‹ Observations d'un musicien américainChapitre 15 sur 49 · I. Ce chaintre fut écrit en · texte numérisé non relu

I. Ce chaintre fut écrit en

dentelle et leur culotte serrée au genou, rappellent les gentilshommes, vêtus de soie et de fourrures, chaussés de bottes à revers, émergeant d'un nuage de dentelles.

Les coutumes, les vêtements, l'art d'un peuple traduisent son sentiment national. Le savant peut bien reconstituer, à l'aide d'un seul os fossile, la forme et les habitudes d'un être disparu; pourquoi ne reconnaîtrait -on pas l'âme d'une nation à sa musique: son art le plus expressif? L'indolence, la sensualité, la trivialité et la gaieté, imprégnées d'un rien d'apathie orientale, sont très nettement dépeintes par les sons, des Pyrénées au rocher de Gibraltar.

Au point de vue musical, laissant de côté les distinctions de race, l'Espagnol moderne et le Français du moyen âge se rapprochent beaucoup par le milieu où ils vivent. J'ai recueilli récemment quelques faits qui, sans être absolument probants, viennent à l'appui de cette assertion.

J'arrivai à Barcelone juste à temps pour assister à la distribution des prix du Conservatoire. L'architecture du Liceo, magnifique théâtre qui rappelle la Scala de Milan, où avait lieu la cérémonie, et la merveilleuse acoustisque de la salle me ravirent. Il n'en fut pas de même de la musique. Là, je débutai par une désillusion. Était-il donc si téméraire d'attendre du Conservatoire subventionné d'une vieille ville d'Europe autre chose que des cavatines chevrotantes sur un timbre métallique?

Tous les élèves de la classe de chant accusaient les défauts de l'école française, mais sans y joindre cet art exquis de phraser qui est son apanage. Même les violonistes imitaient les artistes français, mais avec leur verve et leur sonorité en moins. Les pianos rendaient des sons de guitare. J'en pris mon parti; malgré tout, je ne pus trouver de talent à aucun pianiste. Un doigté assez adroit, mais sans individualité; rien que des traditions

exagérées. En somme, un piteux résultat. A une heure du matin, par une chaleur suftbcante, quarante mains attaquèrent sur dix pianos la marche du Tannhaiïsei\ écrite pour quatre mains. Ce fut le comble.

A Saragosse, j'entendis plusieurs mélodies vulgaires, liées à des libretti insipides: le tout affublé du nom d'opéra-comique. Ces enfantillages étaient destinés à des adultes. A Madrid j'entendis un splendide orchestre symphonique dirigé par un excellent chef. Durant mon séjour, je vis figurer un seul opéra au programme : Le Barbier de Séçille. En cette phase wagnérienne que traversent les Espagnols de toutes classes, à part une poignée de musiciens, la musique italienne personnifie Allah et Rossini son prophète.

Le chef d'orchestre de FOpéra royal me communiqua son dessein de faire représenter incessamment Die Meistersinger : Les Maîtres Chanteurs. Tant mieux pour le progrès de la musique espagnole! A Malaga j'appris qu'on

n'enseignait pas l'harmonie au Conservatoire. Une école de grammaire sans professeur de grammaire !

Il ne faut pas cherclier la musique vraiment espagnole dans les meilleurs théâtres et concerts; elle est réservée aux seuls amateurs, qui ne font pas défaut dans ce pays. Il serait aussi difficile de concevoir une limonade sans citron qu'un Espagnol sans guitare.

La guitare est \ alpha et V oméga de la musique dans la péninsule. L'Espagnol en tire la plus complète expression de sa musique nationale, justement appelée musique dansante. Il l'accompagne de la voix et du pas. Passionné pour la musique, il est né acteur et substitue aux mots, pour traduire ses idées, le chant, la danse et la mimique, à l'instar des enfants.

En un sens l'Espagne est un pays musical. Tous les échos répètent les accords de la guitare et les sérénades amoureuses. Mais quelle musique superficielle! Pourquoi un peuple presque fou de cet art, pourquoi une

nation qui a donné au monde un Sénèque, un Cervantes et un Murillo,ne peuvent-ils s'enorgueillir aussi d'un grand compositeur?

Pourquoi? si j'osais, j'accuserais la paresse. Le lazzarone napolitain, comparé au musicien espagnol, n'est qu'un pâle amateur dans l'art du dolce farniente.

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