‹ Observations et réflexions sur le développement de l'intelligence et duChapitre 3 sur 6 · PBEMIEBS ESSAIS DU LANGAGE · texte numérisé non relu

PBEMIEBS ESSAIS DU LANGAGE

Observation PRÉLIMINAIRE. — Dans le premier âge, le progrès se marque d*uii jour à Tautre, puis d'une semaine à Fautre, puis de mois en mois, puis d'année en année.

L*âge où l'enfant n'a pas encore de maître à proprement dire est peut-être celui où il apprend le plus et le plus vite. Que l'on compare le nombre des idées acquises entre la naissance et l'âge de cinq ou six ans avec celles qu'il acquiert dans les années suivantes, 6n sera étonné de cette précocité féconde.

Il est vrai que, dans cette première période, la mémoire et l'attention s'exercent plus que la raison. C'est la raison et ses méthodes qui se développent ensuite et qui deviennent les instruments d'un progrès de plus en plus rapide. Vers neuf ans, je vois cette activité de l'esprit s'accroître au point qu'il faut presque, par prudence, la contenir et lui épargner les occasions de s'exercer, de peur qu'elle ne se fatigue et ne s'épuise. Le besoin d'explication sur toute chose qui a frappé Tesprit de l'enfant devient presque un embarras pour les parents. La vie des villes, la fréquence des relations sociales et des conversations intéressantes, est, sous ce rapport, un excitant qui a ses dangers pour la santé ' de l'intelligence, et, par contre-coup, pour celle du corps ; il n'est pas bon que le développement intellectuel soit prématuré ; il faut qu'il se produise dans un juste équilibre de toutes les forces physiques et morales.

IL y a chez les enfants des faits qui tiennent à Tintelligence ; il y en a qui tiennent à l'instinct. Ceux-ci commencent au début même de la vie, ceux-là bientôt après les premiers, plus ou moins tôt s^^on la perfection des organes dont la nature a doué chaque enfant.

Dans le sein de sa mère, Tenfant n*a guère qu'une vie d'emprunt ; il est comme un organe particulier de celle qui le porte ; il communique avec la substance qui le nourrit au même titre que le pied, que tout autre membre. Déjà pour- ^ tant il a une sensibilité et des mouvements qui lui sont propres : il s'agite, parce qu'il souffre, soit par une cause extérieure à lui, soit par suite de son immobilité même ; car, pour les êtres destinés au mouvement, l'immobilité est une souffrance, quand elle se prolonge au-delà du repos nécessaire. Ces mouvements sont surtout fréquents et sensibles à partir du cinquième mois delà gestation ; l'enfant, jusquelà, ne semble avoir qu'une vie purement végétative.

Une fois hors du sein de sa mère, une fois plongé dans l'atmosphère qui pénètre et anime nos poumons, l'enfant prend possession de cette nouvelle vie par des actes qui révèlent avec évidence Vanimal. Il a une faculté de locomotion, incomplète et bornée, il est vrai ; il agite ses bras, ses jambes, par une réaction sans but et aveugle, presque mécanique, de ses muscles contre la douleur; et, chose plus importante, il est un acte au moins qu'il accomplit déjà en vue d'un but, en vue d'un objet déterminé: mise en contact ^ avec le sein de la nourrice, la bouche s'ouvre et s'adapte au bouton d'où elle aspire le lait par une opération physique, très-simple en apparence, bien extraordinaire pourtant, si l'on songe à la complexité du mécanisme employé. ' C'est là un phénomène d'instinct. Peu d'enfants hésitent dans cette première opération, peu se perfectionnent en la pratiquant; presque tous savent téter dès le premier jour, et, ce qui est bien remarquable, ce qui caractérise surtout le phénomène de l'instinct, cette opération si natu-

relie, si facile à Tenfant pendant toute la durée de l'allaitement, lorsqull l'a désapprise par le sevrage, sauf de rares exceptions, il ne peut plus la rapprendre : il boit dans un vase, ce qui est un mode d'absorption analogue ; mais il ne tète plus, il ne veut plus et ne sait plus téter.

Ainsi, mouvements mécaniques d'une part, et, de l'autre, fonctions intelligentes, mais sans conscience, fonctions diri- ' gées par l'intelligence de la nature en quelque sorte, plutôt que par celle de l'être qu'elle a produit: voilà tout le développement de la vie active pendant les premiers mois. Quant aux fonctions organiques qui assurent le développement des membres, elles sont, sauf les excrétions, ce qu'elles resteront toute la vie, semblables à celles qui assuraient le développement du fœtus, insensibles toutes les fois qu'aucun désordre ne les altère, étrangères à toute intervention d'un acte quelconque de volonté ou d'intelligence.

La sensibilité offre, durant cette première période, un caractère particulier que Buffbn et Lacépède ont assez bien décrit. Buffon s'exprime ainsi : « Il paraît que la douleur « que l'enfant ressent dans les premiers temps et qu'il ex- 4( prime par des gémissements, n'est qu'une sensation cor- « porelle, semblable à celle des animaux, qui gémissent « aussi dès qu'ils sont nés, et que les sensations de l'âme (1) « ne commencent à se manifester qu'au bout de quarante

< jours ; car le rire et les larmes sont les produits de deux € sensations intérieures qui toutes deux dépendent de l'ac- € tion de l'âme ; toutes deux sont des passions qui sup-

< posent des connaissances, des comparaisons et des ré- € flexions. » Et Lacépède (2) : « Ce n'est que vers le qua- « rantième jour que l'enfant donne des signes de sensations

(1) Nous faisons toutes réserves à Tégard de cette distinction des sensatioDS corporelles et des sensations de Vâme, qui ne serait admise au jour- , d'hui par aucune école de psychologie.

(2) Histoire de l'homme, p. 16, éd. de 1821.

f plus composées, d*un ordre plus élevé, et qui paraissent

< supposer que Taction de rintelligence a commencé de se

< développer. Ce n'est qu'à cette époque qu'il exprime le « plaisir ou la peine par le rire ou par les larmes, premier

< signe extérieur des mouvements de son âme, qui ne peu«

< vent encore se manifester d'une autre manière sur un « visage dont plusieurs parties, trop tendres, n'ont pas le « ressort et la mobilité nécessaires pour marquer les affec- « tions intérieures. »

Le rire est un signe de plaisir, mais qui se reproduit quelquefois sous llmpression de vives douleurs. Les pleurs sont un signe ordinaire de la tristesse, mais que parfois aussi une joie excessive nous arrache. Plusieurs animaux ont la ^ faculté de pleurer ; elle semble tenir à la vie des sens autant y qu'à celle de l'âme ; l'homme seul a le privilège du rire, qui dépend plus étroitement de la vie morale. Sij'osais conjecturer à quelle époque llnteiligence proprement dite apparaît dans l'organisme humain, je dirais que c'est à l'époque où commence le rire. En effet, je ne le trouve pas dans la vie des animaux; je n'y trouve non plus aucun événement, aucun fait, qui puisse donner lieu à ce nouveau et curieux phénomène.

Les causes du rire sont variables ; il n'est pas toujours produit par les mêmes faits extérieurs, ni avec la même intensité. Le rire n'est pas précisément un fait d'instinct ; il se développe à la suite de l'éducation et par elle ; il a des degrés et des progrès : une de ces nuances est exprimée par le mot sourire ; seulement, chose remarquable, il n'a pas de variétés proprement dites chez le même individu. L'être humain a donc apporté en naissant une faculté de rire, une simple faculté, purement virtuelle ; ce n'est f)as un instinct, car l'instinct est une faculté déjà tout en acte dès le début, et limitée à un certain nombre d'effets dont elle a atteint du premier coup la perfection.

A cinq semaines, je note la transition du cri à la voix. Le

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cri est le premier son que Torgane humain fasse entendre : il sort du fond du larynx dès le premier instant de la vie à l'air libre. Pendant plusieurs semaines, il est le seul que Tenfant fasse entendre, et cela quand il souffre. Puis, vers cinq semaines, je vois la bouche et la langue s'agiter, même et surtout dans la joie, pour produire des sons que nos lettres ne peuvent exprimer, mais qui certainement sont moins gutturaux que les premiers. Cette seconde e3pèce de sons, en se perfectionnant, produira de véritables articula-tions. Aristote avait déjà très-nettement distingué trois degrés dans les sons, ^oyoç, le simple bruit; ycav>î, la voix encore inarticulée ; enfin ^tâXsxTOff, le langage articulé (1).

Chez Félix, cette voix distincte du cri douloureux ne s'est guèr^ produite avant la fin du deuxième mois; à la fin du troisième, non-seulement il est sensible aux gestes qui le provoquent à rire; mais, le geste cessant, il semble l'appeler par un petit cri qui lui est personnel. Il se met donc de la partie ; il entre pour ainsi dire en commerce avec ceux qui l'entourent : mais tout cela ne dépasse pas la mesure d'intelligence que nous reconnaissons dans les animaux, et que nous constatons si souvent dans les animaux domestiques.

Une ressemblance remarquable entre l'enfant au premier âge et ranimai sans raison (1), c'est que ses cris offrent ^

(1) Histoire des animaux, IV, 9. Cf. Problèmes, XI, 1, 2, 4, sur la voix des sourds-muets et sur le rapport qu^il y a entre l'ouïe et la parole ; 27, sur ce qu'il appelle o'af»}vt4sev; ibid, X, 1, 14, 27, 55; Alexandre d'Aphrodisias. Problèmes, I, 138. — Au reste, ces distinctions sont si naturelles que tout observateur un peu attentif de la nature ne manquera pas de les faire. Ce n'est certainement pas chez Aristote que les avait puisées le cartésien Cordeuioy^ Discours physique de la parole (2® édit. 1677), p. 13-14. Les autres observations de l'auteur sur la manière dont les enfants apprennent à parler (p. 45 et suiv.) sont d'un caractère vague et peu instructives.

(1) Voir les vers célèbres de Lucrèce, chant V, vers 1062 et suiv.

une variété qui répond à la variété de ses impressions. Félix a sept mois ; je distingue très-bien : 1° ses cris de joie ;• 2* ses cris d'impatience, quand on le fatigue par des opérations de toilette plus ou moins gênantes; 3<* ses cris de peur, quand on paraît le blâmer ou le menacer ; ils ont quelque chose de plus profond et de plus touchant. Sa figure a d'ailleurs, dans ce dernier cas, une expression toute particulière et sur laquelle on ne saurait se méprendre.

> Vers neuf mois, l'instinct d'imitation se développe à vue d'œil : 1^ action de se cacher et de se montrer tour à tour par manière de jeu; 2** action de jeter une balle, après Tavoir vu jeter par un autre; 3° essai ;.de souffler 'sur une bougie ; 4** essai d'éternuer en singeant celui qui vient d'éternuer; 5° essai de frapper les doigts sur le registre d'un piano. La voix, d'ailleurs forte, et s'exerçant d'une manière assez variée, est pourtant en retard, à ce qu'il semble, sur ce pro-

- grès. Nul effort sensible pour iiniter les sons entendus. Certaines imitations passagères et [accidentelles ne se reproduisent pas assez clairement pour être attribuées à un acte tant soit peu intelligent.

Nous insisterons plus loin sur ces premiers essais de langage, et nous citerons une page d'Aristote qui semble se rapporter à une observation analogue à la nôtre. Pour le

- moment, continuons à suivre les développements de l'intelligence dans les phénomènes d'imitation, et disons tout d'abord quelques mots du souvenir, que l'imitation suppose.

Comme il est naturel, le souvenir se montre avant les premiers actes d'imitation. Ce n'est pourtant qu'au milieu du sixième mois que j'ai pu, pour la première fois, le constater avec certitude, et surtout que je l'ai vu marqué de quelque apparence de réflexion. Emile s'est légèrement brûlé en touchant de la main un vase chaud ; si on le lui représente, il retire sa main avec une intention évidente d'échapper à la douleur. Même observation pour un objet rude au toucher et àont l'impression lui est désagréable. L'expé-

rienod a été répétée plusieurs fois ; elle a toujours donné le mêxae résultat. D'autres souvenirs sont évidents déjà dans les rapports de Tenfant avec les personnes qui ont soin de lui^ surtout avec sa mère, avec sa nourrice ; mais ces souvenirs paraissent se fonder sur une association tout instinctiv^ des impressions et des sentiments.

A regard du souvenir, l'observation distingue deux ordres de faits : la mémoire se produit dès le premier âge pour les faits qui se renouvellent fréquemment ; elle est plus tardive pour les faits accidentels. Pour ces derniers, je ne l'ai pas constatée avant Tâge de quinze mois. Emile, à cet âge, s'est emparé d'un jouet, qu'il a laissé ou caché sous un fauteuil; un quart d'heure après, je le lui redemande ; il va droit à l'objet et me le rapporte.

La faculté d'imitation, qui se montre si précoce chez l'en- faut, se rattache étroitement au premier éveil de l'intelligence. Un être intelligent est celui qui agit parce qu'il com-^^^ prend, souvent même pour comprendre, et qui a conscience des motifs de son acte. L'enfant ne montre encore cette intelligence ni dans les mouvements mécaniques, ni dans les mouvements instinctifs; je crois pouvoir dire qu'il la montre dans les premiers mouvements imités. Mais, à cet égard, on ne doit pas demander à l'interprétation des faits une trop grande rigueur. Parmi ceux que j'observe, il en est qui n'appartiennent pas décidément à l'une ou à l'autre classe, et qui ne sont ni tout-à-fait instinctifs, ni tout-à-fait intelligents. Par exemple, quand l'enfant saisit un objet, aliment ou non, pour le porter à sa bouche, il me paraît évident que l'instinct d'alimentation, exercé chaque jour dans Tallaitement, joue quelque rôle dans cet acte. Mais, d'un autre côté, l'acte étant toujours postérieur au temps où les yeux entrent en exercice, où ils suivent les mouvements de la nourrice, du père, de la mère, l'enfant qui le produit, peut à bon droit être déjà considéré comme imitateur, et, par conséquent, il y a peut-être là déjà un acte intelligent.

On peut remonter plus haut que Tobservation qui précède. S'ouvrir à la lumière est pour les yeux un acte mécanique, ou, tout au plus, instinctif. Chercher la lumière, la lumière -qui anime et vivifie les objets, c'est déjà un acte intelligent. j

Chercher parmi les objets éclairés par la lumière celui qui a laissé précédemment une impression vive et douce, s'éloigner ou se détourner des objets qui ont laissé une impression pénible ; voilà des actes très-élémentaires, très-simples, où commence à poindre l'intention, partant l'intelligence; ils ont précédé les actes d'imitation, ils en sont la >^> condition nécessaire. Regarder (ou détourner les yeux), puis imiter, ce ^ sont donc deux des premières manifestations de la vie intellectuelle. Les deux évolutions ne se produisent pas uniformément et à la même date chez tous les enfants, mais chez tous elles marquent le même progrès : c'est l'éveil de l'intelligence.

Au reste, ce que nous constatons pour la vue s'applique aux autres sens. Le tact, chez l'enfant, s'exerce à peu près en même temps pour chercher, à tâtons, les objets qui l'ont ^ flatté, ou repousser ceux qui l'ont blessé ; l'ouïe, pour diriger l'attention vers une musique ; le goût, pour repousser ou attirer ce qui lui plaît ou lui déplaît. L'odorat seul est sensiblement en retard sur ce progrès presque simultané des quatre autres sens.

Voici un exemple où l'instinct d'imitation se montre uni aux actes élémentaires de la mémoire ; on y voit poindre en outre le germe de cette imitation qui, développée, s'appel- . lera le drame. Un enfant de vingt mois connaît, reconnaît et rappelle très-bien de mémoire quelques personnes qu'il Voit habituellement dans ses promenades au jardin du Luxembourg, une bonne, par exemple, et l'enfant qu'elle conduit. Un jour, il nous quitte en prononçant tant bien que mal les trois noms du Luxembourg, de la bonne, de l'enfant. Il va dans la pièce voisine, fait semblant de dire bonjour à ces deux personnages, revient raconter avec la même simplicité

ce qu'il vient de faire. Éyidemment, rien dans la pièce voisine ne rappelle le Luxembourg ni ses habitués. C'est donc là ce que j'appellerai un acte d'imagination dramatique, c'est "^ le drame dans son germe élémentaire. Il y a là une confirmation frappante de l'observation d'Aristote (1), que Thomme^ est le plus imitatif des animaux. Bientôt l'enfant se fera des instruments à l'usage de ses petits drames. Nous lui en fournissons nous-mêmes : ce sont les jouets. Mais il n'en a pas assez pour toutes les scènes qu'il imagine, et le même jouet lui servira souvent pour plusieurs rôles quelquefois trèsdivers; j'ai vu, dans un de ces jeux, des morceaux de bois, tous semblables^ figurer pour l'enfant les personnages les plus variés,

Est-ce par l'imitation que le langage prend naissance ? ou ^ bien est-il d'abord le produit d'une faculté qui entre spontanément en exercice, sauf à se développer plus tard avec le secours de limitation? Ceci demande quelques recherches particulières sur les premiers essais du langage et les conditions dans lesquelles ils se produisent.

Une observation qui a dû être faite par plus d'un médecin, et que pourtant je n'ai lue nulle part, c'est que la voix des enfants, dans le premier âge, n'est pas caractérisée par un timbre individuel. Elle est forte ou faible^ à tel ou tel degré, mais je ne sais pas de mère dont l'instinct puisse discerner sûrement^ dans les deux ou trois premiers mois» son nouveau-né entre plusieurs autres d'après le seul indice de la < voix. Cela vient sans doute de ce que les organes de la voix n'ont pas encore pris leur forme particulière à l'individu. La voix se caractérise en même temps qu'elle s'articule^ en même temps qu'on y distingue des voyelles et des consonnes. , Ce progrès n'est pas plus tôt commencé qu'un problème se présente, celui du langage proprement dit. Les cris, les pleurs, le rire, ne sont guère que du langage naturel, avec

(1) Poétique, chap. iv«

un commencement de langage artiâeiel ou intelligent quand il s*y mêle une intention. Ce dernier langage ne se déyeloppe qu'avec le progrès de Tarticulation. Dès Tfige de six mois, Tenfant commence à articuler quelques syllabes labiales ou dentales. On croit d*abord à une articulation calculée, parce que cela dure quelques jours pour chacune ; mais il abandonne bientôt sa syllabe de prédilection. Gela ^ fait voir que la volonté ne s'est pas encore emparée de l'instrument de la parole. Cet instrument agit en quelque sorte de lui-même, comme les pieds et les mains se meuvent dès les premiers jours de la vie. Ces jeux de voix involontaires vont peu à peu se multiplier jusqu'à ce que la volonté s^ applique, les détermine, les soumette à un renouvellemeat régulier. Alors seulement, ce sera le langage humain.

Aristote a très-nettement marqué cette phase de l'activité inconsciente chez les enfants, dans un chapitre de son Hiâ" toire des animaux (1). Nous la trouvons décrite avec plus de précision encore, mais non sans quelque obscurité, dans un des Problèmes (2) de la collection qui porte le nom du Stagirite. Ce texte s'éclaircit d'ailleurs, si on le rapproche des faits que je viens de signaler^ et cette comparaison m'aide à le traduire avec quelque confiance dans le sens que je donne aux passages difficiles.

€ Pourquoi arrive-t-il que de petits enfants, avant l'âge ordinaire de s'exprimer clairement, articulent et parlent avec netteté, puis reviennent à vivre comme les autres enfants jusqu'au temps ordinaire, ce que beaucoup regardent comme un prodige? Bien plus, quelques-uns, dit-on, parlent

(1) rV^ 9 : Ta TTouîta «San^sp xot râv o^Xaiv fAOpu^y ovx c^xpoTQ é^ev, o^xmç Qvjé xnç yWrQg t& 9rpÛT0V| xgù éorlv «tsX<« Saint Augustin {Confessions, I, 8) peint heureusement cette action de la volonté but les instruments du langage : t: Ita verba, in variis sententiis locîs suis posita et crebro audita, quarum rerum signa essent paulatîm colligebam, measque jam voluntates, edomito in eis signis ore, per hiBc enuntiabam. >

(2) Livre XI, problème 27*.

dès leur naissance. N'estn^e pas que le plus grand nombre des phénomènes se produisent selon la loi de la nature! ce qui explique et pourquoi les exceptions sont rares^ et pourquoi ensuite tout rentre dans la règle. Ainsi en même temps Tenfant entend et il parle ; (plus tard,) il comprend au moyen de l'ouïe et il s'exprime intelligiblement; (voilà la règle). Mais tout ne va pas toujours d'accord ; car il y en a qui comprennent avant que l'organe de la parole soit délié en eux; pour d'autres, c'est le contraire; et ceux-ci ne sau* raient parler avec intelligence, car ils ne font que répéter ce qu'ils entendent ; mais quand les deux facultés sont parvenues toutes deux à leur juste point, alors ils réalisent (dans son entier) ce que veut la nature. Ceux chez qui la capacité de comprendre les choses par l'ouïe s'est développée avant celle de produire la voix et de parler, ceux-là, il leur arrive quelquefois de pouvoir employer cet organe et de le dégager (de ses entraves), soit après un somme, parce que le sommeil, en allanguissant le corps, repose (la force des) organes, soit après quelque autre changement semblable. Nous avons ainsi de ces puissances d'agir dont Tacte dépend de petites circonstances. Et ensuite cela ne dure pas, l'organe ayant été ainsi délié (par accident). Quand la conception des choses qui ont frappé (l'enfant) n'est qu'à la surface (de râme)> dans la sensation^ alors l'ouïe ramène cette sensation et l'enfant parle. Souvent aussi des airs et des paroles nous reviennent à l'esprit sans que nous l'ayons voulu ; ai d'abord on les a fait entendre avec volonté, cela suffit pour que, plus tard, on les dise et on les chante sans intention, et (même) nous ne pouvons les chasser de notre bouche. C'est ainsi qu'il arrive que les enfants aient momentanément une faculté, puis que Torgane revienne à son état naturel, jusqu'au temps où il prendra sa force et sa parfaite suîtivité (1). »

(1) On lira peut-être avec intérêt une paraplurase de cette page aristo-

A travers certains embarras de langage, l'auteur, quel qu'il soit, de ce Problème aristotélique reconnaît dans la première enfance deux sortes de progrès : Tun accidentel et passager^ l'autre durable, qui seul mérite, à vrai dire, d'être appelé un progrès ; car il est l'effet d'une volonté intelligente qui maîtrise les instruments désormais appropriés à son service.

Cette prise de possession marque le début du langage proprement dit. Mais celui-là même nous présente comme deux phases qu'il importe de distinguer.

L'enfant que j'observe en ce moment articule déjà beaucoup de sons. Il n'y a pas un seul de ses besoins pour lequel il n'invente un ou plusieurs sous articulés, sans qu'aucun exemple volontaire ou involontaire lui soit proposé. Son organe vocal s'exerce à un nombre infini de combinaisons, s'exerce même cent fois par jour sans intention précise, comme pour s'assouplir. Parmi les mille articulations qu'il produit, l'enfant n'en a qu'un petit nombre aux ordres de sa

télîque que nous trouvons dans le traité De la subtilité et subtiles imoentions, de Cardan, traduction de Eichard Le Blanc (Rouen, 1642), p. 459 : « C'est chose prodigieuse, pour ce qu'elle est rare, quand un enfant parle n'aguères né, qui est toutefois chose naturelle. Et comme cecy est naturel, Aristoteles l'enseigne. Car entendu que la parole consiste et est composée par la force de la langue, et par intelligence, et que l'intelligence est donnée à plusieurs premier que la force de la langue, pour ce il advient que ce semble chose admirable de parler avant que l'intelligence soit parfaicte. Et si la force de la langue est parf aicte premier que l'intelligence, veu que l'homme est de nature préparé et ordonné à parler, qui empesche qu'il ne réfère choses ouyes, non entendues, comme la pie et le papegay, ou perroquet, dit Psittacus ? Ou qu'il réfère comme choses entendues par im efforcement et concurrence des esprits à la langue ? Il appert, pour ce qu'il leur advient principalement après le dormir, et ce plus clairement, car lors les choses veuës et ouyes en songes excitent plus, et l'abondance des esprits est plus grande, et la langue devient plus forte par le long repos. :»

volonté, et, chose qu'il faut noter, ce sont toujours des monosyllabes (1). Chez ceux qui l'entourent, il y a un langage tout fait pour les choses qu'il sent et qu'il sait, comme pour celles qu'il ne sait pas et qu'il ne sent pas. Mais ces mots ne sont pas à son usage pour entrer en relation avec eux ; et ils ne peuvent pas non plus s'en servir pour entrer en relation avec lui. Il nous faut deviner le langage qu'il se fait à luimême et qui exprime ses besoins les plus journaliers, ses ^ idées les plus simples. Le travail intellectuel, chez l'enfant, est très-actif, et son langage suit ce travail, avec une facilité d'invention qui déroute quelquefois notre attention la plus sagace. Marie s'évertue par moments à me dire des choses que je ne comprends pas; elle s'impatiente, s'irrite de ma maladresse; si, par bonheur, je viens à la deviner, ce sont des transports de joie. Quand un des signes de son langage enfantin, à force d'être répété, est devenu volontaire, quand elle le reproduit constamment à son gré, il ne tiendrait qu'à moi de me l'approprier aussi, puisque je le comprends, et, si je l'employais toujours pour les mêmes idées que l'enfant, celle-ci n'apprendrait jamais le français; elle ne saurait quiB sa propre langue; à voir le train dont marchent les choses, j'estime qu'elle se ferait assez vite un vocabulaire vraiment riche.

J'ai observé, à cet égard, un phénomène qui est d'une grande importance ; c'est que, si tous les enfants ont la même faculté presque machinale de parler pour parler^ d'assouplir leur voix par mille exercices , les signes de prédilection, les signes soumis à l'action de la volonté, que la volonté rappelle constamment les mêmes pour marquer les mêmes idées, varient selon les enfants. Ainsi ce vocabulaire < dont je viens de parler est tout à fait différent de celui qu'emploie tout autre enfant que ma fille. Le hasard ou l'in-

(1). Voir A. Lemoine, de la Physionomie et de la Parole, chap. vi ; « Gomment Tenfant apprend à parler. :»

tentioD qui a déterminé le choix de tel son pour telle idée, multiplie les signes sans uniformité dans le petit monde des enfants. Marie ne s'entend guère avec ses amis du même âge que pour des actions toutes sensibles ; dès qu'il s'agit d'une idée un peu moins matérielle, ce n'est qu'auprès de ' sa bonne ou de ses parents qu'elle se fait comprendre. Quelquefois, c'est une bonne ou une mère qui s'interpose entre deux enfants pour interpréter à l'un les volontés de l'autre. ^ Gomment donc s'opère la transition de ce langage de l'enfance, langage déjà artiflcieL mais encore purement individuel, au langage national, véritable instrument de sociabilité ?

L'enfant trouve autour de lui une société toute faite, avec un vocabulaire tout fait. Cette société ne reconnaît pas qu'il parle tant qu'elle ne l'entend que bégayer son langage enfantin. Faire parler un enfant, pour elle, c'est lui faire dire à propos les mots que disent les grandes personnes pour exprimer leurs sentiments et leurs idées. Comme je veux que ma fille parle français et n'impose pas trop longtemps à ceux qui récoutent la torture de deviner ses petits mots à elle, - je lui impose la fatigue de s'approprier notre langue. Au son par lequel elle désignait arbitrairement tel objet d'un usage familier, je la force à substituer celui que nous employons. Cela n'est pas toujours aisé pour elle; il ne lui suffit pas de m'entendre pour suivre mon exemple ; ce son que je lui impose, qu'elle entend, qu'elle comprend assez pour m' obéir quelquefois et accomplir l'acte ou apporter l'objet désigné, ^ ce son, elle ne peut le reproduire qu'à deux conditions : 1* c'est que son organe vocal soit assez développé pour le bien articuler, 2** c'est que, l'ayant articulé souvent, elle s'en soit emparé, en quelque sorte, qu'elle l'ait soumis à son commandement, et qu'elle puisse le renouveler à volonté.

Un exemple étranger à ma famille servira utilement de commentaire à ces deux propositions.

Le petit-âls d'un mathématicien de mes amis a deux ans

et demi environ « Son grand père y eut lui apprendre à compter : Un^ deitx, trois, quatre, etc. Plusieurs fois de suite l'enfant s'arrête à trots, et dit : « je ne peux pas >^ puis continue « quatre, cinq, » etc. Il a donc rencontré dans Tusage de ses propres organes une résistance pour le son complexe du mot trois. On lui promet une récompense, un jouet qu'il désire îoTïà quand il aura prononcé troiSy et on le laisse tranquille. Quelques jours se passent ; un matin, le grand-père entend Tenfant qui. dans un coin de la chambre, s'essayait à dire trois ; puis, il le voit venir tout heureux de le prononcer nettement et de pouvoir réclamer le prix de son effort. Combien de fois ce travail doit se renouveler, à notre insu, pendant les premières années !

Il y a ici une loi de notre nature qu'il faut éclairoir plus complètement. Étudions-la dans l'homme élevé, complet; elle ne sera que plus saillante. .

Je veux accomplir certain tour d'adresse sans mystère. Je suis physiologiste ; je sais par quels muscles s'opère chacuji des mouvements dont le tour se compose; je sais à quelles lois de statique ou de dynamique il se rapporte* Si pourtant j'essaie de le reproduire, la chose m'est ou très-difficile ou même impossible ; ou bien je le reproduis par hasard une fois, deux fois, mais je ne suis pas maître de le reproduire à volonté. Qui de nous n^a pas fait cette expérience pour beaucoup de jeux d'adresse, pour le bilboquet, par exemple?

Voir faire un mouvement, et même en comprendre le mécanisme ne suffit pas pour le reproduire à volonté. Il en est de même pour les sons et pour les langues. Quand nous entendons les sons d'une langue étrangère, nous n'en avons pas tout de suite l'usage ; pour y parvenir il faut deux choses : l"" que nos organes se soient habitués par l'exercice à produire ces sons ; 2® que notre volonté puisse les faire instantanément produire par nos organes. Il faut, en d'autres termes, que nous puissions prononcer les inots étrangers,

et que nous sachions les prononcer rapidement, à volonté, à propos.

S'il y a, même pour l'homme fait, certains actes organiques qui sont difficiles ou impossibles, parce que sa volonté ne parvient pas à s'emparer sûrement des ressorts par lesquels ces actes se produisent, cette infirmité doit être bien plus grande chez l'enfant. L'enfant nous entend dira confiture, armoire, etc. ; il a peut-être déjà prononcé mille fois les syllabes dont ces mots se composent; mais les actes par lesquels il les a prononcés ne sont pas encore tombés sous l'empire de sa volonté : Wveut les reproduire, il ne peut pas. Il essaie, il tâtonne. Il n'y réussit que très-lentement, d'autant plus lentement qu'il a une invincible tendance à faire lui-même son propre langage, et que, pour lui, apprendre le nôtre, c'est désapprendre le sien. Double effort, double fatigue. Combien est laborieuse cette prétendue oisiveté des premières années!

Ainsi nous distinguons trois périodes dans le développement du langage : 1** le langage instinctif, naturel, commun à tous les temps, à tous les peuples, qui se restreint peu à peu par les progrès d'un autre langage ; 2® ce langage artificiel qui est particulier à chaque enfant, utile pour ses communications avec les autres enfants, et surtout avec sa nourrice et ses parents; il ne s'élève jamais jusqu'à devenir le langage d'un peuple, ni même d'une famille. A son tour, il cède la place, et plus complètement que ne le font les signes instinctifs, 3** au langage de la famille, de la nation.

Nos anciens philosophes français ont sur ce sujet des théories que je veux signaler en passant; car cet examen, même rapide, peut éclaircir les idées que je viens d'exposer*

Frain du Tremblay, dans son Traité des langues (1), appuie cette thèse, souvent reproduite, que l'homme primitif

(1) Amsterdam, 1709; chap. m.

a été aussi incapable d'inventer le langage quelle se donner l'existence, sur ce fait que la faculté d'articuler ne se transmet que par l'éducation, et, pour preuve, il cite les muets 4c qui ne sont muets que parce qu'ils sont sourds », c'est-àdire parce qu'ils ne peuvent pas apprendre de nous l'usage de nos articulations. Mais, d'abord, les sourds-muets peuvent articuler; ils articulent tous les sons qui dépendent de mouvements qu'on leur fait voir (1). Entre eux^ ils ne se servent pas de ces sons qu'ils n'entendent pas, parce que ces sons ne répondent à aucun besoin de leur nature en cet état d'infirmité ; pour qu'ils s'y efforcent et qu'ils y réussissent, il faut que l'éducation les y prépare et leur en montre < l'utilité. Ensuite, les sourds-muets ont entre eux un langage qu'ils ont inventé eux-mêmes avant leurs maîtres (2). Ce langage, qui parle aux yeux, est complet en lui-même, et il suffit à tous leurs besoins; on en a bien des fois écrit la <grammaire et rédigé le lexique.

Rappelons à ce propos un problème intéressant de psychologie que saint Augustin (3) s'était posé : comment un enfant doué de tous ses sens se ferait-il un langage s'il était élevé avec des sourds-muets? La réponse est aisée : l'enfant,

(1) Voir sur ce sujet : 1° le Rapport de M. Ad. Franck, mr divers ouvragse retalifs aux sourds-muets, dans les comptes-rendus de l'Académie des sciences morales et politiques (1861) ; 2** les Principes de l'enseignement de la parole aux sourds-muets, par M. L. Vaïsse, l'un des hommes qui ont le plus approfondi ces questions délicates, et cela surtout à la lumière de l'expérience. Cf. l'article substantiel du même auteur, au mot Parole, dans V Encyclopédie moderne de Firmin Didot (1853).

(2) Descartes avait déjà remarqué que « les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes quelques signes par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d'apprendre leur langue. » (Discours de la Méthode, cinquième partie).

(3) De quantitate aniinœ, cliap, xviii, § 31.

sans aucun doute, apprendrait le langage des signes; il arriverait à s'en servir avec autant de sûreté que ses compagnons, et, ce langage lui suffisant, il n*éprouverait pas le besoin d'en inventer un autre.

Buffon, sur ce sujet commet une autre erreur. Il croit que Tenfant doit tout son langage à sa mère; que, si les petits animaux n'en ont pas un, c'est que leur éducation dure trop peu de temps et que la mère n'a pas le temps de leur apprendre son langage. Cela est spécieux, mais faux en définitive ; car cela revient à dire : les hommes, en tant qu'individus, sont incapables de langage ; ils n'en deviennent capables que dans l'état de société. Mais, d'abord, il répugne d'admettre que la vie sociale nous mette en possession d'une faculté nouvelle; elle nous aide seulement et nous excite à développer les facultés essentielles de notre nature ; et nous avons vu que les enfants ont un langage individuel avant d'apprendre et de pratiquer le langage de leur famille^ Ensuite, si la société rendait capable de langage, les animaux sociables en auraient un très-développé, autre assurément que leur grossier vocabulaire désignes naturels (1), ce qui n'est pas.

C'est ce que dit en d'autres termes , et en termes excellents, Chan^t, auteur d'un vieux livr« fort oublié aujourd'hui, sur V Instinct et la connaissance des animauujc (2).

« Beaucoup de personnes m'ont demandé ce qu'il faudrait « qu'une bête flst pour me persuader qu'elle raisonne. Ma € première respon se a toujours esté qu'il faudrait qu'elle

(1) Quand le langage cmtmnal des fourmis sera ndeux connu, il conviendra peut-être de lui accorder une place intermédiaire entre le langage naturel des autres animaux et le langage humain.

(2) La Rochelle, 1646 ; chap xviii : oc Que les bêtes ne parlent point. ]^ L'auteur, dans cet ouvrage, défend contre les objections de M. de La Chambre les opinions cartésiennes qu'il avait déjà exprimées dans ses ComidéraUons mr la Sagesse de Charron (Paris, 1648).

a me le dist et qu'elle raisonnât avec moi. Et que, si elle t raisonnait, elle apprendrait à parler le langage des hom- € mes. Ne croyez pas qu'il n'y ait que Tindisposition des « organes qui lesempesche. Car leurs organes ne sont pas si « différents des nôtres que vous pourriez vous le figurer. . . « D'ailleurs, les oyseaux,dont les organes se plient à la pro- « nonciation de nos mots et de toutes sortes de langues, « ceux-là, dis -je, s'en devraient servir pour raisonner avec « nous et pour nous demander leurs nécessités. » Rien n'est plus juste que cette remarque. Quoi qu'on ait pu dire des signes employés par certains animaux pour communiquer • entre eux, le langage, c'est-à-dire la faculté de produire des signes et de les interpréter exactement, demeure un des caractères essentiels de notre supériorité à l'égard des bêtes. La plupart des enfants savent interpréter exactement les paroles qu'ils entendent avant de savoir eux-mêmes expri- < mer leurs idées par des signes analogues. A vingt mois, Emile comprend des phrases assez complexes, entre autres des commandements, qu'il sait exécuter ponctuellement; mais il ne peut encore reproduire ni Ja phrase, ni aucun des mots dont elle se compose. Vers le même âge (1), Marie en est au même point, et, en général, elle est paresseuse à exprimer des souvenirs, tandis qu'elle sait user de son langage enfantin pour nous faire connaître une foule de désirs. Cela tient sans doute à ce que le souvenir, fait purement intellectuel, est pour ses facultés un excitant moins vif que le sentiment du désir Peut-être aussi l'objet du désir est-il une idée plus simple, plus immédiate, partant plus facile- ment intelligible, que l'objet du souvenir. Marie se souvient, puisqu'elle désire ou repousse, à la seconde fois, les choses qui lui ont fait plaisir ou peine à la première ; mais c'est ce que fait aussi l'animal, et, par là, un enfant ne se distinguo / pas du petit d'une bête. L'impression de plaisir ou de peine

(1) Je regrette de n'avoir pas daté avec précision cette observation.

qui subsiste pour produire, à la seconde épreuve, un désir ou une répulsion, est sans doute distincte de. Vidée de peine ou de plaisir que nous exprimons par des mots : à vrai dire, les mots ne représentent pas nos sentiments, mais les idées de nos sentiments. La bête éprouve certainement des impressions douloureuses pu agréables, et cela suffit pour expliquer les actes que nous rapportons trop complaisamment à son intelligence ; mais rien ne prouve que la durée et le retour de ces impressions soient un fait semblable à Vidée qu'elles laissent dans Tintelligence humaine et que traduit le langage.

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