CHAPITRE XXXI
Des devoirs du gouvernement à Tégard de la musique ^
Il faut veiller à la g-ymn astique et à la musique pendant l'enfance et continuer toute la vie.
Platon.
L'État doit venir en aide aux beaux-arts parce qu'ils sont la plus belle expression de la vie nationale. Le secours de la loi est nécessaire à l'art pour qu'il atteigne son apogée. L'indifférence de notre gouvernement à l'égard de l'esthétique laisse le goût se vicier et nos artistes dégénérer en commerçants vulgaires.
I. Conférence faite, le i8 décembre 1898, au Conservatoire de musique de Utica, État de New- York, fondé et dirigé par l'auteur.
Faute de réglementation et de subsides, tous les arts tendent à sombrer dans la spéculation.
Des subventions privées suppléeraient provisoirement aux subventions nationales. La charité agit, hélas! sans discernement et manque son but. De mauvaises méthodes et des cours médiocres, des clauses trop étroites ou trop élastiques, entravent l'effet des legs destinés à l'instruction publique, jusqu'à les rendre parfois préjudiciables! Mais la branche musicale n'a pas grand'chose à craindre de ce côté, puisqu'elle a été à peu près négligée si l'on tient compte de notre immense population.
Le vrai sens de la vie ne se développe pas en proportion de la richesse; le goût ne s'achète pas. Aucune avenue publique ne conduit au trésor de la musique ; on y arrive par le sentier de la souffrance, nouveau chemin du calvaire couronné par le temple des Muses.
d'un musicien américain i'^i
Nos millionnaires ont soutenu pendant des années une lutte commerciale trop rude pour pouvoir encore apprécier les raffinements de la vie, lorsque leur fortune serait d'un précieux concours à Tessor de Tart. Le souci des affaires leur a interdit toute contemplation du beau, et ils regardent les artistes comme des hallucinés.
Un peu moins de sportsmen, et un peu plus de dilettanti, de grâce ! Si nos riches citoyens prélevaient en faveur de la musique une petite part sur leurs dons aux églises, aux hôpitaux et aux universités, l'intervention de l'Etat serait moins urgente. Combien de ces philanthropes cèdent à la suggestion de la gloire ! La musique offre à leur magnanimité une riche mine de renommée après leur vie.
A l'avenir les parvenus se feront plus rares dans la classe riche. Nos millionnaires auront, pendant leur jeunesse, plus de loisirs à consacrer à l'art; espérons qu'ils en seconderont l'essor mieux que leurs parents.
A quoi sert la fortune si on ne sait l'employer? La richesse se retourne contre le bonheur, quand on en fait un faux usage. Combien de physionomies lasses et pitoyables trahissent le fardeau sous lequel ployent nos brasseurs d'affaires! Nous travaillons trop. L'heure du repos et de la pure jouissance esthétique a sonné.
L'Etat doit le bien du citoyen et non le citoyen celui de l'Etat. Les relations sociales se multiplient avec les progrès de la civilisation : une puissance et une sagesse souveraines s'imposent alors pour le maintien de l'ordre et le fonctionnement moral des institutions.
La démocratie idéale procure l'égalité et la liberté : c'est insuffisant; l'État doit assurer la force, la stabilité, l'unité, l'éducation et le progrès tant particuliers que généraux.
Le gouvernement est l'extension de la famille comme l'homme est celle de l'enfant. Les auteurs de notre constitution se sont
proposé de faciliter le bonheur à chacun; mais, sans organisation et éducation, la liberté civique chancelante s'effondrera. La culture de Tindividu est donc aussi essentielle que son obéissance à la sauvegarde de la liberté et à la prospérité de la nation. Trop de licence octroyée par le gouvernement ou la famille dégénère en anarchie, et dans ces conditions l'art est ravalé au rang d'une marchandise.
« Qu'est-ce que cela peut rapporter? » telle est la préoccupation maîtresse de nos artistes. Des soucis mesquins compriment leur âme, et leur prestige, comme leur inspiration, s'évanouit dans la prostitution de leur art.
Avec cette soif débordante de l'argent et des applaudissements d'un public payant, dont les huées seraient plus glorieuses, il n'y a pas de progrès possible. Ceux qui devraient planer dans les plus hautes sphères rampent devant le parterre. Ils imitent Ésaii qui vendit son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Leur bassesse, si elle les enrichit, ne les honore pas.
Les besoins artistiques d'une nation sont réglés par ses artistes. En art c'est la production qui crée la demande. La bonne musique est à des prix trop élevés pour avoir une vaste publicité. La valeur vénale arrête l'essor de l'art, en donnant une prime aux instincts mercenaires de ses ministres ; de pareilles faiblesses leur répugneraient s'ils avaient à cœur de faire fructifier le meilleur de leur nature.
Les gratifications exorbitantes allouées aux artistes en vedette déchaînent dans la carrière musicale une marée de spéculateurs, qui n'auraient jamais songé à étudier la musique s'ils n'y avaient entrevu autre chose que la plate-forme d'une existence médiocre. Ce sont en général des versificateurs déplorables, sans aucun souffle poétique d'ailleurs. La véritable œuvre d'art découle uniquement de l'inspiration, à qui leur âme desséchée n'est pas accessible. L'espoir d'un gros gain n'a jamais enfanté de clief-d'œuvre. La question pécu-
D UN MUSICIEN AMERICAIN ITo
niaire est totalement étrangère anx gracieuses créations de Mozart. Elles étaient immaculées, les glorieuses ailes sur lesquelles AVagner s'envola vers des régions inconnues ; et pourtant son intuition et son expérience ne lui laissaient pas ignorer le danger d'impopularité, d'obscurité et d'indigence que l'on court à exprimer ses sentiments intimes. La fortune lui vint plus tard par accident; car il est dit que les prophètes seront lapidés et que l'obscurité couvrira la vie de ceux qui devancent leur époque.
Es ist nun das Geschicht der Grossen hier auf Erden Erst wann sie nicht mehr sind, von uns erkannt zu werden
« C'est l'histoire des grands de la terre qu'ils deviendront célèbres quand ils ne seront plus. »
Le succès terrestre de Wagner ne fut pas le résultat de ses innovations; au contraire, il s'imposa malgré elles. Ce grand génie était trop fier pour s'abaisser. Sans souci de s'enrichir, il n'écrivit que pour étancher sa
OBSERYATIONS
soif de vérité artistique. Aucun harnais d'or ne s'abattit sur les ailes de son Pégase dans sa sublime ascension.
Chez nous, le temps est de l'argent : théorie tellement ancrée dans notre cerveau que l'idée d'un Wagner américain nous semble un conte. S'il s'en rencontrait un seul, l'infortuné serait condamné à ronger son pain noir dans un grenier, sans l'aumône réconfortante d'une louange.
Wa2:ner trouva un admirateur dans le roi de Bavière : ici il eût été en butte à l'indifférence ou à la raillerie. Nous nous jugeons trop pratiques pour dissiper nos ressources au service de l'imagination, et pourtant — ironie du sort ! — notre nation est née d'un des plus mémorables efforts de cette faculté. Si Christophe Colomb n'avait pas rêvé d'une terre, là-bas à l'occident, par delà l'horizon, qui sait quelle race peuplerait aujourd'hui notre continent? Un Mongol aurait pu soupçonner le premier les trésors inconnus du Nouveau Monde; alors
d'un musicien AMERICAIN i11
le Caucasien ne régnerait pas actuellement sur les Amériques.
Cette circonstance grave entre toutes — la naissance de notre nation — nous montre l'empire de l'esprit sur la matière. Nos hommes d'Etat, par égard pour la civilisation, devraient seconder sa puissance, en dehors de ces brevets convertis en couches de dollars.
« Dépouillez ces nobles sentiments; ils vous rendent ridicules » : voilà ce que murmure à l'oreille de nos idéalistes un mauvais génie. N'attendez aucune récompense de la dévotion à l'idéal ; mais, si vous en affrontez le sacrifice, lisez ces paroles de Dante gravées au frontispice de l'Enfer :
Lasciate ogni speranza, o voi ch' entratel
S 'il est vrai qu' on mesure exactement l'éthique d'un peuple à son art, nous n'avons pas le droit de revendiquer une place de choix sur l'estrade des nations civilisées. Après nos conquêtes matérielles, que nous reste-il à présenter?
Je vous mets au défi de trouver dans l'histoire des exemples d'une politique féconde qui se soit désintéressée de l'art et de la littérature.
Reportons-nous aux empereiu-s romains, plus sages que nos gouvernants. Ce n'était pas encore le rêve. Tous ne jouissaient pas des mêmes privilèges. Mais combien d'œuvres furent créées pour embellir la vie à Rome et pour illustrer la capitale, sans que la liberté civique dégénérât en licence ! Le gouvernement exerçait une tutelle paternelle.
L'esprit américain se révolte contre toute tutelle. D'ailleurs, où sont les avantages que nous retirons d'une liberté tant vantée? Nous en arrivons à nous demander, dans nos entretiens politiques, si un sage et bienfaisant monarque ne serait pas préférable à nos fourbes politiciens .
Pour les beaux-arts et l'enseignement, l'insuffisance de nos institutions nous cloue au pilori, sans que nos législateurs, à l'esprit rétréci et égoïste, essayent de nous épargner cette humiliation. Ils l'ignorent ou ils sont in-
sensibles. Sans doute nous en comptons de très consciencieux et de très capables, mais que l'esprit d'économie pousse à l'extrême : ils laisseraient mourir les malades plutôt que de leur imposer des frais de médicaments. Ils se trompent. Économie ne signifie pas néant de dépenses, mais dépenses judicieuses.
Admettons que la gestion des intérêts matériels de l'individu incombe au gouvernement, celui-ci n'est pas autorisé pour autant à négliger nos âmes, et s'il remplit sa mission, il veillera aux éléments spirituels. La religion et l'art présentent plus d'une analogie.
La civilisation embrasse, outre le bien-être physique, la prospérité intellectuelle et morale; bref, le développement de toutes les facultés dans le sens du progrès. Les beaux-arts, cause et effet de la civilisation ainsi comprise, perfectionnent les plus nobles dons de l'homme et deviennent des facteurs importants de l'amélioration de sa condition.
L'homme est un animal social. Il ne peut
réaliser ses fins que dans la société. Isolé et sans boussole, son esprit reste stagnant. Sa croissance mentale et morale exige les relations avec ses semblables, et dépend, dans une certaine mesure, de leur multiplicité. Or les insti tutions politiques et sociales suivent sa marche ascendante, tout en y aidant.
La civilisation comporte le perfectionnement du système social et l'expansion des facultés du citoyen. Le seul bien-être ne suffît pas. Après la liberté et la force, vient en première ligne l'éducation raffinée.
Sans le secours des beaux-arts l'homme ne se serait pas élevé si haut dans le règne animal. Il a le pouvoir commun avec le rat d'accumuler des réserves, il sait comme le castor parer aux intempéries de la saison, il est plus égoïste que le tigre ; mais rien de tout cela ne l'a rapproché des anges. Cherchez la cause de cette ascension dans le commerce de la peinture, de la sculpture, de T architecture, de la littérature et de la musique.
d'un musicien américain
Le musicien emprunte plus à son milieu qu'à l'hérédité. Son art repose sur de bonnes traditions, de solides principes et d'irréprochables modèles. Tous les moyens d'enseignement et d'émulation réalisés à notre époque sont nécessaires au développement de son génie.
Pourquoi les cannibales n'écrivent-ils pas de quatuors à cordes? Parce qu'ils sont privés de nos ressources musicales d'expression, parce qu'ils ignorent notre gamme, notre harmonie et notre orchestration. Leurs connaissances sont très sommaires . Qui sait ? un Beethoven silencieux, et qu'on ne soupçonne pas, est peut-être parmi
eux.
Un fils de sauvage , étudiant au Conservatoire de Paris, a plus de chances d'acquérir du talent qu'un enfant de nos villes de province, né et élevé dans leur sein, son père fût-il « pro" fesseur » de musique. Un second Mozart, confiné dans un petit centre de la Nouvelle-
Angleterre S n'aurait j amais composé de symphonie : tout au plus eût-il atteint au niveau des hymnes protestants, avec leurs mauvaises progressions harmoniques et leurs banales phrases mélodiques.
Des évolutionnistes enthousiastes soutiennent que le talent se transmet dans les familles. Mais cette théorie n'a pas cours en musique, le plus moderne des arts. Notre système musical remonte seulement à quelques siècles; il a peu de rapports avec celui des anciens. Le plus fervent darwinisme avouera qu'en une si courte période il n'y a pas de place pour un courant effectif.
Une partie de l'oreille, ou — ce qui est plus important — du cerveau, ne saurait être influencée en trois ou quatre siècles, et, par suite, capable de contribuer à la supériorité artistique de l'époque suivante.
i.Les États de la Nouvelle- Angleterre sont les plus anciens des États-Unis et c'est là que fleurit la plus belle culture intellectuelle.
L'atmosphère musicale a plus de poids que le tempérament sur l'évolution des aptitudes. Un sauvage, armé de dispositions suffisantes et d'une bonne instruction, ira loin en musique.
Les parents devraient recueillir la science d'un peuple à l'intention de leur progéniture, chaque génération ajoutant aux précédentes la somme de son art et de ses connaissances pour enrichir la postérité.
Que l'homme d'aujourd'hui n'oublie pas la leçon d'hier ; qu'il ne la dénature pas non plus ! Qu'elle soit son point de départ et qu'il se développe avec elle ! Supprimez-lui la difficulté de retenir et de transmettre à ses enfants ce qu'il a appris, il retombera promptement à l'état barbare. L'Italie, la France et l'Allemagne tirent leur éclat artistique de la conservation et de la diffusion des meilleurs formes et canons par leurs théâtres et leurs conservatoires subventionnés.
Le lieu et le temps ont déterminé aux grandes périodes le souffle décisif des nations.
Les œuvres de Phidias en Grèce, de Michel- Ange en Italie, de Bach en Allemagne constituent de précieuses archives de leur patrie et de leur siècle. La civilisation parfaite ne pousse que sur un sol fécondé par ces laboureurs-là. Si chaque phase devait recommencer sans les modèles, les règles et les outils dvi passé, l'homme ne sortirait pas de sa condition primitive. Le rôle de FÉtat est de préserver autant que de créer.
En ce qui concerne la musique, nous en sommes au point de FEurope au xviii^ siècle; car nos artistes étrangers ne nous appartiennent pas. Pas d'école, pas de traditions nationales. Notre art mûrit comme une orange sauvage, amère et sans saveur. Sol et semences, pourtant intègres, ne produisent rien, Notre musique n'est qu un écho imparfait de celle d'Europe. Elle lui ressemble à peu près comme le phonographe à la voix humaine.
On la falsifie impunément sans le contrôle d'aucune autorité. Si nous ne gardons pas nos
D UN MUSICIEN AMERICAIN ISo
meilleures expressions actuelles, comment l'art ferait-il un pas dans la suite? Peut-être pourrons -nous renoncer à la main-d'œuvre, mais non pas à l'inspiration étrangère.
L'Etat devrait enregistrer les traditions de chaque époque. Il préparerait leur achèvement en traçant, d'après l'expérience d'hier et d'aujourd'hui, la route de demain. Alors, à égalité de capacités, un bon musicien américain surgirait aussi aisément que sa caricature aujourd'hui.
Rubinstein a dit : « L'atmosphère musicale du conservatoire est très avantageuse pour l'élève. Ajoutez-y l'émulation de la classe qui devient un constant aiguillon. »
Si les écoles de musique ne répondent pas toujours au résultat attendu, il faut s'en prendre à l'insuffisance des capitaux. Ainsi, dans les institutions non subventionnées, le problème pécuniaire compromet la cause de l'art. Toutefois elles l'emportent de beaucoup, quoique bien inférieures à l'institution idéale
entretenue par TÉtat, sur l'enseignement privé.
Comparez nos meilleurs conservatoires avec ceux de Paris et de Bruxelles, par exemple. L'épreuve n'est pas à l'avantage de nos élèves : — jejveux dire de ceux qui étudient en Amérique et non pas de ceux qui sont originaires d'x\mérique — car nous péchons par le système d'éducation et non par les aptitudes.
Le peuple serait mieux servi par TEtat que par des hommes d'aflaires trop pauvres pour réaliser leurs hautes visées, en admettant qu'il existe de pareils utopistes. Les conservatoires privés font du bien; les conservatoires nationaux en feraient beaucoup plus.
L'initiative privée est impuissante à rendre les mêmes services que l'autorité publique. Un exemple entre mille : que deviendrait Tadministration de la poste entre les mains de financiers, même très entreprenants?
L'institution de l'Etat, en se perpétuant, est susceptible d'un continuel développement.
d'u^^ musicien américain 18:
N'objectez pas que nos entreprises particulières seraient ruinées par la concurrence gouvernementale, on vous risposterait par cette déclaration de notre constitution : « Le plus grand bien du plus grand nombre. »
L'annexion du conservatoire à l'université de l'État offre des inconvénients : le premier y aliénerait son indépendance, et puis le môme président ne pourrait remplir les deux offices et deux directions se contrarieraient. Un mauvais supérieur vaut encore mieux que deux bons supérieurs à la tête cl une seule école.
L'Europe fournit les meilleurs professeurs et exécutants. Ils touchent en dollars ce que les Américains touchent à peine en francs. En quel autre pays tolérerait-on un pareil abus? L'Européen mérite sans doute son salaire, mais une nation, il me semble, doit au moins le même traitement à ses concitoyens cju'aux étrangers. Nos gouvernants se sont-ils posé cette question?
Pourquoi importer ce que l'on pourrait pro-
duire à meilleur compte chez soi? Qne nos hommes d'Etat qui se targuent de sagesse promulguent donc des lois pour assurer la formation de nos propres artistes !
Au lieu de débourser quarante dollars par semaine pour un musicien d'orchestre et cinq mille dollars par an pour un professeur, nous nous en procurerions chez nous à moitié prix. Le sénie américain ferait bientôt de l'ombre sur la vieille Europe.
Nous rétribuons les artistes étrangers quatre fois plus que les nôtres. Ils ont le monopole de la musique et défient, par leur supériorité, toute concurrence nationale, susceptible d'équilibrer les prix. Nous n'exportons pas notre musique. Seuls quelques artistes lyriques ont traversé la mer après avoir fait leurs principales études en Europe. C'est par trop injuste : nous sacrifions à l'art européen une somme qui nous permettrait de défrayer de ce côté-ci de l'Océan les institutions les plus perfectionnées.
Et l'importance nationale de la musique : quel motif impérieux pour l'Etat de lui venir en aide ! Elle développe le patriotisme. Les volontaires français ont puisé une partie de leur énergie aux hymnes révolutionnaires : morceaux républicains de Ghérubini;, chansons martiales de Méhul, « la Marseillaise » de Rouget de l'Isle. Les sociétés chorales qui attisaient, par leurs chants patriotiques, la passion unitaire, ne sont point étrangères à la fusion des Etats autonomes et hétérogènes de l'Allemagne.
La vanité nationale et le patriotisme devraient stimuler notre ardeur à développer le génie musical du peuple. L'Etat manque à sa tâche vis-à-vis du pauvre. Combien de belles voix gaspillées, de facultés atrophiées, par l'absence ou par l'ignorance et la présomption des professeurs !
Quelle que soit sa beauté, une voix n'est d'aucun rapport, ni artistique ni commercial, si elle reste en friche. Seuls les parents aisés
sont en mesure de pourvoir à l'éducation musicale de leurs enfants. Quelle imprudence que d'élever des barrières entre les hommes : d'un côté l'esthétique, de l'autre l'obscurité !
Insensibles aux délicatesses de la vie, nos législateurs vouent inconsciemment à la stérilité les dons des, indigents. L'abîme alors sépare de plus en plus les classes. C'est méconnaître le vrai but d'une république — res piiblica — que d'assurer tous les avantages à la minorité. L'art, digne de ce nom, doit être à la portée de la masse, réduit par conséquent à des conditions abordables. Eveillez chez elle Tintelligence et le goût de la musique, elle s'y adonnera, en secondera la prospérité et en subira l'ascendant.
En France, en Allemagne, là où cet arl a atteint son apogée, les mœuvs sont plus douces. Tout en ennoblissant les caractères, il procure au peuple un divertissement agréable et innocent. Sa vacance peut donner lieu
à d'autres distractions moins honnêtes, car il y a de la bête dans l'homme.
Elèveriez-vous vos enfants dans un milieu vulgaire, les amuseriez-vous avec des grossièretés, les nourririez -vous de plantes vénéneuses, jusqu'à cequC;, comme dit Platon, « ils amassent une matière fétide dans leurs âmes? »
Concluons : la musique est un facteur important du bien-être national et l'État devrait pourvoir aux besoins musicaux du peuple. En quoi cela nuirait-il au self-governnient, au gouvernement du peuple, parle peuple et pour le peuple ?
Nous nous prémunissons par des sanctions contre l'incompétence du médecin, du dentiste, du pharmacien, de l'ingénieur, du plombier i des conservatoires de musique subventionnés seraient le meilleur gage du mérite de nos professeurs.