tpi;.

Les six caractères formant le nom propre hiéroglyphique de la mère de P ètèmen , se trouvent tous dans mon Alphabet publié en 1 82a ; ce nom, N° 5 , se compose du fer de hache K, delà bouche r (rhô) ou a, du lituus o, du carré strié n , de la main étendue t , et de la bouche r ou a : ce qui produit le mot kaoiitp ou KPonTP , que je ne balançai point à prononcer KAEonATPA , parce que c’est ainsi , lettre pour lettre , que sont écrits, dans les legeudes royales hiéroglyphiques gravées sur les temples de l’Egypte, les noms des reines Lagides Cléopâtre , sœur et femme de Philométor I , Cléopâtre, fille de la precedente , femme d’Evergète II , et Cléopâtre , fille d’Aulète, mère de Ptolémée-Neocæsar ou Cæsarion. Vous savez , Monsieur, que, dans les textes hiéroglyphiques, les articulations R et l sont constamment employées l’une pour l’autre , et que j’ai trouvé, par exemple, le nom d’Alexandre, ,

écrit tout aussi souvent aprïantps qu’AAKïANTPS: je puis citer encore le nom même de llTckspxïor , écrit nroroMAii sur le fragment d’un beau vase de basalte qui fait partie du précieux cabinet de M. le baron Denon , et le nom hiéroglyphique de la ville de 'FiXjuç, écrit iiïpk pour iiïak dans les inscriptions égyptiennes du temple de Dakké en Nubie. Vous avez pu voir enfin, dans ma Lettre à M. Dacier, les noms hiéroglyphiques des empereurs Tibère Claude , N erra et Adrien, orthographiés tantôt tibpiî, kaoti2 , npova et atpinï , tantôt et sur les mêmes monumens , tibaiï , kpotïï , naoïa et atainï.

D’après ces rapprochemens , il ne pouvait rester aucun doute sur la lecture du nom de la mère de Pétémen, KkioirotTjsa; et l’existence de ce même nom dans l'inscription grecque, ainsi.

que vous l’avez reconnu depuis , de votre côté , d’après les traces des lettres grecques , confirme entièrement ma lecture et donne une preuve nouvelle et irréfragable de la certitude de mon Alphabet.

Je lis donc dans les inscriptions hiéroglyphiques de cette momie : Pétèmen j homme (1) , né de Cléopâtre , femme (2) , ce qui répond aux mots de votre inscription grecque, Il£T£fi£veov...

pnr po; KXtotrâToxç.

Mais les légendes égyptiennes de cette momie ne font aucune mention du nom il Ammonius , que l’inscription grecque nous apprend avoir appartenu au défunt en même temps que celui de Pétèmen : IlETEfxsvwv b xal Apphvioç : Pètèménon dit aussi Ammonius : la raison en est bien simple; ces deux noms ne sont que l’exacte traduction l’un de l’autre , et il est évident que le défunt était appelé Pétèmen par les individus qui parlaient la langue égyptienne , et Ammonius par ceux qui parlaient la langue grecque. L’hiérogrammate égyptien qui a composé les inscriptions de la momie, n’a dû, en conséquence, citer que le nom égyptien seul ; et il n’eût probablement point omis le second nom, s’il n’eût été un synonyme exact du premier. En effet, le nom propre égyptien Pétèmen est un mot composé, i° du monosyllabe nT ( Pét ) ou lire (Pété) qui, en langue égyptienne ou copte, signifie celui qui est à , celui qui appartient à ; a° de mn ( Mén ) , nom que j’ai trouvé dans les textes hiéroglyphiques tout aussi fréquemment employé que le mot amn ( Amen ou Anton), pour désigner le dieu Eponyme de Thèbes, que les Grecs appelèrent kuuav. Ainsi, le mot Pêtèmen , c’est-à-dire , celui qui appartient à Men , Emen , Amen ou Anton , n’est que l’exacte traduction du mot grec Àppimoç , Ammonien, qui est à Amman. J’ai, au reste , retrouvé dans

'*) Caractère figuratif homme , qui termine ce nom propre sur les montons du sarcophage. Vo y. N° 1 et 2.

® Caractère figuratif femme , précédé de l’article féminin T , groupe répondant au mot copte THIMB, ■ yvn. Voyez N° 5 .

les textes hiéroglyphiques, une foule de noms propres égyptiens formés , comme celui de notre Pétémen , du monosyllabe Pét ou du dissyllabe Pété, et du nom propre d’une divinité égyptienne. Tels sont ceux de PiTOsiRÉ, celui qui esta Osiris , Pethor ou Pethar , celui qui est à Ilorus ; Pétési , celui qui est à Isisj PÉtÉphtah , celui qui est à Phtha; Pktarpré ou PÉtarphré, celui qui est à Horus et à Phré (le Soleil ) , etc. (1>

Deux des courtes légendes hiéroglyphiques tracées sur les montans du sarcophage de Pétémen, présentent une variante curieuse de l’orthographe de ce nom propre : la syllabe dct est formée ici , comme partout ailleurs, par le carré strié et par le bras étendu soutenant un triangle ; mais le nom divin Amon , Men ou Amen, n’est plus exprimé phonétiquement ; le scribe, au lieu de caractères phonétiques , a employé un signe symbolique ; et ce symbole, qui tient la place du nom du dieu, est un obélisque. 5.

Un tel changement dans l’orthographe d’un seul et même nom, dans un même texte, ne présente, Monsieur, rien qui doive nous surprendre ; car l’étude des inscriptions hiéroglyphiques m’a fourni une masse de faits positifs qui prouvent que, dans ce singulier système d’écriture, certains objets pouvaient être exprimés indifféremment par trois méthodes très diverses : i° par la transcription phonétique du mot qui en était le signe dans la langue orale; a° par la représentation même de l’objet de l’idée; 3“ enfin, par uu signe symbolique , tropique ou énigmatique , qui rappelait le souvenir de cet objet d’une manière plus ou moins directe.

Aussi arrive-t-il que, dans la plupart des légendes royales et des légendes funéraires inscrites sur des monumens de tout genre trouvés à Thèbes, le nom du dieu Arnmon , dans les titres chéri d’Ammon et pur par Amman qui y sont très ordinaires, est indifféremment écrit ou phonétiquement mn et àmn , ou figurativement par une petite image du dieu lui-même,

O) Voyez mon Précis du système hiéroglyphique , Chap. VI.

la tête surmontée de sa coiffure particulière , ou bieu symboliquement par l’image d’un obélisque , comme dans la variante hiéroglyphique précitée du nom de notre Pélémeu.

Enfin, la lecture du nom hiéroglyphique Pétémen, ses variations d’orthographe, et le sens que je lui attribue, sont pleinement mis hors de doute , ,1° par le grand manuscrit hiéroglyphique du cabinet du Roi , qui se rapporte aussi à un défunt nommé Pétémen, Pêtamen ou Pèlamon, comme le jeune fils de Cléopâtre , dont M. Cailliaud possède la momie. Le nom de ce second Pétémen, dans le mauuscrit du cabinet du JRoi , e^t écrit tantôt phonétiquement , tantôt phonéticosymboliquement et par les mêmes caractères que celui de notre Pétémen; u° par le titre meme du manuscrit trouvé sur la momie de notre Pétémen , titre qui contient le nom du défunt en grec et en écriture démotique égyptienne; ce dernier nom est composé d’un croissant et d’une grande ligne perpendiculaire , qui sont les formes des lettres nT ( Pet ) dans l’écriture démotique , et du groupe symbolique qui , dans l’inscription dèmotique de Rosette ( ligne i ) , exprime le nom de Zeus ( ou Ammon) du texte grec; 3° enfin, par le texte hiératique du manuscrit de notre Pétémen, qui, dès la première ligne, offre le nom du défunt écrit htamv i’Qme ms F KAonTA eiME , Pètamen j homme j enfant de Cléopâtla (pour Cléopatra),yî'm//ie ; ici le nom du dieu qui entre dans la composition du nom de Pétamen , est écrit par les signes hiératiques , équivalens fixes des hiéroglyphes, la feuille, a, le parallélogramme crénelé ,m, et la ligne horizontale ou brisée , x, qui forment le nom hiéroglyphique d’ Ammon sur les grands monumens de Thèbes.

On chercherait vainement, dans les inscriptions hiéroglyphiques du sarcophage et dans le texte hiératique de ce manuscrit , le nom propre du pcre de Pétémen fils de Cornélius Pollius Sôter, que vous reconnaissez dans l’inscription grecque. Je dois dire à ce sujet, sans discuter ici les causes de cette singularité, que vous avez aussi remarquée dans le papyrus de Schow, qu’il est très rare de trouver dans les légendes liiéro-

glyptiques des momies , la moindre mention du père des défunts, à quelque sexe qu’ils appartiennent; mais on y voit toujours exprimée et dans toutes les occasions, la filiation maternelle. Les légendes égyptiennes de la momie de Pétémen , sont donc conformes en tout à la méthode ordinairement suivie , dans les légendes funéraires , par les naturels du pays.

Tels sont, Monsieur, les faits principaux qui sont résultés du premier examen des légendes hiéroglyphiques de cette momie, et je ne puis mieux en terminer l’exposé, qu’en me félicitant de nouveau de l’heureux accord des résultats de vos savantes recherches avec ceux de mes études sur les écritures et les monumens de l’ancienne Egypte.

Agréez , etc.

J. F. CHAMPOLLION le jeune.

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