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CHAPITRE XV

Les débutants devraient employer de bons instruments.

Il est évident que si vous portez le bras en écharpe six mois, la paralysie le gagnera. Restez le même temps dans Fobscurité, la cécité vous menace. De même, condamnez un élève pendant des années à de mauvaises auditions, il ne saura pas distinguer un beau timbre; son idéal de son s'abaissera aussi infailliblement que sa phraséologie se vulgarisera dans la société des illettrés.

Parents et maîtres ignorants trouvent les instruments à bon marché suffisants pour le

début des études. Soit! s'il ne s'agit pas d'un travail sérieux; mais pour former un artiste, il est absurde de commencer l'éducation de l'oreille avec de mauvais sons, particulièrement à l'époque où cet organe est si influençable.

Un père s'amuserait-il des rapines de son jeune fils sous prétexte que de pareils crimes n'ont aucune importance à son âge? Vous trouvez la comparaison outrée: eh bien! pas un vrai musicien n'y contredira.

Voulez-vous rendre un enfant vertueux?

prêchez-lui la morale. Voulez-vous lui inculquer la perception du beau et des nuances du son? mettez entre ses mains un excellent instrument, il y puisera de bonnes leçons.

La familiarité avec la perfection élève l'idéal dans n'importe quelle sphère de l'activité humaine ; inversement, le contact avec le mal corrompt.

Un instrument défectueux ne répugnera pas nécessairement à l'élève; peut-être même le captivera-t-il? Si celui-ci a l'oreille fine, il

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commencera par le haïr, mais après quelques mois d'usage il s'en accommodera et finira par l'apprécier. Nombre d'artistes sans ressources furent réduits à cette nécessité; mais quelle douloureuse épreuve ils ont traversée jusqu'à ce que leur art les ait affranchis du besoin !

Quel est le point capital en musique? Le son, le son, le son: on ne le répétera jamais assez. Je veux dire la qualité du son, connue sous le nom de timbre, un mot essentiellement français. Il exprime à merveille la différence entre des sons qui, du même diapason et de la même force dynamique, n'en sont pas moins dissemblables. Les Allemands disent: Klangfarhe, ou couleur du son. En anglais le meilleur terme est quality.

Le timbre idéal sera une couleur de son, ni âpre, ni malingre, ni creuse, ni nasale, ni sourde, ni métallique, ni cotonneuse, mais pleine, claire, ronde, vibrante, sympathique, chaude, fascinante. Il est irréalisable pour l'exécutant le plus habile, sans un instrument

irréprochable, à défaut duquel Chopin eût échoué. L'interprétation de son ineffable poésie musicale eût laissé froids les mêmes auditeurs qui, sous rinfluence d'un timbre sain et charmant, frémissaient de toute sorte d'émotions.

Un peintre aura beau concevoir le plus joli ciel bleu, que représentera-t-il avec un tube de suie? Son chef-d'œuvre restera enfoui dans son imagination et n'atteindra pas mes yeux.

Paderewski et Ysaye ont-ils plus d'exécution ou jouent-ils plus fort que d'autres musiciens? Pas le moins du monde. Tous les bons artistes surmontent les mêmes difficultés, quelquefois ce sont les acrobates musicaux qui jonglent le plus souvent avec elles, et chacun sait que dans l'art de faire du bruit ces deux çirtiiosi le céderaient à une foule de concurrents.

D'où vient donc leur triomphe ? De la voix surtout qu'ils tirent de leur instrument: une voix qui pénètre et transporte. Imaginez une mélodie aux accents célestes ; si vous n'avez à

votre service, pour la traduire, que la sirène d'un paquebot, vous ferez mieux de la garder pour vous.

Les mauvais instruments gâtent les compositions comme les mauvais acteurs gâtent les drames. Les douces créations de l'esprit du poète sont déformées par une vilaine interprétation et deviennent des monstres.

Si les lois des différences de timbre dans les instruments l'intéressent, je renvoie le lecteur à l'ouvrage: Die Lehre der Tonenipfidniingen de Helinholtz, un des meilleurs traités sur le son. U. Koenig, dans ses Expériences d'acoustique^ a réuni aussi beaucoup de renseignements précieux sur ce sujet.

Ce court chapitre ne saurait embrasser une thèse scientifique, Il a été écrit pour recommander instamment aux débutants qui aspirent à la gloire l'usage exclusif de bons instruments.

Leur mécanisme aide à la clarté, la rapidité et la sonorité de l'exécution; mais aucune de ces qualités n'égale la beauté intrinsèque du

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timbre que possède un instrument de choix.

L'éducation de l'oreille est de toute première importance. Un instrument de rebut faussera cet organe, au lieu de l'initier au discernement des divers timbres, et altérera le goût du jeune élève qui le maniera. Un instrument excellent, au contraire, sera le meilleur des professeurs:

révélera la beauté du son.

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