‹ Observations de M. le maréchal-général [Bugeaud, duc d'Isly] sur le projet de colonisation présenté pour la province d'OranChapitre 24 sur 24 · TA · texte numérisé non relu

TA

La pioviiK.e ilOrati n'a i;iiére, jiis([u j ce jour, fixe ralleiilioii |)ul)Ii(iue que sous le rapport des événements militaires doiil elle a été le principal théâtre. Les idées de colonisation qui ont si vivement i)réoccupé les esprits , n'ont jamais eu pour but de rechercher un système propre à la province de l'Ouest, que l'on a toujours considérée comme devant être longtemps encore le terrain de la lutte, et la dernière sur laqueUc il convenait d'appeler les efforts de l'agriculture. Un examen superficiel de ce vaste territoire, a pu amener quelques publicistes à avancer que la domination romaine n'avait jamais eu, dans cette partie de nos possessions, qu'une existence précaire, constestée et maintenue par la seule force des armes. Des recherches plus sérieuses nous ont au contraire démontré qu'il y existait, sous les premiers Césars, des centres nombreux de population, et nous ont fait retrouver des traces évidentes d'une exploitation agricole, dont la prospérité n'a pu se développer qu'au sein d'une longue paix: le voisinage des tribus turbulentes de la Mauritanie Tingitane, plaçait cette contrée dans des conditions analogues à celles où nous la voyons aujourd'hui. Pour couvrir la Numidie et la province d'Afrique contre les invasions des barbares, Rome avait de bonne heure senti la nécessité de jeter dans l'ouest de la Mauritanie Césarienne des populations amies, seul moyen efficace que nous ayons à proposer nous-mêmes pour prévenir les insurrections et rendre, à la longue, la guerre impossible.

Etudes sur la géographie comparée de la provinca d'Oran.

Nous bornerons ce premier travail aux vallées inférieures. A celles surtout où nous reconnaissons nécessaire de fonder aujourd'hui de vastes établissemens agricoles, basés sur les institutions qui , en France, régissent la famille, la propriété et tout notre ordre social. Celte partie du territoire est comprise dans \\n polygone ayant pour base, à la mer, une ligne tirée d'Oran à l'embouchure du Cliélif et pour périphérie, les lignes d'Oran à Sidi-bel-Abbès, de Sidi-bel-Abbès à El-Bordj et d'E!- Bordj à l'embouchure du Ghélif.

La ligne de communication entre Tanger et Carthage , ne passait, que par exception, le long du rivage de la mer.

Mais avant de discuter le caractère des établissements anciens dont nous avons retrouvé les vestiges, il est nécessaire de redresser une erreur dans la([uelle sont tombés tous les géographes modernes, qui, accordant à l'itinéraire d'Antonin une confiance illimitée, n'ont pu se résoudre à placer dans l'intérieur des terres un grand nombre de stations que cet itinéraire semble placer sur la côte. (1)

(0 Nous disons < semble placer sur la cùtc », car (iii pcnt cj4al<!niciil ti aduire cette expression ; pcr maritima loca, par celle cl : la lieux i'oi.uns de la nirr.

Nous empruntons à la série de stations que donne Vitinérairc depuis Tanger jusqu'à Carthage, celles qui sont afférentes à la portion du territoire qui nous occupe, quelques unes de celles qui la précèdent et de celles qui la suivent, adoptant pour le mille romain la valeur que lui suppose d'Anville ( 1475 mètres ).

Mille romains.

Russader aux Trois-iles 65

AU fleuve Malua 12

A Lemnis 32

AU fleuve Popléto 30

Ad Fratres 6

A Artisigua 25

Au port de Cœcilius 12

A Siga municipiuni 15

Au port de Siga 3

A Camarata 12

Au fleuve salé 12

Ad Crispas 25

A Gilba Colonia 6

A Castra puerorum ... 23

A Portîis divini 18

A Portas niagniis. ... 36

A Quiza niuincipium. . , 40

A Arsénaria 40

A Cartenna colonia 18

Alar castellum 24

A Cartiliis 15

A Gunugus. 12

A César'ée 22

Total 493

Nous considérons dans cette longue liste 7 stations comme déterminées d'une manière précise. Ces stations sont:

I ° Siga municipiura :

2° Portus Sigenfis ;

3° Portus divini ;

4' Portus magnus ;

5° Arsénaria;

6° Cartenna Colonia ; 7° Césarée.

Les deux premières, qui étaient la ville et le port de Siga , résidence de Syphax, roi des Numides Masoessiliens, sont décrites par tous les géographes anciens, de manière à ce qu'il soit impossible de méconnaître les ruines considérables qu'on remarque sur la rive droite de la Tafna , à un kilomètre de l'emboucliure de cette rivière. La position d' Arsénaria est donnée par Pline avec tant d'exactitude, qu'on ne saurait se refuser à admettre son identité avec le vieil Arzew.

Quant à la position des Portus divini et du Grand port, on tombe dans des difficultés insurmontables si l'on n'accepte pas leurs synonimies avec les rades de (Mers-el-Kebir, Oran) et la belle rade d'Arzew ; enfin, les synonimies de Cartenna colonia

cl de Césarce. oui élé établies d'une uiaiiiéie inécusable, par les iiiscri|Hioiis (jue nous avons nous-mêmes trouvées à Tenez et à Clierchell

Ceci posé, il reste encore à fixer entre Siya nniuici|)iuin et reraboucluire du Cliélil', la position des autres stations de 1 itinéraire, parmi lescjuelles sj trouvent trois villes iniporlanles et un poste njilitaire, qui sont : Camarata , Gilba colonia , Castra pueroriui) et Quiza niuuicipiuni ; or, si l'on accepte les précédens que nous venons d'établir, il est impossible de placer ces stations sur le littoral, ainsi que celles d'Ad Crispas et Ad Salsuin flumen, en conservant entre elles les distances que donne l'itinéraire; d'une autre part, si l'on voulait reculer les ports divins et le grand port vers l'Ouest, nous demanderions à quels vestiges antiques, existants sur le rivage, on prétendr'ail rattacher les positions des villes que nous cherchons? Nous n'admettrons jamais qu'un oppidum, un camp , nn niunicipe el une colonie aient pu disparaître sans qu'il en reste le moindre vestige ; c'est cependant ce que l'on est obligé de supposer si l'on veut faire, passer la voie romaine le long du rivage, car entre l'embouchure de la Tafna et celle du Chélif, dans une dislance di; 10 myriamètres, oa ne trouve sur le littoral proprement dit, (juc; les ruines d'Arze\v-le-Port et du vieil Arzew.

A ces preuves, résultant de l'examen des lieux , M(yus joindrons ([uelques considérations relatives à l'usage constant des Romains dans l'établissement de leurs colonies civiles ou militaires el le choix des grandes lignes qui devaient les relier entreelles : nulle part , pour la fondation de ces premiers étaldisseraenls , d'où dépend la prospérité d'une province . on ne les voit adopter des contrées abruptes, d'un accès difficile, et à peu près irapro[)re à la culture ; or, dans prescjuc toute l'étendue du rivage entre la Tafna et Mers el Kébir, la cote se trouve dans ces conditions défavorables ; les anciens navaient-ils pas d'ailleurs, comme aous, pour faire communiquer leurs établissemens maritimes , des navires à rames, des galères qui leur rendaient le mèrae service que nos bateaux à vapeur ? L'usage de ces bàlimens était si général dans l'antiquité , (ju'ils pouvaient aisément suppléer aux voies de terre , lorsque de trop grandes dilfilultés rendaient impraticable le tracé des routes.

La voie prétorienne traversait les vallées voisines de la mer.

Nous n'hésiterons donc point à placer dans l'intérieur, la grande artère du pays , que les cartes récentes maintiennent encore le long du rivage , et nous produisons à l'appui une carte des ruines , rectifiée , sur laquelle nous avons rapporté , avec le plus grand soin , une série d'observations remonlaut déjà à plusieurs années. Prenant la voie romaine à son entrée sur le territoire de la province dOran , au poste de Lalla-Magrhnia ou la découverte de deux bornes milliaires ne laisse aucun doute sur son passage , nous la conduisons jusqu'à Orléansville . par

xme suite non interrorapue de postes miliUiires et de cités situées dans les plus riches et les plus fertiles vallées de la Mauritanie Césarienne. Nous n'espérons pas cependant en adoptant cette direction , avoir levé toutes les difficultés que présente la géographie comparée de cette contrée, celles surtout résultant d'une distance évidemment fausse , fournie par l'itinéraire d'Anlonin , entre les colonies de Cartenna et d'Arsenaria ; mais ce tracé satisfait au principe fixe des Romains, de suivre le plus possible des crêtes ou des horizontales , et s' appliquant parfaitement aux localités , il nous a permis d'ajouter aux synonimies déjà connues, quelques synonimies nouvelles, qui sont :

Camarata , Ain Temouchent ,

Gilba colonia , Arbal ,

Quiza municipium , Tikurabrin (au passage du Sig),

Mina , Relizan (1).

Voies transversales se dirigeant vers la côte.

Des voies transversales partant de la ligne principale se dirigaier.t vers la côte ou vers l'intérieur, nous allons les indiquer sommairement :

1° De Lalla Magrhnia à Nédroma , dans le pays des Traras, nous avons suivi une voie romaine bordée de fortins à des distances assez rapprochées ; elle passe par le col de Babtaza , et paraît s'arrêter à Nédroma : le pays étant d'une difficulté extrême de ce point jusqu'à la côte.

2" Une voie transversale entre Timici colonia ( Tlemcen ) et Siga municipium , venait couper la voie principale sur le plateau des Ghossel , cette voie est jalonnée par des ruines.

3» De Aïn Temouchent ( Camarata ) à Siga. Cett3 route à un parcours de 7 lieues de 4 kilomètres.

4° De Camarata aux Ports Divins ( Oran et Mers el Kébir ). Les vestiges de cette voie ont disparu : elle devait traverser le plateau de Zeidoure , passer entre le lac et les montagnes , au pied desquelles on remarque des ruines de tours qui lui servent (le jalons.

5° De Gilba colonia aux Ports Divins , passant par Castra puerorum.

6» De Quiza municipium à Porlus magnus et à la colonie dArsénari.i.

1" Du Haut-tsser, le long du versant N. des montagnes des Béni-Amer, un embranchement longeant la vallée de Sidi Bel- Abbés, se dirigeait sur Astacilis , ville romaine au pied du mont Tessola , et venait renait rejoindre la e;rande ligne en suivant le TIélate.

(1) L'dlenduc rîts rulnesqiie l'on tromeà Rtlizan, In po.sition de ce point au dé)joiithc de la Mina, dans la plaine du ( h<\if, nous fait adopter cette dernière s.\n(!niniie, et regarder ce point icmarquable comme la jonetion c!e la gran.le lia;!te a vcc la voie romaine de Calania à Russmuro

^ Ligne Militaire.

De Lalla Mat^ihnia parlait une voie romaine dirii^ée vers les reliions supérieures du Tell , où elle occupait les principales têtes des eaux , et prenait , à partir de Tlemccn, une direction parallèle à la voie principale , avec laquelle elle communiquait par les vallées. Voici la série des ruines qui la jalonnent , de Lalla IVlagrhnia à Tiaret :

Lalla Magrhnia , ( RR ).

Rridj , ( R R j.

Timici colonia ( Tleracen ) , f R R ).

Talloutcl Kesba , ( RR ).

Sidi Ali ben Youb , { RR ).

Raselma.

Ouizert, ( R R )•

Bénian , ( RR ).

Inia Férarda.

Inia Bou Djima ,

Médrossa , ( R R ) .

Talgrant, ( RR ).

Tiaret , ( RR ).

La plus grande partie des voies romaines traversaient les vallées ou suivaient le bord des fleuves, pour relier cnlre-eux les colonies et les ruunicipes , et tous les établisseniens civils et agricoles ; mais celle que nous venons de décrire dominait la plaine et entourait la région du Tell dune ceinture de postes militaires. Ces voies de communication forment un ensemble imposant qui résume au point de vue topograpbique , tout le sytème delà domination romaine dans la province dOran. Cette partie de la Mauritanie Césarienne , offrait aux Romains un vaste cbamp pour l'application de leurs tbéories militaires et de colonisation ; car d'une part, il fallait la garantir à l'Ouest et au Sud des insultes des barbares , et de l'autre , utiliser pour la production les fertiles plaines qu'elle renferme , dont la superficie compose la plus grande partie de son territoire. L'expérience de la guerre dut leur apprendre , comme elle nous l'a enseigné à nous-mêmes, que la limite du Tell et des hauts plateaux, bordée dans toute son étendue de montagnes et d'escarpemens d'un accès diflicile, surtout pour la cavalerie, n'offrait qu'un petit nombre de débouchés dont quelques uns sont tellement étroits qu'on peut la considérer comme de véritables portes par où il fallait passer pour pénétrer dans leurs domaines. Tels sont les défilésde Sbiba , de Tiaret et de Loha.

L'ocoipalion fut résolue ; nous en avons la preuve dans les ruines de camps et d'oppidums que nous y avons rencontrées A l'Ouest sur les frontières de la Tingilane , dos dangers plus grands menaçaient leur domination : là dos montagnes habitées par des tribus féroces, en fermant le bassin de la Moulonïa , n'offraient pas des obstacles naturels aux incursions des barbares qui venaient souvent jusque sur la côte protester contre l'éta-

blisseiiienl des colonies naissantes. L'cxpéilitiou de Gaïus-Suélonius-Paulinus , gouverneur dies provinces d'Afrique, sous le règne de Claude , la ligne de forteresses élevées par les soins de ce général sur les hautes vallées de la Moulouïa, enfin la mission d'explorer les frontières conliée à un corps de cavalerie tenant garnison à Tlemcen ( Timici colonia) , circonstance qui nous est révélée par deux inscriptions trouvées dans cette ville, sont autant de témoignages authentiques de la constante sollicitude qu'inspirait aux Komains la sécurité de la Mauritanie Césarienne

Cependant la région du Tell offrait des refuges aux ennemis de la civilisation dans des localités même assez voisines de la mer. Le pays des Traras, celui des Beni-Amer , des Beni-Chougran. et surtout les montagnes comprises dans le triangle formé pur le Chélif, la Mina et les hauts plateaux , occupés encore par des peuples dont la soumission ne pouvait être sincère, durent fixer leur attention et recevoir aussi pour la siàrelé des vallées , des constructions d'oppidums et de camps capables de contenir les populations. Tous les points dangereux furent occupés militairement, on peut en avoir la preuve dans l'existence des ruines importantes de Nédroma, du Tessala (Astacilis ), des Beni-Chougran, et dans l'immense quantité de vestiges de forteresses qui couvrent le pays des Flitas , particulièrement sur les hautes vallées de la Mina, de l'Oued-Riou et de l'Oued-Isly. A ces conditions la colonisation put se développer , et fit tant de progrès que sous Trajan , la sentence d'exil qui frappait un citoyen romain, lui interdissait également le séjour des provinces d'Afrique , à cause des charmes qu'otïrait ce pays devenu 1 image de Rome et de l'Italie.

Ëtablissemens civils et agricoles.

La guerre nous a fait connaître la plus grande partie de leurs établissements mihtaires ; la paix et l'étude des terrains propres à la colonisation, nous fait découvrir chaque jour leurs établissements civils et agricoles.

Le polygone sur la surface duquel nous proposons de fonder des communes françaises , contient plusieurs villes comprises dans cette 2* catégorie ; de ce nombre sont Gilba colonia , qui avait pour territoire la plaine de Meleta, la colonie d'Arsénaria et les deux ports qui formaient ses dépendances ; mais surtout le muuicipe de Guiza, dont le territoire comprenait au moins toute l'étendue de la plaine du Sig et de l'Abra ; il suffit de jeter les yeux sur la carte pour comprendre l'intérêt que les anciens attachaient à la possession de ces deux derniers points , dont la prospérité dans tous les temps a été corrélative -, le Portus magnus, le plus vaste et le plus commode de toute la côte d'Afrique, depuis Tanger jusqu'à Carthage, fréquenté dans l'antiquité comme il le sera de nos jours , par les navires de toutes les nations, apportait aux Romains d'Afrique les productions des autres provinces de l'empire et leur rendait en échange les

richesses de la Maurilaiiie Césarienne. Le codeThéodosien énumérant lesproduits variés du sol de cette province, sur lesquels le fisc impérial avait à prélever des impôts, cite, indépendemtuent des céréales : le lin, Ihuile, la soie , l'alun , le sel et la garance ; la plaine du Sig en particulier était renommée pour sa fertilité , ainsi que nous le révèle ce fragment d'inscription découvert sur le bord de la rivière :

>XMLM COLONiœ GEMO FLUMINIS.

« Au génie du fleuve, divinité tutélaire de la colonie. »

Ces mots si simples renfermaient pour nous un avertissement, un conseil d ami, donné par les morts aux vivants ; ce conseil a été suivi: un barrage moderne, construit sur les débris du barrage antique, permet déjà d'arroser la plaine où bientôt tout sera préparé pour recevoir les familles laborieuses qui demanderont à s y établir.

2e OUESTlOi

POLITIQUE OES ROMAINS A L EGARD DES l.VDIGENES.

Analogie de leur situation avec la nôtre.

Il serait iculile de uous étendre sur les rapprochemens qu'on peut établir entre la lutte que soutient la France contre Abd-el- Kader , et la guerre des Romains contre Jugurtha ; ces deu\ grandes figures, on ne peut le nier, ont entre elles quelques points de ressemblance , mai? c'est surtout l'état social , politique et religieux, des Indigènes à ces deux époques si éloignées l'une de l'autre, qu'il convient de soumettre à la critique historique.

Etat social des Numides à I arrivée des Romains.

On ne peut guère douter, que les premiers habitans de l'Afrique septentrionale . n'aient été nomades ou troglodites ; mais il est aussi accjuis au domaine des faits qu'à l'époque de la guerre de Jugurtha, les habitans du Tell étaient fixés au sol. Sallusle cite les noms de plusieurs centres de population , et l'on est en droit de conclure de la suite de son récit, que la région du Tell et celle des hauts plateaux étaient la propriété de citadins et d'agriculteurs , les uns habitans des villes munies de remparts, les autres, des chaumières assez semblables aux gourbis des Kabyles.

Pour la Mauritanie Césarienne, en particulier ( province d'Oran), le géographe Ptolémée énumère un grand nombre de points, dont les noms, d'origine phénicienne ou berbère, prouvent que les villes de cette contrée n'étaient pas toutes d'origine romaine. Il indique même la position de 6 grandes tribus qui composaient la nation des Numides Masœssiliens , et par une coïncidence fort remarquable, les positions du territoire qu'elles occupaient se rapportent à l'emplacement des Nedja principales des Arabes de la province.

Quant aux villes de la côte, anciens comptoirs des Carthaginois , tombées au pouvoir des Romains, elles avaient conservé pendant la guerre leur population mêlée d'Indigènes et d'Itahens, dont l'action civilisatrice, pénétrant peu à peu dans l'intérieur, à la faveur des relations commerciales, préparaient depuis la chute de Carthage, l'établissement des colonies et des municipes.

Faits historiques.

Soixante-quinze années s'étaient écoulées depuis la célèbre campaene où Marins et son questeur, sans occuper l'Ouest de la

Numidic , avaient poussé une reconnaissance jusque sur les bords de la Moulouïa, lorsque le successeur de Jules-César, Auguste, génie tout pratique , résolut d'achever par la colonisalion, la conquête du pays commencée par les armes. Les peu- [)les menacés de l'anarchie par la faiblesse ou l'extinction des races royales , étaient mûrs déjà pour recevoir les institutions romaines , et s'empressaient de les demander. Nous avons des dates précises sur la fondation de quelques-uns de ces établissemens. Vers l'an 721 de Rome , l'empereur, sous le spécieux prétexte de défendre ses alliés contre les invasions des Barbares, envoie à Césarée la 2° Légion, Auguste, dont les délachemens se répandent sur la côte à Gunugus, à Cartenna, à Arsénaria : vers la même époque la population italienne, existant déjà sur le littoral , est renforcée par l'arrivée des citoyens de Rome et du Latium, et les trois villes que nous venons de mentionner , reçoivent le titre et les privilèges de colonies romaines ou latines.

Cependant le vieux parti qui dans le siècle précédent , avait choisi Jugurtha pour son chef, se réveille, au bruit des armes romaines furtivement introduites sur le territoire. Le drapeau de l'indépendance se relève sur les deux rives de la Moulouïa, et plusieurscoloniesde la côte sont attaquées en même temps (1). Auguste ne laisse point échapper cette occasion d'occuper militairement l'intérieur du pays.

Dirigée des frontières de la Tingitane vers les hautes régions du Tell . une ligne stratégique se couvre de camps et de colonies militaires destinées à protéger les colonies civiles de la côte et de l'Intérieur.

Toutefois cet emploi judicieux de la force militaire , ne suffirait pas pour expliquer les succès rapides des Romains , et la puissance d'attraction qu'ils exerçaient sur les Barbares ; il faut chercher à ces résultats une cause politique : nous croyons l'avoir trouvée dans l'application qu'ils firent au pays des institutions municipnles.

Plusieurs auteurs définissent le municipe , « une ville étrangère ayant reçu le droit de cité : » Nous sa% ons d'une manière certaine que ces droits de cité, point de mire de l'ambition des étrangers , se donnaient partiellement et par degré. Le municipe était donc une école politique et sociale, au moyen de laquelle Rome attirait à elle le monde barbare.

Condition des étrangers dans le pays romain.

La condition individuelle d'un étranger dans la ville de Rome et dans les colonies jouissant de tous les droits de cité, était des plus pénibles ; tant que les anciennes maximes furent vigueur, les étrangers n'avaient que le droit d'habiter la ville : ils n'avaient qualité, ni pour posséder, ni pour lester, et leurs biens

(1) La preuve de ce fait, passé sous silence par les historiens, est fournie par deux insciipt Ions trou v('rs, l'une à Foiigic (Saldae), l'autre à Tenez (Cartenna).

passaient, après leur mort, au trésor public ; celle condilion était si malheureuse, mise surtout en opposition avec les avantages attachés à celle de citoyen romain , que non-seulement (les individus, mais des villes et des provinces entières faisaient des efforts pour obtenir ce titre, dont la politique romaine avait fait un moyen de domination et qu'elle n'accordait qu'à des services émincns et à une soumission éprouvée.

Goodîtîons auxquelles les étrangers soit Isolément | soit en corps de nation , obtenaient le droit de cité.

Être admis dans la cité romaine, c'était posséder dans toute leur étendue, les droits publics et privés afl'eclés aux individus inscrits par le censeur sur les rôles des tribus urbaines ou rustiques.

Ces droits étaient, sous le rapport politique, le droit de suffrage pour l'élection des magistrats, celui de voter l'impôt en assemblée générale du peuple, celui de servir dans l'armée, enfin celui de participer aux cérémonies religieuses communes aux citoyens de Rome et du Latium.

Sous le rapport privé , les droits des citoyens consistaient dans la liberté individuelle, l'autorité du père de famille, la faculté de se marier à partir d'un âge fixé par la loi , celle de tester, etc., etc., etc

Il est doue évident que lorsqu'un individu isolé ou une ville étrangère aspirait au droit de cité, il fallait que cet étranger ou celte ville renonçât au droit privé et public de la nation dont il cessait de faire partie , pour adopter sans réserve les lois et les usages des Romains; citons quelques exemples relatifs â la question qui nou» occupe :

Cas où le titre de citoyen romain était retiré.

1» Le premier besoin de la société romaine en présence de la société barbare , dut être de fixer celle-ci sur le sol par la propriété et l'agriculture, dans le but de se faire des auxiliaires contre les réfractaires à la civilisation. Les peuplades africaines avaient toutes un penchant naturel à rentrer dans leur vienomade ou barbare, penchant entretenu par l'exemple des tribus insoumises , vivant de razzias et de brigandages. Les Romains eurent donc à multiplier autour d'elles les obstacles à celle disposition anti-sociale : c'est dans ce sens que nous interprétons l'édit de Justinien , renouvelé des premiers règlements d'Auguste et de ses successeurs , qui porte : « Que tout Indigène attaché à la » terre en qualité de propriétaire ou de fermier, qui abandon- » nera sa position pour se livrer au vagabondage (ut liber et » vagus exultet)^ sera â jamais déchu du droit de posséder ou » d'affermer sur les terres de l'Empire et frappé de peines sé- » vères quand la main de la justice parviendra à s'étendre sur )» lui. »

2» Le droit public des Romains comprenait certains riles reU~

pieux particuliers, ainsi qu'il a déjù été dit, aux habitants de Rome et du Latium ; pour que les Dieux étrangers pussent obtenir le droit de cité, ainsi que leurs adorateurs , il fallait que le culte nouveau n'eût rien qui choquât le culte et la religion établis ; c'est ainsi qu'au sein du polythéisme, et sous linlluence d'idées religieuses peu favorables au développement moral, ils écartaient cependant de leurs temples certaines divinités étrangères, comme favorisant la dépravation des mœurs , et proscrivaient le culte des Carthaginois et des Druides, dont les sacrifices humains révoltaient la nature.

3' Enlin le titre de citoyen romain imposait l'obligation de servir dans les armées : sous les gouvernemens des rois et des consuls, c était même une condition nécessaire pour faire partie des légions : sous celui des empereurs, l'étendue des conquêtes, la nécessité d'entretenir pour les conserver de nombreuses armées permanentes, obligèrent détendre beaucoup le droit de cité : pour fuciliter le recrutement des armées nationales (1). Au- Kuste, surtout, se servit avec habileté de ces moyens Avant cet Empereur, les indigènes d'Afrique, u'avaient servi dans les armées qu'en qualité d'auxiliaires ; en conférant à certaines villes le droit de cité, il appela leurs habitants à faire partie de 1 armée romaine, et à jouir des avantages particuliers attachés à cette classe de citoyens, c'est-à-dire à posséder des terres sur le territoire ennemi ; car la constitution de l'armée romaine n'excluait ni la propriété, ni la famille, et les traditions ijui la rattachaient à l'ordre civil, permettaient à l'État d'enrichir les chefs et les soldais par des dotations.

4° Le droit privé des Numides autorisait la polygamie ; chez les Romains au contraire , elle était sévèrement proscrite ; les lois sur l'hérédité ne reconnaissaient d'enfans légitimes que ceux nés d'une femme unique, par mariage contracté suivant les formes prescrites ; une des premières conditions auxquelles avaient à satisfaire les barbares, demandant le droit de cité, devait donc être de se conformer aiix lois sur lesquelles rejjosaient la famille et la propriété ; telle est selon nous la portée politique des édits des empereurs, renouvelés par Justinien , contre la polygamie . le rapt , et la détention en charlre privée de femmes libres ou esclaves , édit punissant de mort et de la confiscation des biens tout sujet de l'empire coupable d'un pareil crime , « qui ne tend à rien moins (nous traduisons textuellen ment les termes de l'édit ) qu'à faire prévaloir les mœurs bar- » bares, sur les sages règlements de nos ancêtres, au milieu de » la société romaine. »

Au nombre des conditions auxquelles les populations indigènes obtinrent le droit de citerne, nous ne devons pas omettre celle qui dut leur être imposée par Auguste, de céder au Domaine public une portion de leur territoire, cela ne saurait être mis en doute, ([uant aux villes qui prirent part à la dernière insurrec-

(1) Durcan dr Lamallc ; Colonisation de rAfri<|iic par le; Romains.

lion ; car uue mesure semblable avait été appliquée par César , aux villes libres de la Numidie qui avaient suivi le parti de Pompée, à Cirta entre autres, où l'un des lieutenants de César , Sittius, établit par son ordre une colonie romaine sur le territoire confisqué à l'ennemi ; mais nous croyons que le Domaine public s'augmenta également , par les cessions volontaires faites par les tribus indigènes, qui possédaient une étendue de terre excédant leurs besoins. Pline , pour en citer un exemple , nous fait connaître que la nation des Masœssiliens se trouvait , dans son temps, réduite, par suite des guerres, à un petit nombre de tribus disséminées dans un vaste espace , fait qui a son analogue dans ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux.

Les Romains avaient encore un moyen puissant d'appeler à eux l'élite des populations. D'après les anciennes constitutions , tout personnage ayant exercé certaines magistratures élevées, dans les villes libres du Lalium ou de l'Italie, était de droit citoyen romain : si celle mesure fut appliquée en Afrique aux villes barbares qui, sans avoir renoncé entièrement à leurs propres lois, avaient cependant accepté les formes administratives des Romains, et les noms de leurs magistratures , il est évident que l'armée, d'une part, et de l'autre, le gouvernement municipal durent enlever rapidement à l'élément barbare, toutes les sommités sociales des Indigènes.

Conditions des citoyens Romains dans les colonies et les municipes.

Il résulte de ce qui précède que la Numidie et la Mauritanie Césarienne, sous le règne d'Auguste, se trouvaient divisées parallèlement à la côle en trois zones bien distinctes, les colonies du littoral, et des vallées inférieures, pays tout entier romain, les municipes (1) de l'intérieur, pays mixte où les citoyens romains étaient en minorité, et enfin le pays barbare et ennemi, séparé des premiers par des postes et des colonies militaires.

Est-il nécessaire de rechercher quels étaient dans les colonies et les municipes, les droits des citoyens romains? Ces droits ne pouvaient être différens de ceux dont ils jouissaient dans la métropole, et si l'on en doutait, il suffirait de faire ressortir la distinction établie à l'origine même, entre les colonies romaines et les colonies latines, suivant qu'elles avaient été peuplées de Romains ou de gens du Lalium. On ne sait pas exactement quelle était cette distinction, et l'on présume seulement que les Latins, dans certains cas, n'avaient pas droit de suffrage à Rome, parce qu'ils n'étaient pas inscrits sur les rôles des tribus romaines, mais seulement sur celui de leur cité; cette distinction dispa-

(1) Il n'est question dans les idéographies et itinéraires anciens que fie trois inuni?ipes pour la Mauritanie Césarienne, mais on ne doit pas oublier que ces etablisseniens comprenaient, au point tic vue admistratif, toute une contrée.

raissail par le fait 6ur la terre étrangère, où chaque citoyen jouissait dans sa ville du droit du suffrage, et ne pouvait être appelé à exercer ce même droit dans la métropole , que dans des circonstances extraordinaires; mais puisqu'elle nous est conservée, elle atteste le respect des Romains pour leurs propres lois et leur sollicitude à en garder intacts les bénéfices et les privilèges; il fallait qu'il en fût ainsi, pour que la race conquérante, conservât vis-à-vis des Indigènes, l'attitude de la souveraineté, et l'on ne trouverait pas daus l'histoire un seul exemple à citer d'une conquête qui se soit aCfernaie sous l'empire de maximes opposées.

Système de colonisation des Romains.

Indépendamment de cette politique générale, applicable à des contrées d'une vaste étendue, les Romains avaient pour chaque localité des moyens d'action puisés dans leur constante sollicitude pour le bien-être matériel des populations; ils possédaient à un haut degré l'art d'augmenter par l'industrie agricole, les richesses du sol conquis par les armes ; ces travaux d'art, simples etgiandioses, qui assurent de bonnes conditions d'existence aux cités et la prospérité des campagnes, acqueducs, réservoirs, barrages, canaux d'irrigation, lui étaient familiers, et dans les provinces d'Afrique surtout, la science des constructions devint souvent leur auxiliaire. Les avantages et les ineonvéniens que présente ce pays leur furent d'abord dévoilés. En présence d'une terre arrosée par des cours d'eau faibles en été, torrentueux en hiver, où l'eau des pluies est inconnue pendant la plus grande partie de l'année, ils comprirent que sa fertilité ne les dispensait pas d'essayer par leurs travaux de corriger la nature. Par leurs soins, les villes se couvrirent de citernes et d'aquéducs , les campagnes, de chaussées et de canaux. Les débris antiques de toutes sortes que Ion trouve à chaque pas, font présumer que l'industrie particulière rivalisait avec l'édilité des villes et la puissance publique elle-même; car, le système de colonisation adopté par eux fut celui de la grande culture. Les Romains étaient trop avancés dans la science du gouvernement, pour n'avoir pas compris que s'ils voulaient hâter les progrès de leur colonie, il fallait qu'au point de vue privé, comme sous le rapport des institutions, l'Afrique fût l'image de Rome et de l'Italie; or, le sol de la métropole, comme aujourd'hui celui de l'Angleterre, appartenait à une aristocratie, ayant pour lien principal avec les familles plébéiennes les relations de protectorat et d'intérêt qui s'établissent entre le grand tenancier et le fermier. L'Afrique offrait à cette aristocratie un écoulement facile pour la population prolétaire dont l'exubérance, dans les longues années de paix qui suivirent la guerre civile, avait pris un caractère alarmant. Tacite nous apprend que de son temps, les grands fonds de terre (Latifundia) (1) de la province proconsulaire étaient pos-

[\, Scx (Ifjini .^fiic;t• latifundia possédcbaiit (lacite).

sédés par un pelit nombre de familles patriciennes ; il nous est permis d'étendre par analogie à la Numidie et à la Mauritanie Césarienne, ce précieux document fourni par cet historien, et de conclure que les grands propriétaires de Rome n'avaient pu rester étrangers au mouvement qui, sous l'impulsion donnée par Auguste, avait entraîné les populations de l'Italie sur le littoral africain ; ils y transportèrent, n'en doutons pas, une partie de leurs clients et de leurs capitaux, et furent récompensés de leurs sacrifices, par la fertilité d'une terre qui partagea pendant 7 siècles, avec la vallée du Nil, le privilège de nourrir les maîtres du monde.

Oran, le 28 mai <846.

Le Capitaine d'artillerie attaché au bureau arabe de la Division d'Oran,

AZÉMA DE MONTGRÂVIER.

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