CHAPITRE XXXII Pensées éparses
Les éloges du sage vont toujours de concert avec le blâme du sot. Le succès fait sourdre la jalousie.
Il y a tant de degrés dans l'art musical que parfois les divergences professionnelles prennent les proportions d'une lutte entre géants ei pygmées.
L'amour de la musique n'affirme ni la délicatesse du cœur, ni la pureté de 1 âme. La moralité ne lui est pas nécessairement liée, pas plus qu'au tempérament artistique, quoi qu'en disent les poètes.
La musique ouvre à l'homme les portes d'un temple inconnu : il y pénètre, et dans ce sanctuaire, vierge de tout indice matériel, son cœur vibre sous le choc des plus profonds sentiments.
Une composition pour orchestre, transcrite pour le piano, ressemble à une fleur tropicale transplantée dans nos jardins : sa forme est intacte, mais plus d'arôme, plus de reflets brûlants sur ses pétales.
Il n'y a aucun inconvénient à prévenir les parents que leur fille ne réussira ni dans le service de femme de chambre, ni dans la carrière de publiciste, mais gardez-vous de leur dire qu'elle n'a pas d'oreille.
Au sein même de la musique se trouvent ses pires ennemis, car l'intérêt personnel recèle encore plus de violence que l'envie. Beethoven ne serait pas entendu aux quatre coins du monde s'il n'était mort à jamais.
Le maître énonce les principes généraux de la technique; il montre aussi comment un
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passage doit être exécuté, mais il ne dépend pas de lui de vous faire jouer ou chanter sans votre concours assidu, fussiez-vous une nature d'élite.
Le compositeur livre dans ses œuvres les secrets de son âme. Souffrances, joies, désirs, impressions physiques ou morales, rêves et réalités s'y laissent deviner.
Combien de mères s'entêtent à faire étudier le chant à leur gamin malgré l'avis unanime de juges de toute confiance! Autant orienter un aveugle vers la peinture.
Les, « amis de l'humanité » exploitent au service de leurs louches projets les fameux clichés de religion, de patriotisme, de progrès social, de prestige de la musique. Pas une carrière n'échappe aux menées de ces intrigants qui, en toute occasion, abusent de l'ingénuité du public.
La nature déchaîne sans préméditation l'ouragan furieux comme elle laisse souffler le caressant zéphir. Il y a aussi des instants où
D UN MUSICIEN' AMERICAIN iOo
Tartiste doit agir spontanément, sans relations entre son esprit et son cœur. L'intellect est trop limité pour embrasser le champ des émotions.
Pourquoi un grand artiste lyrique serait-il forcément un excellent professeur de cliant? Est-ce qu'un habile gymnaste est par le fait même un parfait fabricant de cordes? xVutre chose est la connaissance des organes vocaux et la science de sen servir. Vous voyez des hommes soulever d'énormes fardeaux; mais ils seraient incapables d'expliquer l'action musculaire qui leur permet cet effort. La plupart des chanteurs sont dans le même cas.
Le musicien accompli entendra par l'imagination, percevra, sans Fintervention de l'ouïe, les plus subtiles nuances d'intonation, de timbre, d'harmonie et d'accent, en un mot la musique dans sa plus grande extension. Il entendra un accord rien qu'en le lisant, et le verra rien qu'en l'écoutant.
Celui qui n'a pas été transporté sur les ondes de la musique au delà de notre planète est frustré d'une large part des joies de la vie.