Observations du général Clauzel sur quelques actes de son commandement à Alger
En publiant ces observations, je me propose de démontrer les avantages que promet à la Fi'ance la colonisation d'Alger, et de prouver que le système que j'ai adopté est le plus propre à obtenir ce résultat. J'ai voulu appuyer mon opinion personnelle, sur celte question importante et sur les incidens qui s'y sont rattachés , de tous les documens qui justilient la manière dont j'ai envisagé l'une et considéré les autres. J'ai voulu aussi rendre évidentes l'opportunité et l'utilité de mes ai'rangemens relalilsaux beylicks de Constantine etd'Oran, et l'aire voir que ces opérations avaient, dans ma
pensée et pour motif, un double but; l'un, de me permettre de renvoyer en France les deux tiers de l'armée d'occupation , et l'autre d'assurer la tranquille possession de la partie du territoire où je pensais que devaient se faire les premiers essais de colonisation. J'ai voulu enfin détruire les fâcheuses impressions répandues à dessein ^ur ces arimngemens , dont je m'étonne encore que la convenance actuelle et ce qu'ils renferment de prévoyance restent méconnus.
Ce n'est pas seulement en France que l'occupation d'Alger a éveillé l'attention. L'Europe entière s'intéresse au succès de notre établissement sur cette côte si long-temps inhospitalière. Toutes les nations y voient des avantages pour elles, et un débouché plus commode et moins hazardeux que l'Amérique pour l'excédant de leur population. Les esprits élevés ont déjà percé dans l'avenir, et ont entrevu Tinfluence que doit avoir sur la civilisation de l'intérieur de l'Afrique une colonie créée sur une vaste échelle, que la proximité de l'Europe met à l'abri des inconvéniens qu'ont toujoiu\s présentés, dans leur principe, les entreprises coloniales Icnlécs à de grandes distances des métropoles. Cet avenir n'a pas été mon butimmé-
ciial , mais il était et il est encore dans ma pensée; il la jjréocciipait puissamment, lorsque j'ai conclu mes arrangemens avec le bey de Tunis. J'ai eu le regret de voir que j'avais élc mieux compris par les Africains eux-mêmes, que par les bureaux des ministères dé la guerre et des affaires étrangères.
Je suis arrivé à Alger le 2 septembre 1830. Ma mission n'étant pas limitée par des instructions, je croyais alors qu'elle se bornerait à faire connaître à l'armée les changemens survenus dans le gouvernement , et h prendre quelques mesures pour conserver, à tout événement, des points d'occupation militaire sur la côte d'Afrif[ue. J'eus bientôt et heureusement terminé la [)remière partie de cette mission, qu'on avait crue fort dangereuse pour moi , bien que fen Clisse une tout autre ide'e. Ae trouvai, comme je m'y attendais , une armée toute française, l^'amour de la patrie et les plus nobles sentimens remplissaient des cœurs découragés , peut-être , par la crainte qu'une expédition entreprise sous les auspices du gouvernement déchu ne fût déshéritée de sa gloire. Mais à peine cette brave armée fut-elle instruite des événeniens dont elle ne connaissait que la cause, et à
peine aussi nos valeureux soldais purent-ils se convaincre que la patrie rendait justice à leurs travaux et comptait sur eux comme sur ses autres enfans, que leur ardeur se réveilla. Officiers et soldats prêtèrent avec entliousiasme le serment de fidélité à la nouvelle dynastie.
Peu de jours me suffirent pom* fixer me» idées sur le parti que la France pourrait tirer de sa conquête. Je vis que le règne des Turcs, oppresseurs du pays depuis trois siècles , était k jamais fini , et dès ce moment je restai persuadé que le territoire d'Alger deviendrait, entre nos mains, une importante colonie qui nous indemniserait amplement de la perte de Saint- Domingue , et peut-être aussi des frais immenses que nous coûte l'onéreuse possession de nos autres colonies. Mes premières dépêches au gouvernement furent écrites dans ce sens. Mais en insistant sur l'intérêt qu'avait la France à garder et à coloniser Alger, je ne me dissimulai pas que l'état incertain , pour ne pas dire menaçant , de nos relations extérieures , m'imposait le devoir de mettre à la disposition du ministre de la guerre la plus grande partie des troupes d'Afrique , que je regardais, avec raison, comme un excellent noyau d'armée.
J'annonçai au ministre, qui ne s'y attendait pas, qu'il pouvait compter sur douze des dix-huit rég^imens de l'expédition ; je l'assurai en même temps que cette diminution des deux tiers de nos forces en Afrique ne compromettrait pas la conquête. M. le maréchal Gérard , alors ministre de la guerre , reçut cette nouvelle avec une grande satisfaction. Il m'informa que le Roi et le Conseil des ministres avaient appris, avec le plus vif plaisir, que j'avais su obtenir deux résultats qu'on n'osait pas croire conciliables , celui de la diminution de l'armée d'Afrique, et la certitude de la conservation du territoire d'Alger, avec l'espoii' prochain d'y fonder utie colonie florissante. La dépêche du ministre de la guerre du 30 octobre 1 830 fera voir que le gouvernement était déjà déterminé, à cette époque , à coloniser Alger, et que tous les avantages que la France pourrait retirer de ce beau pays, étaient parfaitement compris et appréciés par le ministère.
«Paris, le 3o octobre i83o.