CHAPITRE XXII L'art de jouer du violon
Il faut commencer l'étude du violon avec un bon maître qui soit en même temps bon violoniste.
Le succès d un aspirant est souvent compromis par l'insouciance ou rincapacité de son premier professeur. Maître négligent et maître incapable sont aussi funestes l'un que l'autre. L'absence de leçons est alors préférable.
Si dès le premier jour il ne met pas en pra-
I. Conférence faite au congrès des Professeurs de musique de l'État de New-York, le 28 juin 1892, l'auteur étant pi'ésident du comité des instruments à cordes.
tique les principes d'une position correcte, s'il n'observe pas les règles invariables d'une bonne technique, l'élève prendra de mauvaises habitudes qui, sans retarder beaucoup son exécution de coups d'archet et doigtés faciles, le feront piétiner sur place.
Une mauvaise position des doigts, de la main ou du bras, au début paraît insignifiante, mais plus tard elle enrayera tout progrès.
La moindre contraction à faux d'un muscle accroît la difficulté de certains passages qui, au lieu de s'aplanir par un exercice correct, deviendra insurmontable.
Au bout de cinq ou six ans la mauvaise position s'affermit dans une habitude incorrigible. Bras et mains ont été pour ainsi dire coulés dans un moule défectueux, et il est trop tard pour remédier à cela.
Supposons un élève capable, intelligent et studieux qui commence l'étude du violon entre six et dix ans, il ne lui manque qu'un bon professeur. Eh bien ! ce malheureux gaspillera
son temps et l'argent de ses parents et sera condamné à végéter dans la médiocrité. N'estce pas malhonnête de susciter de pareils résultats ?
Pitié pour le mauvais violoniste qui se leurre sur son talent, mais maudit soit le professeur insouciant! Le titre de professeur de violon suppose les qualités d'enseignement et de technique : chose rare. Sur cent soi-disant professeurs, à peine en trouverez-vous un qui cumule ces deux capacités.
Les « racleurs de violon » ne méritent pas l'honneur d'une mention. Je veux pourtant en dire un mot, car ils s'abattent impudemment sur les commençants aux Etats-Unis.
Hélas! comme tous les ignorants, ils sont inconscients de leur infériorité, et, pour comble de malheur, le public se contente de leurs services ! Le sens artistique fait défaut au peuple en dépit du brevet d'excellent critique que se décerne chaque citoyen.
Jouer d'accord et agiter doigts et archet
s'appelle l'art de jouer du violon, et ce grotesque travestissement dupera toujours quelques ignares, surtout si le polichinelle se présente à eux sous des vêtements crasseux et excentriques et avec une chevelure ébouriffée.
L'étude de la musique classique d'ensemble et des meilleurs auteurs modernes familiarise l'élève avec les trésors de Fart et dresse son oreille à suivre simultanément les différentes parties, qualité requise chez le chef d'orchestre.
Par la lecture consciencieuse de trios et de quatuors il saisira et comprendra les différents styles. Cet exercice affine l'oreille, aiguise l'œil, épure le goût, et, tout en favorisant la perception du rythme, de l'expression et de l'harmonie, donne de l'expérience dans la technique instrumentale. 11 engendre aussi un germe susceptible de se développer dans le paradis luxuriant de la composition.
On n'en fera jamais trop de cas, La lecture
de la musique devrait fournir le thème d un travail spécial. L'étude du solfège ^ apprendra au violoniste à jouer et à transposer à première vue et à concevoir, avant de l'exécuter, le son exact d'une note. Elle lui sera très utile s'il embrasse la carrière de professeur, d'artiste lyrique, de chef d'orchestre ou de compositeur, suivant son talent et son ambition.
Violonistes, attachez-vous davantage aux œuvres de Viotti qui mit au jour les vrais principes de votre art! Sans égaler Paganini dans un jeu diabolique et ses effets prodigieux, il fonda néanmoins une école qui se distingue par la noblesse du style et la beauté du son, jointes à une verve d'exécution inconnue jusque-là.
Non seulement on lui doit nomJjre de compositions d'un style très pur, pour le violon, mais il forma beaucoup d'illustres violonistes
ï. Voir chapitre X.
de son époque qui devinrent à leur tour les maîtres de nos éminents contemporains.
Délicatesse de sentiment, élévation de style, beauté de mélodie et sublimité d'inspiration : tels sont les grands traits de l'œuvre de Viotti.
Les violonistes devraient viser par-dessus tout à la perfection du son. Sivori, Vieuxtemps, Dancla, Millont, Sarasate et Ysaye, dont l'opinion font foi en la matière et à qui j'ai soumis la question, à l'unanimité décernent la palme à la beauté du son.
A moins de vouloir imiter le mugissement d'un veau affamé ou le miaulement d'un chat amoureux, les violonistes ne se serviront pas du trémolo ou du giissando — effets dont on abuse le plus — sans une raison artistique.
Ce qui vient d'être énoncé pour le violon peut s'appliquer aux autres instruments à archet.