CHAPITRE V Les danses espagnoles
En Espagne la danse e«t une coutume, disons plus: une passion nationale. La danza prima ^ dans les Asturies; la jota aragonesa, en Aragon; la mwielra^ en Galice, les hahas çerdas, la cachiicha^ les rondeflas et la malagiiefia, en Andalousie, sont des danses propres à chacune de ces provinces.
Cet art ici n'est pas une nouveauté : Martial déjà louait les belles filles de Cadix, dont les danses charmaient les voluptueux Romains. Dans le midi de l'Europe, comme en Orient, les hommes affectionnent moins ce divertisse-
ment que dans le nord; les femmes semblent en avoir le monopole.
There ne'er was a Spanish woman ret, But she was born to dance.
« Il ne naquit jamais d'Espagnole qui ne fût née pour la danse. » A Séville, je vis, dans un café de la rue des Sierpes, fréquenté par les toreros, une danse marquée au coin de la couleur locale. L'établissement ne payait pas de mine. Toutefois les femmes, sur la scène, observaient la plus grande décence dans leur mise et leur tenue. Il n'en eût pas été de même, dans un lieu de ce genre, à Londres ou à New- York, et, à plus forte raison, à Paris, cette voluptueuse Gonstantinople de l'Occident. La fille dansait avec langueur, mais ne perdait jamais rien de sa grâce, mettant en relief ses formes et ses courbes harmonieuses. Bref elle avait plus l'air d'une femme qui s'amuse à danser que d'une danseuse de métier. Par moment elle renversait la tête et se
cambrait, jusqu'à faire croire que ses épaules allaient toucher le plancher.
Quand nous dansons, nous, le corps ne bouge guère tandis que les jambes font de grands écarts ; ici, c'est le corps qui s'agite, les pieds remuent à peine. Le torse imite les contorsions du boa.
J'avais déjà remarqué ces élégantes ondulations dans la Basse Egypte, mais corsées de la danse du ventre, qui, malgré le piquant de la nouveauté, n'en répugne pas moins à tout autre spectateur que l'Arabe... ou peut-être le Parisien. Les Maures n'auraient-ils laissé qu'une tradition, on leur devrait toujours cette manière orientale de disloquer gracieusement le corps, dépouillée de l'obscénité arabe.
Je me rendis un soir à la Galetta, le Trouville de Malaga, attiré par l'appât d'une vraie malagiiena. A mes pieds, la Méditerranée s'assoupit, tandis que je déguste le nectar connu sous le nom de malaga. Sur ma tête, un dais tressé de feuilles de vigne émaillées
de grappes succulentes et d'étoiles étincelantes, qui croisaient leurs feux bicolores et luttaient de beauté. Un c[uintuor à cordes et une flûte mettent le comble à l'encliantement en entonnant des airs qui me semblaient curieux et nouveaux, qui me paraissaient des czardas.
Ces Andalous au sang brûlant déploient encore plus d'énergie et d'entrain que les Tziganes. Quels contrastes ils évoquent! Tantôt une phrase langoureuse en mineur fait apparaître à l'imagination une belle Oiilad-naïl qui se tortille lentement comme un ver ; tantôt les accents sauvages et orageux déchirent l'air tranquille de la nuit comme le craquement d'un navire qui se brise en deux sur la mer. Oh ! le rythme étrange, l'expression bizarre, les brusques modulations de ces rapsodies !
Combien de règles d'harmonie violées, comme dans une sorte de wagnérianisme outré î Et pourtant ce n'était point la musique moderne, encore moins ce qu'on baptise la
musique de Favenir. En somme, à quoi bon des règles pour les fortunés enfants de ce pays ensoleillé ? Que veulent-ils ? Manifester à l'aide de la musique leurs joies et leurs douleurs. Certainement ils y réussissent.
L'air embaumé, la musique excitante, le a in capiteux et le va et-vient des coquettes mantilles noires, fleuries de roses rouges, parmi ce cadre féerique, me plongent dans une exquise et profonde rêverie.
Hélas ! elles s'enfuient , les vieilles coutumes ! La civilisation bannit le pittoresque et les danses caractéristiques de l'Espagne font place à nos mouvements guindés. Le baile nacioiial est la proie dupasse. En dehors du théâtre, des fêtes de village et des cafés-concerts, adieu boléro eX fandango ! La haute société espagnole, imitant en cela ses sœurs des autres pays civilisés, a depuis longtemps adopté les coutumes anglaises et françaises.
Dans le monde la guitare viendra encore au secours d'une conversation par trop languis-
santé ; V hidalgo en pincera les cordes et chantera nn couplet flamenco en frappant linstrument de la paume de la main. Peut-être l'assistance l'accompagnera-t-elle de Tobligatoire « Hay ! Hola ! » et les applaudissements retentiront-ils dans le patio de marbre? Mais quelqu'un propose-t-il de danser, mortes guitare et castagnettes, mortes cachiichas et malagiienas ! Une pimpante senorita attaquera sur un mauvais piano une valse de Waldleufel ou une polka do Falirbach.
La prosaïque danse terminée, après avoir avalé un chocolat reluisant et épais comme du vernis, chacun regagne son hôtel en prenant congé, avec une inclination très profonde, de la maîtresse de maison : « A vos pieds, madame », « ^ los pies de iisted ».