CHAPITRE XIV Sur la manière de se présenter en publie
Un mot français dépeint à merveille la façon dont se présentent certaines personnes sur la scène : la gaucherie. Rien n'indispose davantage contre l'artiste. Celui-ci s'approche-t-il tremblant et hésitant de la rampe, il doute de lui-même et communique sa défiance à l'auditoire, surtout si son nom est inconnu, car le public tend toujours à diminuer le mérite du sujet qu'il entend pour la première fois. La nature humaine est si perverse !
N'escomptez pas l'inspiration, cet espoir de la médiocrité paresseuse, mais nourrissez l'âme de science. Il ne suffît pas d'avoir con-
OBSERVATiOKS
fiance en vous-même ; il s'agit encore de connaître les règles, le métier de la scène pour influencer le public en votre faveur et produire l'efFet désiré. Soignez votre extérieur : sa perfection ne s'improvisera pas davantage que celle du jeu ou du chant. Elle suppose une étude soignée. On naît poète, mais on devient acteur. Pour remuer une assistance à l'aide du piano ou du larynx, il faut se conformer à une foule de lois dont la connaissance n'est pas innée. L'étiquette de la scène a des règles absolues.
Talma n'abandonnait rien au hasard et préparait tous ses effets. Coquelin, le premier comédien du jour, agit de même. Je ne veux pas dire, quand vous paraissez en public, qu'il faut penser à tout ce que vous faites. Les détails ont du être l'objet d'un examen si minutieux qu'ils deviennent inconscients. La vraie grâce a l'air de s'ignorer.
L'artiste consomnié suit le courant de ses émotions, il découvre au feu de la rampe les
mouvements de son âme. Gomment, au dernier moment, surveillerait-t-il la position de sa jambe ou réglerait-il la modulation de la voix et l'emphase que comporte tel ou tel mot? Délicats ou violents, diaboliques ou divins, tous les sentiments doivent jaillir de lui comme un ruisseau de sa source.
Quel spectacle que celui du développement de l'artiste depuis son enfance! L'interprète des créations puissantes de Shakspeare ou de Wagner n'était, il y a trente ou quarante ans, qu'un petit corps débile, appuyé sur des jambes flexibles à peine capables de le soutenir, et ses lèvres balbutiaient tout juste maman. Ce même organisme, susceptible aujourd'hui de provoquer par la pensée, le geste et les vibrations de la voix, les sensations et les passions les plus ardentes, n'était alors qu'une matière vivante, mais inintelligente, n'ayant d'autres moyens d'expression à son service que de vagues mouvements et de faibles vagissements.
Laissons de côté le développement naturel ; cette évolution est le fruit d'une éducation spéciale appliquée à d'heureux dons parmi lesquels il faut ranger l'enthousiasme. Mais pas de fanatisme ! Si l'esprit et le corps sont enchaînés par un objet, une passion, que l'intelligence ne se laisse jamais submerger par les émotions!
L'extrême sensibilité révèle une chaude nature d'artiste, mais, faute de direction, elle trahit l'ignorance des lois de l'art, et aboutit à des expressions insensées et extravagantes. Une éducation défectueuse peut défigurer une riche nature.
L'enthousiasme, aflranchi des lois de l'esthétique, est fatal à la musique ou à la déclamation.
Par conséquent, tout en souhaitant l'inspiration du souffle divin et le penchant à ce qu'on a quelquefois appelé « la folie du poète », il importe de circonscrire cette noble faculté dans les frontières du bon goût.