AVANT-PROPOS
Ce Mémoire n*a pour objet que d'offrir à la psychologie un certain nombre d'observations faites avec un soin scrupuleux, rédigées avec une sincérité absolue, interprétées sans préoccupation d'aucun système préconçu, d'aucune théorie sur rame et ses facultés. L'auteur n'est pas un philosophe de profession; mais il est père, et, à plusieurs reprises, ayant observé chez ses propres enfants les progrès de l'intelligence et du langage, il s'est plu à en prendre note* Un mémoire du médecin Th. Tiedemann (1), dont les observations, malheu-
(1) Ce mémoire, peu connu, dit-on, même en Allemagne, a été traduit en français par M. Mîchelant, et publié dans le Journal général de Vitistniction publique en avril 1863.
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reusement^ ne s'étendent pas au-delà de la quatrième année de Tenfance, un Mémoire de M. Bouchitté (1), quelques pages d'un livre italien de Niccolo Tommaseo (2), sont les seuls écrits qu'il ait lus avant de songer à écrire lui-même sur cette matière. Ses notes étaient presque toutes recueillies quand M. Albert Lemoine a publié son excellent livre Sur la physionomie et la parole (3) et il a été heureux de se voir d'accord sur quelques points avec un observateur si attentif et si pénétrant.
Quelques autres remarques extraites d'ouvrages anciens ou modernes trouveront, à l'occasion, leur place soit dans le texte, soit dans les notes du présent Mémoire. Quant aux vues du profond géomètre Q. Lamé sur l'âge où s'éveille et se développe la faculté du raisonnement mathéma-
' tique (4), si importantes et si ingénieuses qu'elles soient, on n'a pas eu à en profiter ici, parce qu'elles se rapportent à un âge où l'éducation régulière exerce une action considérable dans le développement de l'intelligence. Or, ce que l'on s'est surtout et presque uniquement proposé, c'est d'étu-
^ dier l'esprit des enfants durant la période où il se développe par l'elTet d'une force toute spontanée. Cette période paraissait la plus intéressante parce qu'elle avait été moins obser-
"" vée que les autres et parce qu'elle laisse mieux voir le jeu
(1) De la spontanéité du développeTnent semihU-întélligmt dans les enfonts nouwoMr-nés (T. P' des mémoires de la Société des Sciences etc., de Scine-et-Oise).
(2) SulVeducaaione, p. 52-62 : Giomale d'vma madré.
(3) Paris, 1866, in-12.
(4) Résumé de plusieurs discours préliminaires sur les programmes des sciences exactes (Paris 1866, in-S^).
naturel des facultés appelées à prendre plus tard un rôle si important dans la yie de l'homme.
Si Ton a dépassé cette limite par quelques observations sur les sourds-muets, c'est que, chez les sourds-muets, surtout chez ceux qui le sont de naissance, le développement intellectuel et moral est, sauf de très-rares exceptions, en ^ retard de plusieurs années sur celui des autres enfants : la période de l'enfance que nous étudions se prolonge pour eux jusqu'à douze ou quatorze ans, moins encore par résistance ou faiblesse de la nature que par la fatalité d'une condition qui presque toujours laisse le sourd-muet dans l'isolement durant les six ou sept premières années.
Paris, juin 1871.
P. 'S. — D'autres travaux m'ont longtemps détourné de publier ce Mémoire. Je m'y décide aujourd'hui en voyant combien le sujet que j'y traite semble de plus en plus à l'ordre , du jour parmi les philosophes (1). En relisant mon travail, je sens tout le premier qu'il laisse à désirer sur bien des points. J'aurais voulu pouvoir y consigner une série plus complète d'observations rangées par ordre de dates et de ^ matières; mais j'ai mieux aimé y laisser des lacunes que de les remplir soit par des emprunts aux livres des philosophes qui ont traité le même sujet, soit par des souvenirs
(1) Depuis que j'ai lu ces pages devant TAcadémie des sciences morales et politiques, en juin 1871, des études sur le même sujet ont été publiées par M. Taine, dans la Eeime philosophique (janvier 1876); par M. Ch. Darwin, dans la Mewie scientifique (14 juillet 1877) ; par M. Pollock, dans le Mind (juillet 1878) ; enfin par M. Bernard Ferez, dans son ouvrage intitulé : Les trois premières années de V enfance, (Paris, G. Bail- Uére, 1878).
trop vagues ou par des témoignages recueillis de la bouche de personnes peu habituées à ce genre d'observation délicate. Cette réserve me semble plus conforme au^ lois d'une sévère méthode.
Quant aux interprétations que je me suis permises des phénomènes observés, j'aurais pu les développer plus longuement sans ajouter à leur autorité. Elles ont plutôt pour objet de poser des problèmes que de les résoudre. En général, je voulais surtout susciter des recherches nouvelles sur cette période de la vie humaine que les philosophes ont rarement décrite avec une précision vraiment scientifique, et montrer par quels points une telle étude se rattache aux plus intéressantes questions que soulèvent l'histoire littéraire et la philologie comparée. (Novembre 1878.)